de la mienne. Ah! la chérie, la petite fille aimée que je me plais à
rendre coquette, de qui je tresse les cheveux et les boucles en y
mettant mes pensées d'amour, je la veux heureuse: elle ne sera donnée
qu'à celui qui l'aimera et qu'elle aimera. Mais, mon Dieu! quand je la
laisse se pomponner ou quand je lui passe des rubans groseille entre
les cheveux, quand je chausse ses petits pieds si mignons, il me saute
au cœur et à la tête une idée qui me fait presque défaillir. Est-on
maîtresse du sort de sa fille? Peut-être aimera-t-elle un homme indigne
d'elle, peut-être ne sera-t-elle pas aimée de celui qu'elle aimera.
Souvent, quand je la contemple, il me vient des pleurs dans les yeux.
Quitter une charmante créature, une fleur, une rose qui a vécu dans
notre sein comme un bouton sur le rosier, et la donner à un homme qui
nous ravit tout! C'est toi qui, dans deux ans, ne m'as pas écrit ces
trois mots: Je suis heureuse! c'est toi qui m'as rappelé le drame du
mariage, horrible pour une mère aussi mère que je le suis. Adieu, car
je ne sais pas comment je t'écris, tu ne mérites pas mon amitié. Oh!
réponds-moi, ma Louise.
LII
MADAME GASTON A MADAME DE L'ESTORADE.
Au Chalet.
Un silence de trois années a piqué ta curiosité, tu me demandes
pourquoi je ne t'ai pas écrit; mais, ma chère Renée, il n'y a ni
phrases, ni mots, ni langage pour exprimer mon bonheur: nos âmes ont
la force de le soutenir, voilà tout en deux mots. Nous n'avons point
le moindre effort à faire pour être heureux, nous nous entendons en
toutes choses. En trois ans, il n'y a pas eu la moindre dissonance dans
ce concert, le moindre désaccord d'expression dans nos sentiments,
la moindre différence dans les moindres vouloirs. Enfin, ma chère,
il n'est pas une de ces mille journées qui n'ait porté son fruit
particulier, pas un moment que la fantaisie n'ait rendu délicieux.
Non-seulement notre vie, nous en avons la certitude, ne sera jamais
monotone, mais encore elle ne sera peut-être jamais assez étendue pour
contenir les poésies de notre amour, fécond comme la nature,
varié comme elle. Non, pas un mécompte! Nous nous plaisons encore bien
mieux qu'au premier jour, et nous découvrons de moments en moments de
nouvelles raisons de nous aimer. Nous nous promettons tous les soirs,
en nous promenant après le dîner, d'aller à Paris par curiosité, comme
on dit: J'irai voir la Suisse.
—Comment! s'écrie Gaston, mais on arrange tel boulevard, la Madeleine
est finie. Il faut cependant aller examiner cela.
