—Qu'y-a-t-il donc? lui ai-je dit. Je t'amène, en tout cas, le premier

chirurgien et le premier médecin de l'Hôtel-Dieu, avec Bianchon; enfin

ils sont quatre.

—Oh! s'ils peuvent me sauver, s'il est temps, qu'ils viennent!

s'est-elle écriée. Le même sentiment qui me portait à mourir me porte à

vivre.

—Mais qu'as-tu fait?

—Je me suis rendue poitrinaire au plus haut degré en quelques jours.

—Et comment?

—Je me mettais en sueur la nuit et courais me placer au bord de

l'étang, dans la rosée. Gaston me croit enrhumée, et je meurs.

—Envoie-le donc à Paris, je vais chercher moi-même les médecins, ai-je

dit en courant comme une insensée à l'endroit où je les avais laissés.

Hélas! mon ami, la consultation faite, aucun de ces savants ne m'a

donné le moindre espoir, ils pensent tous qu'à la chute des feuilles,

Louise mourra. La constitution de cette chère créature a singulièrement

servi son dessein; elle avait des dispositions à la maladie qu'elle a

développée; elle aurait pu vivre long-temps; mais en quelques jours

elle a rendu tout irréparable. Je ne te dirai pas mes impressions

en entendant cet arrêt parfaitement motivé. Tu sais que j'ai tout

autant vécu par Louise que par moi. Je suis restée anéantie, et n'ai

point reconduit ces cruels docteurs. Le visage baigné de larmes, j'ai

passé je ne sais combien de temps dans une douloureuse méditation.

Une céleste voix m'a tirée de mon engourdissement par ces mots:—Eh!

bien, je suis condamnée, que Louise m'a dit en posant sa main sur mon

épaule. Elle m'a fait lever et m'a emmenée dans son petit salon.—Ne

me quitte plus, m'a-t-elle demandé par un regard suppliant, je ne

veux pas voir de désespoir autour de moi; je veux surtout _le_

tromper, j'en aurai la force. Je suis pleine d'énergie, de jeunesse,

et je saurai mourir debout. Quant à moi, je ne me plains pas, je meurs

comme je l'ai souhaité souvent: à trente ans, jeune, belle, tout

entière. Quant à lui, je l'aurais rendu malheureux, je le vois. Je me

suis prise dans les lacs de mes amours, comme une biche qui s'étrangle

en s'impatientant d'être prise; de nous deux, je suis la biche..... et

bien sauvage. Mes jalousies à faux frappaient déjà sur son cœur de

manière à le faire souffrir. Le jour où mes soupçons auraient rencontré

l'indifférence, le loyer qui attend la jalousie, eh! bien..... je

serais morte. J'ai mon compte de la vie. Il y a des êtres qui ont

soixante ans de service sur les contrôles du monde et qui, en effet,

n'ont pas vécu deux ans; au rebours, je parais n'avoir que trente ans,

mais, en réalité, j'ai eu soixante années d'amours. Ainsi, pour moi,

pour lui, ce dénouement est heureux. Quant à nous deux, c'est autre

chose: tu perds une sœur qui t'aime, et cette perte est irréparable.

Toi seule, ici, tu dois pleurer ma mort. Ma mort, reprit-elle après

une longue pause pendant laquelle je ne l'ai vue qu'à travers le voile

de mes larmes, porte avec elle un cruel enseignement. Mon cher docteur

en corset a raison: le mariage ne saurait avoir pour base la passion,

ni même l'amour. Ta vie est une belle et noble vie, tu as marché dans

ta voie, aimant toujours de plus en plus ton Louis; tandis qu'en

commençant la vie conjugale par une ardeur extrême, elle ne peut que

décroître. J'ai eu deux fois tort, et deux fois la Mort sera venue

souffleter mon bonheur de sa main décharnée. Elle m'a enlevé le plus

noble et le plus dévoué des hommes; aujourd'hui, la camarde m'enlève

au plus beau, au plus charmant, au plus poétique époux du monde.

Mais j'aurai tour à tour connu le beau idéal de l'âme et celui de la

forme. Chez Felipe, l'âme domptait le corps et le transformait; chez

Gaston, le cœur, l'esprit et la beauté rivalisent. Je meurs adorée,

que puis-je vouloir de plus?... me réconcilier avec Dieu que j'ai

négligé peut-être, et vers qui je m'élancerai pleine d'amour en lui

demandant de me rendre un jour ces deux anges dans le ciel. Sans eux,

le paradis serait désert pour moi. Mon exemple serait fatal: je suis

une exception. Comme il est impossible de rencontrer des Felipe ou des

Gaston, la loi sociale est en ceci d'accord avec la loi naturelle. Oui,

la femme est un être faible qui doit, en se mariant, faire un entier

sacrifice de sa volonté à l'homme, qui lui doit en retour le sacrifice

de son égoïsme. Les révoltes et les pleurs que notre sexe a

élevés et jetés dans ces derniers temps avec tant d'éclat sont des

niaiseries qui nous méritent le nom d'enfants que tant de philosophes

nous ont donné.

