Sur les ténèbres de cette vie se dessina vigoureusement une seule

figure d'homme, celle d'un maître de musique. Les confesseurs avaient

décidé que la musique était un art chrétien, né dans l'Église

catholique et développé par elle. On permit donc aux deux petites

filles d'apprendre la musique. Une demoiselle à lunettes, qui

montrait le solfége et le piano dans un couvent voisin, les fatigua

d'exercices. Mais quand l'aînée de ses filles atteignit dix ans, le

comte de Granville démontra la nécessité de prendre un maître. Madame

de Granville donna toute la valeur d'une conjugale obéissance à cette

concession nécessaire: il est dans l'esprit des dévotes de se

faire un mérite des devoirs accomplis. Le maître fut un Allemand

catholique, un de ces hommes nés vieux, qui auront toujours cinquante

ans, même à quatre-vingts. Sa figure creusée, ridée, brune, conservait

quelque chose d'enfantin et de naïf dans ses fonds noirs. Le bleu de

l'innocence animait ses yeux et le gai sourire du printemps habitait

ses lèvres. Ses vieux cheveux gris, arrangés naturellement comme

ceux de Jésus-Christ, ajoutaient à son air extatique je ne sais quoi

de solennel qui trompait sur son caractère: il eût fait une sottise

avec la plus exemplaire gravité. Ses habits étaient une enveloppe

nécessaire à laquelle il ne prêtait aucune attention, car ses yeux

allaient trop haut dans les nues pour jamais se commettre avec les

matérialités. Aussi ce grand artiste inconnu tenait-il à la classe

aimable des oublieurs, qui donnent leur temps et leur âme à autrui

comme ils laissent leurs gants sur toutes les tables et leur parapluie

à toutes les portes. Ses mains étaient de celles qui sont sales après

avoir été lavées. Enfin, son vieux corps, mal assis sur ses vieilles

jambes nouées et qui démontrait jusqu'à quel point l'homme peut en

faire l'accessoire de son âme, appartenait à ces étranges créations qui

n'ont été bien dépeintes que par un Allemand, par Hoffmann, le poète

de ce qui n'a pas l'air d'exister et qui néanmoins a vie. Tel était

Schmuke, ancien maître de chapelle du margrave d'Anspach, savant qui

passa par un conseil de dévotion et à qui l'on demanda s'il faisait

maigre. Le maître eut envie de répondre: «Regardez-moi?» mais comment

badiner avec des dévotes et des directeurs jansénistes? Ce vieillard

apocryphe tint tant de place dans la vie des deux Marie, elles prirent

tant d'amitié pour ce candide et grand artiste qui se contentait de

comprendre l'art, qu'après leur mariage, chacune lui constitua trois

cents francs de rente viagère, somme qui suffisait pour son logement,

sa bière, sa pipe et ses vêtements. Six cents francs de rente et ses

leçons lui firent un Éden. Schmuke ne s'était senti le courage de

confier sa misère et ses vœux qu'à ces deux adorables jeunes filles,

à ces cœurs fleuris sous la neige des rigueurs maternelles, et sous

la glace de la dévotion. Ce fait explique tout Schmuke et l'enfance

des deux Marie. Personne ne sut, plus tard, quel abbé, quelle vieille

dévote avait découvert cet Allemand égaré dans Paris. Dès que les

mères de famille apprirent que la comtesse de Granville avait trouvé

pour ses filles un maître de musique, toutes demandèrent son

nom et son adresse. Schmuke eut trente maisons dans le Marais. Son

succès tardif se manifesta par des souliers à boucles d'acier bronzé,

fourrés de semelles en crin, et par du linge plus souvent renouvelé.

Sa gaieté d'ingénu, long-temps comprimée par une noble et décente

misère, reparut. Il laissa échapper de petites phrases spirituelles

comme: «Mesdemoiselles, les chats ont mangé la crotte dans Paris

cette nuit,» quand pendant la nuit la gelée avait séché les rues,

boueuses la veille; mais il les disait en patois germanico-gallique:

