Raoul, rendons-lui cette justice, offre dans sa personne je ne sais

quoi de grand, de fantasque et d'extraordinaire qui veut un cadre.

Ses ennemis ou ses amis, les uns valent les autres, conviennent que

rien au monde ne concorde mieux avec son esprit que sa forme. Raoul

Nathan serait peut-être plus singulier au naturel qu'il ne l'est avec

ses accompagnements. Sa figure ravagée, détruite, lui donne l'air de

s'être battu avec les anges ou les démons; elle ressemble à celle que

les peintres allemands attribuent au Christ mort: il y paraît mille

signes d'une lutte constante entre la faible nature humaine et les

puissances d'en haut. Mais les rides creuses de ses joues, les redans

de son crâne tortueux et sillonné, les salières qui marquent ses yeux

et ses tempes, n'indiquent rien de débile dans sa constitution.

Ses membranes dures, ses os apparents, ont une solidité remarquable;

et quoique sa peau, tannée par des excès, s'y colle comme si des

feux intérieurs l'avaient desséchée, elle n'en couvre pas moins une

formidable charpente. Il est maigre et grand. Sa chevelure longue

et toujours en désordre vise à l'effet. Ce Byron mal peigné, mal

construit, a des jambes de héron, des genoux engorgés, une cambrure

exagérée, des mains cordées de muscles, fermes comme les pattes d'un

crabe, à doigts maigres et nerveux. Raoul a des yeux napoléoniens,

des yeux bleus dont le regard traverse l'âme; un nez tourmenté, plein

de finesse; une charmante bouche, embellie par les dents les plus

blanches que puisse souhaiter une femme. Il y a du mouvement et du

feu dans cette tête, et du génie sur ce front. Raoul appartient au

petit nombre d'hommes qui vous frappent au passage, qui dans un salon

forment aussitôt un point lumineux où vont tous les regards. Il se

fait remarquer par son négligé, s'il est permis d'emprunter à Molière

le mot employé par Eliante pour peindre le _malpropre sur soi_. Ses

vêtements semblent toujours avoir été tordus, fripés, recroquevillés

exprès pour s'harmonier à sa physionomie. Il tient habituellement l'une

de ses mains dans son gilet ouvert, dans une pose que le portrait de

monsieur de Chateaubriand par Girodet a rendue célèbre; mais il la

prend moins pour lui ressembler, il ne veut ressembler à personne,

que pour déflorer les plis réguliers de sa chemise. Sa cravate est

en un moment roulée sous les convulsions de ses mouvements de tête,

qu'il a remarquablement brusques et vifs, comme ceux des chevaux de

race qui s'impatientent dans leurs harnais et relèvent constamment

la tête pour se débarrasser de leur mors ou de leurs gourmettes. Sa

barbe longue et pointue n'est ni peignée, ni parfumée, ni brossée,

ni lissée comme le sont celles des élégants qui portent la barbe en

éventail ou en pointe; il la laisse comme elle est. Ses cheveux,

mêlés entre le collet de son habit et sa cravate, luxuriants sur les

épaules, graissent les places qu'ils caressent. Ses mains sèches et

filandreuses ignorent les soins de la brosse à ongles et le luxe du

citron. Plusieurs feuilletonistes prétendent que les eaux lustrales

ne rafraîchissent pas souvent leur peau calcinée. Enfin le terrible

Raoul est grotesque. Ses mouvements sont saccadés comme s'ils étaient

produits par une mécanique imparfaite. Sa démarche froisse toute

idée d'ordre par des zigzags enthousiastes, par des suspensions

inattendues qui lui font heurter les bourgeois pacifiques en

promenade sur les boulevards de Paris. Sa conversation, pleine d'humeur

caustique, d'épigrammes âpres, imite l'allure de son corps: elle

quitte subitement le ton de la vengeance et devient suave, poétique,

consolante, douce, hors de propos; elle a des silences inexplicables,

des soubresauts d'esprit qui fatiguent parfois. Il apporte dans le

monde une gaucherie hardie, un dédain des conventions, un air de

critique pour tout ce qu'on y respecte qui le met mal avec les petits

esprits comme avec ceux qui s'efforcent de conserver les doctrines de

l'ancienne politesse; mais c'est quelque chose d'original comme les

créations chinoises et que les femmes ne haïssent pas. D'ailleurs,

pour elles, il se montre souvent d'une amabilité recherchée, il semble

se complaire à faire oublier ses formes bizarres, à remporter sur les

antipathies une victoire qui flatte sa vanité, son amour-propre ou son

orgueil.—Pourquoi êtes-vous comme cela? lui dit un jour la marquise

de Vandenesse.—Les perles ne sont-elles pas dans des écailles?