Elle a continué de parler ainsi de sa voix douce que tu connais, en

disant les choses les plus sensées de la manière la plus élégante,

jusqu'à ce que Gaston entrât, amenant de Paris sa belle-sœur, les

deux enfants et la bonne anglaise que Louise l'avait prié d'aller

chercher.

—Voilà mes jolis bourreaux, a-t-elle dit en voyant ses deux neveux. Ne

pouvais-je pas m'y tromper? Comme ils ressemblent à leur oncle!

Elle a été charmante pour madame Gaston l'aînée, qu'elle a priée de se

regarder au Chalet comme chez elle, et elle lui en a fait les honneurs

avec ces façons à la Chaulieu qu'elle possède au plus haut degré.

J'ai sur-le-champ écrit à la duchesse et au duc de Chaulieu, au duc

de Rhétoré et au duc de Lenoncourt-Chaulieu, ainsi qu'à Madeleine.

J'ai bien fait. Le lendemain, fatiguée de tant d'efforts, Louise n'a

pu se promener; elle ne s'est même levée que pour assister au dîner.

Madeleine de Lenoncourt, ses deux frères et sa mère sont venus dans

la soirée. Le froid que le mariage de Louise avait mis entre elle et

sa famille s'est dissipé. Depuis cette soirée, les deux frères et

le père de Louise sont venus à cheval tous les matins, et les deux

duchesses passent au Chalet toutes leurs soirées. La mort rapproche

autant qu'elle sépare, elle fait taire les passions mesquines. Louise

est sublime de grâce, de raison, de charme, d'esprit et de sensibilité.

Jusqu'au dernier moment elle montre ce goût qui l'a rendue si célèbre,

et nous dispense les trésors de cet esprit qui faisait d'elle une des

reines de Paris.

—Je veux être jolie jusque dans mon cercueil, m'a-t-elle dit avec ce

sourire qui n'est qu'à elle, en se mettant au lit pour y languir ces

quinze jours-ci.

Dans sa chambre il n'y a pas trace de maladie: les boissons, les

gommes, tout l'appareil médical est caché.

—N'est-ce pas que je fais une belle mort? disait-elle hier au curé de

Sèvres, à qui elle a donné sa confiance.

Nous jouissons tous d'elle en avares. Gaston, que tant d'inquiétudes,

tant de clartés affreuses ont préparé, ne manque pas de

courage, mais il est atteint: je ne m'étonnerais pas de le voir suivre

naturellement sa femme. Hier il m'a dit en tournant autour de la pièce

d'eau:—Je dois être le père de ces deux enfants... Et il me montrait

sa belle-sœur qui promenait ses neveux. Mais, quoique je ne veuille

rien faire pour m'en aller de ce monde, promettez-moi d'être une

seconde mère pour eux et de laisser votre mari accepter la tutelle

officieuse que je lui confierai conjointement avec ma belle-sœur. Il

a dit cela sans la moindre emphase et comme un homme qui se sent perdu.

Sa figure répond par des sourires aux sourires de Louise, et il n'y

a que moi qui ne m'y trompe pas. Il déploie un courage égal au sien.

Louise a désiré voir son filleul; mais je ne suis pas fâchée qu'il

soit en Provence, elle aurait pu lui faire quelques libéralités qui

m'auraient fort embarrassée.

Adieu, mon ami.

[Illustration: IMP. S. RAÇON.

LOUISE RENÉE.

Elle avait exigé de moi que je lui lusse en français le _De Profundis_,

pendant qu'elle serait ainsi face à face avec la belle nature qu'elle

s'était créée.

(MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES.)]

25 août (_le jour de sa fête_).

