Ce chalet, ma chère, est une belle et bonne maison, avec son calorifère

et tous les emménagements qu'a su pratiquer l'architecture moderne, qui

fait des palais dans cent pieds carrés. Elle contient un appartement

pour Gaston et un appartement pour moi. Le rez-de-chaussée est pris

par une antichambre, un parloir et une salle à manger. Au-dessus de

nous se trouvent trois chambres destinées à la _nourricerie_. J'ai

cinq beaux chevaux, un petit coupé léger et un mylord à deux chevaux;

car nous sommes à quarante minutes de Paris; quand il nous plaira

d'aller entendre un opéra, de voir une pièce nouvelle, nous pourrons

partir après le dîner et revenir le soir dans notre nid. La route

est belle et passe sous les ombrages de notre haie de clôture. Mes

gens, mon cuisinier, mon cocher, le palefrenier, les jardiniers, ma

femme de chambre sont de fort honnêtes personnes que j'ai cherchées

pendant ces six derniers mois, et qui seront commandées par

mon vieux Philippe. Quoique certaine de leur attachement et de leur

discrétion, je les ai prises par leur intérêt; elles ont des gages

peu considérables, mais qui s'accroissent chaque année de ce que nous

leur donnerons au jour de l'An. Tous savent que la plus légère faute,

un soupçon sur leur discrétion peut leur faire perdre d'immenses

avantages. Jamais les amoureux ne tracassent leurs serviteurs, ils sont

indulgents par caractère; ainsi je puis compter sur nos gens.

Tout ce qu'il y avait de précieux, de joli, d'élégant dans ma maison de

la rue du Bac, se trouve au Chalet. Le Rembrandt est, ni plus ni moins

qu'une croûte, dans l'escalier; l'Hobbéma se trouve dans _son_ cabinet

en face de Rubens; le Titien, que ma belle-sœur Marie m'a envoyé de

Madrid, orne le boudoir; les beaux meubles trouvés par Felipe sont bien

placés dans le parloir, que l'architecte a délicieusement décoré. Tout

au Chalet est d'une admirable simplicité, de cette simplicité qui coûte

cent mille francs. Construit sur des caves en pierres meulières assises

sur du béton, notre rez-de-chaussée, à peine visible sous les fleurs et

les arbustes, jouit d'une adorable fraîcheur sans la moindre humidité.

Enfin une flotte de cygnes blancs vogue sur l'étang.

O Renée! il règne dans ce vallon un silence à réjouir les morts. On

y est éveillé par le chant des oiseaux ou par le frémissement de la

brise dans les peupliers. Il descend de la colline une petite source

trouvée par l'architecte en creusant les fondations du mur du côté des

bois, qui court sur du sable argenté vers l'étang entre deux rives

de cresson: je ne sais pas si quelque somme peut la payer. Gaston ne

prendra-t-il pas ce bonheur trop complet en haine? Tout est si beau

que je frémis; les vers se logent dans les bons fruits, les insectes

attaquent les fleurs magnifiques. N'est-ce pas toujours l'orgueil de la

forêt que ronge cette horrible larve brune dont la voracité ressemble

à celle de la mort? Je sais déjà qu'une puissance invisible et jalouse

attaque les félicités complètes. Depuis longtemps tu me l'as écrit,

d'ailleurs, et tu t'es trouvée prophète.

Quand, avant-hier, je suis allée voir si mes dernières fantaisies

avaient été comprises, j'ai senti des larmes me venir aux yeux, et

j'ai mis sur le mémoire de l'architecte, à sa très grande surprise:

Bon à payer.—Votre homme d'affaires ne paiera pas, madame, m'a-t-il

dit, il s'agit de trois cent mille francs. J'ai ajouté: Sans

discussion! en vraie Chaulieu du dix-septième siècle.—Mais,

monsieur, lui dis-je, je mets une condition à ma reconnaissance: ne

parlez de ces bâtiments et du parc à qui que ce soit. Que personne ne

puisse connaître le nom du propriétaire, promettez-moi sur l'honneur

d'observer cette clause de mon paiement.

