—Au contraire, répondit-il sèchement. Les filles élevées comme vous

l'avez été, dans la contrainte et les pratiques religieuses, ont soif

de la liberté, désirent le bonheur, et le bonheur dont elles jouissent

n'est jamais aussi grand ni aussi beau que celui qu'elles ont rêvé. De

pareilles filles font de mauvaises femmes.

—Parlez pour moi, dit la pauvre Eugénie avec un ton de raillerie

amère, mais respectez ma sœur. La comtesse de Vandenesse est trop

heureuse, son mari la laisse trop libre pour qu'elle ne lui soit pas

attachée. D'ailleurs, si votre supposition était vraie, elle ne me

l'aurait pas dit.

—Cela est, dit du Tillet. Je vous défends de faire quoi que ce soit

dans cette affaire. Il est dans mes intérêts que cet homme aille en

prison. Tenez-vous-le pour dit.

Madame du Tillet sortit.

—Elle me désobéira sans doute, et je pourrai savoir tout ce qu'elles

feront en les surveillant, se dit du Tillet resté seul dans le boudoir.

Ces pauvres sottes veulent lutter avec nous.

Il haussa les épaules et rejoignit sa femme, ou, pour être vrai, son

esclave.

La confidence faite à madame du Tillet par madame Félix de Vandenesse

tenait à tant de points de son histoire depuis six ans, qu'elle serait

inintelligible, sans le récit succinct des principaux événements de sa

vie.

Parmi les hommes remarquables qui durent leur destinée à la

Restauration et que, malheureusement pour elle, elle mit avec

Martignac en dehors des secrets du gouvernement, on comptait Félix

de Vandenesse, déporté comme plusieurs autres à la chambre des pairs

aux derniers jours de Charles X. Cette disgrâce, quoique momentanée à

ses yeux, le fit songer au mariage, vers lequel il fut conduit, comme

beaucoup d'hommes le sont, par une sorte de dégoût pour les aventures

galantes, ces folles fleurs de la jeunesse. Il est un moment suprême

où la vie sociale apparaît dans sa gravité. Félix de Vandenesse

avait été tour à tour heureux et malheureux, plus souvent malheureux

qu'heureux, comme les hommes qui, dès leur début dans le monde, ont

rencontré l'amour sous sa plus belle forme. Ces privilégiés deviennent

difficiles. Puis, après avoir expérimenté la vie et comparé les

caractères, ils arrivent à se contenter d'un à peu près et se réfugient

dans une indulgence absolue. On ne les trompe point, car ils ne se

détrompent plus; mais ils mettent de la grâce à leur résignation; en

s'attendant à tout, ils souffrent moins. Cependant Félix pouvait encore

passer pour un des plus jolis et des plus agréables hommes de Paris. Il

avait été surtout recommandé auprès des femmes par une des plus nobles

créatures de ce siècle, morte, disait-on, de douleur et d'amour pour

lui; mais il avait été formé spécialement par la belle lady Dudley.

Aux yeux de beaucoup de Parisiennes, Félix, espèce de héros de roman,

avait dû plusieurs conquêtes à tout le mal qu'on disait de lui. Madame

de Manerville avait clos la carrière de ses aventures. Sans être un

don Juan, il remportait du monde amoureux le désenchantement qu'il

remportait du monde politique. Cet idéal de la femme et de la passion,

dont, pour son malheur, le type avait éclairé, dominé sa jeunesse, il

désespérait de jamais pouvoir le rencontrer.

