—Regarde-moi, lui ai-je dit. J'ai plongé mes yeux dans les siens:

l'infini a pénétré l'infini. Non, je n'ai pas aperçu ce nuage que

l'infidélité répand dans l'âme et qui doit altérer la pureté des

prunelles. J'ai fait la rassurée, encore que je restasse inquiète.

Les hommes savent, aussi bien que nous, tromper, mentir! Nous ne nous

sommes plus quittés. Oh! chère, combien par moments, en le regardant,

je me suis trouvée indissolublement attachée à lui. Quels tremblements

intérieurs m'agitèrent quand il reparut après m'avoir laissée seule

pendant un moment! Ma vie est en lui, et non en moi. J'ai donné

de cruels démentis à ta cruelle lettre. Ai-je jamais senti cette

dépendance avec ce divin Espagnol, pour qui j'étais ce que cet atroce

bambin est pour moi? Combien je hais cette jument! Quelle niaiserie

à moi d'avoir eu des chevaux. Mais il faudrait aussi couper les

pieds à Gaston, ou le détenir dans le cottage. Ces pensées stupides

m'ont occupée, juge par là de ma déraison? Si l'amour ne lui a pas

construit une cage, aucun pouvoir ne saurait retenir un homme qui

s'ennuie.—T'ennuyé-je? lui ai-je dit à brûle-pourpoint.—Comme tu te

tourmentes sans raison, m'a-t-il répondu les yeux pleins d'une douce

pitié. Je ne t'ai jamais tant aimée.—Si c'est vrai, mon ange adoré,

lui ai-je répliqué, laisse-moi faire vendre Fedelta.—Vends! a-t-il

dit.—Ce mot m'a comme écrasée, Gaston a eu l'air de me dire: Toi seule

es riche ici, je ne suis rien, ma volonté n'existe pas. S'il ne l'a pas

pensé, j'ai cru qu'il le pensait, et de nouveau je l'ai quitté pour

m'aller coucher: la nuit était venue.

Oh! Renée, dans la solitude, une pensée ravageuse vous conduit au

suicide. Ces délicieux jardins, cette nuit étoilée, cette

fraîcheur qui m'envoyait par bouffées l'encens de toutes nos fleurs,

notre vallée, nos collines, tout me semblait sombre, noir et désert.

J'étais comme au fond d'un précipice au milieu des serpents, des

plantes vénéneuses; je ne voyais plus de Dieu dans le ciel. Après une

nuit pareille une femme a vieilli.