Bah! le lendemain nous restons au lit, nous déjeunons dans notre
chambre; midi vient, il fait chaud, on se permet une petite sieste;
puis il me demande de me laisser regarder, et il me regarde absolument
comme si j'étais un tableau; il s'abîme en cette contemplation, qui,
tu le devines, est réciproque. Il nous vient alors l'un à l'autre des
larmes aux yeux, nous pensons à notre bonheur et nous tremblons. Je
suis toujours sa maîtresse, c'est-à-dire que je parais aimer moins
que je ne suis aimée. Cette tromperie est délicieuse. Il y a tant de
charme pour nous autres femmes à voir le sentiment l'emporter sur le
désir, à voir le maître encore timide s'arrêter là où nous souhaitons
qu'il reste! Tu m'as demandé de te dire comment il est; mais, ma Renée,
il est impossible de faire le portrait d'un homme qu'on aime, on ne
saurait être dans le vrai. Puis, entre nous, avouons-nous sans pruderie
un singulier et triste effet de nos mœurs: il n'y a rien de si
différent que l'homme du monde et l'homme de l'amour; la différence
est si grande que l'un peut ne ressembler en rien à l'autre. Celui qui
prend les poses les plus gracieuses du plus gracieux danseur pour nous
dire au coin d'une cheminée, le soir, une parole d'amour, peut n'avoir
aucune des grâces secrètes que veut une femme. Au rebours, un homme qui
paraît laid, sans manières, mal enveloppé de drap noir, cache un amant
qui possède l'esprit de l'amour, et qui ne sera ridicule dans aucune
de ces positions où nous-mêmes nous pouvons périr avec toutes nos
grâces extérieures. Rencontrer chez un homme un accord mystérieux entre
ce qu'il paraît être et ce qu'il est, en trouver un qui dans la vie
secrète du mariage ait cette grâce innée qui ne se donne pas, qui ne
s'acquiert point, que la statuaire antique a déployée dans les mariages
voluptueux et chastes de ses statues, cette innocence du laisser-aller
que les anciens ont mise dans leurs poèmes, et qui dans le déshabillé
paraît avoir encore des vêtements pour les âmes, tout cet idéal qui
ressort de nous-mêmes et qui tient au monde des harmonies,
qui sans doute est le génie des choses; enfin cet immense problème
cherché par l'imagination de toutes les femmes, eh bien! Gaston en
est la vivante solution. Ah! chère, je ne savais pas ce que c'était
que l'amour, la jeunesse, l'esprit et la beauté réunis. Mon Gaston
n'est jamais affecté, sa grâce est instinctive, elle se développe sans
efforts. Quand nous marchons seuls dans les bois, sa main passée autour
de ma taille, la mienne sur son épaule, son corps tenant au mien, nos
têtes se touchant, nous allons d'un pas égal, par un mouvement uniforme
et si doux, si bien le même, que pour des gens qui nous verraient
passer, nous paraîtrions un même être glissant sur le sable des allées,
à la façon des immortels d'Homère. Cette harmonie est dans le désir,
dans la pensée, dans la parole. Quelquefois, sous la feuillée encore
humide d'une pluie passagère, alors qu'au soir les herbes sont d'un
vert lustré par l'eau, nous avons fait des promenades entières sans
nous dire un seul mot, écoutant le bruit des gouttes qui tombaient,
jouissant des couleurs rouges que le couchant étalait aux cimes ou
broyait sur les écorces grises. Certes alors nos pensées étaient une
prière secrète, confuse, qui montait au ciel comme une excuse de notre
bonheur. Quelquefois nous nous écrions ensemble, au même moment, en
voyant un bout d'allée qui tourne brusquement, et qui, de loin, nous
offre de délicieuses images. Si tu savais ce qu'il y a de miel et de
profondeur dans un baiser presque timide qui se donne au milieu de
cette sainte nature... c'est à croire que Dieu ne nous a faits que
pour le prier ainsi. Et nous rentrons toujours plus amoureux l'un de
l'autre. Cet amour entre deux époux semblerait une insulte à la société
dans Paris, il faut s'y livrer comme des amants, au fond des bois.
Gaston, ma chère, a cette taille moyenne qui a été celle de tous les
hommes d'énergie; il n'est ni gras ni maigre, et très-bien fait; ses
proportions ont de la rondeur; il a de l'adresse dans ses mouvements,
il saute un fossé avec la légèreté d'une bête fauve. En quelque
position qu'il soit, il y a chez lui comme un sens qui lui fait trouver
son équilibre, et ceci est rare chez les hommes qui ont l'habitude de
la méditation. Quoique brun, il est d'une grande blancheur. Ses cheveux
sont d'un noir de jais et produisent de vigoureux contrastes avec
les tons mats de son cou et de son front. Il a la tête mélancolique
de Louis XIII. Il a laissé pousser ses moustaches et sa royale, mais
je lui ai fait couper ses favoris et sa barbe; c'est devenu commun.