Vers trente ans, le comte Félix résolut d'en finir avec les ennuis

de ses félicités par un mariage. Sur ce point, il était fixé: il

voulait une jeune fille élevée dans les données les plus sévères

du catholicisme. Il lui suffit d'apprendre comment la comtesse de

Granville tenait ses filles pour rechercher la main de l'aînée. Il

avait, lui aussi, subi le despotisme d'une mère; il se souvenait

encore assez de sa cruelle jeunesse pour reconnaître, à travers les

dissimulations de la pudeur féminine, en quel état le joug aurait mis

le cœur d'une jeune fille: si ce cœur était aigri, chagrin,

révolté; s'il était demeuré paisible, aimable, prêt à s'ouvrir aux

beaux sentiments. La tyrannie produit deux effets contraires dont

les symboles existent dans deux grandes figures de l'esclavage

antique: Épictète et Spartacus, la haine et ses sentiments mauvais,

la résignation et ses tendresses chrétiennes. Le comte de Vandenesse

se reconnut dans Marie-Angélique de Granville. En prenant pour femme

une jeune fille naïve, innocente et pure, il avait résolu d'avance,

en jeune vieillard qu'il était, de mêler le sentiment paternel au

sentiment conjugal. Il se sentait le cœur desséché par le

monde, par la politique, et savait qu'en échange d'une vie adolescente,

il allait donner les restes d'une vie usée. Auprès des fleurs du

printemps, il mettrait les glaces de l'hiver, l'expérience chenue

auprès de la pimpante, de l'insouciante imprudence. Après avoir

ainsi jugé sainement sa position, il se cantonna dans ses quartiers

conjugaux avec d'amples provisions. L'indulgence et la confiance furent

les deux ancres sur lesquelles il s'amarra. Les mères de famille

devraient rechercher de pareils hommes pour leurs filles: l'Esprit est

protecteur comme la Divinité, le Désenchantement est perspicace comme

un chirurgien, l'Expérience est prévoyante comme une mère. Ces trois

sentiments sont les vertus théologales du mariage.

Les recherches, les délices que ses habitudes d'homme à bonnes fortunes

et d'homme élégant avaient apprises à Félix de Vandenesse, les

enseignements de la haute politique, les observations de sa vie tour à

tour occupée, pensive, littéraire, toutes ses forces furent employées

à rendre sa femme heureuse, et il y appliqua son esprit. Au sortir

du purgatoire maternel, Marie-Angélique monta tout à coup au paradis

conjugal que lui avait élevé Félix, rue du Rocher, dans un hôtel où les

moindres choses avaient un parfum d'aristocratie, mais où le vernis

de la bonne compagnie ne gênait pas cet harmonieux laisser-aller que

souhaitent les cœurs aimants et jeunes. Marie-Angélique savoura

d'abord les jouissances de la vie matérielle dans leur entier, son mari

se fit pendant deux ans son intendant. Félix expliqua lentement et avec

beaucoup d'art à sa femme les choses de la vie, l'initia par degrés

aux mystères de la haute société, lui apprit les généalogies de toutes

les maisons nobles, lui enseigna le monde, la guida dans l'art de la

toilette et la conversation, la mena de théâtre en théâtre, lui fit

faire un cours de littérature et d'histoire. Il acheva cette éducation

avec un soin d'amant, de père, de maître et de mari; mais avec une

sobriété bien entendue, il ménageait les jouissances et les leçons,

sans détruire les idées religieuses. Enfin, il s'acquitta de son

entreprise en grand maître. Au bout de quatre années, il eut le bonheur

d'avoir formé dans la comtesse de Vandenesse une des femmes les plus

aimables et les plus remarquables du temps actuel.

Marie-Angélique éprouva précisément pour Félix le sentiment que Félix

souhaitait de lui inspirer: une amitié vraie, une reconnaissance

bien sentie, un amour fraternel qui se mélangeait à propos de

tendresse noble et digne comme elle doit être entre mari et femme.

Elle était mère, et bonne mère. Félix s'attachait donc sa femme par

tous les liens possibles sans avoir l'air de la garrotter, comptant

pour être heureux sans nuage sur les attraits de l'habitude. Il n'y

a que les hommes rompus au manége de la vie et qui ont parcouru le

cercle des désillusionnements politiques et amoureux, pour avoir

cette science et se conduire ainsi. Félix trouvait d'ailleurs dans

son œuvre les plaisirs que rencontrent dans leurs créations les

peintres, les écrivains, les architectes qui élèvent des monuments;

il jouissait doublement en s'occupant de l'œuvre et en voyant

le succès, en admirant sa femme instruite et naïve, spirituelle et

naturelle, aimable et chaste, jeune fille et mère, parfaitement libre

et enchaînée. L'histoire des bons ménages est comme celle des peuples

heureux, elle s'écrit en deux lignes et n'a rien de littéraire. Aussi,

comme le bonheur ne s'explique que par lui-même, ces quatre années ne

peuvent-elles rien fournir qui ne soit tendre comme le gris de lin des

éternelles amours, fade comme la manne, et amusant comme le roman de

l'_Astrée_.