—Prends Fedelta, cours à Paris, lui ai-je dit le lendemain matin, ne

la vendons point; je l'aime, elle te porte! Il ne s'est pas trompé,

néanmoins, à mon accent, où perçait la rage intérieure que j'essayais

de cacher.—Confiance! a-t-il répondu en me tendant la main par un

mouvement si noble et en me lançant un si noble regard que je me suis

sentie aplatie.—Nous sommes bien petites, me suis-je écriée.—Non, tu

m'aimes, et voilà tout, a-t-il dit en me pressant sur lui.—Va à Paris

sans moi, lui ai-je dit en lui faisant comprendre que je me désarmais

de mes soupçons. Il est parti, je croyais qu'il allait rester. Je

renonce à te peindre mes souffrances. Il y avait en moi-même une autre

moi que je ne savais pas pouvoir exister. D'abord, ces sortes de

scènes, ma chère, ont une solennité tragique pour une femme qui aime,

que rien ne saurait exprimer; toute la vie vous apparaît dans le moment

où elles se passent, et l'œil n'y aperçoit aucun horizon; le rien

est tout, le regard est un livre, la parole charrie des glaçons, et

dans un mouvement de lèvres on lit un arrêt de mort. Je m'attendais à

du retour, car m'étais-je montrée assez noble et grande? J'ai monté

jusqu'en haut du Chalet et l'ai suivi des yeux sur la route. Ah! ma

chère Renée, je l'ai vu disparaître avec une affreuse rapidité.—Comme

il y court! pensai-je involontairement. Puis, une fois seule, je suis

retombée dans l'enfer des hypothèses, dans le tumulte des soupçons. Par

moments, la certitude d'être trahie me semblait être un baume, comparée

aux horreurs du doute! Le doute est notre duel avec nous-mêmes, et

nous nous y faisons de terribles blessures. J'allais, je tournais dans

les allées, je revenais au Chalet, j'en sortais comme une folle. Parti

sur les sept heures, Gaston ne revint qu'à onze heures; et comme, par

le parc de Saint-Cloud et le bois de Boulogne, une demi-heure suffit

pour aller à Paris, il est clair qu'il avait passé trois heures dans

Paris. Il entra triomphant en m'apportant une cravache en caoutchouc

dont la poignée est en or.—Depuis quinze jours j'étais sans cravache;

la mienne, usée et vieille, s'était brisée.—Voilà pourquoi tu m'as

torturée? lui ai-je dit en admirant le travail de ce bijou qui contient

une cassolette au bout. Puis je compris que ce présent cachait

une nouvelle tromperie; mais je lui sautai promptement au cou, non

sans lui faire de doux reproches pour m'avoir imposé de si grands

tourments pour une bagatelle. Il se crut bien fin. Je vis alors dans

son maintien, dans son regard, cette espèce de joie intérieure qu'on

éprouve en faisant réussir une tromperie; il s'échappe comme une lueur

de notre âme, comme un rayon de notre esprit qui se reflète dans les

traits, qui se dégage avec les mouvements du corps. En admirant cette

jolie chose, je lui demandai dans un moment où nous nous regardions

bien:—Qui t'a fait cette œuvre d'art?—Un artiste de mes amis.—Ah!

Verdier l'a montée, ajoutai-je en lisant le nom du marchand, imprimé

sur la cravache. Gaston est resté très-enfant, il a rougi. Je l'ai

comblé de caresses pour le récompenser d'avoir eu honte de me tromper.

Je fis l'innocente, et il a pu croire tout fini.

25 mai.

