Le dîner arrive, je n'ai la plupart du temps rien fait; et comment

puis-je suffire à les servir tous deux, à mettre les serviettes, à

relever les manches et à les faire manger? c'est un problème que je

résous deux fois par jour. Au milieu de ces soins perpétuels, de ces

fêtes ou de ces désastres, il n'y a d'oubliée que moi dans la maison.

Il m'arrive souvent de rester en papillotes quand les enfants ont été

méchants. Ma toilette dépend de leur humeur. Pour avoir un moment à

moi, pour t'écrire ces six pages, il faut qu'ils découpent les images

de mes romances, qu'ils fassent des châteaux avec des livres, avec des

échecs ou des jetons de nacre, que Naïs dévide mes soies ou mes laines

à sa manière, qui, je t'assure, est si compliquée qu'elle y met toute

sa petite intelligence et ne souffle mot.

Après tout, je n'ai pas à me plaindre: mes deux enfants sont robustes,

libres, et ils s'amusent à moins de frais qu'on ne pense. Ils sont

heureux de tout, il leur faut plutôt une liberté surveillée que des

joujoux. Quelques cailloux roses, jaunes, violets ou noirs; de petits

coquillages, les merveilles du sable font leur bonheur. Posséder

beaucoup de petites choses, voilà leur richesse. J'examine Armand, il

parle aux fleurs, aux mouches, aux poules, il les imite; il s'entend

avec les insectes qui le remplissent d'admiration. Tout ce qui est

petit les intéresse. Armand commence à demander le _pourquoi_ de toute

chose, il est venu voir ce que je disais à sa marraine; il te prend

d'ailleurs pour une fée, et vois comme les enfants ont toujours raison!

Hélas! mon ange, je ne voulais pas t'attrister en te racontant ces

félicités. Voici pour te peindre ton filleul. L'autre jour, un pauvre

nous suit, car les pauvres savent qu'aucune mère accompagnée de son

enfant ne leur refuse jamais une aumône. Armand ne sait pas encore

qu'on peut manquer de pain, il ignore ce qu'est l'argent; mais comme il

venait de désirer une trompette que je lui avais achetée, il la

tend d'un air royal au vieillard en lui disant:—Tiens, prends!

—Me permettez-vous de la garder? me dit le pauvre.

Quoi sur la terre mettre en balance avec les joies d'un pareil moment?

—C'est que, madame, moi aussi j'ai eu des enfants, me dit le vieillard

en prenant ce que je lui donnais sans y faire attention.

Quand je songe qu'il faudra mettre dans un collége un enfant comme

Armand, que je n'ai plus que trois ans et demi à le garder, il me

prend des frissons. L'Instruction Publique fauchera les fleurs de

cette enfance bénie à toute heure, _dénaturalisera_ ces grâces et ces

adorables franchises! On coupera cette chevelure frisée que j'ai tant

soignée, nettoyée et baisée. Que fera-t-on de cette âme d'Armand?

Et toi, que deviens-tu? tu ne m'as rien dit de ta vie. Aimes-tu

toujours Felipe? car je ne suis pas inquiète du Sarrasin. Adieu, Naïs

vient de tomber, et si je voulais continuer, cette lettre ferait un

volume.

XLVI

MADAME DE MACUMER A LA COMTESSE DE L'ESTORADE.

1829.

Les journaux t'auront appris, ma bonne et tendre Renée, l'horrible

malheur qui a fondu sur moi; je n'ai pu t'écrire un seul mot, je suis

restée à son chevet pendant une vingtaine de jours et de nuits, j'ai

reçu son dernier soupir, je lui ai fermé les yeux, je l'ai gardé

pieusement avec les prêtres et j'ai dit les prières des morts. Je me

suis infligé le châtiment de ces épouvantables douleurs, et cependant,

en voyant sur ses lèvres sereines le sourire qu'il m'adressait avant

de mourir, je n'ai pu croire que mon amour l'ait tué! Enfin, _il n'est

plus_, et moi _je suis_! A toi qui nous as bien connus, que puis-je

dire de plus? tout est dans ces deux phrases. Oh! si quelqu'un pouvait

me dire qu'on peut le rappeler à la vie, je donnerais ma part du

ciel pour entendre cette promesse, car ce serait le revoir!... Et le

ressaisir ne fût-ce que pendant deux secondes, ce serait respirer

le poignard hors du cœur! Ne viendras-tu pas bientôt me dire cela?

