très-suivis: on y jouait un jeu d'enfer. Ses amies étaient toutes
belles. Jamais une vieille femme n'avait paru chez elle: elle ignorait
la jalousie, elle y trouvait d'ailleurs l'aveu d'une infériorité.
Elle avait connu Coralie, la Torpille, elle connaissait les Tullia,
Euphrasie, les Aquilina, madame du Val-Noble, Mariette, ces femmes
qui passent à travers Paris comme les fils de la Vierge dans
l'atmosphère, sans qu'on sache où elles vont ni d'où elles viennent,
aujourd'hui reines, demain esclaves; puis les actrices, ses rivales,
les cantatrices, enfin toute cette société féminine exceptionnelle, si
bienfaisante, si gracieuse dans son sans-souci, dont la vie bohémienne
absorbe ceux qui se laissent prendre dans la danse échevelée de son
entrain, de sa verve, de son mépris de l'avenir. Quoique la vie de
la Bohême se déployât chez elle dans tout son désordre, au milieu
des rires de l'artiste, la reine du logis avait dix doigts et savait
aussi bien compter que pas un de tous ses hôtes. Là se faisaient les
saturnales secrètes de la littérature et de l'art mêlés à la politique
et à la finance. Là le Désir régnait en souverain; là le Spleen et la
Fantaisie étaient sacrés comme chez une bourgeoise l'honneur et la
vertu. Là, venaient Blondet, Finot, Étienne Lousteau son septième amant
et cru le premier, Félicien Vernou le feuilletoniste, Couture, Bixiou,
Rastignac autrefois, Claude Vignon le critique, Nucingen le banquier,
du Tillet, Conti le compositeur, enfin cette légion endiablée des plus
féroces calculateurs en tout genre; puis les amis des cantatrices, des
danseuses et des actrices qui connaissaient Florine. Tout ce
monde se haïssait ou s'aimait suivant les circonstances. Cette maison
banale, où il suffisait d'être célèbre pour y être reçu, était comme le
mauvais lieu de l'esprit et comme le bagne de l'intelligence: on n'y
entrait pas sans avoir légalement attrapé sa fortune, fait dix ans de
misère, égorgé deux ou trois passions, acquis une célébrité quelconque
par des livres ou par des gilets, par un drame ou par un bel équipage;
on y complotait les mauvais tours à jouer, on y scrutait les moyens de
fortune, on s'y moquait des émeutes qu'on avait fomentées la veille,
on y soupesait la hausse et la baisse. Chaque homme, en sortant,
reprenait la livrée de son opinion; il pouvait, sans se compromettre,
critiquer son propre parti, avouer la science et le bien-jouer de ses
adversaires, formuler les pensées que personne n'avoue, enfin tout dire
en gens qui pouvaient tout faire. Paris est le seul lieu du monde où il
existe de ces maisons éclectiques où tous les goûts, tous les vices,
toutes les opinions sont reçus avec une mise décente. Aussi n'est-il
pas dit encore que Florine reste une comédienne du second ordre. La vie
de Florine n'est pas d'ailleurs une vie oisive ni une vie à envier.
Beaucoup de gens, séduits par le magnifique piédestal que le Théâtre
fait à une femme, la supposent menant la joie d'un perpétuel carnaval.
Au fond de bien des loges de portiers, sous la tuile de plus d'une
mansarde, de pauvres créatures rêvent, au retour du spectacle, perles
et diamants, robes lamées d'or et cordelières somptueuses, se voient
les chevelures illuminées, se supposent applaudies, achetées, adorées,
enlevées; mais toutes ignorent les réalités de cette vie de cheval de
manége où l'actrice est soumise à des répétitions sous peine d'amende,
à des lectures de pièces, à des études constantes de rôles nouveaux,
par un temps où l'on joue deux ou trois cents pièces par an à Paris.