Le lendemain, vers six heures, je mis mon habit de cheval, et je

tombai à sept heures chez Verdier, où je vis plusieurs cravaches de

ce modèle. Un commis reconnut la mienne, que je lui montrai.—Nous

l'avons vendue hier à un jeune homme, me dit-il. Et sur la description

que je lui fis de mon fourbe de Gaston, il n'y eut plus de doute. Je

te fais grâce des palpitations de cœur qui me brisaient la poitrine

en allant à Paris, et pendant cette petite scène où se décidait ma

vie. Revenue à sept heures et demie, Gaston me trouva pimpante, en

toilette du matin, me promenant avec une trompeuse insouciance, et

sûre que rien ne trahirait mon absence, dans le secret de laquelle je

n'avais mis que mon vieux Philippe.—Gaston, lui dis-je en tournant

autour de notre étang, je connais assez la différence qui existe entre

une œuvre d'art unique, faite avec amour pour une seule personne,

et celle qui sort d'un moule. Gaston devint pâle et me regarda lui

présenter la terrible pièce à conviction.—Mon ami, lui dis-je, ce

n'est pas une cravache, c'est un paravent derrière lequel vous abritez

un secret. Là-dessus, ma chère, je me suis donné le plaisir de le voir

s'entortillant dans les charmilles du mensonge et les labyrinthes de la

tromperie sans en pouvoir sortir, et déployant un art prodigieux pour

essayer de trouver un mur à escalader, mais contraint de rester sur le

terrain devant un adversaire qui consentit enfin à se laisser

abuser. Cette complaisance est venue trop tard, comme toujours dans ces

sortes de scènes. D'ailleurs, j'avais commis la faute contre laquelle

ma mère avait essayé de me prémunir. Ma jalousie s'était montrée à

découvert et établissait la guerre et ses stratagèmes entre Gaston et

moi. Ma chère, la jalousie est essentiellement bête et brutale. Je me

suis alors promis de souffrir en silence, de tout espionner, d'acquérir

une certitude, et d'en finir alors avec Gaston, ou de consentir à

mon malheur; il n'y a pas d'autre conduite à tenir pour les femmes

bien élevées. Que me cache-t-il? car il me cache un secret. Ce secret

concerne une femme. Est-ce une aventure de jeunesse de laquelle il

rougisse? Quoi? Ce _quoi?_ ma chère, est gravé en quatre lettres de

feu sur toutes choses. Je lis ce fatal mot en regardant le miroir de

mon étang, à travers mes massifs, aux nuages du ciel, aux plafonds, à

table, dans les fleurs de mes tapis. Au milieu de mon sommeil, une voix

m'écrie:—Quoi? A compter de cette matinée, il y eut dans notre vie

un cruel intérêt, et j'ai connu la plus âcre des pensées qui puissent

corroder notre cœur: être à un homme que l'on croit infidèle. Oh! ma

chère, cette vie tient à la fois à l'enfer et au paradis. Je n'avais

pas encore posé le pied dans cette fournaise, moi jusqu'alors si

saintement adorée.

—Ah! tu souhaitais un jour de pénétrer dans les sombres et ardents

palais de la souffrance? me disais-je. Eh! bien, les démons ont entendu

ton fatal souhait: marche, malheureuse!

30 mai.

Depuis ce jour, Gaston, au lieu de travailler mollement et avec le

laisser-aller de l'artiste riche qui caresse son œuvre, se donne des

tâches comme l'écrivain qui vit de sa plume. Il emploie quatre heures

tous les jours à finir deux pièces de théâtre.

—Il lui faut de l'argent! Cette pensée me fut soufflée par une voix

intérieure. Il ne dépense presque rien; et comme nous vivons dans une

absolue confiance, il n'est pas un coin de son cabinet où mes yeux et

mes doigts ne puissent fouiller. Sa dépense par an ne se monte pas à

deux mille francs. Je lui sais trente mille francs moins amassés que

mis dans un tiroir. Au milieu de la nuit, je suis allée pendant son

sommeil voir si la somme y était toujours. Quel frisson glacial m'a

saisie en trouvant le tiroir vide! Dans la même semaine, j'ai

découvert qu'il va chercher des lettres à Sèvres; il doit les déchirer

aussitôt après les avoir lues, car malgré mes inventions de Figaro je

n'en ai point trouvé de vestige. Hélas! mon ange, malgré mes promesses

et tous les beaux serments que je m'étais faits à moi-même à propos de

la cravache, un mouvement d'âme qu'il faut appeler folie m'a poussée,

et je l'ai suivi dans une de ses courses rapides au bureau de la poste.

Gaston fut terrifié d'être surpris à cheval, payant le port d'une

lettre qu'il tenait à la main. Après m'avoir regardée fixement, il a

mis Fedelta au galop par un mouvement si rapide que je me sentis brisée

en arrivant à la porte du bois dans un moment où je croyais ne pouvoir

sentir aucune fatigue corporelle, tant mon âme souffrait! Là, Gaston ne

me dit rien, il sonne et attend, sans me parler. J'étais plus morte que

vive. Ou j'avais raison ou j'avais tort; mais, dans les deux cas, mon

espionnage était indigne d'Armande-Louise-Marie de Chaulieu. Je roulais

dans la fange sociale au-dessous de la grisette, de la fille mal

élevée, côte à côte avec les courtisanes, les actrices, les créatures

sans éducation. Quelles souffrances! Enfin la porte s'ouvre, il remet

son cheval à son groom, et je descends alors aussi, mais dans ses bras;

il me les tend; je relève mon amazone sur mon bras gauche, je lui donne

le bras droit, et nous allons... toujours silencieux. Les cent pas que

nous avons faits ainsi peuvent me compter pour cent ans de purgatoire.