répondit-il fastueusement. A un autre qui lui adressait la même

question, il répondit:—Si j'étais bien pour tout le monde, comment

pourrais-je paraître mieux à une personne choisie entre toutes? Raoul

Nathan porte dans sa vie intellectuelle le désordre qu'il prend pour

enseigne. Son annonce n'est pas menteuse: son talent ressemble à celui

de ces pauvres filles qui se présentent dans les maisons bourgeoises

pour tout faire: il fut d'abord critique, et grand critique; mais il

trouva de la duperie à ce métier. Ses articles valaient des livres,

disait-il. Les revenus du théâtre l'avaient séduit; mais incapable

du travail lent et soutenu que veut la mise en scène, il avait été

obligé de s'associer à un vaudevilliste, à du Bruel, qui mettait en

œuvre ses idées et les avait toujours réduites en petites pièces

productives, pleines d'esprit, toujours faites pour des acteurs ou pour

des actrices. A eux deux, ils avaient inventé Florine, une actrice à

recette. Humilié de cette association semblable à celle des frères

siamois, Nathan avait produit à lui seul au Théâtre-Français un grand

drame tombé avec tous les honneurs de la guerre, aux salves d'articles

foudroyants. Dans sa jeunesse, il avait déjà tenté le grand, le noble

Théâtre-Français, par une magnifique pièce romantique dans le genre

de _Pinto_, à une époque où le classique régnait en maître: l'Odéon

avait été si rudement agité pendant trois soirées que la pièce fut

défendue. Aux yeux de beaucoup de gens, cette seconde pièce passait

comme la première pour un chef-d'œuvre, et lui valait plus

de réputation que toutes les pièces si productives faites avec ses

collaborateurs, mais dans un monde peu écouté, celui des connaisseurs

et des vrais gens de goût.—Encore une chute semblable, lui dit Émile

Blondet, et tu deviens immortel. Mais, au lieu de marcher dans cette

voie difficile, Nathan était retombé par nécessité dans la poudre

et les mouches du vaudeville dix-huitième siècle, dans la pièce à

costumes, et la réimpression scénique des livres à succès. Néanmoins,

il passait pour un grand esprit qui n'avait pas donné son dernier

mot. Il avait d'ailleurs abordé la haute littérature et publié trois

romans, sans compter ceux qu'il entretenait sous presse comme des

poissons dans un vivier. L'un de ces trois livres, le premier, comme

chez plusieurs écrivains qui n'ont pu faire qu'un premier ouvrage,

avait obtenu le plus brillant succès. Cet ouvrage, imprudemment mis

alors en première ligne, cette œuvre d'artiste, il la faisait

appeler à tout propos le plus beau livre de l'époque, l'unique roman

du siècle. Il se plaignait d'ailleurs beaucoup des exigences de l'art;

il était un de ceux qui contribuèrent le plus à faire ranger toutes

les œuvres, le tableau, la statue, le livre, l'édifice, sous la

bannière unique de l'Art. Il avait commencé par commettre un livre de

poésies qui lui méritait une place dans la pléiade des poètes actuels,

et parmi lesquelles se trouvait un poème nébuleux assez admiré. Tenu

de produire par son manque de fortune, il allait du théâtre à la

presse, et de la presse au théâtre, se dissipant, s'éparpillant et

croyant toujours en sa veine. Sa gloire n'était donc pas inédite comme

celle de plusieurs célébrités à l'agonie, soutenues par les titres

d'ouvrages à faire, lesquels n'auront pas autant d'éditions qu'ils ont

nécessité de marchés. Nathan ressemblait à un homme de génie; et s'il

eût marché à l'échafaud, comme l'envie lui en prit, il aurait pu se

frapper le front à la manière d'André de Chénier. Saisi d'une ambition

politique en voyant l'irruption au pouvoir d'une douzaine d'auteurs, de

professeurs, de métaphysiciens et d'historiens qui s'incrustèrent dans

la machine pendant les tourmentes de 1830 à 1833, il regretta de ne

pas avoir fait des articles politiques au lieu d'articles littéraires.