Sa sainte misère me l'a conservé pur de toutes ces souillures
qui gâtent tant de jeunes gens. Il a des dents magnifiques, il est
d'une santé de fer. Son regard bleu si vif, mais pour moi d'une
douceur magnétique, s'allume et brille comme un éclair quand son
âme est agitée. Semblable à tous les gens forts et d'une puissante
intelligence, il est d'une égalité de caractère qui te surprendrait
comme elle m'a surprise. J'ai entendu bien des femmes me confier
les chagrins de leur intérieur; mais ces variations de vouloir, ces
inquiétudes des hommes mécontents d'eux-mêmes, qui ne veulent pas ou
ne savent pas vieillir, qui ont je ne sais quels reproches éternels de
leur folle jeunesse, et dont les veines charrient des poisons, dont
le regard a toujours un fond de tristesse, qui se font taquins pour
cacher leurs défiances, qui vous vendent une heure de tranquillité pour
des matinées mauvaises, qui se vengent sur nous de ne pouvoir être
aimables, et qui prennent nos beautés en une haine secrète, toutes ces
douleurs la jeunesse ne les connaît point, elles sont l'attribut des
mariages disproportionnés. Oh! ma chère, ne marie Athénaïs qu'avec un
jeune homme. Si tu savais combien je me repais de ce sourire constant
que varie sans cesse un esprit fin et délicat, de ce sourire qui parle,
qui dans le coin des lèvres renferme des pensées d'amour, de muets
remerciements, et qui relie toujours les joies passées aux présentes!
Il n'y a jamais rien d'oublié entre nous. Nous avons fait des moindres
choses de la nature des complices de nos félicités: tout est vivant,
tout nous parle de nous dans ces bois ravissants. Un vieux chêne
moussu, près de la maison du garde sur la route, nous dit que nous nous
sommes assis fatigués sous son ombre, et que Gaston m'a expliqué là
les mousses qui étaient à nos pieds, m'a fait leur histoire, et que de
ces mousses nous avons monté, de science en science, jusqu'aux fins du
monde. Nos deux esprits ont quelque chose de si fraternel, que je crois
que c'est deux éditions du même ouvrage. Tu le vois, je suis devenue
littéraire. Nous avons tous deux l'habitude ou le don de voir chaque
chose dans son étendue, d'y tout apercevoir, et la preuve que nous nous
donnons constamment à nous-mêmes de cette pureté du sens intérieur, est
un plaisir toujours nouveau. Nous en sommes arrivés à regarder cette
entente de l'esprit comme un témoignage d'amour; et si jamais elle nous
manquait, ce serait pour nous ce qu'est une infidélité pour les autres
ménages.
Ma vie, pleine de plaisirs, te paraîtrait d'ailleurs excessivement
laborieuse. D'abord, ma chère, apprends que Louise-Armande-Marie
de Chaulieu fait elle-même sa chambre. Je ne souffrirais jamais que des
soins mercenaires, qu'une femme ou une fille étrangère s'initiassent
(femme littéraire!) aux secrets de ma chambre. Ma religion embrasse les
moindres choses nécessaires à son culte. Ce n'est pas jalousie, mais
bien respect de soi-même. Aussi ma chambre est-elle faite avec le soin
qu'une jeune amoureuse peut prendre de ses atours. Je suis méticuleuse
comme une vieille fille. Mon cabinet de toilette, au lieu d'être un
tohu-bohu, est un délicieux boudoir. Mes recherches ont tout prévu. Le
maître, le souverain peut y entrer en tout temps; son regard ne sera
point affligé, étonné ni désenchanté: fleurs, parfums, élégance, tout y
charme la vue. Pendant qu'il dort encore, le matin, au jour, sans qu'il
s'en soit encore douté, je me lève, je passe dans ce cabinet où, rendue
savante par les expériences de ma mère, j'enlève les traces du sommeil
avec des lotions d'eau froide. Pendant que nous dormons, la peau, moins
excitée, fait mal ses fonctions; elle devient chaude, elle a comme un
brouillard visible à l'œil des cirons, une sorte d'atmosphère. Sous
l'éponge qui ruisselle, une femme sort jeune fille. Là peut-être est
l'explication du mythe de Vénus sortant des eaux. L'eau me donne alors
les grâces piquantes de l'aurore; je me peigne, me parfume les cheveux;
et, après cette toilette minutieuse, je me glisse comme une couleuvre,
afin qu'à son réveil le maître me trouve pimpante comme une matinée
de printemps. Il est charmé par cette fraîcheur de fleur nouvellement
éclose, sans pouvoir s'expliquer le pourquoi. Plus tard, la toilette de
la journée regarde alors ma femme de chambre, et a lieu dans un salon
d'habillement. Il y a, comme tu le penses, la toilette du coucher.