A chaque pas des milliers de pensées, presque visibles, voltigeant en

langues de feu sous mes yeux, me sautaient à l'âme, ayant chacune un

dard, une épingle, un venin différent! Quand le groom et les chevaux

furent loin, j'arrête Gaston, je le regarde, et, avec un mouvement

que tu dois voir, je lui dis, en lui montrant la fatale lettre qu'il

tenait toujours dans sa main droite:—Laisse-la-moi lire. Il me la

donne, je la décachète, et lis une lettre par laquelle Nathan, l'auteur

dramatique, lui disait que l'une de nos pièces, reçue, apprise et mise

en répétition, allait être jouée samedi prochain. La lettre contenait

un coupon de loge. Quoique pour moi ce fût aller du martyre au ciel,

le démon me criait toujours, pour troubler ma joie:—Où sont les

trente mille francs? Et la dignité, l'honneur, tout mon ancien _moi_

m'empêchaient de faire une question; je l'avais sur les lèvres; je

savais que si ma pensée devenait une parole, il fallait me jeter dans

mon étang, et je résistais à peine au désir de parler: ne souffrais-je

pas alors au-dessus des forces de la femme?—Tu t'ennuies, mon

pauvre Gaston, lui dis-je en lui rendant la lettre. Si tu veux, nous

reviendrons à Paris.—A Paris, pourquoi? dit-il. J'ai voulu savoir si

j'avais du talent, et goûter au punch du succès!

Au moment où il travaillera, je pourrais bien faire l'étonnée en

fouillant dans le tiroir et n'y trouvant pas ses trente mille francs;

mais n'est-ce pas aller chercher cette réponse: «J'ai obligé tel ou tel

ami,» qu'un homme d'esprit comme Gaston ne manquerait pas de faire?

Ma chère, la morale de ceci est que le beau succès de la pièce à

laquelle tout Paris court en ce moment nous est dû, quoique Nathan

en ait toute la gloire. Je suis une des deux étoiles de ce mot: ET

MM**. J'ai vu la première représentation, cachée au fond d'une loge

d'avant-scène au rez-de-chaussée.

1er juillet.

Gaston travaille toujours et va toujours à Paris; il travaille à de

nouvelles pièces pour avoir le prétexte d'aller à Paris et pour se

faire de l'argent. Nous avons trois pièces reçues et deux de demandées.

Oh! ma chère, je suis perdue, je marche dans les ténèbres; je brûlerai

ma maison pour y voir clair. Que signifie une pareille conduite? A-t-il

honte d'avoir reçu de moi la fortune? Il a l'âme trop grande pour

se préoccuper d'une pareille niaiserie. D'ailleurs, quand un homme

commence à concevoir de ces scrupules, ils lui sont inspirés par un

intérêt de cœur. On accepte tout de sa femme, mais on ne veut rien

avoir de la femme que l'on pense quitter ou qu'on n'aime plus. S'il

veut tant d'argent, il a sans doute à le dépenser pour une femme. S'il

s'agissait de lui, ne prendrait-il pas dans ma bourse sans façon?

Nous avons cent mille francs d'économies! Enfin, ma belle biche, j'ai

parcouru le monde entier des suppositions, et, tout bien calculé, je

suis certaine d'avoir une rivale. Il me laisse, pour qui? je veux _la_

voir.

10 juillet.

J'ai vu clair: je suis perdue. Oui, Renée, à trente ans, dans toute

la gloire de la beauté, riche des ressources de mon esprit, parée des

séductions de la toilette, toujours fraîche, élégante, je suis trahie,

et pour qui? pour une Anglaise qui a de gros pieds, de gros os,

une grosse poitrine, quelque vache britannique. Je n'en puis plus

douter. Voici ce qui m'est arrivé dans ces derniers jours.