_Montemisselle, lé chas honte manché lâ grôttenne tan Bâri sti

nouitte!_ Satisfait d'apporter à ces deux anges cette espèce de

_vergiss mein nicht_ choisi parmi les fleurs de son esprit,

il prenait, en l'offrant, un air fin et spirituel qui désarmait la

raillerie. Il était si heureux de faire éclore le rire sur les lèvres

de ses deux écolières, dont la malheureuse vie avait été pénétrée

par lui, qu'il se fût rendu ridicule exprès, s'il ne l'eût pas été

naturellement; mais son cœur eût renouvelé les vulgarités les plus

populaires; il eût, suivant une belle expression de feu Saint-Martin,

doré de la boue avec son céleste sourire. D'après une des plus nobles

idées de l'éducation religieuse, les deux Marie reconduisaient leur

maître avec respect jusqu'à la porte de l'appartement. Là, les deux

pauvres filles lui disaient quelques douces phrases, heureuses de

rendre cet homme heureux: elles ne pouvaient se montrer femmes que pour

lui! Jusqu'à leur mariage, la musique devint donc pour elles une autre

vie dans la vie, de même que le paysan russe prend, dit-on, ses rêves

pour la réalité, sa vie pour un mauvais sommeil. Dans leur désir de se

défendre contre les petitesses qui menaçaient de les envahir, contre

les dévorantes idées ascétiques, elles se jetèrent dans les difficultés

de l'art musical à s'y briser. La Mélodie, l'Harmonie, la Composition,

ces trois filles du ciel dont le chœur fut mené par ce vieux Faune

catholique ivre de musique, les récompensèrent de leurs travaux et leur

firent un rempart de leurs danses aériennes. Mozart, Beethoven, Haydn,

Paësiello, Cimarosa, Hummel et les génies secondaires développèrent

en elles mille sentiments qui ne dépassèrent pas la chaste enceinte

de leurs cœurs voilés, mais qui pénétrèrent dans la Création où

elles volèrent à toutes ailes. Quand elles avaient exécuté quelques

morceaux en atteignant à la perfection, elles se serraient les mains

et s'embrassaient en proie à une vive extase. Leur vieux maître les

appelait ses saintes Céciles.

Les deux Marie n'allèrent au bal qu'à l'âge de seize ans, et

quatre fois seulement par année, dans quelques maisons choisies. Elles

ne quittaient les côtés de leur mère que munies d'instructions sur

la conduite à suivre avec leurs danseurs, et si sévères qu'elles ne

pouvaient répondre que oui ou non à leurs partenaires. L'œil de

la comtesse n'abandonnait point ses filles et semblait deviner les

paroles au seul mouvement des lèvres. Les pauvres petites avaient

des toilettes de bal irréprochables, des robes de mousseline montant

jusqu'au menton, avec une infinité de ruches excessivement fournies,

et des manches longues. En tenant leurs grâces comprimées et leurs

beautés voilées, cette toilette leur donnait une vague ressemblance

avec les gaînes égyptiennes; néanmoins il sortait de ces blocs de coton

deux figures délicieuses de mélancolie. Elles enrageaient en se voyant

l'objet d'une pitié douce. Quelle est la femme, si candide qu'elle

soit, qui ne souhaite faire envie? Aucune idée dangereuse, malsaine ou

seulement équivoque, ne souilla donc la pulpe blanche de leur cerveau:

leurs cœurs étaient purs, leurs mains étaient horriblement rouges,

elles crevaient de santé. Ève ne sortit pas plus innocente des mains

de Dieu que ces deux filles ne le furent en sortant du logis maternel

pour aller à la Mairie et à l'Église, avec la simple mais épouvantable

recommandation d'obéir en toute chose à des hommes auprès desquels

elles devaient dormir ou veiller pendant la nuit. A leur sens, elles ne

pouvaient trouver plus mal dans la maison étrangère où elles seraient

déportées que dans le couvent maternel.