Pendant chaque représentation, Florine change deux ou trois fois de
costume, et rentre souvent dans sa loge épuisée, demi-morte. Elle
est obligée alors d'enlever à grand renfort de cosmétique son rouge
ou son blanc, de se dépoudrer si elle a joué un rôle du dix-huitième
siècle. A peine a-t-elle eu le temps de dîner. Quand elle joue, une
actrice ne peut ni se serrer, ni manger, ni parler. Florine n'a pas
plus le temps de souper. Au retour de ces représentations qui, de
nos jours, finissent le lendemain, n'a-t-elle pas sa toilette de
nuit à faire, ses ordres à donner? Couchée à une ou deux heures du
matin, elle doit se lever assez matinalement pour repasser ses rôles,
ordonner les costumes, les expliquer, les essayer, puis déjeuner,
lire les billets doux, y répondre, travailler avec les entrepreneurs
d'applaudissements pour faire soigner ses entrées et ses sorties,
solder le compte des triomphes du mois passé en achetant en gros ceux
du mois courant. Du temps de saint Genest, comédien canonisé, qui
remplissait ses devoirs religieux et portait un cilice, il est à croire
que le Théâtre n'exigeait pas cette féroce activité. Souvent Florine,
pour pouvoir aller cueillir bourgeoisement des fleurs à la campagne,
est obligée de se dire malade. Ces occupations purement mécaniques
ne sont rien en comparaison des intrigues à mener, des chagrins de
la vanité blessée, des préférences accordées par les auteurs, des
rôles enlevés ou à enlever, des exigences des acteurs, des malices
d'une rivale, des tiraillements de directeurs, de journalistes, et
qui demandent une autre journée dans la journée. Jusqu'à présent il
ne s'est point encore agi de l'art, de l'expression des passions, des
détails de la mimique, des exigences de la scène où mille lorgnettes
découvrent les taches de toute splendeur, et qui employaient la vie,
la pensée de Talma, de Lekain, de Baron, de Contat, de Clairon, de
Champmeslé. Dans ces infernales coulisses, l'amour-propre n'a point de
sexe: l'artiste qui triomphe, homme ou femme, a contre soi les hommes
et les femmes. Quant à la fortune, quelque considérables que soient les
engagements de Florine, ils ne couvrent pas les dépenses de la toilette
du théâtre, qui, sans compter les costumes, exige énormément de gants
longs, de souliers, et n'exclut ni la toilette du soir ni celle de
la ville. Le tiers de cette vie se passe à mendier, l'autre à se
soutenir, le dernier à se défendre: tout y est travail. Si le bonheur
y est ardemment goûté, c'est qu'il y est comme dérobé, rare, espéré
longtemps, trouvé par hasard au milieu de détestables plaisirs imposés
et de sourires au parterre. Pour Florine, la puissance de Raoul était
comme un sceptre protecteur: il lui épargnait bien des ennuis, bien des
soucis, comme autrefois les grands seigneurs à leurs maîtresses, comme
aujourd'hui quelques vieillards qui courent implorer les journalistes
quand un mot dans un petit journal a effrayé leur idole; elle y tenait
plus qu'à un amant, elle y tenait comme à un appui, elle en avait soin
comme d'un père, elle le trompait comme un mari; mais elle lui aurait
tout sacrifié. Raoul pouvait tout pour sa vanité d'artiste, pour la
tranquillité de son amour-propre, pour son avenir au théâtre. Sans
l'intervention d'un grand auteur, pas de grande actrice: on a
dû la Champmeslé à Racine, comme Mars à Monvel et à Andrieux. Florine
ne pouvait rien pour Raoul, elle aurait bien voulu lui être utile ou
nécessaire. Elle comptait sur les alléchements de l'habitude, elle
était toujours prête à ouvrir ses salons, à déployer le luxe de sa
table pour ses projets, pour ses amis. Enfin, elle aspirait à être pour
lui ce qu'était madame Pompadour pour Louis XV. Les actrices enviaient
la position de Florine, comme quelques journalistes enviaient celle
de Raoul. Maintenant, ceux à qui la pente de l'esprit humain vers les
oppositions et les contraires est connue concevront bien qu'après dix
ans de cette vie débraillée, bohémienne, pleine de hauts et de bas,
de fêtes et de saisies, de sobriétés et d'orgies, Raoul fût entraîné
vers un amour chaste et pur, vers la maison douce et harmonieuse d'une
grande dame, de même que la comtesse Félix désirait introduire les
tourmentes de la passion dans sa vie monotone à force de bonheur.