Il se croyait supérieur à ces parvenus dont la fortune lui inspirait

alors une dévorante jalousie. Il appartenait à ces esprits jaloux

de tout, capables de tout, à qui l'on vole tous les succès, et qui

vont se heurtant à mille endroits lumineux sans se fixer à un seul,

épuisant toujours la volonté du voisin. En ce moment, il allait du

saint-simonisme au républicanisme, pour revenir peut-être au

ministérialisme. Il guettait son os à ronger dans tous les coins, et

cherchait une place sûre d'où il pût aboyer à l'abri des coups et se

rendre redoutable; mais il avait la honte de ne pas se voir prendre au

sérieux par l'illustre de Marsay, qui dirigeait alors le gouvernement

et qui n'avait aucune considération pour les auteurs chez lesquels il

ne trouvait pas ce que Richelieu nommait l'esprit de suite, ou mieux,

de la suite dans les idées. D'ailleurs tout ministère eût compté sur le

dérangement continuel des affaires de Raoul. Tôt ou tard la nécessité

devait l'amener à subir des conditions au lieu d'en imposer.

Le caractère réel et soigneusement caché de Raoul concorde à son

caractère public. Il est comédien de bonne foi, personnel comme si

l'État était _lui_, et très-habile déclamateur. Nul ne sait mieux

jouer les sentiments, se targuer de grandeurs fausses, se parer

de beautés morales, se respecter en paroles, et se poser comme un

Alceste en agissant comme Philinte. Son égoïsme trotte à couvert de

cette armure en carton peint, et touche souvent au but caché qu'il

se propose. Paresseux au superlatif, il n'a rien fait que piqué par

les hallebardes de la nécessité. La continuité du travail appliquée

à la création d'un monument, il l'ignore; mais dans le paroxysme de

rage que lui ont causé ses vanités blessées, ou dans un moment de

crise amené par le créancier, il saute l'Eurotas, il triomphe des plus

difficiles escomptes de l'esprit. Puis, fatigué, surpris d'avoir créé

quelque chose, il retombe dans le marasme des jouissances parisiennes.

Le besoin se représente formidable: il est sans force, il descend

alors et se compromet. Mû par une fausse idée de sa grandeur et de son

avenir, dont il prend mesure sur la haute fortune d'un de ses anciens

camarades, un des rares talents ministériels mis en lumière par la

révolution de juillet, pour sortir d'embarras il se permet avec les

personnes qui l'aiment des barbarismes de conscience enterrés dans les

mystères de la vie privée, mais dont personne ne parle ni ne se plaint.

La banalité de son cœur, l'impudeur de sa poignée de main qui serre

tous les vices, tous les malheurs, toutes les trahisons, toutes les

opinions, l'ont rendu inviolable comme un roi constitutionnel. Le

péché véniel, qui exciterait clameur de haro sur un homme d'un grand

caractère, de lui n'est rien; un acte peu délicat est à peine quelque

chose, tout le monde s'excuse en l'excusant. Celui même qui serait

tenté de le mépriser lui tend la main en ayant peur d'avoir besoin de

lui. Il a tant d'amis qu'il souhaite des ennemis. Cette bonhomie

apparente qui séduit les nouveaux venus et n'empêche aucune trahison,

qui se permet et justifie tout, qui jette les hauts cris à une blessure

et la pardonne, est un des caractères distinctifs du journaliste. Cette

_camaraderie_, mot créé par un homme d'esprit, corrode les plus belles

âmes: elle rouille leur fierté, tue le principe des grandes œuvres,

et consacre la lâcheté de l'esprit. En exigeant cette mollesse de

conscience chez tout le monde, certaines gens se ménagent l'absolution

de leurs traîtrises, de leurs changements de parti. Voilà comment la

portion la plus éclairée d'une nation devient la moins estimable.