Hier au soir Louise a eu pendant quelques moments le délire; mais ce

fut un délire vraiment élégant, qui prouve que les gens d'esprit ne

deviennent pas fous comme les bourgeois ou comme les sots. Elle a

chanté d'une voix éteinte quelques airs italiens des _Puritani_, de

la _Sonnambula_ et de _Mosé_. Nous étions tous silencieux autour du

lit, et nous avons tous eu, même son frère Rhétoré, des larmes dans

les yeux, tant il était clair que son âme s'échappait ainsi. Elle ne

nous voyait plus! Il y avait encore toute sa grâce dans les agréments

de ce chant faible et d'une douceur divine. L'agonie a commencé dans

la nuit. Je viens, à sept heures du matin, de la lever moi-même; elle

a retrouvé quelque force, elle a voulu s'asseoir à sa croisée, elle a

demandé la main de Gaston... Puis, mon ami, l'ange le plus charmant que

nous pourrons voir jamais sur cette terre ne nous a plus laissé que

sa dépouille. Administrée la veille à l'insu de Gaston, qui, pendant

la terrible cérémonie, a pris un peu de sommeil, elle avait exigé de

moi que je lui lusse en français le _De profundis_, pendant qu'elle

serait ainsi face à face avec la belle nature qu'elle s'était créée.

Elle répétait mentalement les paroles et serrait les mains de son mari,

agenouillé de l'autre côté de la bergère.

26 août.

J'ai le cœur brisé. Je viens d'aller la voir dans son linceul, elle

y est devenue pâle avec des teintes violettes. Oh! je veux voir mes

enfants! mes enfants! Amène mes enfants au-devant de moi!

Paris, 1841.

FIN.

[Illustration: IMP RAÇON.

LA COMTESSE DE VANDENESSE

(UNE FILLE D'ÈVE.)]

UNE FILLE D'ÈVE.

A MADAME LA COMTESSE BOLOGNINI,

NÉE VIMERCATI.

_Si vous vous souvenez, Madame, du plaisir que votre conversation

procurait à un voyageur en lui rappelant Paris à Milan, vous ne vous

étonnerez pas de le voir vous témoignant sa reconnaissance pour tant

de bonnes soirées passées auprès de vous, en apportant une de ses

œuvres à vos pieds, et vous priant de la protéger de votre nom,

comme autrefois ce nom protégea plusieurs contes d'un de vos vieux

auteurs, cher aux Milanais. Vous avez une Eugénie, déjà belle, dont

le spirituel sourire annonce qu'elle tiendra de vous les dons les

plus précieux de la femme, et qui, certes, aura dans son enfance

tous les bonheurs qu'une triste mère refusait à l'Eugénie mise en

scène dans cette œuvre. Vous voyez que si les Français sont

taxés de légèreté, d'oubli, je suis Italien par la constance et par

le souvenir. En écrivant le nom d'Eugénie, ma pensée m'a souvent

reporté dans ce frais salon en stuc et dans ce petit jardin, au_

Vicolo dei Capuccini, _témoin des rires de

cette chère enfant, de nos querelles, de nos récits. Vous avez quitté

le_ Corso _pour les_ Tre Monasteri, _je ne sais point comment vous

y êtes, et suis obligé de vous voir, non plus au milieu des jolies

choses qui sans doute vous y entourent, mais comme une de ces belles

figures dues à Carlo Dolci, Raphaël, Titien, Allori, et qui semblent

abstraites, tant elles sont loin de nous._

_Si ce livre peut sauter par-dessus les Alpes, il vous prouvera donc

la vive reconnaissance et l'amitié respectueuse_

_De votre humble serviteur_,

DE BALZAC.

Dans un des plus beaux hôtels de la rue Neuve-des-Mathurins, à onze

heures et demie du soir, deux femmes étaient assises devant la cheminée

d'un boudoir tendu de ce velours bleu à reflets tendres et chatoyants

que l'industrie française n'a su fabriquer que dans ces dernières

années. Aux portes, aux croisées, un artiste avait drapé de

moelleux rideaux en cachemire d'un bleu pareil à celui de la tenture.

Une lampe d'argent ornée de turquoises et suspendue par trois chaînes

d'un beau travail, descend d'une jolie rosace placée au milieu du

plafond. Le système de la décoration est poursuivi dans les plus petits

détails et jusque dans ce plafond en soie bleue, étoilé de cachemire

blanc dont les longues bandes plissées retombent à d'égales distances

sur la tenture, agrafées par des nœuds de perles. Les pieds

rencontrent le chaud tissu d'un tapis belge, épais comme un gazon et à

fond gris de lin semé de bouquets bleus.

Le mobilier, sculpté en plein bois de palissandre sur les plus beaux

modèles du vieux temps, rehausse par ses tons riches la fadeur de cet

ensemble, un peu trop _flou_, dirait un peintre. Le dos des chaises

et des fauteuils offre à l'œil des pages menues en belle étoffe de

soie blanche, brochée de fleurs bleues et largement encadrées par des

feuillages finement découpés dans le bois.