Cette loi de la vie est celle de tous les arts qui n'existent que par
les contrastes. L'œuvre faite sans cette ressource est la dernière
expression du génie, comme le cloître est le plus grand effort du
chrétien.
En rentrant chez lui, Raoul trouva deux mots de Florine apportés par la
femme de chambre, un sommeil invincible ne lui permit pas de les lire;
il se coucha dans les fraîches délices du suave amour qui manquait à
sa vie. Quelques heures après, il lut dans cette lettre d'importantes
nouvelles que ni Rastignac ni de Marsay n'avaient laissé transpirer.
Une indiscrétion avait appris à l'actrice la dissolution de la chambre
après la session. Raoul vint chez Florine aussitôt et envoya querir
Blondet. Dans le boudoir de la comédienne, Émile et Raoul analysèrent,
les pieds sur les chenets, la situation politique de la France en 1834.
De quel côté se trouvaient les meilleures chances de fortune? Ils
passèrent en revue les républicains purs, républicains à présidence,
républicains sans république, constitutionnels sans dynastie,
constitutionnels dynastiques, ministériels conservateurs, ministériels
absolutistes; puis la droite à concessions, la droite aristocratique,
la droite légitimiste, henriquinquiste, et la droite carliste. Quant
au parti de la Résistance et à celui du Mouvement, il n'y avait pas à
hésiter: autant aurait valu discuter la vie ou la mort.
A cette époque, une foule de journaux créés pour chaque nuance
accusaient l'effroyable pêle-mêle politique appelé _gâchis_ par un
soldat. Blondet, l'esprit le plus judicieux de l'époque, mais judicieux
pour autrui, jamais pour lui, semblable à ces avocats qui font
mal leurs propres affaires, était sublime dans ces discussions privées.
Il conseilla donc à Nathan de ne pas apostasier brusquement.
—Napoléon l'a dit, on ne fait pas de jeunes républiques avec de
vieilles monarchies. Ainsi, mon cher, deviens le héros, l'appui, le
créateur du centre gauche de la future chambre, et tu arriveras en
politique. Une fois admis, une fois dans le gouvernement, on est ce
qu'on veut, on est de toutes les opinions qui triomphent!
Nathan décida de créer un journal politique quotidien, d'y être le
maître absolu, de rattacher à ce journal un des petits journaux qui
foisonnaient dans la Presse, et d'établir des ramifications avec une
Revue. La Presse avait été le moyen de tant de fortunes faites autour
de lui, que Nathan n'écouta pas l'avis de Blondet, qui lui dit de ne
pas s'y fier. Blondet lui représenta la spéculation comme mauvaise,
tant alors était grand le nombre des journaux qui se disputaient
les abonnés, tant la presse lui semblait usée. Raoul, fort de ses
prétendues amitiés et de son courage, s'élança plein d'audace; il se
leva par un mouvement orgueilleux et dit:—Je réussirai!
—Tu n'as pas le sou!
—Je ferai un drame!
—Il tombera.
—Eh! bien, il tombera, dit Nathan.
Il parcourut, suivi de Blondet, qui le croyait fou, l'appartement
de Florine; regarda d'un œil avide les richesses qui y étaient
entassées. Blondet le comprit alors.
—Il y a là cent et quelques mille francs, dit Émile.
—Oui, dit en soupirant Raoul devant le somptueux lit de Florine; mais
j'aimerais mieux être toute ma vie marchand de chaînes de sûreté sur le
boulevard et vivre de pommes de terre frites que de vendre une patère
de cet appartement.
—Pas une patère, dit Blondet, mais tout! l'ambition est comme la mort,
elle doit mettre sa main sur tout, elle sait que la vie la talonne.
—Non! cent fois non! J'accepterais tout de la comtesse d'hier, mais
ôter à Florine sa coquille?...
—Renverser son hôtel des monnaies, dit Blondet d'un air tragique,
casser le balancier, briser le coin, c'est grave.
—D'après ce que j'ai compris, lui dit Florine en se montrant
soudain, tu vas faire de la politique au lieu de faire du théâtre.
—Oui, ma fille, oui, dit avec un ton de bonhomie Raoul en la prenant
par le cou et en la baisant au front. Tu fais la moue? Y perdras-tu? le
ministre ne fera-t-il pas obtenir mieux que le journaliste à la reine
des planches un meilleur engagement? N'auras-tu pas des rôles et des
congés?