Ainsi, j'en fais trois pour monsieur mon époux, quelquefois quatre;
mais ceci, ma chère, tient à d'autres mythes de l'antiquité.
Nous avons aussi nos travaux. Nous nous intéressons beaucoup à nos
fleurs, aux belles créatures de notre serre et à nos arbres. Nous
sommes sérieusement botanistes, nous aimons passionnément les fleurs,
le Chalet en est encombré. Nos gazons sont toujours verts, nos massifs
sont soignés autant que ceux des jardins du plus riche banquier. Aussi
rien n'est-il beau comme notre enclos. Nous sommes excessivement
gourmands de fruits, nous surveillons nos montreuils, nos couches,
nos espaliers, nos quenouilles. Mais, dans le cas où ces occupations
champêtres ne satisferaient pas l'esprit de mon adoré, je lui ai donné
le conseil d'achever dans le silence de la solitude quelques unes des
pièces de théâtre qu'il a commencées pendant ses jours de misère,
et qui sont vraiment belles. Ce genre de travail est le seul dans les
Lettres qui se puisse quitter et reprendre, car il demande de longues
réflexions, et n'exige pas la ciselure que veut le style. On ne peut
pas toujours faire du dialogue, il y faut du trait, des résumés, des
saillies que l'esprit porte comme les plantes donnent leurs fleurs,
et qu'on trouve plus en les attendant qu'en les cherchant. Cette
chasse aux idées me va. Je suis le collaborateur de mon Gaston, et
ne le quitte ainsi jamais, pas même quand il voyage dans les vastes
champs de l'imagination. Devines-tu maintenant comment je me tire des
soirées d'hiver? Notre service est si doux, que nous n'avons pas eu
depuis notre mariage un mot de reproche, pas une observation à faire à
nos gens. Quand ils ont été questionnés sur nous, ils ont eu l'esprit
de fourber, ils nous ont fait passer pour la dame de compagnie et le
secrétaire de leurs maîtres censés en voyage; certains de ne jamais
éprouver le moindre refus, ils ne sortent point sans en demander la
permission; d'ailleurs ils sont heureux, et voient bien que leur
condition ne peut être changée que par leur faute. Nous laissons
les jardiniers vendre le surplus de nos fruits et de nos légumes.
La vachère qui gouverne la laiterie en fait autant pour le lait, la
crème et le beurre frais. Seulement les plus beaux produits nous sont
réservés. Ces gens sont très contents de leurs profits, et nous sommes
enchantés de cette abondance qu'aucune fortune ne peut ou ne sait se
procurer dans ce terrible Paris, où les belles pêches coûtent chacune
le revenu de cent francs. Tout cela, ma chère, a un sens: je veux être
le monde pour Gaston; le monde est amusant, mon mari ne doit donc pas
s'ennuyer dans cette solitude. Je croyais être jalouse quand j'étais
aimée et que je me laissais aimer; mais j'éprouve aujourd'hui la
jalousie des femmes qui aiment, enfin la vraie jalousie. Aussi celui de
ses regards qui me semble indifférent me fait-il trembler. De temps en
temps je me dis: S'il allait ne plus m'aimer?... et je frémis. Oh! je
suis bien devant lui comme l'âme chrétienne est devant Dieu.