De chaque côté de la croisée, deux étagères montrent leurs mille

bagatelles précieuses, les fleurs des arts mécaniques écloses au feu

de la pensée. Sur la cheminée en marbre turquin, les porcelaines les

plus folles du vieux Saxe, ces bergers qui vont à des noces éternelles

en tenant de délicats bouquets à la main, espèces de chinoiseries

allemandes, entourent une pendule en platine, niellée d'arabesques.

Au-dessus, brillent les tailles côtelées d'une glace de Venise encadrée

d'un ébène plein de figures en relief, et venue de quelque vieille

résidence royale. Deux jardinières étalaient alors le luxe malade des

serres, de pâles et divines fleurs, les perles de la botanique.

Dans ce boudoir froid, rangé, propre comme s'il eût été à vendre,

vous n'eussiez pas trouvé ce malin et capricieux désordre qui révèle

le bonheur. Là tout était alors en harmonie, car les deux femmes y

pleuraient. Tout y paraissait souffrant.

Le nom du propriétaire, Ferdinand du Tillet, un des plus riches

banquiers de Paris, justifie le luxe effréné qui orne l'hôtel, et

auquel ce boudoir peut servir de programme. Quoique sans famille,

quoique parvenu, Dieu sait comment! du Tillet avait épousé en 1831 la

dernière fille du comte de Granville, l'un des plus célèbres noms de la

magistrature française, et devenu pair de France après la révolution

de Juillet. Ce mariage d'ambition fut acheté par la quittance au

contrat d'une dot non touchée, aussi considérable que celle de sa

sœur aînée mariée au comte Félix de Vandenesse. De leur côté, les

Granville avaient jadis obtenu cette alliance avec les Vandenesse par

l'énormité de la dot. Ainsi, la Banque avait réparé la brèche faite à

la Magistrature par la Noblesse. Si le comte de Vandenesse s'était pu

voir, à trois ans de distance, beau-frère d'un sieur Ferdinand _dit_ du

Tillet, il n'eût peut-être pas épousé sa femme; mais quel homme aurait,

vers la fin de 1828, prévu les étranges bouleversements que 1830 devait

apporter dans l'état politique, dans les fortunes et dans la morale de

la France? Il eût passé pour fou, celui qui aurait dit au comte Félix

de Vandenesse que, dans ce chassez-croisez, il perdrait sa couronne de

pair et qu'elle se retrouverait sur la tête de son beau-père.

Ramassée sur une de ces chaises basses appelées _chauffeuses_, dans

la pose d'une femme attentive, madame du Tillet pressait sur sa

poitrine avec une tendresse maternelle et baisait parfois la main de

sa sœur, madame Félix de Vandenesse. Dans le monde, on joignait au

nom de famille le nom de baptême, pour distinguer la comtesse de sa

belle-sœur, la marquise, femme de l'ancien ambassadeur Charles de

Vandenesse, qui avait épousé la riche veuve du comte de Kergarouët,

une demoiselle de Fontaine. A demi renversée sur une causeuse, un

mouchoir dans l'autre main, la respiration embarrassée par des

sanglots réprimés, les yeux mouillés, la comtesse venait de faire de

ces confidences qui ne se font que de sœur à sœur, quand deux

sœurs s'aiment; et ces deux sœurs s'aimaient tendrement. Nous

vivons dans un temps où deux sœurs si bizarrement mariées peuvent si

bien ne pas s'aimer qu'un historien est tenu de rapporter les causes de

cette tendresse, conservée sans accrocs ni taches au milieu des dédains

de leurs maris l'un pour l'autre et des désunions sociales. Un rapide

aperçu de leur enfance expliquera leur situation respective.

Élevées dans un sombre hôtel du Marais par une femme dévote et d'une

intelligence étroite qui, _pénétrée de ses devoirs_, la phrase

classique, avait accompli la première tâche d'une mère envers ses

filles, Marie-Angélique et Marie-Eugénie atteignirent le moment de leur

mariage, la première à vingt ans, la seconde à dix-sept, sans jamais

être sorties de la zone domestique où planait le regard maternel.