Comprends-tu maintenant la raison de mes courses subites, de ces

allées et venues secrètes? Vois-tu où se trouvent ces belles choses

qu'on croyait vendues? Saisis-tu la haute raison du changement de ma

fortune? Ma chère, aimer est une grande affaire, et qui veut bien aimer

ne doit pas en avoir d'autre. L'argent ne sera plus un souci pour moi;

j'ai rendu la vie facile, et j'ai fait une bonne fois la maîtresse de

maison pour ne plus avoir à la faire, excepté pendant dix minutes tous

les matins avec mon vieux majordome Philippe. J'ai bien observé la

vie et ses tournants dangereux; un jour, la mort m'a donné de cruels

enseignements, et j'en veux profiter. Ma seule occupation sera de

_lui_ plaire et de l'aimer, de jeter la variété dans ce qui paraît si

monotone aux êtres vulgaires.

Gaston ne sait rien encore. A ma demande, il s'est, comme moi,

domicilié sur Ville-d'Avray; nous partons demain pour le Chalet. Notre

vie sera là peu coûteuse; mais si je te disais pour quelle somme je

compte ma toilette, tu dirais, et avec raison: Elle est folle! Je veux

me parer pour lui, tous les jours, comme les femmes ont l'habitude

de se parer pour le monde. Ma toilette à la campagne, toute l'année,

coûtera vingt-quatre mille francs, et celle du jour n'est pas la plus

chère. Lui peut se mettre en blouse, s'il le veut! Ne va pas croire que

je veuille faire de cette vie un duel et m'épuiser en combinaisons pour

entretenir l'amour: je ne veux pas avoir un reproche à me faire, voilà

tout. J'ai treize ans à être jolie femme, je veux être aimée le dernier

jour de la treizième année encore mieux que je ne le serai le lendemain

de mes noces mystérieuses. Cette fois, je serai toujours humble,

toujours reconnaissante, sans parole caustique; et je me fais servante,

puisque le commandement m'a perdue une première fois. O Renée, si, comme

moi, Gaston a compris l'infini de l'amour, je suis certaine de vivre

toujours heureuse. La nature est bien belle autour du Chalet, les bois

sont ravissants. A chaque pas les plus frais paysages, des points de

vue forestiers font plaisir à l'âme en réveillant de charmantes idées.

Ces bois sont pleins d'amour. Pourvu que j'aie fait autre chose que de

me préparer un magnifique bûcher! Après demain, je serai madame

Gaston. Mon Dieu, je me demande s'il est bien chrétien d'aimer autant

un homme.—Enfin, c'est légal, m'a dit notre homme d'affaires, qui est

un de mes témoins, et qui, voyant enfin l'objet de la liquidation de ma

fortune, s'est écrié:—J'y perds une cliente. Toi, ma belle biche, je

n'ose plus dire aimée, tu peux dire:—J'y perds une sœur.

Mon ange, adresse désormais à madame Gaston, poste restante, à

Versailles. On ira prendre nos lettres là tous les jours. Je ne veux

pas que nous soyons connus dans le pays. Nous enverrons chercher toutes

nos provisions à Paris. Ainsi, j'espère pouvoir vivre mystérieusement.

Depuis un an que cette retraite est préparée, on n'y a vu personne,

et l'acquisition a été faite pendant les mouvements qui ont suivi la

révolution de juillet. Le seul être qui se soit montré dans le pays est

mon architecte: on ne connaît que lui qui ne reviendra plus. Adieu. En

t'écrivant ce mot, j'ai dans le cœur autant de peine que de plaisir;

n'est-ce pas te regretter aussi puissamment que j'aime Gaston?

XLIX

MARIE GASTON A DANIEL D'ARTHEZ.

Octobre 1834.

Mon cher Daniel, j'ai besoin de deux témoins pour mon mariage; je

vous prie de venir chez moi demain soir en vous faisant accompagner

de notre ami, le bon et grand Joseph Bridau. L'intention de celle qui

sera ma femme est de vivre loin du monde et parfaitement ignorée: elle

a pressenti le plus cher de mes vœux. Vous n'avez rien su de mes

amours, vous qui m'avez adouci les misères d'une vie pauvre; mais,

vous le devinez, ce secret absolu fut une nécessité. Voilà pourquoi,

depuis un an, nous nous sommes si peu vus. Le lendemain de mon mariage

nous serons séparés pour longtemps. Daniel, vous avez l'âme faite à me

comprendre: l'amitié subsistera sans l'ami. Peut-être aurai-je parfois

besoin de vous; mais je ne vous verrai point chez moi du moins. _Elle_

est encore allée au-devant de nos souhaits en ceci. Elle m'a fait

le sacrifice de l'amitié qu'elle a pour une amie d'enfance qui pour

elle est une véritable sœur; j'ai dû lui immoler mon ami. Ce que je

vous dis ici vous fera sans doute deviner non pas une passion, mais un

amour entier, complet, divin, fondé sur une intime connaissance entre

les deux êtres qui se lient ainsi. Mon bonheur est pur, infini; mais,

comme il est une loi secrète qui nous défend d'avoir une félicité sans

mélange, au fond de mon âme et ensevelie dans le dernier repli je cache

une pensée par laquelle je suis atteint tout seul, et qu'elle ignore.