Pourquoi le père de ces deux filles, le comte de Granville, ce

grand, savant et intègre magistrat, quoique parfois entraîné par la

politique, ne protégeait-il pas ces deux petites créatures contre cet

écrasant despotisme? Hélas! par une mémorable transaction, convenue

après six ans de mariage, les époux vivaient séparés dans leur propre

maison. Le père s'était réservé l'éducation de ses fils, en laissant

à sa femme l'éducation des filles. Il vit beaucoup moins de danger

pour des femmes que pour des hommes à l'application de ce système

oppresseur. Les deux Marie, destinées à subir quelque tyrannie, celle

de l'amour ou celle du mariage, y perdaient moins que des garçons

chez qui l'intelligence devait rester libre, et dont les qualités se

seraient détériorées sous la compression violente des idées religieuses

poussées à toutes leurs conséquences. De quatre victimes, le comte

en avait sauvé deux. La comtesse regardait ses deux fils, l'un

voué à la magistrature assise, et l'autre à la magistrature amovible,

comme trop mal élevés pour leur permettre la moindre intimité avec

leurs sœurs. Les communications étaient sévèrement gardées entre

ces pauvres enfants. D'ailleurs, quand le comte faisait sortir ses

fils du collége, il se gardait bien de les tenir au logis. Ces deux

garçons y venaient déjeuner avec leur mère et leurs sœurs; puis le

magistrat les amusait par quelque partie au dehors: le restaurateur,

les théâtres, les musées, la campagne dans la saison, défrayaient

leurs plaisirs. Excepté les jours solennels dans la vie de famille,

comme la fête de la comtesse ou celle du père, les premiers jours de

l'an, ceux de distribution des prix où les deux garçons demeuraient

au logis paternel et y couchaient, fort gênés, n'osant pas embrasser

leurs sœurs surveillées par la comtesse qui ne les laissait pas un

instant ensemble, les deux pauvres filles virent si rarement leurs

frères qu'il ne put y avoir aucun lien entre eux. Ces jours-là, les

interrogations:—Où est Angélique?—Que fait Eugénie?—Où sont mes

enfants? s'entendaient à tout propos. Lorsqu'il était question de ses

deux fils, la comtesse levait au ciel ses yeux froids et macérés comme

pour demander pardon à Dieu de ne pas les avoir arrachés à l'impiété.

Ses exclamations, ses réticences à leur égard, équivalaient aux plus

lamentables versets de Jérémie et trompaient les deux sœurs qui

croyaient leurs frères pervertis et à jamais perdus. Quand ses fils

eurent dix-huit ans, le comte leur donna deux chambres dans son

appartement, et leur fit faire leur droit en les plaçant sous la

surveillance d'un avocat, son secrétaire chargé de les initier aux

secrets de leur avenir. Les deux Marie ne connurent donc la fraternité

qu'abstraitement. A l'époque des mariages de leurs sœurs, l'un

Avocat-Général à une cour éloignée, l'autre à son début en province,

furent retenus chaque fois par un grave procès. Dans beaucoup de

familles, la vie intérieure, qu'on pourrait imaginer intime, unie,

cohérente, se passe ainsi: les frères sont au loin, occupés à leur

fortune, à leur avancement, pris par le service du pays; les sœurs

sont enveloppées dans un tourbillon d'intérêts de familles étrangères à

la leur. Tous les membres vivent alors dans la désunion, dans l'oubli

les uns des autres, reliés seulement par les faibles liens du souvenir

jusqu'au moment où l'orgueil les rappelle, où l'intérêt les rassemble

et quelquefois les sépare de cœur comme ils l'ont été de fait. Une

famille vivant unie de corps et d'esprit est une rare exception.

La loi moderne, en multipliant la famille par la famille, a créé le

plus horrible de tous les maux: l'individualisme.

Au milieu de la profonde solitude où s'écoula leur jeunesse, Angélique

et Eugénie virent rarement leur père, qui d'ailleurs apportait dans

le grand appartement habité par sa femme au rez-de-chaussée de

l'hôtel une figure attristée. Il gardait au logis la physionomie

grave et solennelle du magistrat sur le siége. Quand les deux petites

filles eurent dépassé l'âge des joujoux et des poupées, quand elles

commencèrent à user de leur raison, vers douze ans, à l'époque où elles

ne riaient déjà plus du vieux Schmuke, elles surprirent le secret des

soucis qui sillonnaient le front du comte, elles reconnurent sous

son masque sévère les vestiges d'une bonne nature et d'un charmant

caractère. Elles comprirent qu'il avait cédé la place à la Religion

dans son ménage, trompé dans ses espérances de mari, comme il avait été

blessé dans les fibres les plus délicates de la paternité, l'amour des

pères pour leurs filles. De semblables douleurs émeuvent singulièrement

des jeunes filles sevrées de tendresse. Quelquefois, en faisant le

tour du jardin entre elles, chaque bras passé autour de chaque petite

taille, se mettant à leur pas enfantin, le père les arrêtait dans un

massif, et les baisait l'une après l'autre au front. Ses yeux, sa

bouche et sa physionomie exprimaient alors la plus profonde compassion.