Jugé du point de vue littéraire, il manque à Nathan le style et

l'instruction. Comme la plupart des jeunes ambitieux de la littérature,

il dégorge aujourd'hui son instruction d'hier. Il n'a ni le temps ni

la patience d'écrire; il n'a pas observé; mais il écoute. Incapable de

construire un plan vigoureusement charpenté, peut-être se sauve-t-il

par la fougue de son dessin. Il _faisait de la passion_, selon un mot

de l'argot littéraire, parce qu'en fait de passion tout est vrai;

tandis que le génie a pour mission de chercher, à travers les hasards

du vrai, ce qui doit sembler probable à tout le monde. Au lieu de

réveiller des idées, ses héros sont des individualités agrandies qui

n'excitent que des sympathies fugitives; ils ne se relient pas aux

grands intérêts de la vie, et dès lors ne représentent rien; mais

il se soutient par la rapidité de son esprit, par ces bonheurs de

rencontre que les joueurs de billard nomment des raccrocs. Il est le

plus habile tireur au vol des idées qui s'abattent sur Paris, ou que

Paris fait lever. Sa fécondité n'est pas à lui, mais à l'époque: il

vit sur la circonstance, et, pour la dominer, il en outre la portée.

Enfin, il n'est pas vrai, sa phrase est menteuse; il y a chez lui,

comme le disait le comte Félix, du joueur de gobelets. Cette plume

prend son encre dans le cabinet d'une actrice, on le sent. Nathan offre

une image de la jeunesse littéraire d'aujourd'hui, de ses fausses

grandeurs et de ses misères réelles; il la représente avec ses beautés

incorrectes et ses chutes profondes, sa vie à cascades bouillonnantes,

à revers soudains, à triomphes inespérés. C'est bien l'enfant de ce

siècle dévoré de jalousie, où mille rivalités à couvert sous des

systèmes nourrissent à leur profit l'hydre de l'anarchie de tous leurs

mécomptes, qui veut la fortune sans le travail, la gloire sans le

talent et le succès sans peine; mais qu'après bien des rébellions,

bien des escarmouches, ses vices amènent à émarger le Budget

sous le bon plaisir du Pouvoir. Quand tant de jeunes ambitions sont

parties à pied et se sont toutes donné rendez-vous au même point,

il y a concurrence de volontés, misères inouïes, luttes acharnées.

Dans cette bataille horrible, l'égoïsme le plus violent ou le plus

adroit gagne la victoire. L'exemple est envié, justifié malgré les

criailleries, dirait Molière: on le suit. Quand, en sa qualité d'ennemi

de la nouvelle dynastie, Raoul fut introduit dans le salon de madame

de Montcornet, ses apparentes grandeurs florissaient. Il était accepté

comme le critique politique des de Marsay, des Rastignac, des La

Roche-Hugon, arrivés au pouvoir. Victime de ses fatales hésitations,

de sa répugnance pour l'action qui ne concernait que lui-même, Émile

Blondet, l'introducteur de Nathan, continuait son métier de moqueur, ne

prenait parti pour personne et tenait à tout le monde. Il était l'ami

de Raoul, l'ami de Rastignac, l'ami de Montcornet.

—Tu es un triangle politique, lui disait en riant de Marsay quand il

le rencontrait à l'Opéra, cette forme géométrique n'appartient qu'à

Dieu qui n'a rien à faire; mais les ambitieux doivent aller en ligne

courbe, le chemin le plus court en politique.