Vous avez trop souvent aidé ma constante misère pour ignorer l'horrible

situation dans laquelle j'étais. Où puisai-je le courage de vivre

lorsque l'espérance s'éteignait si souvent? dans votre passé, mon ami,

chez vous où je trouvais tant de consolations et de secours délicats.

Enfin, mon cher, mes écrasantes dettes, elle les a payées. Elle est

riche, et je n'ai rien. Combien de fois n'ai-je pas dit dans mes accès

de paresse: Ah! si quelque femme riche voulait de moi. Eh! bien, en

présence du fait, les plaisanteries de la jeunesse insouciante, le

parti pris des malheureux sans scrupule, tout s'est évanoui. Je suis

humilié, malgré la tendresse la plus ingénieuse. Je suis humilié,

malgré la certitude acquise de la noblesse de son âme. Je suis humilié,

tout en sachant que mon humiliation est une preuve de mon amour. Enfin,

elle a vu que je n'ai pas reculé devant cet abaissement. Il est un

point où, loin d'être le protecteur, je suis le protégé. Cette douleur,

je vous la confie. Hors ce point, mon cher Daniel, les moindres choses

accomplissent mes rêves. J'ai trouvé le beau sans tache, le bien

sans défaut. Enfin, comme on dit, la mariée est trop belle: elle a

de l'esprit dans la tendresse, elle a ce charme et cette grâce qui

mettent de la variété dans l'amour, elle est instruite et comprend

tout; elle est jolie, blonde, mince et légèrement grasse, à faire

croire que Raphaël et Rubens se sont entendus pour composer une femme!

Je ne sais pas s'il m'eût jamais été possible d'aimer une femme brune

autant qu'une blonde: il m'a toujours semblé que la femme brune était

un garçon manqué. Elle est veuve, elle n'a point eu d'enfants, elle a

vingt-sept ans. Quoique vive, alerte, infatigable, elle sait néanmoins

se plaire aux méditations de la mélancolie. Ces dons merveilleux

n'excluent pas chez elle la dignité ni la noblesse: elle est imposante.

Quoiqu'elle appartienne à l'une des vieilles familles les plus

entichées de noblesse, elle m'aime assez pour passer par-dessus

les malheurs de ma naissance. Nos amours secrets ont duré longtemps;

nous nous sommes éprouvés l'un l'autre; nous sommes également jaloux:

nos pensées sont bien les deux éclats de la même foudre. Nous aimons

tous deux pour la première fois, et ce délicieux printemps a renfermé

dans ses joies toutes les scènes que l'imagination a décorées de ses

plus riantes, de ses plus douces, de ses plus profondes conceptions.

Le sentiment nous a prodigué ses fleurs. Chacune de ces journées a été

pleine, et quand nous nous quittions, nous nous écrivions des poèmes.

Je n'ai jamais eu la pensée de ternir cette brillante saison par un

désir, quoique mon âme en fût sans cesse troublée. Elle était veuve

et libre, elle a merveilleusement compris toutes les flatteries de

cette constante retenue; elle en a souvent été touchée aux larmes. Tu

entreverras donc, mon cher Daniel, une créature vraiment supérieure.

Il n'y a pas même eu de premier baiser de l'amour: nous nous sommes

craints l'un l'autre.

—Nous avons, m'a-t-elle dit, chacun une misère à nous reprocher.

—Je ne vois pas la vôtre.

—Mon mariage, a-t-elle répondu.

Vous qui êtes un grand homme, et qui aimez une des femmes les plus

extraordinaires de cette aristocratie où j'ai trouvé mon Armande, ce

seul mot vous suffira pour deviner cette âme et quel sera le bonheur de

Votre ami,

MARIE GASTON.