—Vous n'êtes pas très heureuses, mes chères petites, leur disait-il,

mais je vous marierai de bonne heure, et je serai content en vous

voyant quitter la maison.

—Papa, disait Eugénie, nous sommes décidées à prendre pour mari le

premier homme venu.

—Voilà, s'écriait-il, le fruit amer d'un semblable système! On veut

faire des saintes, on obtient des...

Il n'achevait pas. Souvent ces deux filles sentaient une bien vive

tendresse dans les adieux de leur père, ou dans ses regards quand,

par hasard, il dînait au logis. Ce père si rarement vu, elles le

plaignaient, et l'on aime ceux que l'on plaint.

Cette sévère et religieuse éducation fut la cause des mariages de ces

deux sœurs, soudées ensemble par le malheur, comme Rita-Christina

par la nature. Beaucoup d'hommes, poussés au mariage, préfèrent une

fille prise au couvent et saturée de dévotion à une fille élevée dans

les doctrines mondaines. Il n'y a pas de milieu: un homme doit

épouser une fille très-instruite qui a lu les annonces des journaux et

les a commentées, qui a valsé et dansé le galop avec mille jeunes gens,

qui est allée à tous les spectacles, qui a dévoré des romans, à qui un

maître de danse a brisé les genoux en les appuyant sur les siens, qui

de religion ne se soucie guère, et s'est fait à elle-même sa morale;

ou une jeune fille ignorante et pure, comme étaient Marie-Angélique

et Marie-Eugénie. Peut-être y a-t-il autant de danger avec les unes

qu'avec les autres. Cependant l'immense majorité des gens qui n'ont

pas l'âge d'Arnolphe aiment encore mieux une Agnès religieuse qu'une

Célimène en herbe.

Les deux Marie, petites et minces, avaient la même taille, le même

pied, la même main. Eugénie, la plus jeune, était blonde comme sa mère.

Angélique était brune comme le père. Mais toutes deux avaient le même

teint: une peau de ce blanc nacré qui annonce la richesse et la pureté

du sang, jaspée par des couleurs vivement détachées sur un tissu nourri

comme celui du jasmin, comme lui fin, lisse et tendre au toucher. Les

yeux bleus d'Eugénie, les yeux bruns d'Angélique avaient une expression

de naïve insouciance, d'étonnement non prémédité, bien rendue par la

manière vague dont flottaient leurs prunelles sur le blanc fluide de

l'œil. Elles étaient bien faites: leurs épaules un peu maigres

devaient se modeler plus tard. Leurs gorges, si long-temps voilées,

étonnèrent le regard par leurs perfections quand leurs maris les

prièrent de se décolleter pour le bal: l'un et l'autre jouirent alors

de cette charmante honte qui fit rougir d'abord à huis clos et pendant

toute une soirée ces deux ignorantes créatures. Au moment où commence

cette scène, où l'aînée pleurait et se laissait consoler par sa

cadette, leurs mains et leurs bras étaient devenus d'une blancheur de

lait. Toutes deux, elles avaient nourri, l'une un garçon, l'autre une

fille. Eugénie avait paru très-espiègle à sa mère, qui pour elle avait

redoublé d'attention et de sévérité. Aux yeux de cette mère redoutée,

Angélique, noble et fière, semblait avoir une âme pleine d'exaltation

qui se garderait toute seule, tandis que la lutine Eugénie paraissait

avoir besoin d'être contenue. Il est de charmantes créatures méconnues

par le sort, à qui tout devrait réussir dans la vie, mais qui vivent

et meurent malheureuses, tourmentées par un mauvais génie, victimes

de circonstances imprévues. Ainsi l'innocente, la gaie Eugénie était

tombée sous le malicieux despotisme d'un parvenu au sortir de la prison

maternelle. Angélique, disposée aux grandes luttes du sentiment,

avait été jetée dans les plus hautes sphères de la société parisienne,

la bride sur le cou.