Fatiguée de douter, pensant que s'il avait secouru l'un de ses amis,

Gaston pouvait me le dire, le voyant accusé par son silence, et le

trouvant convié par une continuelle soif d'argent au travail; jalouse

de son travail, inquiète de ses perpétuelles courses à Paris, j'ai pris

mes mesures, et ces mesures m'ont fait descendre alors si bas que je ne

puis t'en rien dire. Il y a trois jours, j'ai su que Gaston se rend,

quand il va à Paris, rue de la Ville-Lévêque, dans une maison où ses

amours sont gardés par une discrétion sans exemple à Paris. Le portier,

peu causeur, a dit peu de chose, mais assez pour me désespérer. J'ai

fait alors le sacrifice de ma vie, et j'ai seulement voulu tout savoir.

Je suis allée à Paris, j'ai pris un appartement dans la maison qui

se trouve en face de celle où se rend Gaston, et je l'ai pu voir de

mes yeux entrant à cheval dans la cour. Oh! j'ai eu trop tôt une

horrible et affreuse révélation. Cette Anglaise, qui me paraît avoir

trente-six ans, se fait appeler madame Gaston. Cette découverte a été

pour moi le coup de la mort. Enfin, je l'ai vue allant aux Tuileries

avec deux enfants!... Oh! ma chère, deux enfants qui sont les vivantes

miniatures de Gaston. Il est impossible de ne pas être frappée d'une si

scandaleuse ressemblance... Et quels jolis enfants! ils sont habillés

fastueusement, comme les Anglaises savent les arranger. Elle lui a

donné des enfants: tout s'explique. Cette Anglaise est une espèce de

statue grecque descendue de quelque monument; elle a la blancheur et la

froideur du marbre, elle marche solennellement en mère heureuse; elle

est belle, il faut en convenir, mais c'est lourd comme un vaisseau de

guerre. Elle n'a rien de fin ni de distingué: certes, elle n'est pas

_lady_, c'est la fille de quelque fermier d'un méchant village

dans un lointain comté, ou la onzième fille de quelque pauvre ministre.

Je suis revenue de Paris mourante. En route, mille pensées m'ont

assaillie comme autant de démons. Serait-elle mariée? la connaissait-il

avant de m'épouser? A-t-elle été la maîtresse de quelque homme riche

qui l'aurait laissée, et n'est-elle pas soudain retombée à la charge

de Gaston? J'ai fait des suppositions à l'infini, comme s'il y avait

besoin d'hypothèses en présence des enfants. Le lendemain, je suis

retournée à Paris, et j'ai donné assez d'argent au portier de la maison

pour qu'à cette question:—Madame Gaston est-elle mariée légalement? il

me répondît:—Oui, _mademoiselle_.

15 juillet.

Ma chère, depuis cette matinée, j'ai redoublé d'amour pour Gaston, et

je l'ai trouvé plus amoureux que jamais; il est si jeune! Vingt fois, à

notre lever, je suis près de lui dire:—Tu m'aimes donc plus que celle

de la rue de la Ville-Lévêque? Mais je n'ose m'expliquer le mystère de

mon abnégation.—Tu aimes bien les enfants? lui ai-je demandé.—Oh!

oui, m'a-t-il répondu; mais nous en aurons!—Et comment?—J'ai consulté

les médecins les plus savants, et tous m'ont conseillé de faire un

voyage de deux mois.—Gaston, lui ai-je dit, si j'avais pu aimer un

absent, je serais restée au couvent pour le reste de mes jours. Il

s'est mis à rire, et moi, ma chère, le mot voyage m'a tuée. Oh! certes,

j'aime mieux sauter par la fenêtre que de me laisser rouler dans les

escaliers en me retenant de marche en marche. Adieu, mon ange, j'ai

rendu ma mort douce, élégante, mais infaillible. Mon testament est

écrit d'hier; tu peux maintenant me venir voir, la consigne est levée.

Accours recevoir mes adieux. Ma mort sera, comme ma vie, empreinte de

distinction et de grâce: je mourrai tout entière.

Adieu, cher esprit de sœur, toi dont l'affection n'a eu ni dégoûts,

ni hauts, ni bas, et qui, semblable à l'égale clarté de la lune, as

toujours caressé mon cœur; nous n'avons point connu les vivacités,

mais nous n'avons pas goûté non plus à la vénéneuse amertume de

l'amour. Tu as vu sagement la vie. Adieu!