—Où prendras-tu de l'argent? dit-elle.
—Chez mon oncle, répondit Raoul.
Florine connaissait l'_oncle_ de Raoul. Ce mot symbolisait l'usure,
comme dans la langue populaire _ma tante_ signifie le prêt sur gage.
—Ne t'inquiète pas, mon petit bijou, dit Blondet à Florine en lui
tapotant les épaules, je lui procurerai l'assistance de Massol, un
avocat qui veut être garde des sceaux, de du Tillet qui veut être
député, de Finot qui se trouve encore derrière un petit journal, de
Plantin qui veut être maître des requêtes et qui trempe dans une
Revue. Oui je le sauverai de lui-même: nous convoquerons ici Étienne
Lousteau qui fera le feuilleton, Claude Vignon qui fera la haute
critique; Félicien Vernou sera la femme de ménage du journal, l'avocat
travaillera, du Tillet s'occupera de la Bourse et de l'Industrie, et
nous verrons où toutes ces volontés et ces esclaves réunis arriveront.
—A l'hôpital ou au ministère, où vont les gens ruinés de corps ou
d'esprit, dit Raoul.
—Quand les traitez-vous?
—Ici, dit Raoul, dans cinq jours.
—Tu me diras la somme qu'il faudra, demanda simplement Florine.
—Mais l'avocat, mais du Tillet et Raoul ne peuvent pas s'embarquer
sans chacun une centaine de mille francs, dit Blondet. Le journal ira
bien ainsi pendant dix-huit mois, le temps de s'élever ou de tomber à
Paris.
Florine fit une petite moue d'approbation. Les deux amis montèrent dans
un cabriolet pour aller racoler les convives, les plumes, les idées et
les intérêts.
La belle actrice fit venir, elle, quatre riches marchands de meubles,
de curiosités, de tableaux et de bijoux. Ces hommes entrèrent dans
ce sanctuaire et y inventorièrent tout, comme si Florine était
morte. Elle les menaça d'une vente publique au cas où ils serreraient
leur conscience pour une meilleure occasion. Elle venait, disait-elle,
de plaire à un lord anglais dans un rôle moyen-âge, elle voulait placer
toute sa fortune mobilière pour avoir l'air pauvre et se faire donner
un magnifique hôtel qu'elle meublerait de façon à rivaliser avec
Rothschild. Quoi qu'elle fît pour les entortiller, ils ne donnèrent que
soixante-dix mille francs de toute cette défroque qui en valait cent
cinquante mille. Florine, qui n'en aurait pas voulu pour deux liards,
promit de livrer tout le septième jour pour quatre-vingt mille francs.
—A prendre ou à laisser, dit-elle.
Le marché fut conclu. Quand les marchands eurent décampé, l'actrice
sauta de joie comme les collines du roi David. Elle fit mille folies,
elle ne se croyait pas si riche. Quand vint Raoul, elle joua la fâchée
avec lui. Elle se dit abandonnée, elle avait réfléchi: les hommes ne
passaient pas d'un parti à un autre, ni du Théâtre à la Chambre, sans
des raisons: elle avait une rivale! Ce que c'est que l'instinct! Elle
se fit jurer un amour éternel. Cinq jours après, elle donna le repas
le plus splendide du monde. Le journal fut baptisé chez elle dans des
flots de vin et de plaisanteries, de serments de fidélité, de bon
compagnonnage et de camaraderie sérieuse. Le nom, oublié maintenant
comme le Libéral, le Communal, le Départemental, le Garde National, le
Fédéral, l'Impartial, fut quelque chose en _al_ qui dut aller fort mal.
Après les nombreuses descriptions d'orgies qui marquèrent cette phase
littéraire, où il s'en fit si peu dans les mansardes où elles furent
écrites, il est difficile de pouvoir peindre celle de Florine. Un mot
seulement. A trois heures après minuit, Florine put se déshabiller et
se coucher comme si elle eût été seule, quoique personne ne fût sorti.