L

MADAME DE L'ESTORADE A MADAME DE MACUMER.

Comment, Louise, après tous les malheurs intimes que t'a donnés une

passion partagée, au sein même du mariage, tu veux vivre avec un mari

dans la solitude? Après en avoir tué un en vivant dans le monde, tu

veux te mettre à l'écart pour en dévorer un autre? Quels chagrins tu

te prépares! Mais, à la manière dont tu t'y es prise, je vois

que tout est irrévocable. Pour qu'un homme t'ait fait revenir de ton

aversion pour un second mariage, il doit posséder un esprit angélique,

un cœur divin; il faut donc te laisser à tes illusions; mais as-tu

donc oublié ce que tu disais de la jeunesse des hommes, qui tous ont

passé par d'ignobles endroits, et dont la candeur s'est perdue aux

carrefours les plus horribles du chemin? Qui a changé, toi ou eux?

Tu es bien heureuse de croire au bonheur: je n'ai pas la force de te

blâmer, quoique l'instinct de la tendresse me pousse à te détourner de

ce mariage. Oui, cent fois oui, la Nature et la Société s'entendent

pour détruire l'existence des félicités entières, par ce qu'elles sont

à l'encontre de la nature et de la société, parce que le ciel est

peut-être jaloux de ses droits. Enfin, mon amitié pressent quelque

malheur qu'aucune prévision ne pourrait m'expliquer: je ne sais ni d'où

il viendra, ni qui l'engendrera; mais, ma chère, un bonheur immense et

sans bornes t'accablera sans doute. On porte encore moins facilement

la joie excessive que la peine la plus lourde. Je ne dis rien contre

lui: tu l'aimes, et je ne l'ai sans doute jamais vu; mais tu m'écriras,

j'espère, un jour où tu seras oisive, un portrait quelconque de ce bel

et curieux animal.

Tu me vois prenant gaiement mon parti, car j'ai la certitude qu'après

la lune de miel vous ferez tous deux et d'un commun accord comme

tout le monde. Un jour, dans deux ans, en nous promenant, quand nous

passerons sur cette route, tu me diras:—Voilà pourtant ce Chalet d'où

je ne devais pas sortir! Et tu riras de ton bon rire, en montrant tes

jolies dents. Je n'ai rien dit encore à Louis, nous lui aurions trop

apprêté à rire. Je lui apprendrai tout uniment ton mariage et le désir

que tu as de le tenir secret. Tu n'as malheureusement besoin ni de mère

ni de sœur pour le coucher de la mariée. Nous sommes en octobre, tu

commences par l'hiver, en femme courageuse. S'il ne s'agissait pas de

mariage, je dirais que tu attaques le taureau par les cornes. Enfin,

tu auras en moi l'amie la plus discrète et la plus intelligente. Le

centre mystérieux de l'Afrique a dévoré bien des voyageurs, et il me

semble que tu te jettes, en fait de sentiment, dans un voyage semblable

à ceux où tant d'explorateurs ont péri, soit par les nègres, soit dans

les sables. Ton désert est à deux lieues de Paris, je puis donc te dire

gaiement: Bon voyage! tu nous reviendras.

LI

DE LA COMTESSE DE L'ESTORADE A MADAME MARIE GASTON.

1837.

Que deviens-tu, ma chère? Après un silence de trois années, il est

permis à Renée d'être inquiète de Louise. Voilà donc l'amour! il

emporte, il annule une amitié comme la nôtre. Avoue que si j'adore mes

enfants plus encore que tu n'aimes ton Gaston, il y a dans le sentiment

maternel je ne sais quelle immensité qui permet de ne rien enlever aux

autres affections, et qui laisse une femme être encore amie sincère et

dévouée. Tes lettres, ta douce et charmante figure me manquent. J'en

suis réduite à des conjectures sur toi, ô Louise!

Quant à nous, je vais t'expliquer les choses le plus succinctement

possible.