LV

LA COMTESSE DE L'ESTORADE A MADAME GASTON.

16 juillet.

Ma chère Louise, je t'envoie cette lettre par un exprès avant de courir

au Chalet moi-même. Calme-toi. Ton dernier mot m'a paru si insensé

que j'ai cru pouvoir, en de pareilles circonstances, tout confier à

Louis: il s'agissait de te sauver de toi-même. Si, comme toi,

nous avons employé d'horribles moyens, le résultat est si heureux que

je suis certaine de ton approbation. Je suis descendue jusqu'à faire

marcher la police; mais c'est un secret entre le préfet, nous et toi.

Gaston est un ange! Voici les faits: son frère Louis Gaston est mort à

Calcutta, au service d'une compagnie marchande, au moment où il allait

revenir en France riche, heureux et marié. La veuve d'un négociant

anglais lui avait donné la plus brillante fortune. Après dix ans de

travaux entrepris pour envoyer de quoi vivre à son frère, qu'il adorait

et à qui jamais il ne parlait de ses mécomptes dans ses lettres pour ne

pas l'affliger, il a été surpris par la faillite du fameux Halmer. La

veuve a été ruinée. Le coup fut si violent que Louis Gaston en a eu la

tête perdue. Le moral, en faiblissant, a laissé la maladie maîtresse

du corps, et il a succombé dans le Bengale, où il était allé réaliser

les restes de la fortune de sa pauvre femme. Ce cher capitaine avait

remis chez un banquier une première somme de trois cent mille francs

pour l'envoyer à son frère; mais ce banquier, entraîné par la maison

Halmer, leur a enlevé cette dernière ressource. La veuve de Louis

Gaston, cette belle femme que tu prends pour ta rivale, est arrivée

à Paris avec deux enfants qui sont tes neveux, et sans un sou. Les

bijoux de la mère ont à peine suffi à payer le passage de sa famille.

Les renseignements que Louis Gaston avait donnés au banquier pour

envoyer l'argent à Marie Gaston ont servi à la veuve pour trouver

l'ancien domicile de ton mari. Comme ton Gaston a disparu sans dire

où il allait, on a envoyé madame Louis Gaston chez d'Arthez, la seule

personne qui pût donner des renseignements sur Marie Gaston. D'Arthez

a d'autant plus généreusement pourvu aux premiers besoins de cette

jeune femme que Louis Gaston s'était, il y a quatre ans, au moment de

son mariage, enquis de son frère auprès de notre célèbre écrivain, en

le sachant l'ami de Marie. Le capitaine avait demandé à d'Arthez le

moyen de faire parvenir sûrement cette somme à Marie Gaston. D'Arthez

avait répondu que Marie Gaston était devenu riche par son mariage avec

la baronne de Macumer. La beauté, ce magnifique présent de leur mère,

avait sauvé dans les Indes comme à Paris, les deux frères de tout

malheur. N'est-ce pas une touchante histoire? D'Arthez a naturellement

fini par écrire à ton mari l'état où se trouvaient sa belle-sœur et

ses neveux, en l'instruisant des généreuses intentions que le hasard

avait fait avorter, mais que le Gaston des Indes avait eues pour le

Gaston de Paris. Ton cher Gaston, comme tu dois l'imaginer, est

accouru précipitamment à Paris. Voilà l'histoire de sa première course.