Madame de Vandenesse, qui succombait évidemment sous le poids de peines

trop lourdes pour son âme, encore naïve après six ans de mariage,

était étendue, les jambes à demi fléchies, le corps plié, la tête

comme égarée sur le dos de la causeuse. Accourue chez sa sœur après

une courte apparition aux Italiens, elle avait encore dans ses nattes

quelques fleurs, mais d'autres gisaient éparses sur le tapis avec ses

gants, sa pelisse de soie garnie de fourrures, son manchon et son

capuchon. Des larmes brillantes mêlées à ses perles sur sa blanche

poitrine, ses yeux mouillés annonçaient d'étranges confidences. Au

milieu de ce luxe, n'était-ce pas horrible? Napoléon l'a dit: Rien

ici-bas n'est volé, tout se paie. Elle ne se sentait pas le courage de

parler.

—Pauvre chérie, dit madame du Tillet, quelle fausse idée as-tu de mon

mariage pour avoir imaginé de me demander du secours!

En entendant cette phrase arrachée au fond du cœur de sa sœur par

la violence de l'orage qu'elle y avait versé, de même que la fonte des

neiges soulève les pierres les mieux enfoncées au lit des torrents, la

comtesse regarda d'un air stupide la femme du banquier, le feu de la

terreur sécha ses larmes, et ses yeux demeurèrent fixes.

—Es-tu donc aussi dans un abîme, mon ange? dit-elle à voix basse.

—Mes maux ne calmeront pas tes douleurs.

—Dis-les, chère enfant. Je ne suis pas encore assez égoïste pour ne

pas t'écouter! Nous souffrons donc encore ensemble comme dans notre

jeunesse?

—Mais nous souffrons séparées, répondit mélancoliquement la femme

du banquier. Nous vivons dans deux sociétés ennemies. Je vais aux

Tuileries quand tu n'y vas plus. Nos maris appartiennent à deux

partis contraires. Je suis la femme d'un banquier ambitieux, d'un

mauvais homme, mon cher trésor! toi, tu es celle d'un bon être, noble,

généreux....

—Oh! pas de reproches, dit la comtesse. Pour m'en faire, une femme

devrait avoir subi les ennuis d'une vie terne et décolorée, en être

sortie pour entrer dans le paradis de l'amour; il lui faudrait

connaître le bonheur qu'on éprouve à sentir toute sa vie chez un

autre, à épouser les émotions infinies d'une âme de poète, à vivre

doublement: aller, venir avec lui dans ses courses à travers

les espaces, dans le monde de l'ambition; souffrir de ses chagrins,

monter sur les ailes de ses immenses plaisirs, se déployer sur un vaste

théâtre, et tout cela pendant que l'on est calme, froide, sereine

devant un monde observateur. Oui, ma chère, on doit soutenir souvent

tout un océan dans son cœur en se trouvant, comme nous sommes ici,

devant le feu, chez soi, sur une causeuse. Quel bonheur, cependant,

que d'avoir à toute minute un intérêt énorme qui multiplie les fibres

du cœur et les étend, de n'être froide à rien, de trouver sa

vie attachée à une promenade où l'on verra dans la foule un œil

scintillant qui fait pâlir le soleil, d'être émue par un retard,

d'avoir envie de tuer un importun qui vole un de ces rares moments où

le bonheur palpite dans les plus petites veines! Quelle ivresse que de

vivre enfin! Ah! chère, vivre quand tant de femmes demandent à genoux

des émotions qui les fuient! Songe, mon enfant, que pour ces poèmes il

n'est qu'un temps, la jeunesse. Dans quelques années, vient l'hiver, le

froid. Ah! si tu possédais ces vivantes richesses du cœur et que tu

fusses menacée de les perdre....

Madame du Tillet effrayée s'était voilé la figure avec ses mains en

entendant cette horrible antienne.

—Je n'ai pas eu la pensée de te faire le moindre reproche, ma

bien-aimée, dit-elle enfin en voyant le visage de sa sœur baigné

de larmes chaudes. Tu viens de jeter dans mon âme, en un moment, plus

de brandons que n'en ont éteint mes larmes. Oui, la vie que je mène

légitimerait dans mon cœur un amour comme celui que tu viens de me

peindre. Laisse-moi croire que si nous nous étions vues plus souvent

nous ne serions pas où nous en sommes. Si tu avais su mes souffrances,

tu aurais apprécié ton bonheur, tu m'aurais peut-être enhardie à la

résistance et je serais heureuse. Ton malheur est un accident auquel

un hasard obviera, tandis que mon malheur est de tous les moments.