En relisant ton avant-dernière lettre, j'ai trouvé quelques mots aigres

sur notre situation politique. Tu nous as raillés d'avoir gardé la

place de président de chambre à la Cour des comptes, que nous tenions,

ainsi que le titre de comte, de la faveur de Charles X; mais est-ce

avec quarante mille livres de rentes, dont trente appartiennent à un

majorat, que je pouvais convenablement établir Athénaïs et ce pauvre

petit mendiant de René? Ne devions-nous pas vivre de notre place, et

accumuler sagement les revenus de nos terres? En vingt ans nous aurons

amassé environ six cent mille francs, qui serviront à doter et ma fille

et René, que je destine à la marine. Mon petit pauvre aura dix mille

livres de rentes, et peut-être pourrons-nous lui laisser en argent une

somme qui rende sa part égale à celle de sa sœur. Quand il sera

capitaine de vaisseau, mon mendiant se mariera richement, et tiendra

dans le monde un rang égal à celui de son aîné.

Ces sages calculs ont déterminé dans notre intérieur l'acceptation du

nouvel ordre de choses. Naturellement, la nouvelle dynastie a nommé

Louis pair de France et grand-officier de la Légion-d'Honneur. Du

moment où l'Estorade prêtait serment, il ne devait rien faire

à demi; dès lors, il a rendu de grands services dans la Chambre. Le

voici maintenant arrivé à une situation où il restera tranquillement

jusqu'à la fin de ses jours. Il a de la dextérité dans les affaires;

il est plus parleur agréable qu'orateur, mais cela suffit à ce que

nous demandons à la politique. Sa finesse, ses connaissances soit en

gouvernement, soit en administration, sont appréciées, et tous les

partis le considèrent comme un homme indispensable. Je puis te dire

qu'on lui a dernièrement offert une ambassade, mais je la lui ai fait

refuser. L'éducation d'Armand, qui maintenant a treize ans; celle

d'Athénaïs, qui va sur onze ans, me retiennent à Paris, et j'y veux

demeurer jusqu'à ce que mon petit René ait fini la sienne, qui commence.

Pour rester fidèle à la branche aînée et retourner dans ses terres, il

ne fallait pas avoir à élever et à pourvoir trois enfants. Une mère

doit, mon ange, ne pas être Décius, surtout dans un temps où les Décius

sont rares. Dans quinze ans d'ici, l'Estorade pourra se retirer à la

Crampade avec une belle retraite, en installant Armand à la Cour des

comptes, où il le laissera référendaire. Quant à René, la marine en

fera sans doute un diplomate. A sept ans ce petit garçon est déjà fin

comme un vieux cardinal.

Ah! Louise, je suis une bienheureuse mère! Mes enfants continuent

à me donner des joies sans ombre. (_Senza brama sicura richezza._)

Armand est au collége Henri IV. Je me suis décidée pour l'éducation

publique sans pouvoir me décider néanmoins à m'en séparer, et j'ai fait

comme faisait le duc d'Orléans avant d'être et peut-être pour devenir

Louis-Philippe. Tous les matins, Lucas, ce vieux domestique que tu

connais, mène Armand au collége à l'heure de la première étude, et me

le ramène à quatre heures et demie. Un vieux et savant répétiteur,

qui loge chez moi, le fait travailler le soir et le réveille le matin

à l'heure où les collégiens se lèvent. Lucas lui porte une collation

à midi pendant la récréation. Ainsi, je le vois pendant le dîner, le

soir avant son coucher, et j'assiste le matin à son départ. Armand est

toujours le charmant enfant plein de cœur et de dévouement que tu

aimes; son répétiteur est content de lui. J'ai ma Naïs avec moi et le

petit qui bourdonnent sans cesse, mais je suis aussi enfant qu'eux. Je

n'ai pas pu me résoudre à perdre la douceur des caresses de mes chers

enfants. Il y a pour moi dans la possibilité de courir, dès que je le

désire, au lit d'Armand, pour le voir pendant son sommeil, ou pour

aller prendre, demander, recevoir un baiser de cet ange, une nécessité

de mon existence.

Néanmoins, le système de garder les enfants à la maison paternelle a

des inconvénients, et je les ai bien reconnus. La Société, comme la

Nature, est jalouse, et ne laisse jamais entreprendre sur ses lois;