Ces flambeaux de l'époque dormaient comme des brutes. Quand, de grand
matin, les emballeurs, commissionnaires et porteurs vinrent enlever
tout le luxe de la célèbre actrice, elle se mit à rire en voyant ces
gens prenant ces illustrations comme de gros meubles et les posant sur
les parquets. Ainsi s'en allèrent ces belles choses. Florine déporta
tous ses souvenirs chez les marchands, où personne en passant ne put
à leur aspect savoir ni où ni comment ces fleurs du luxe avaient été
payées. On laissa par convention jusqu'au soir à Florine ses choses
réservées: son lit, sa table, son service pour pouvoir faire déjeuner
ses hôtes. Après s'être endormis sous les courtines élégantes de la
richesse, les beaux esprits se réveillèrent dans les murs froids
et démeublés de la misère, pleins de marques de clous, déshonorés par
les bizarreries discordantes qui sont sous les tentures comme les
ficelles derrière les décorations d'Opéra.
—Tiens, Florine, la pauvre fille est saisie, cria Bixiou, l'un des
convives. A vos poches! une souscription!
En entendant ces mots, l'assemblée fut sur pied. Toutes les poches
vidées produisirent trente-sept francs, que Raoul apporta railleusement
à la rieuse. L'heureuse courtisane souleva sa tête de dessus son
oreiller, et montra sur le drap une masse de billets de banque, épaisse
comme au temps où les oreillers des courtisanes pouvaient en rapporter
autant, bon an mal an. Raoul appela Blondet.
—J'ai compris, dit Blondet. La friponne s'est exécutée sans nous le
dire. Bien, mon petit ange!
Ce trait fit porter l'actrice en triomphe et en déshabillé dans la
salle à manger par les quelques amis qui restaient. L'avocat et les
banquiers étaient partis. Le soir, Florine eut un succès étourdissant
au théâtre. Le bruit de son sacrifice avait circulé dans la salle.
—J'aimerais mieux être applaudie pour mon talent, lui dit sa rivale au
foyer.
—C'est un désir bien naturel chez une artiste qui n'est encore
applaudie que pour ses bontés, lui répondit-elle.
Pendant la soirée, la femme de chambre de Florine l'avait installée
au passage Sandrié dans l'appartement de Raoul. Le journaliste devait
camper dans la maison où les bureaux du journal furent établis.
Telle était la rivale de la candide madame de Vandenesse. La fantaisie
de Raoul unissait comme par un anneau la comédienne à la comtesse;
horrible nœud qu'une duchesse trancha, sous Louis XV, en faisant
empoisonner la Lecouvreur, vengeance très-concevable quand on songe à
la grandeur de l'offense.
Florine ne gêna pas les débuts de la passion de Raoul. Elle prévit des
mécomptes d'argent dans la difficile entreprise où il se jetait, et
voulut un congé de six mois. Raoul conduisit vivement la négociation,
et la fit réussir de manière à se rendre encore plus cher à Florine.
Avec le bon sens du paysan de la fable de La Fontaine, qui assure le
dîner pendant que les patriciens devisent, l'actrice alla couper des
fagots en province et à l'étranger, pour entretenir l'homme célèbre
pendant qu'il donnait la chasse au pouvoir.
Jusqu'à présent peu de peintres ont abordé le tableau de l'amour
comme il est dans les hautes sphères sociales, plein de grandeurs et de
misères secrètes, terrible en ses désirs réprimés par les plus sots,
par les plus vulgaires accidents, rompu souvent par la lassitude.