Pour mon mari, je suis le porte-manteau de son luxe, l'enseigne de

ses ambitions, une de ses vaniteuses satisfactions. Il n'a pour moi

ni affection vraie ni confiance. Ferdinand est sec et poli comme ce

marbre, dit-elle en frappant le manteau de la cheminée. Il se défie

de moi. Tout ce que je demanderais pour moi-même est refusé d'avance:

mais quant à ce qui le flatte et annonce sa fortune, je n'ai pas même à

désirer: il décore mes appartements, il dépense des sommes exorbitantes

pour ma table. Mes gens, mes loges au théâtre, tout ce qui est

extérieur est du dernier goût. Sa vanité n'épargne rien, il mettra des

dentelles aux langes de ses enfants, mais il n'entendra pas leurs cris,

ne devinera pas leurs besoins. Me comprends-tu? Je suis couverte de

diamants quand je vais à la cour; à la ville, je porte les bagatelles

les plus riches; mais je ne dispose pas d'un liard. Madame du Tillet,

qui peut-être excite des jalousies, qui paraît nager dans l'or, n'a pas

cent francs à elle. Si le père ne se soucie pas de ses enfants, il se

soucie bien moins de leur mère. Ah! il m'a fait bien rudement sentir

qu'il m'a payée, et que ma fortune personnelle, dont je ne dispose

point, lui a été arrachée. Si je n'avais qu'à me rendre maîtresse de

lui, peut-être le séduirais-je; mais je subis une influence étrangère,

celle d'une femme de cinquante ans passés qui a des prétentions et

qui domine, la veuve d'un notaire. Je le sens, je ne serai libre qu'à

sa mort. Ici ma vie est réglée comme celle d'une reine: on sonne mon

déjeuner et mon dîner comme à ton château. Je sors infailliblement à

une certaine heure pour aller au bois. Je suis toujours accompagnée

de deux domestiques en grande tenue, et dois être revenue à la même

heure. Au lieu de donner des ordres, j'en reçois. Au bal, au théâtre,

un valet vient me dire: «La voiture de madame est avancée,» et je dois

partir souvent au milieu de mon plaisir. Ferdinand se fâcherait si je

n'obéissais pas à l'étiquette créée pour sa femme, et il me fait peur.

Au milieu de cette opulence maudite, je conçois des regrets et trouve

notre mère une bonne mère: elle nous laissait les nuits et je pouvais

causer avec toi. Enfin je vivais près d'une créature qui m'aimait et

souffrait avec moi; tandis qu'ici, dans cette somptueuse maison, je

suis au milieu d'un désert.

A ce terrible aveu, la comtesse saisit à son tour la main de sa sœur

et la baisa en pleurant.

—Comment puis-je t'aider? dit Eugénie à voix basse à Angélique. S'il

nous surprenait, il entrerait en défiance et voudrait savoir ce que

tu m'as dit depuis une heure; il faudrait lui mentir, chose difficile

avec un homme fin et traître: il me tendrait des piéges. Mais laissons

mes malheurs et pensons à toi. Tes quarante mille francs, ma chère,

ne seraient rien pour Ferdinand qui remue des millions avec un autre

gros banquier, le baron de Nucingen. Quelquefois j'assiste à des

dîners où ils disent des choses à faire frémir. Du Tillet connaît ma

discrétion, et l'on parle devant moi sans se gêner: on est sûr de

mon silence. Hé! bien, les assassinats sur la grande route me semblent

des actes de charité comparés à certaines combinaisons financières.

Nucingen et lui se soucient de ruiner les gens comme je me soucie

de leurs profusions. Souvent je reçois de pauvres dupes de qui j'ai

entendu faire le compte la veille, et qui se lancent dans des affaires

où ils doivent laisser leur fortune: il me prend envie, comme à

Léonarde dans la caverne des brigands, de leur dire: Prenez garde! Mais

que deviendrais-je? je me tais. Ce somptueux hôtel est un coupe-gorge.

Et du Tillet, Nucingen jettent les billets de mille francs par poignées

pour leurs caprices. Ferdinand achète au Tillet l'emplacement de

l'ancien château pour le rebâtir, il veut y joindre une forêt et de

magnifiques domaines. Il prétend que son fils sera comte, et qu'à la

troisième génération il sera noble. Nucingen, las de son hôtel de la

rue Saint-Lazare, construit un palais. Sa femme est une de mes amies...