Vu à distance, Raoul Nathan était un très-beau météore. La mode

autorisait ses façons et sa tournure. Son républicanisme emprunté

lui donnait momentanément cette âpreté janséniste que prennent les

défenseurs de la cause populaire desquels il se moquait intérieurement,

et qui n'est pas sans charme aux yeux des femmes. Les femmes aiment

à faire des prodiges, à briser les rochers, à fondre les caractères

qui paraissent être de bronze. La toilette du moral était donc alors

chez Raoul en harmonie avec son vêtement. Il devait être et fut,

pour l'Ève ennuyée de son paradis de la rue du Rocher, le serpent

chatoyant, coloré, beau diseur, aux yeux magnétiques, aux mouvements

harmonieux, qui perdit la première femme. Dès que la comtesse Marie

aperçut Raoul, elle éprouva ce mouvement intérieur dont la violence

cause une sorte d'effroi. Ce prétendu grand homme eut sur elle par son

regard une influence physique qui rayonna jusque dans son cœur en

le troublant. Ce trouble lui fit plaisir. Ce manteau de pourpre que

la célébrité drapait pour un moment sur les épaules de Nathan éblouit

cette femme ingénue. A l'heure du thé, Marie quitta la place où, parmi

quelques femmes occupées à causer, elle s'était tue en voyant cet être

extraordinaire. Ce silence avait été remarqué par ses fausses

amies. La comtesse s'approcha du divan carré placé au milieu du salon

où pérorait Raoul. Elle se tint debout donnant le bras à madame Octave

de Camps, excellente femme qui lui garda le secret sur les tremblements

involontaires par lesquels se trahissaient ses violentes émotions.

Quoique l'œil d'une femme éprise ou surprise laisse échapper

d'incroyables douceurs, Raoul tirait en ce moment un véritable feu

d'artifice; il était trop au milieu de ses épigrammes qui partaient

comme des fusées, de ses accusations enroulées et déroulées comme des

soleils, des flamboyants portraits qu'il dessinait en traits de feu,

pour remarquer la naïve admiration d'une pauvre petite Ève, cachée

dans le groupe de femmes qui l'entouraient. Cette curiosité, semblable

à celle qui précipiterait Paris vers le Jardin des Plantes pour y

voir une licorne, si l'on en trouvait une dans ces célèbres montagnes

de la Lune, encore vierges des pas d'un Européen, enivre les esprits

secondaires autant qu'elle attriste les âmes vraiment élevées; mais

elle enchantait Raoul: il était donc trop à toutes les femmes pour être

à une seule.

—Prenez garde, ma chère, dit à l'oreille de Marie sa gracieuse et

adorable compagne, allez-vous-en.

La comtesse regarda son mari pour lui demander son bras par une de ces

œillades que les maris ne comprennent pas toujours: Félix l'emmena.

—Mon cher, dit madame d'Espard à l'oreille de Raoul, vous êtes un

heureux coquin. Vous avez fait ce soir plus d'une conquête, mais, entre

autres, celle de la charmante femme qui nous a si brusquement quittés.

—Sais-tu ce que la marquise d'Espard a voulu me dire? demanda Raoul

à Blondet en lui rappelant le propos de cette grande dame quand ils

furent à peu près seuls, entre une heure et deux du matin.

—Mais je viens d'apprendre que la comtesse de Vandenesse est tombée

amoureuse folle de toi. Tu n'es pas à plaindre.

—Je ne l'ai pas vue, dit Raoul.

—Oh! tu la verras, fripon, dit Émile Blondet en éclatant de rire. Lady

Dudley t'a engagé à son grand bal précisément pour que tu la rencontres.

Raoul et Blondet partirent ensemble avec Rastignac, qui leur offrit sa

voiture. Tous trois se mirent à rire de la réunion d'un sous-secrétaire

d'État éclectique, d'un républicain féroce et d'un athée

politique.

—Si nous soupions aux dépens de l'ordre de choses actuel? dit Blondet

qui voulait remettre les soupers en honneur.