En 1833, l'édifice de bonheur cimenté par Félix fut près de crouler,

miné dans ses bases sans qu'il s'en doutât. Le cœur d'une femme de

vingt-cinq ans n'est pas plus celui de la jeune fille de dix-huit,

que celui de la femme de quarante n'est celui de la femme de trente

ans. Il y a quatre âges dans la vie des femmes. Chaque âge crée une

nouvelle femme. Vandenesse connaissait sans doute les lois de ces

transformations dues à nos mœurs modernes; mais il les oublia pour

son propre compte, comme le plus fort grammairien peut oublier les

règles en composant un livre; comme sur le champ de bataille, au milieu

du feu, pris par les accidents d'un site, le plus grand général oublie

une règle absolue de l'art militaire. L'homme qui peut empreindre

perpétuellement la pensée dans le fait est un homme de génie; mais

l'homme qui a le plus de génie ne le déploie pas à tous les instants,

il ressemblerait trop à Dieu. Après quatre ans de cette vie sans un

choc d'âme, sans une parole qui produisît la moindre discordance dans

ce suave concert de sentiment, en se sentant parfaitement développée

comme une belle plante dans un bon sol, sous les caresses d'un

beau soleil qui rayonnait au milieu d'un éther constamment azuré,

la comtesse eut comme un retour sur elle-même. Cette crise de sa

vie, l'objet de cette scène, serait incompréhensible sans des

explications qui peut-être atténueront, aux yeux des femmes, les torts

de cette jeune comtesse, aussi heureuse femme qu'heureuse mère, et qui

doit, au premier abord, paraître sans excuse.

La vie résulte du jeu de deux principes opposés: quand l'un manque,

l'être souffre. Vandenesse, en satisfaisant à tout, avait supprimé le

Désir, ce roi de la création, qui emploie une somme énorme des forces

morales. L'extrême chaleur, l'extrême malheur, le bonheur complet, tous

les principes absolus trônent sur des espaces dénués de productions:

ils veulent être seuls, ils étouffent tout ce qui n'est pas eux.

Vandenesse n'était pas femme, et les femmes seules connaissent l'art

de varier la félicité: de là procèdent leur coquetterie, leurs refus,

leurs craintes, leurs querelles, et les savantes, les spirituelles

niaiseries par lesquelles elles mettent le lendemain en question ce

qui n'offrait aucune difficulté la veille. Les hommes peuvent fatiguer

de leur constance, les femmes jamais. Vandenesse était une nature

trop complétement bonne pour tourmenter par parti pris une femme

aimée, il la jeta dans l'infini le plus bleu, le moins nuageux de

l'amour. Le problème de la béatitude éternelle est un de ceux dont

la solution n'est connue que de Dieu dans l'autre vie. Ici-bas, des

poètes sublimes ont éternellement ennuyé leurs lecteurs en abordant

la peinture du paradis. L'écueil de Dante fut aussi l'écueil de

Vandenesse: honneur au courage malheureux! Sa femme finit par trouver

quelque monotonie dans un Éden si bien arrangé, le parfait bonheur

que la première femme éprouva dans le Paradis terrestre lui donna

les nausées que donne à la longue l'emploi des choses douces, et fit

souhaiter à la comtesse, comme à Rivarol lisant Florian, de rencontrer

quelque loup dans la bergerie. Ceci, de tout temps, a semblé le sens

du serpent emblématique auquel Ève s'adressa probablement par ennui.