ne m'aimes-tu pas assez pour me tromper?.... Mais non! tu m'as dit à

l'avance que je lui faisais de profondes blessures... Est-ce vrai? Non,

je n'ai pas mérité son amour, tu as raison, je l'ai volé. Le bonheur,

je l'ai étouffé dans mes étreintes insensées! Oh! en t'écrivant, je ne

suis plus folle, mais je sens que je suis seule! Seigneur, qu'est-ce

qu'il y aura de plus dans votre enfer que ce mot-là?

Quand on me l'a enlevé, je me suis couchée dans le même lit, espérant

mourir, car il n'y avait qu'une porte entre nous, je me croyais encore

assez de force pour la pousser! Mais, hélas! j'étais trop jeune, et

après une convalescence de quarante jours, pendant lesquels on m'a

nourrie avec un art affreux par les inventions d'une triste science, je

me vois à la campagne, assise à ma fenêtre au milieu des belles fleurs

qu'il faisait soigner pour moi, jouissant de cette vue magnifique sur

laquelle ses regards ont tant de fois erré, qu'il s'applaudissait tant

d'avoir découverte, puisqu'elle me plaisait. Ah! chère, la douleur de

changer de place est inouïe quand le cœur est mort. La terre humide

de mon jardin me fait frissonner, la terre est comme une grande tombe

et je crois marcher sur _lui_! A ma première sortie j'ai eu peur et

suis restée immobile. C'est bien lugubre de voir _ses_ fleurs sans

_lui_!

Ma mère et mon père sont en Espagne, tu connais mes frères, et toi

tu es obligée d'être à la campagne; mais sois tranquille: deux anges

avaient volé vers moi. Le duc et la duchesse de Soria, ces deux

charmants êtres, sont accourus vers leur frère. Les dernières nuits

ont vu nos trois douleurs calmes et silencieuses autour de ce lit où

mourait l'un de ces hommes vraiment nobles et vraiment grands, qui sont

si rares, et qui nous sont alors supérieurs en toute chose. La patience

de mon Felipe a été divine. La vue de son frère et de Marie a pour un

moment rafraîchi son âme et apaisé ses douleurs.

—Chère, m'a-t-il dit avec la simplicité qu'il mettait en toute chose,

j'allais mourir en oubliant de donner à Fernand la baronnie de Macumer,

il faut refaire mon testament. Mon frère me pardonnera, lui qui sait ce

qu'est d'aimer!

Je dois la vie aux soins de mon beau-frère et de sa femme, ils veulent

m'emmener en Espagne!

Ah! Renée, ce désastre, je ne puis en dire qu'à toi la portée.

Le sentiment de mes fautes m'accable, et c'est une amère consolation

que de te les confier, pauvre Cassandre inécoutée. Je l'ai tué par

mes exigences, par mes jalousies hors de propos, par mes continuelles

tracasseries. Mon amour était d'autant plus terrible que nous avions

une exquise et même sensibilité, nous parlions le même langage, il

comprenait admirablement tout, et souvent ma plaisanterie allait, sans

que je m'en doutasse, au fond de son cœur. Tu ne saurais imaginer

jusqu'où ce cher esclave poussait l'obéissance: je lui disais parfois

de s'en aller et de me laisser seule, il sortait sans discuter une

fantaisie de laquelle peut-être il souffrait. Jusqu'à son dernier

soupir il m'a bénie, en me répétant qu'une seule matinée, seul à seule

avec moi, valait plus pour lui qu'une longue vie avec une autre femme

aimée, fût-ce Marie Hérédia. Je pleure en t'écrivant ces paroles.

Maintenant, je me lève à midi, je me couche à sept heures du soir, je

mets un temps ridicule à mes repas, je marche lentement, je reste une

heure devant une plante, je regarde les feuillages, je m'occupe avec

mesure et gravité de riens, j'adore l'ombre, le silence et la nuit;

enfin je combats les heures et je les ajoute avec un sombre plaisir

au passé. La paix de mon parc est la seule compagnie que je veuille;

j'y trouve en toute chose les sublimes images de mon bonheur éteintes,

invisibles pour tous, éloquentes et vives pour moi.