Peut-être le verra-t-on ici par quelques échappées. Dès le lendemain
du bal donné par lady Dudley, sans avoir fait ni reçu la plus timide
déclaration, Marie se croyait aimée de Raoul, selon le programme de
ses rêves, et Raoul se savait choisi pour amant par Marie. Quoique ni
l'un ni l'autre ne fussent arrivés à ce déclin où les hommes et les
femmes abrègent les préliminaires, tous deux allèrent rapidement au
but. Raoul, rassasié de jouissances, tendait au monde idéal; tandis que
Marie, à qui la pensée d'une faute était loin de venir, n'imaginait
pas qu'elle pût en sortir. Ainsi aucun amour ne fut, en fait, plus
innocent ni plus pur que l'amour de Raoul et de Marie; mais aucun ne
fut plus emporté ni plus délicieux en pensée. La comtesse avait été
prise par des idées dignes du temps de la chevalerie, mais complétement
modernisées. Dans l'esprit de son rôle, la répugnance de son mari pour
Nathan n'était plus un obstacle à son amour. Moins Raoul eût mérité
d'estime, plus elle eût été grande. La conversation enflammée du poète
avait eu plus de retentissement dans son sein que dans son cœur. La
Charité s'était éveillée à la voix du Désir. Cette reine des vertus
sanctionna presque aux yeux de la comtesse les émotions, les plaisirs,
l'action violente de l'amour. Elle trouva beau d'être une Providence
humaine pour Raoul. Quelle douce pensée! soutenir de sa main blanche et
faible ce colosse à qui elle ne voulait pas voir des pieds d'argile,
jeter la vie là où elle manquait, être secrètement la créatrice d'une
grande fortune, aider un homme de génie à lutter avec le sort et à
le dompter, lui broder son écharpe pour le tournoi, lui procurer des
armes, lui donner l'amulette contre les sortiléges et le baume pour
les blessures! Chez une femme élevée comme le fut Marie, religieuse et
noble comme elle, l'amour devait être une voluptueuse charité. De là
vint la raison de sa hardiesse. Les sentiments purs se compromettent
avec un superbe dédain qui ressemble à l'impudeur des courtisanes.
Dès que, par une captieuse distinction, elle fut sûre de ne point
entamer la foi conjugale, la comtesse s'élança donc pleinement dans
le plaisir d'aimer Raoul. Les moindres choses de la vie lui parurent
alors charmantes. Son boudoir où elle penserait à lui, elle en fit un
sanctuaire. Il n'y eut pas jusqu'à sa jolie écritoire qui ne
réveillât dans son âme les mille plaisirs de la correspondance; elle
allait avoir à lire, à cacher des lettres, à y répondre. La toilette,
cette magnifique poésie de la vie féminine, épuisée ou méconnue par
elle, reparut douée d'une magie inaperçue jusqu'alors. La toilette
devint tout à coup pour elle ce qu'elle est pour toutes les femmes, une
manifestation constante de la pensée intime, un langage, un symbole.
Combien de jouissances dans une parure méditée pour _lui_ plaire, pour
_lui_ faire honneur! Elle se livra très-naïvement à ces adorables
gentillesses qui occupent tant la vie des Parisiennes, et qui donnent
d'amples significations à tout ce que vous voyez chez elles, en elles,
sur elles. Bien peu de femmes courent chez les marchands de soieries,
chez les modistes, chez les bons faiseurs dans leur seul intérêt.
Vieilles, elles ne songent plus à se parer. Lorsqu'en vous promenant
vous verrez une figure arrêtée pendant un instant devant la glace
d'une montre, examinez-la bien:—Me trouverait-il mieux avec ceci? est
une phrase écrite sur les fronts éclaircis, dans les yeux éclatants
d'espoir, dans le sourire qui badine sur les lèvres.
Le bal de lady Dudley avait eu lieu un samedi soir; le lundi, la
comtesse vint à l'Opéra, poussée par la certitude d'y voir Raoul.
Raoul était en effet planté sur un des escaliers qui descendent aux
stalles d'amphithéâtre. Il baissa les yeux quand la comtesse entra
dans sa loge. Avec quelles délices madame de Vandenesse remarqua le
soin nouveau que son amant avait mis à sa toilette! Ce contempteur
des lois de l'élégance montrait une chevelure soignée, où les parfums
reluisaient dans les mille contours des boucles; son gilet obéissait
à la mode, son col était bien noué, sa chemise offrait des plis
irréprochables. Sous le gant jaune, suivant l'ordonnance en vigueur,
les mains lui semblèrent très-blanches. Raoul tenait les bras croisés
sur sa poitrine comme s'il posait pour son portrait, magnifique
d'indifférence pour toute la salle, plein d'impatience mal contenue.