Cette morale paraîtra peut-être hasardée aux yeux des protestants

qui prennent la Genèse plus au sérieux que ne la prennent les juifs

eux-mêmes. Mais la situation de madame de Vandenesse peut s'expliquer

sans figures bibliques: elle se sentait dans l'âme une force immense

sans emploi, son bonheur ne la faisait pas souffrir, il allait sans

soins ni inquiétudes, elle ne tremblait point de le perdre, il se

produisait tous les matins avec le même bleu, le même sourire, la

même parole charmante. Ce lac pur n'était ridé par aucun souffle,

pas même par le zéphyr: elle aurait voulu voir onduler cette

glace. Son désir comportait je ne sais quoi d'enfantin qui devrait la

faire excuser; mais la société n'est pas plus indulgente que ne le

fut le dieu de la Genèse. Devenue spirituelle, la comtesse comprenait

admirablement combien ce sentiment devait être offensant, et trouvait

horrible de le confier à son _cher petit mari_. Dans sa simplicité,

elle n'avait pas inventé d'autre mot d'amour, car on ne forge pas à

froid la délicieuse langue d'exagération que l'amour apprend à ses

victimes au milieu des flammes. Vandenesse, heureux de cette adorable

réserve, maintenait par ses savants calculs sa femme dans les régions

tempérées de l'amour conjugal. Ce mari-modèle trouvait, d'ailleurs,

indignes d'une âme noble les ressources du charlatanisme qui l'eussent

grandi, qui lui eussent valu des récompenses de cœur; il voulait

plaire par lui-même, et ne rien devoir aux artifices de la fortune.

La comtesse Marie souriait en voyant au bois un équipage incomplet

ou mal attelé; ses yeux se reportaient alors complaisamment sur le

sien, dont les chevaux avaient une tenue anglaise, étaient libres

dans leurs harnais, chacun à sa distance. Félix ne descendait pas

jusqu'à ramasser les bénéfices des peines qu'il se donnait; sa femme

trouvait son luxe et son bon goût naturels; elle ne lui savait aucun

gré de ce qu'elle n'éprouvait aucune souffrance d'amour-propre. Il en

était de tout ainsi. La bonté n'est pas sans écueils: on l'attribue

au caractère, on veut rarement y reconnaître les efforts secrets

d'une belle âme, tandis qu'on récompense les gens méchants du mal

qu'ils ne font pas. Vers cette époque, madame Félix de Vandenesse

était arrivée à un degré d'instruction mondaine qui lui permit de

quitter le rôle assez insignifiant de comparse timide, observatrice,

écouteuse, que joua, dit-on, pendant quelque temps, Giulia Grisi dans

les chœurs au théâtre de la Scala. La jeune comtesse se sentait

capable d'aborder l'emploi de prima donna, elle s'y hasarda plusieurs

fois. Au grand contentement de Félix, elle se mêla aux conversations.

D'ingénieuses reparties et de fines observations semées dans son

esprit par son commerce avec son mari la firent remarquer, et le

succès l'enhardit. Vandenesse, à qui on avait accordé que sa femme

était jolie, fut enchanté quand elle parut spirituelle. Au retour du

bal, du concert, du rout, où Marie avait brillé, quand elle quittait

ses atours, elle prenait un petit air joyeux et délibéré pour dire

à Félix:—Avez-vous été content de moi ce soir? La comtesse excita

quelques jalousies, entre autres celle de la sœur de son

mari, la marquise de Listomère, qui jusqu'alors l'avait patronnée, en

croyant protéger une ombre destinée à la faire ressortir. Une comtesse,

du nom de Marie, belle, spirituelle et vertueuse, musicienne et peu

coquette, quelle proie pour le monde! Félix de Vandenesse comptait

dans la société plusieurs femmes avec lesquelles il avait rompu ou

qui avaient rompu avec lui, mais qui ne furent pas indifférentes à

son mariage. Quand ces femmes virent dans madame de Vandenesse une

petite femme à mains rouges, assez embarrassée d'elle, parlant peu,

n'ayant pas l'air de penser beaucoup, elles se crurent suffisamment

vengées. Les désastres de juillet 1830 vinrent, la société fut dissoute

pendant deux ans, les gens riches allèrent durant la tourmente dans

leurs terres ou voyagèrent en Europe, et les salons ne s'ouvrirent

guère qu'en 1833. Le faubourg Saint-Germain bouda, mais il considéra

quelques maisons, celle entre autres de l'ambassadeur d'Autriche,

comme des terrains neutres: la société légitimiste et la société

nouvelle s'y rencontrèrent représentées par leurs sommités les plus

élégantes. Attaché par mille liens de cœur et de reconnaissance à

la famille exilée, mais fort de ses convictions, Vandenesse ne se crut

pas obligé d'imiter les niaises exagérations de son parti: dans le

danger, il avait fait son devoir au péril de ses jours en traversant

les flots populaires pour proposer des transactions; il mena donc sa

femme dans le monde où sa fidélité ne pouvait jamais être compromise.