Jusqu'alors elles n'étaient allées à aucun spectacle, les églises de

Paris furent leurs théâtres. Enfin leur éducation avait été aussi

rigoureuse à l'hôtel de leur mère qu'elle aurait pu l'être dans un

cloître. Depuis l'âge de raison, elles avaient toujours couché dans

une chambre contiguë à celle de la comtesse de Granville, et dont la

porte restait ouverte pendant la nuit. Le temps que ne prenaient pas

les devoirs religieux ou les études indispensables à des filles bien

nées et les soins de leur personne, se passait en travaux à l'aiguille

faits pour les pauvres, en promenades accomplies dans le genre de

celles que se permettent les Anglais le dimanche, en disant: «N'allons

pas si vite, nous aurions l'air de nous amuser.» Leur instruction ne

dépassa point les limites imposées par des confesseurs élus parmi

les ecclésiastiques les moins tolérants et les plus jansénistes.

Jamais filles ne furent livrées à des maris ni plus pures ni plus

vierges: leur mère semblait avoir vu dans ce point, assez essentiel

d'ailleurs, l'accomplissement de tous ses devoirs envers le ciel

et les hommes. Ces deux pauvres créatures n'avaient, avant leur

mariage, ni lu de romans ni dessiné autre chose que des figures dont

l'anatomie eût paru le chef-d'œuvre de l'impossible à Cuvier, et

gravées de manière à féminiser l'Hercule Farnèse lui-même. Une vieille

fille leur apprit le dessin. Un respectable prêtre leur enseigna la

grammaire, la langue française, l'histoire, la géographie et le peu

d'arithmétique nécessaire aux femmes. Leurs lectures, choisies dans

les livres autorisés, comme les _Lettres édifiantes_ et les _Leçons

de Littérature_ de Noël, se faisaient le soir à haute voix, mais en

compagnie du directeur de leur mère, car il pouvait s'y rencontrer

des passages qui, sans de sages commentaires, eussent éveillé leur

imagination. Le _Télémaque_ de Fénélon parut dangereux. La comtesse de

Granville aimait assez ses filles pour en vouloir faire des anges à

la façon de Marie Alacoque, mais ses filles auraient préféré une mère

moins vertueuse et plus aimable. Cette éducation porta ses fruits.

Imposée comme un joug et présentée sous des formes austères, la

Religion lassa de ses pratiques ces jeunes cœurs innocents, traités

comme s'ils eussent été criminels; elle y comprima les sentiments, et

tout en y jetant de profondes racines, elle ne fut pas aimée. Les deux

Marie devaient ou devenir imbéciles ou souhaiter leur indépendance:

elles souhaitèrent de se marier dès qu'elles purent entrevoir le monde

et comparer quelques idées; mais leurs grâces touchantes et leur

valeur, elles l'ignorèrent. Elles ignoraient leur propre candeur,

comment auraient-elles su la vie? Elles étaient sans armes contre

le malheur, comme sans expérience pour apprécier le bonheur. Elles

ne tirèrent d'autre consolation que d'elles-mêmes au fond de cette

geôle maternelle. Leurs douces confidences, le soir, à voix basse, ou

les quelques phrases échangées quand leur mère les quittait pour un

moment, continrent parfois plus d'idées que les mots n'en pouvaient

exprimer. Souvent un regard dérobé à tous les yeux et par lequel

elles se communiquaient leurs émotions fut comme un poème d'amère

mélancolie. La vue du ciel sans nuages, le parfum des fleurs, le tour

du jardin fait bras dessus bras dessous, leur offrirent des plaisirs

inouïs. L'achèvement d'un ouvrage de broderie leur causait d'innocentes

joies. La société de leur mère, loin de présenter quelques ressources

à leur cœur ou de stimuler leur esprit, ne pouvait qu'assombrir

leurs idées et contrister leurs sentiments; car elle se composait de

vieilles femmes droites, sèches, sans grâce, dont la conversation

roulait sur les différences qui distinguaient les prédicateurs ou les

directeurs de conscience, sur leurs petites indispositions et sur les

événements religieux les plus imperceptibles pour la _Quotidienne_ ou

pour l'_Ami de la Religion_. Quant aux hommes, ils eussent éteint les

flambeaux de l'amour, tant leurs figures étaient froides et tristement

résignées; ils avaient tous cet âge où l'homme est maussade et chagrin,

où sa sensibilité ne s'exerce plus qu'à table et ne s'attache qu'aux

choses qui concernent le bien-être. L'égoïsme religieux avait desséché

ces cœurs voués au devoir et retranchés derrière la pratique. De

silencieuses séances de jeu les occupaient presque toute la soirée.

Les deux petites, mises comme au ban de ce sanhédrin qui maintenait la

sévérité maternelle, se surprenaient à haïr ces désolants personnages

aux yeux creux, aux figures refrognées.

La Comédie humaine - Volume 02 · 第 18 / 44 段