Hélas! ma Renée, je n'ai toujours point d'enfants. Un moment viendra
sans doute où il faudra les sentiments du père et de la mère pour
animer cette retraite, où nous aurons besoin l'un et l'autre de voir
des petites robes, des pèlerines, des têtes brunes ou blondes, sautant,
courant à travers ces massifs et nos sentiers fleuris. Oh! quelle
monstruosité que des fleurs sans fruits. Le souvenir de ta belle
famille est poignant pour moi. Ma vie, à moi, s'est restreinte,
tandis que la tienne a grandi, a rayonné. L'amour est profondément
égoïste, tandis que la maternité tend à multiplier nos sentiments. J'ai
bien senti cette différence en lisant ta bonne, ta tendre lettre. Ton
bonheur m'a fait envie en te voyant vivre dans trois cœurs! Oui,
tu es heureuse: tu as sagement accompli les lois de la vie sociale,
tandis que je suis en dehors de tout. Il n'y a que des enfants aimants
et aimés qui puissent consoler une femme de la perte de sa beauté.
J'ai trente ans bientôt, et à cet âge une femme commence de terribles
lamentations intérieures. Si je suis belle encore, j'aperçois les
limites de la vie féminine; après, que deviendrai-je? Quand j'aurai
quarante ans, _il_ ne les aura pas, _il_ sera jeune encore, et je serai
vieille. Lorsque cette pensée pénètre dans mon cœur, je reste à ses
pieds une heure, en lui faisant jurer, quand il sentira moins d'amour
pour moi, de me le dire à l'instant. Mais c'est un enfant, il me le
jure comme si son amour ne devait jamais diminuer, et il est si beau
que... tu comprends! je le crois. Adieu, cher ange, serons-nous encore
pendant des années sans nous écrire? Le bonheur est monotone dans ses
expressions; aussi peut-être est-ce à cause de cette difficulté que
Dante paraît plus grand aux âmes aimantes dans son Paradis que dans son
Enfer. Je ne suis pas Dante, je ne suis que ton amie, et tiens à ne pas
t'ennuyer. Toi, tu peux m'écrire, car tu as dans tes enfants un bonheur
varié qui va croissant, tandis que le mien... Ne parlons plus de ceci,
je t'envoie mille tendresses.
LIII
DE MADAME DE L'ESTORADE A MADAME GASTON.
Ma chère Louise, j'ai lu, relu ta lettre, et plus je m'en suis
pénétrée, plus j'ai vu en toi moins une femme qu'un enfant; tu n'as
pas changé, tu oublies ce que je t'ai dit mille fois: l'Amour est
un vol fait par l'état social à l'état naturel; il est si passager
dans la nature, que les ressources de la société ne peuvent changer
sa condition primitive: aussi toutes les nobles âmes essaient-elles
de faire un homme de cet enfant; mais alors l'Amour devient, selon
toi-même, une monstruosité. La société, ma chère, a voulu être
féconde. En substituant des sentiments durables à la fugitive folie
de la nature, elle a créé la plus grande chose humaine: la Famille,
éternelle base des Sociétés. Elle a sacrifié l'homme aussi bien que
la femme à son œuvre; car, ne nous abusons pas, le père de famille
donne son activité, ses forces, toutes ses fortunes à sa femme.
N'est-ce pas la femme qui jouit de tous les sacrifices? le luxe, la
richesse, tout n'est-il pas à peu près pour elle? pour elle la gloire
et l'élégance, la douceur et la fleur de la maison. Oh! mon ange, tu
prends encore une fois très mal la vie. Être adorée est un thème de
jeune fille bon pour quelques printemps, mais qui ne saurait être celui
d'une femme épouse et mère. Peut-être suffit-il à la vanité d'une
femme de savoir qu'elle peut se faire adorer. Si tu veux être épouse
et mère, reviens à Paris. Laisse-moi te répéter que tu te perdras par
le bonheur comme d'autres se perdent par le malheur. Les choses qui ne
nous fatiguent point, le silence, le pain, l'air, sont sans reproche
parce qu'elles sont sans goût; tandis que les choses pleines de saveur,
irritant nos désirs, finissent par les lasser. Écoute-moi, mon enfant!