Les anciennes amies de Vandenesse retrouvèrent difficilement la

nouvelle mariée dans l'élégante, la spirituelle, la douce comtesse,

qui se produisit elle-même avec les manières les plus exquises de

l'aristocratie féminine. Mesdames d'Espard, de Manerville, lady Dudley,

quelques autres moins connues, sentirent au fond de leur cœur des

serpents se réveiller; elles entendirent les sifflements flûtés de

l'orgueil en colère, elles furent jalouses du bonheur de Félix; elles

auraient volontiers donné leurs plus jolies pantoufles pour qu'il lui

arrivât malheur. Au lieu d'être hostiles à la comtesse, ces bonnes

mauvaises femmes l'entourèrent, lui témoignèrent une excessive amitié,

la vantèrent aux hommes. Suffisamment édifié sur leurs intentions,

Félix surveilla leurs rapports avec Marie en lui disant de se défier

d'elles. Toutes devinèrent les inquiétudes que leur commerce causait

au comte, elles ne lui pardonnèrent point sa défiance et redoublèrent

de soins et de prévenances pour leur rivale, à laquelle elles firent

un succès énorme au grand déplaisir de la marquise de Listomère

qui n'y comprenait rien. On citait la comtesse Félix de Vandenesse

comme la plus charmante, la plus spirituelle femme de Paris. L'autre

belle-sœur de Marie, la marquise Charles de Vandenesse, éprouvait

mille désappointements à cause de la confusion que le même nom

produisait parfois et des comparaisons qu'il occasionnait. Quoique la

marquise fût aussi très belle femme et très spirituelle, ses rivales

lui opposaient d'autant mieux sa belle-sœur que la comtesse était

de douze ans moins âgée. Ces femmes savaient combien d'aigreur le

succès de la comtesse devrait mettre dans son commerce avec ses deux

belles-sœurs, qui devinrent froides et désobligeantes pour la

triomphante Marie-Angélique. Ce fut de dangereuses parentes, d'intimes

ennemies. Chacun sait que la littérature se défendait alors contre

l'insouciance générale engendrée par le drame politique, en produisant

des œuvres plus ou moins byroniennes où il n'était question que

des délits conjugaux. En ce temps, les infractions aux contrats

de mariage défrayaient les revues, les livres et le théâtre. Cet

éternel sujet fut plus que jamais à la mode. L'amant, ce cauchemar

des maris, était partout, excepté peut-être dans les ménages, où,

par cette bourgeoise époque, il donnait moins qu'en aucun temps.

Est-ce quand tout le monde court à ses fenêtres, crie: A la garde!

éclaire les rues, que les voleurs s'y promènent? Si durant ces années

fertiles en agitations urbaines, politiques et morales, il y eut des

catastrophes matrimoniales, elles constituèrent des exceptions qui ne

furent pas autant remarquées que sous la Restauration. Néanmoins, les

femmes causaient beaucoup entre elles de ce qui occupait alors les

deux formes de la poésie: le Livre et le Théâtre. Il était souvent

question de l'amant, cet être si rare et si souhaité. Les aventures

connues donnaient matière à des discussions, et ces discussions

étaient, comme toujours, soutenues par des femmes irréprochables. Un

fait digne de remarque est l'éloignement que manifestent pour ces

sortes de conversations les femmes qui jouissent d'un bonheur illégal,

elles gardent dans le monde une contenance prude, réservée et presque

timide; elles ont l'air de demander le silence à chacun, ou pardon de

leur plaisir à tout le monde. Quand au contraire une femme se plaît

à entendre parler de catastrophes, se laisse expliquer les voluptés

qui justifient les coupables, croyez qu'elle est dans le carrefour de

l'indécision, et ne sait quel chemin prendre. Pendant cet hiver la

comtesse de Vandenesse entendit mugir à ses oreilles la grande voix

du monde, le vent des orages siffla autour d'elle. Ses prétendues

amies, qui dominaient leur réputation de toute la hauteur de leurs

noms et de leurs positions, lui dessinèrent à plusieurs reprises la

séduisante figure de l'amant, et lui jetèrent dans l'âme des paroles

ardentes sur l'amour, le mot de l'énigme que la vie offre aux femmes,

la grande passion, suivant madame de Staël qui prêcha d'exemple. Quand

la comtesse demandait naïvement en petit comité quelle différence il y

avait entre un amant et un mari, jamais une des femmes qui souhaitaient

quelque malheur à Vandenesse ne faillait à lui répondre de manière

à piquer sa curiosité, à solliciter son imagination, à frapper son

cœur, à intéresser son âme.