Quoique baissés, ses yeux semblaient tournés vers l'appui de velours
rouge où s'allongeait le bras de Marie. Félix, assis dans l'autre coin
de la loge, tournait alors le dos à Nathan. La spirituelle comtesse
s'était placée de manière à plonger sur la colonne contre laquelle
s'adossait Raoul. En un moment Marie avait donc fait abjurer à cet
homme d'esprit son cynisme en fait de vêtement. La plus vulgaire comme
la plus haute femme est enivrée en voyant la première proclamation de
son pouvoir dans quelqu'une de ces métamorphoses. Tout changement
est un aveu de servage.—Elles avaient raison, il y a bien du bonheur à
être comprise, se dit-elle en pensant à ses détestables institutrices.
Quand les deux amants eurent embrassé la salle par ce rapide coup
d'œil qui voit tout, ils échangèrent un regard d'intelligence. Ce
fut pour l'un et l'autre comme si quelque rosée céleste eût rafraîchi
leurs cœurs brûlés par l'attente.—Je suis là depuis une heure dans
l'enfer, et maintenant les cieux s'entr'ouvrent, disaient les yeux de
Raoul.—Je te savais là, mais suis-je libre? disaient les yeux de la
comtesse. Les voleurs, les espions, les amants, les diplomates, enfin
tous les esclaves connaissent seuls les ressources et les réjouissances
du regard. Eux seuls savent tout ce qu'il tient d'intelligence, de
douceur, d'esprit, de colère et de scélératesse dans les modifications
de cette lumière chargée d'âme. Raoul sentit son amour regimbant sous
les éperons de la nécessité, mais grandissant à la vue des obstacles.
Entre la marche sur laquelle il perchait et la loge de la comtesse
Félix de Vandenesse, il y avait à peine trente pieds, et il lui était
impossible d'annuler cet intervalle. A un homme plein de fougue, et qui
jusqu'alors avait trouvé peu d'espace entre un désir et le plaisir,
cet abîme de pied ferme, mais infranchissable, inspirait le désir de
sauter jusqu'à la comtesse par un bond de tigre. Dans un paroxysme de
rage, il essaya de tâter le terrain. Il salua visiblement la comtesse,
qui répondit par une de ces légères inclinations de tête pleines de
mépris, avec lesquelles les femmes ôtent à leurs adorateurs l'envie de
recommencer. Le comte Félix se tourna pour voir qui s'adressait à sa
femme; il aperçut Nathan, ne le salua point, parut lui demander compte
de son audace, et se retourna lentement en disant quelque phrase par
laquelle il approuvait sans doute le faux dédain de la comtesse. La
porte de la loge était évidemment fermée à Nathan, qui jeta sur Félix
un regard terrible. Ce regard, tout le monde l'eût interprété par
un des mots de Florine: «Toi, tu ne pourras bientôt plus mettre ton
chapeau!» Madame d'Espard, l'une des femmes les plus impertinentes
de ce temps, avait tout vu de sa loge; elle éleva la voix en disant
quelque insignifiant bravo. Raoul, au-dessus de qui elle était, finit
par se retourner; il la salua, et reçut d'elle un gracieux sourire qui
semblait si bien lui dire: «Si l'on vous chasse de là, venez ici!» que
Raoul quitta sa colonne et vint faire une visite à madame d'Espard. Il
avait besoin de se montrer là pour apprendre à ce petit monsieur de
Vandenesse que la Célébrité valait la Noblesse, et que devant
Nathan toutes les portes armoriées tournaient sur leurs gonds. La
marquise l'obligea de s'asseoir en face d'elle, sur le devant. Elle
voulait lui donner la question.
—Madame Félix de Vandenesse est ravissante ce soir, lui dit-elle en le
complimentant de cette toilette comme d'un livre qu'il aurait publié la
veille.
—Oui, dit Raoul avec indifférence, les marabouts lui vont à merveille;
mais elle y est bien fidèle, elle les avait avant-hier, ajouta-t-il
d'un air dégagé pour répudier par cette critique la charmante
complicité dont l'accusait la marquise.
—Vous connaissez le proverbe? répondit-elle. Il n'y a pas de bonne
fête sans lendemain.
Au jeu des reparties, les célébrités littéraires ne sont pas toujours
aussi fortes que les marquises. Raoul prit le parti de faire la bête,
dernière ressource des gens d'esprit.
—Le proverbe est vrai pour moi, dit-il en regardant la marquise d'un
air galant.