Rastignac les ramena chez Véry, renvoya sa voiture, et tous trois

s'attablèrent en analysant la société présente et riant d'un rire

rabelaisien. Au milieu du souper, Rastignac et Blondet conseillèrent

à leur ennemi postiche de ne pas négliger une bonne fortune aussi

capitale que celle qui s'offrait à lui. Ces deux roués firent d'un

style moqueur l'histoire de la comtesse Marie de Vandenesse; ils

portèrent le scalpel de l'épigramme et la pointe aiguë du bon mot dans

cette enfance candide, dans cet heureux mariage. Blondet félicita

Raoul de rencontrer une femme qui n'était encore coupable que de

mauvais dessins au crayon rouge, de maigres paysages à l'aquarelle, de

pantoufles brodées pour son mari, de sonates exécutées avec la plus

chaste intention, cousue pendant dix-huit ans à la jupe maternelle,

confite dans les pratiques religieuses, élevée par Vandenesse, et cuite

à point par le mariage pour être dégustée par l'amour. A la troisième

bouteille de vin de Champagne, Raoul Nathan s'abandonna plus qu'il ne

l'avait jamais fait avec personne.

—Mes amis, leur dit-il, vous connaissez mes relations avec Florine,

vous savez ma vie, vous ne serez pas étonnés de m'entendre vous avouer

que j'ignore absolument la couleur de l'amour d'une comtesse. J'ai

souvent été très-humilié en pensant que je ne pouvais pas me donner une

Béatrix, une Laure, autrement qu'en poésie! Une femme noble et pure est

comme une conscience sans tache, qui nous représente à nous-mêmes sous

une belle forme. Ailleurs, nous pouvons nous souiller; mais là, nous

restons grands, fiers, immaculés. Ailleurs nous menons une vie enragée,

mais là se respire le calme, la fraîcheur, la verdure de l'oasis.

—Va, va, mon bonhomme, lui dit Rastignac; démanche sur la quatrième

corde la prière de Moïse, comme Paganini.

Raoul resta muet, les yeux fixes, hébétés.

—Ce vil apprenti ministre ne me comprend pas, dit-il après un moment

de silence.

Ainsi, pendant que la pauvre Ève de la rue du Rocher se couchait

dans les langes de la honte, s'effrayait du plaisir avec lequel elle

avait écouté ce prétendu grand poète, et flottait entre la voix

sévère de sa reconnaissance pour Vandenesse et les paroles dorées du

serpent, ces trois esprits effrontés marchaient sur les tendres et

blanches fleurs de son amour naissant. Ah! si les femmes connaissaient

l'allure cynique que ces hommes si patients, si patelins près d'elles

prennent loin d'elles! combien ils se moquent de ce qu'ils adorent!

Fraîche, gracieuse et pudique créature, comme la plaisanterie bouffonne

la déshabillait et l'analysait! mais aussi quel triomphe! Plus elle

perdait de voiles, plus elle montrait de beautés.

Marie, en ce moment, comparait Raoul et Félix, sans se douter du

danger que court le cœur à faire de semblables parallèles. Rien au

monde ne contrastait mieux que le désordonné, le vigoureux Raoul, et

Félix de Vandenesse, soigné comme une petite maîtresse, serré dans ses

habits, doué d'une charmante _disinvoltura_, sectateur de

l'élégance anglaise à laquelle l'avait jadis habitué lady Dudley. Ce

contraste plaît à l'imagination des femmes, assez portées à passer

d'une extrémité à l'autre. La comtesse, femme sage et pieuse, se

défendit à elle-même de penser à Raoul, en se trouvant une infâme

ingrate, le lendemain au milieu de son paradis.

—Que dites-vous de Raoul Nathan? demanda-t-elle en déjeunant à son

mari.

—Un joueur de gobelets, répondit le comte, un de ces volcans qui se

calment avec un peu de poudre d'or. La comtesse de Montcornet a eu tort

de l'admettre chez elle. Cette réponse froissa d'autant plus Marie que

Félix, au fait du monde littéraire, appuya son jugement de preuves en

racontant ce qu'il savait de la vie de Raoul Nathan, vie précaire,

mêlée à celle de Florine, une actrice en renom.—Si cet homme a du

génie, dit-il en terminant, il n'a ni la constance ni la patience qui

le consacrent et le rendent chose divine. Il veut en imposer au monde

en se mettant sur un rang où il ne peut se soutenir. Les vrais talents,

les gens studieux, honorables, n'agissent pas ainsi: ils marchent

courageusement dans leur voie, ils acceptent leurs misères et ne les

couvrent pas d'oripeaux.

La Comédie humaine - Volume 02 · 第 21 / 44 段