—On vivote avec son mari, ma chère, on ne vit qu'avec son amant, lui

disait sa belle-sœur, la marquise de Vandenesse.

—Le mariage, mon enfant, est notre purgatoire; l'amour est le paradis,

disait lady Dudley.

—Ne la croyez pas, s'écriait la duchesse de Grandlieu, c'est l'enfer.

—Mais c'est un enfer où l'on aime, faisait observer la marquise de

Rochegude. On a souvent plus de plaisir dans la souffrance que dans le

bonheur: voyez les martyrs.

—Avec un mari, petite niaise, nous vivons pour ainsi dire de notre

vie; mais aimer, c'est vivre de la vie d'un autre, lui disait la

marquise d'Espard.

—Un amant, c'est le fruit défendu, mot qui pour moi résume tout,

disait en riant la jolie Moïna de Saint-Héreen.

Quand elle n'allait pas à des routs diplomatiques ou au bal chez

quelques riches étrangers, comme lady Dudley ou la princesse

Galathionne, la comtesse allait presque tous les soirs dans le monde,

après les Italiens ou l'Opéra, soit chez la marquise d'Espard, soit

chez madame de Listomère, mademoiselle des Touches, la comtesse

de Montcornet ou la vicomtesse de Grandlieu, les seules maisons

aristocratiques ouvertes; et jamais elle n'en sortait sans que

de mauvaises graines eussent été semées dans son cœur. On lui

parlait de compléter sa vie, un mot à la mode dans ce temps-là;

d'être comprise, autre mot auquel les femmes donnent d'étranges

significations. Elle revenait chez elle inquiète, émue, curieuse,

pensive. Elle trouvait je ne sais quoi de moins dans sa vie, mais elle

n'allait pas jusqu'à la voir déserte.

La société la plus amusante, mais la plus mêlée, des salons où allait

madame Félix de Vandenesse, se trouvait chez la comtesse de

Montcornet, charmante petite femme qui recevait les artistes illustres,

les sommités de la finance, les écrivains distingués, mais après les

avoir soumis à un si sévère examen, que les plus difficiles en fait

de bonne compagnie n'avaient pas à craindre d'y rencontrer qui que ce

soit de la société secondaire. Les plus grandes prétentions y étaient

en sûreté. Pendant l'hiver, où la société s'était ralliée, quelques

salons, au nombre desquels étaient ceux de mesdames d'Espard et de

Listomère, de mademoiselle des Touches et de la duchesse de Grandlieu,

avaient recruté parmi les célébrités nouvelles de l'art, de la science,

de la littérature et de la politique. La société ne perd jamais ses

droits, elle veut toujours être amusée. A un concert donné par la

comtesse vers la fin de l'hiver apparut chez elle une des illustrations

contemporaines de la littérature et de la politique, Raoul Nathan,

présenté par un des écrivains les plus spirituels mais les plus

paresseux de l'époque, Émile Blondet, autre homme célèbre, mais à huis

clos; vanté par les journalistes, mais inconnu au delà des barrières:

Blondet le savait; d'ailleurs, il ne se faisait aucune illusion, et

entre autres paroles de mépris, il a dit que la gloire est un poison

bon à prendre par petites doses. Depuis le moment où il s'était fait

jour après avoir longtemps lutté, Raoul Nathan avait profité du subit

engouement que manifestèrent pour la forme ces élégants sectaires du

moyen âge, si plaisamment nommés Jeune-France. Il s'était donné les

singularités d'un homme de génie en s'enrôlant parmi ces adorateurs de

l'art dont les intentions furent d'ailleurs excellentes; car rien de

plus ridicule que le costume des Français au dix-neuvième siècle, il y

avait du courage à le renouveler.

La Comédie humaine - Volume 02 · 第 20 / 44 段