Depuis cinq ans, il a mis de côté cinquante mille francs sur le revenu

que tu l'as forcé de prendre, et il les a employés à deux inscriptions

de chacune douze cents francs de rente au nom de ses neveux; puis il

a fait meubler cet appartement où demeure ta belle-sœur, en lui

promettant trois mille francs tous les trois mois. Voilà l'histoire de

ses travaux au théâtre et du plaisir que lui a causé le succès de sa

première pièce. Ainsi madame Gaston n'est point ta rivale, et porte

ton nom très légitimement. Un homme noble et délicat comme Gaston a

dû te cacher cette aventure en redoutant ta générosité. Ton mari ne

regarde point comme à lui ce que tu lui as donné. D'Arthez m'a lu la

lettre qu'il lui a écrite pour le prier d'être un des témoins de votre

mariage: Marie Gaston y dit que son bonheur serait entier s'il n'avait

pas eu de dettes à te laisser payer et s'il eût été riche. Une âme

vierge n'est pas maîtresse de ne pas avoir de tels sentiments: ils sont

ou ne sont pas; et quand ils sont, leur délicatesse, leurs exigences

se conçoivent. Il est tout simple que Gaston ait voulu lui-même en

secret donner une existence convenable à la veuve de son frère, quand

cette femme lui envoyait cent mille écus de sa propre fortune. Elle est

belle, elle a du cœur, des manières distinguées, mais pas d'esprit.

Cette femme est mère; n'est-ce pas dire que je m'y suis attachée

aussitôt que je l'ai vue, en la trouvant un enfant au bras et l'autre

habillé comme le _baby_ d'un lord. Tout pour les enfants!

est écrit chez elle dans les moindres choses. Ainsi, loin d'en vouloir

à ton adoré Gaston, tu n'as que de nouvelles raisons de l'aimer! Je

l'ai entrevu, il est le plus charmant jeune homme de Paris. Oh! oui,

chère enfant, j'ai bien compris en l'apercevant qu'une femme pouvait en

être folle: il a la physionomie de son âme. A ta place, je prendrais

au Chalet la veuve et les deux enfants, en leur faisant construire

quelque délicieux cottage, et j'en ferais mes enfants. Calme-toi donc,

et prépare à ton tour cette surprise à Gaston.

LVI

DE MADAME GASTON A LA COMTESSE DE L'ESTORADE.

Ah! ma bien-aimée, entends le terrible, le fatal, l'insolent mot de

l'imbécile La Fayette à son maître, à son roi: _Il est trop tard!_ O!

ma vie, ma belle vie! quel médecin me la rendra? Je me suis frappée à

mort. Hélas! n'étais-je pas un feu follet de femme destiné à s'éteindre

après avoir brillé? Mes yeux sont deux torrents de larmes, et... je

ne peux pleurer que loin de lui... Je le fuis et il me cherche. Mon

désespoir est tout intérieur. Dante a oublié mon supplice dans son

Enfer. Viens me voir mourir?

LVII

DE LA COMTESSE DE L'ESTORADE AU COMTE DE L'ESTORADE.

Au Chalet, 7 août.

Mon ami, emmène les enfants et fais le voyage de Provence sans moi; je

reste auprès de Louise qui n'a plus que quelques jours à vivre: je me

dois à elle et à son mari, qui deviendra fou, je crois.

Depuis le petit mot que tu connais et qui m'a fait voler, accompagnée

de médecins, à Ville-d'Avray, je n'ai pas quitté cette charmante femme

et n'ai pu t'écrire, car voici la quinzième nuit que je passe.

En arrivant, je l'ai trouvée avec Gaston, belle et parée, le visage

riant, heureuse. Quel sublime mensonge! Ces deux beaux enfants

s'étaient expliqués. Pendant un moment j'ai, comme Gaston, été la

dupe de cette audace; mais Louise m'a serré la main et m'a dit à

l'oreille:—Il faut le tromper, je suis mourante. Un froid glacial

m'a enveloppée en lui trouvant la main brûlante et du rouge aux

joues. Je me suis applaudie de ma prudence. J'avais eu l'idée, pour

n'effrayer personne, de dire aux médecins de se promener dans le bois

en attendant que je les fisse demander.

—Laisse-nous, dit-elle à Gaston. Deux femmes qui se revoient après

cinq ans de séparation ont bien des secrets à se confier, et Renée a

sans doute quelque confidence à me faire.

Une fois seule, elle s'est jetée dans mes bras sans pouvoir contenir

ses larmes.

La Comédie humaine - Volume 02 · 第 17 / 44 段