Ah! s'écria-t-elle, elle peut nous être utile, elle est hardie avec son

mari, elle a la disposition de sa fortune, elle te sauvera.

—Chère minette, je n'ai plus que quelques heures, allons-y ce soir,

à l'instant, dit madame de Vandenesse en se jetant dans les bras de

madame du Tillet et y fondant en larmes.

—Et puis-je sortir à onze heures du soir?

—J'ai ma voiture.

—Que complotez-vous donc là? dit du Tillet en poussant la porte du

boudoir.

Il montrait aux deux sœurs un visage anodin éclairé par un air

faussement aimable. Les tapis avaient assourdi ses pas, et la

préoccupation des deux femmes les avait empêchées d'entendre le

bruit que fit la voiture de du Tillet en entrant. La comtesse, chez

qui l'usage du monde et la liberté que lui laissait Félix avaient

développé l'esprit et la finesse, encore comprimés chez sa sœur par

le despotisme marital qui continuait celui de leur mère, aperçut chez

Eugénie une terreur près de se trahir, et la sauva par une réponse

franche.

—Je croyais ma sœur plus riche qu'elle ne l'est, répondit la

comtesse en regardant son beau-frère. Les femmes sont parfois dans des

embarras qu'elles ne veulent pas dire à leurs maris, comme Joséphine

avec Napoléon, et je venais lui demander un service.

—Elle peut vous le rendre facilement, ma sœur. Eugénie est

très-riche, répondit du Tillet avec une mielleuse aigreur.

—Elle ne l'est que pour vous, mon frère, répliqua la comtesse en

souriant avec amertume.

—Que vous faut-il? dit du Tillet qui n'était pas fâché d'enlacer sa

belle-sœur.

—Nigaud, ne vous ai-je pas dit que nous ne voulons pas nous commettre

avec nos maris? répondit sagement madame de Vandenesse en comprenant

qu'elle se mettait à la merci de l'homme dont le portrait venait

heureusement de lui être tracé par sa sœur. Je viendrai chercher

Eugénie demain.

—Demain, répondit froidement le banquier. Non. Madame du Tillet dîne

demain chez un futur pair de France, le baron de Nucingen, qui me

laisse sa place à la Chambre des députés.

—Ne lui permettrez-vous pas d'accepter ma loge à l'Opéra? dit la

comtesse sans même échanger un regard avec sa sœur, tant elle

craignait de lui voir trahir leur secret.

—Elle a la sienne, ma sœur, dit du Tillet piqué.

—Eh! bien, je l'y verrai, répliqua la comtesse.

—Ce sera la première fois que vous nous ferez cet honneur, dit du

Tillet.

La comtesse sentit le reproche et se mit à rire.

—Soyez tranquille, on ne vous fera rien payer cette fois-ci, dit-elle.

Adieu, ma chérie.

—L'impertinente! s'écria du Tillet en ramassant les fleurs tombées de

la coiffure de la comtesse. Vous devriez, dit-il à sa femme, étudier

madame de Vandenesse. Je voudrais vous voir dans le monde impertinente

comme votre sœur vient de l'être ici. Vous avez un air bourgeois et

niais qui me désole.

Eugénie leva les yeux au ciel, pour toute réponse.

—Ah çà! madame, qu'avez-vous donc fait toutes deux ici? dit le

banquier après une pause en lui montrant les fleurs. Que se passe-t-il

pour que votre sœur vienne demain dans votre loge?

La pauvre ilote se rejeta sur une envie de dormir et sortit pour se

faire déshabiller en craignant un interrogatoire. Du Tillet prit alors

sa femme par le bras, la ramena devant lui sous le feu des bougies qui

flambaient dans des bras de vermeil, entre deux délicieux bouquets de

fleurs nouées, et il plongea son regard clair dans les yeux de sa femme.

—Votre sœur est venue pour emprunter quarante mille francs que doit

un homme à qui elle s'intéresse, et qui dans trois jours sera

coffré comme une chose précieuse, rue de Clichy, dit-il froidement.

La pauvre femme fut saisie par un tremblement nerveux qu'elle réprima.

—Vous m'avez effrayée, dit-elle. Mais ma sœur est trop bien élevée,

elle aime trop son mari pour s'intéresser à ce point à un homme.

La Comédie humaine - Volume 02 · 第 19 / 44 段