Maintenant, quand même je pourrais être aimée par un homme pour qui
je sentirais naître en moi l'amour que tu portes à Gaston, je saurais
rester fidèle à mes chers devoirs et à ma douce famille. La maternité,
mon ange, est pour le cœur de la femme une de ces choses simples,
naturelles, fertiles, inépuisables comme celles qui sont les éléments
de la vie. Je me souviens d'avoir un jour, il y a bientôt quatorze
ans, embrassé le dévouement comme un naufragé s'attache au mât de
son vaisseau par désespoir; mais aujourd'hui, quand j'évoque par le
souvenir toute ma vie devant moi, je choisirais encore ce sentiment
comme le principe de ma vie, car il est le plus sûr et le plus fécond
de tous. L'exemple de ta vie, assise sur un égoïsme féroce, quoique
caché par les poésies du cœur, a fortifié ma résolution. Je ne te
dirai plus jamais ces choses, mais je devais te les dire encore une
dernière fois en apprenant que ton bonheur résiste à la plus terrible
des épreuves.
Ta vie à la campagne, objet de mes méditations, m'a suggéré cette autre
observation que je dois te soumettre. Notre vie est composée, pour le
corps comme pour le cœur, de certains mouvements réguliers. Tout
excès apporté dans ce mécanisme est une cause de plaisir ou de douleur;
or, le plaisir ou la douleur est une fièvre d'âme essentiellement
passagère, parce qu'elle n'est pas longtemps supportable. Faire
de l'excès sa vie même, n'est-ce pas vivre malade! Tu vis malade, en
maintenant à l'état de passion un sentiment qui doit devenir dans le
mariage une force égale et pure. Oui, mon ange, aujourd'hui je le
reconnais: la gloire du ménage est précisément dans ce calme, dans
cette profonde connaissance mutuelle, dans cet échange de biens et de
maux que les plaisanteries vulgaires lui reprochent. Oh! combien il est
grand ce mot de la duchesse de Sully, la femme du grand Sully enfin, à
qui l'on disait que son mari, quelque grave qu'il parût, ne se faisait
pas scrupule d'avoir une maîtresse:—C'est tout simple, a-t-elle
répondu, je suis l'honneur de la maison, et serais fort chagrine d'y
jouer le rôle d'une courtisane. Plus voluptueuse que tendre, tu veux
être et la femme et la maîtresse. Avec l'âme d'Héloïse et les sens
de sainte Thérèse, tu te livres à des égarements sanctionnés par les
lois; en un mot, tu dépraves l'institution du mariage. Oui, toi qui
me jugeais si sévèrement quand je paraissais immorale en acceptant,
dès la veille de mon mariage, les moyens du bonheur; en pliant tout à
ton usage, tu mérites aujourd'hui les reproches que tu m'adressais.
Eh! quoi, tu veux asservir et la nature et la société à ton caprice?
Tu restes toi-même, tu ne te transformes point en ce que doit être
une femme; tu gardes les volontés, les exigences de la jeune fille,
et tu portes dans ta passion les calculs les plus exacts, les plus
mercantiles; ne vends-tu pas très-cher tes parures? Je te trouve bien
défiante avec toutes tes précautions. Oh! chère Louise, si tu pouvais
connaître les douceurs du travail que les mères font sur elles-mêmes
pour être bonnes et tendres à toute leur famille! L'indépendance et
la fierté de mon caractère se sont fondues dans une mélancolie douce,
et que les plaisirs maternels ont dissipée en la récompensant. Si la
matinée fut difficile, le soir sera pur et serein. J'ai peur que ce ne
soit tout le contraire pour ta vie.