elle ne souffre pas qu'on lui en dérange l'économie. Ainsi dans les

familles où l'on conserve les enfants, ils y sont trop tôt exposés

au feu du monde, ils en voient les passions, ils en étudient les

dissimulations. Incapables de deviner les distinctions qui régissent la

conduite des gens faits, ils soumettent le monde à leurs sentiments, à

leurs passions, au lieu de soumettre leurs désirs et leurs exigences

au monde; ils adoptent le faux éclat, qui brille plus que les vertus

solides, car c'est surtout les apparences que le monde met en dehors

et habille de formes menteuses. Quand, dès quinze ans, un enfant a

l'assurance d'un homme qui connaît le monde, il est une monstruosité,

devient vieillard à vingt-cinq ans, et se rend par cette science

précoce inhabile aux véritables études sur lesquelles reposent les

talents réels et sérieux. Le monde est un grand comédien; et, comme

le comédien, il reçoit et renvoie tout, il ne conserve rien. Une mère

doit donc, en gardant ses enfants, prendre la ferme résolution de les

empêcher de pénétrer dans le monde, avoir le courage de s'opposer à

leurs désirs et aux siens, de ne pas les montrer. Cornélie devait

serrer ses bijoux. Ainsi ferai-je, car mes enfants sont toute ma vie.

J'ai trente ans, voici le plus fort de la chaleur du jour passé, le

plus difficile du chemin fini. Dans quelques années, je serai vieille

femme, aussi puisé-je une force immense au sentiment des devoirs

accomplis. On dirait que ces trois petits êtres connaissent ma pensée

et s'y conforment. Il existe entre eux, qui ne m'ont jamais quittée, et

moi, des rapports mystérieux. Enfin, ils m'accablent de jouissances,

comme s'ils savaient tout ce qu'ils me doivent de dédommagements.

Armand, qui pendant les trois premières années de ses études a été

lourd, méditatif, et qui m'inquiétait, est tout à coup parti. Sans

doute il a compris le but de ces travaux préparatoires que les enfants

n'aperçoivent pas toujours, et qui est de les accoutumer au travail,

d'aiguiser leur intelligence et de les façonner à l'obéissance, le

principe des sociétés. Ma chère, il y a quelques jours, j'ai eu

l'enivrante sensation de voir au concours général, en pleine Sorbonne,

Armand couronné. Ton filleul a eu le premier prix de version.

A la distribution des prix du collége Henri IV, il a obtenu deux

premiers prix, celui de vers et celui de thème. Je suis devenue blême

en entendant proclamer son nom, et j'avais envie de crier: _Je suis la

mère!_ Naïs me serrait la main à me faire mal, si l'on pouvait sentir

une douleur dans un pareil moment. Ah! Louise, cette fête vaut bien des

amours perdues.

Les triomphes du frère ont stimulé mon petit René, qui veut aller

au collége comme son aîné. Quelquefois ces trois enfants crient, se

remuent dans la maison, et font un tapage à fendre la tête. Je ne sais

pas comment j'y résiste, car je suis toujours avec eux; je ne me suis

jamais fiée à personne, pas même à Mary, du soin de surveiller mes

enfants. Mais il y a tant de joies à recueillir dans ce beau métier

de mère! Voir un enfant quittant le jeu pour venir m'embrasser comme

poussé par un besoin... quelle joie! Puis on les observe alors bien

mieux. Un des devoirs d'une mère est de démêler dès le jeune âge les

aptitudes, le caractère, la vocation de ses enfants, ce qu'aucun

pédagogue ne saurait faire. Tous les enfants élevés par leurs mères

ont de l'usage et du savoir-vivre, deux acquisitions qui suppléent à

l'esprit naturel, tandis que l'esprit naturel ne supplée jamais à ce

que les hommes apprennent de leurs mères. Je reconnais déjà ces nuances

chez les hommes dans les salons, où je distingue aussitôt les traces

de la femme dans les manières d'un jeune homme. Comment destituer ses

enfants d'un pareil avantage? Tu le vois, mes devoirs accomplis sont

fertiles en trésors, en jouissances.

Armand, j'en ai la certitude, sera le plus excellent magistrat, le

plus probe administrateur, le député le plus consciencieux qui puisse

jamais se trouver; tandis que mon René sera le plus hardi, le plus

aventureux et en même temps le plus rusé marin du monde. Ce petit drôle

a une volonté de fer; il a tout ce qu'il veut, il prend mille détours

pour arriver à son but, et si les mille ne l'y mènent pas, il en trouve

un mille et unième. Là où mon cher Armand se résigne avec calme en

étudiant la raison des choses, mon René tempête, s'ingénie, combine en

parlottant sans cesse, et finit par découvrir un joint; s'il y peut

faire passer une lame de couteau, bientôt il y fait entrer sa petite

voiture.

La Comédie humaine - Volume 02 · 第 15 / 44 段