En finissant ta lettre j'ai supplié Dieu de te faire passer une
journée au milieu de nous pour te convertir à la famille, à ces joies
indicibles, constantes, éternelles, parce qu'elles sont vraies,
simples et dans la nature. Mais, hélas! que peut ma raison contre une
faute qui te rend heureuse? J'ai les larmes aux yeux en t'écrivant
ces derniers mots. J'ai cru franchement que plusieurs mois accordés à
cet amour conjugal te rendraient la raison par la satiété; mais je te
vois insatiable, et après avoir tué un amant, tu en arriveras à tuer
l'amour. Adieu, chère égarée, je désespère, puisque la lettre où
j'espérais te rendre à la vie sociale par la peinture de mon bonheur
n'a servi qu'à la glorification de ton égoïsme. Oui, il n'y a que toi
dans ton amour, et tu aimes Gaston bien plus pour toi que pour lui-même.
LIV
DE MADAME GASTON A LA COMTESSE DE L'ESTORADE.
20 mai.
Renée, le malheur est venu; non, il a fondu sur ta pauvre Louise avec
la rapidité de la foudre, et tu me comprends; le malheur pour moi,
c'est le doute. La conviction, ce serait la mort. Avant-hier, après ma
première toilette, en cherchant partout Gaston pour faire une petite
promenade avant le déjeuner, je ne l'ai point trouvé. Je suis entrée
à l'écurie, j'y ai vu sa jument trempée de sueur, et à laquelle le
groom enlevait, à l'aide d'un couteau, des flocons d'écume avant de
l'essuyer.—Qui donc a pu mettre Fedelta dans un pareil état? ai-je
dit.—Monsieur, a répondu l'enfant. J'ai reconnu sur les jarrets de
la jument la boue de Paris, qui ne ressemble point à la boue de la
campagne.—Il est allé à Paris, ai-je pensé. Cette pensée en a fait
jaillir mille autres dans mon cœur, et y a attiré tout mon sang.
Aller à Paris sans me le dire, prendre l'heure où je le laisse seul,
y courir et en revenir avec tant de rapidité que Fedelta soit presque
fourbue!... Le soupçon m'a serrée de sa terrible ceinture à m'en faire
perdre la respiration. Je suis allée à quelques pas de là, sur un banc,
pour tâcher de reprendre mon sang-froid. Gaston m'a surprise ainsi,
blême, effrayante à ce qu'il paraît, car il m'a dit:—Qu'as-tu? si
précipitamment et d'un son de voix si plein d'inquiétude, que je me
suis levée et lui ai pris le bras; mais j'avais les articulations sans
force, et j'ai bien été contrainte de me rasseoir; il m'a prise alors
dans ses bras et m'a emportée à deux pas de là dans le parloir, où tous
nos gens effrayés nous ont suivis; mais Gaston les a renvoyés par un
geste. Quand nous avons été seuls, j'ai pu, sans vouloir rien dire,
gagner notre chambre, où je me suis enfermée pour pouvoir pleurer à mon
aise. Gaston s'est tenu pendant deux heures environ écoutant mes
sanglots, interrogeant avec une patience d'ange sa créature, qui ne lui
répondait point.—Je vous reverrai quand mes yeux ne seront plus rouges
et quand ma voix ne tremblera plus, lui ai-je dit enfin. Le _vous_ l'a
fait bondir hors de la maison. J'ai pris de l'eau glacée pour baigner
mes yeux, j'ai rafraîchi ma figure, la porte de notre chambre s'est
ouverte, je l'ai trouvé là, revenu sans que j'eusse entendu le bruit de
ses pas.—Qu'as-tu? m'a-t-il demandé.—Rien, lui dis-je. J'ai reconnu
la boue de Paris aux jarrets fatigués de Fedelta, je n'ai pas compris
que tu y allasses sans m'en prévenir; mais tu es libre.—Ta punition
pour tes doutes si criminels sera de n'apprendre mes motifs que demain,
a-t-il répondu.