Ma belle-sœur s'est jetée dans mes bras quand un matin je leur ai

dit:—Vous m'êtes insupportables! Les Espagnols ont quelque chose de

plus que nous de grand dans l'âme!

Ah! Renée, si je ne suis pas morte, c'est que Dieu proportionne sans

doute le sentiment du malheur à la force des affligés. Il n'y a que

nous autres femmes qui sachions l'étendue de nos pertes quand nous

perdons un amour sans aucune hypocrisie, un amour de choix, une

passion durable dont les plaisirs satisfaisaient à la fois l'âme et la

nature. Quand rencontrons-nous un homme si plein de qualités que nous

puissions l'aimer sans avilissement? Le rencontrer est le plus grand

bonheur qui nous puisse advenir, et nous ne saurions le rencontrer

deux fois. Hommes vraiment forts et grands, chez qui la vertu se cache

sous la poésie, dont l'âme possède un charme élevé, faits pour être

adorés, gardez-vous d'aimer, vous causeriez le malheur de la femme et

le vôtre! Voilà ce que je crie dans les allées de mes bois! Et pas

d'enfant de lui! Cet intarissable amour qui me souriait toujours, qui

n'avait que des fleurs et des joies à me verser, cet amour fut

stérile. Je suis une créature maudite! L'amour pur et violent comme il

est quand il est absolu serait-il donc aussi infécond que l'aversion,

de même que l'extrême chaleur des sables du désert et l'extrême froid

du pôle empêchent toute existence? Faut-il se marier avec un Louis de

l'Estorade pour avoir une famille? Dieu serait-il jaloux de l'amour? Je

déraisonne.

Je crois que tu es la seule personne que je puisse souffrir près de

moi; viens donc, toi seule dois être avec une Louise en deuil. Quelle

horrible journée que celle où j'ai mis le bonnet des veuves! Quand je

me suis vue en noir, je suis tombée sur un siége et j'ai pleuré jusqu'à

la nuit, et je pleure encore en te parlant de ce terrible moment.

Adieu, t'écrire me fatigue; j'ai trop de mes idées, je ne veux plus

les exprimer. Amène tes enfants, tu peux nourrir le dernier ici, je

ne serai plus jalouse; _il_ n'y est plus, et mon filleul me fera bien

plaisir à voir; car Felipe souhaitait un enfant qui ressemblât à ce

petit Armand. Enfin, viens prendre ta part de mes douleurs!...

XLVII

RENÉE A LOUISE.

1829.

Ma chérie, quand tu tiendras cette lettre entre les mains, je ne serai

pas loin, car je pars quelques instants après te l'avoir envoyée. Nous

serons seules. Louis est obligé de rester en Provence à cause des

élections qui vont s'y faire; il veut être réélu, et il y a déjà des

intrigues de nouées contre lui par les libéraux.

Je ne viens pas te consoler, je t'apporte seulement mon cœur pour

tenir compagnie au tien et pour t'aider à vivre. Je viens t'ordonner

de pleurer: il faut acheter ainsi le bonheur de le rejoindre un jour,

car il n'est qu'en voyage vers Dieu; tu ne feras plus un seul pas qui

ne te conduise vers lui. Chaque devoir accompli rompra quelque anneau

de la chaîne qui vous sépare. Allons, ma Louise, tu te relèveras

dans mes bras et tu iras à lui pure, noble, pardonnée de tes fautes

involontaires, et accompagnée des œuvres que tu feras ici-bas en son

nom.

Je te trace ces lignes à la hâte au milieu de mes préparatifs, de

mes enfants, et d'Armand qui me crie:—Marraine! marraine! allons la

voir! à me rendre jalouse: c'est presque ton fils!

DEUXIÈME PARTIE.

XLVIII

DE LA BARONNE DE MACUMER A LA COMTESSE DE L'ESTORADE.

15 octobre 1834.

Eh! bien, oui, Renée, on a raison, on t'a dit vrai. J'ai vendu mon

hôtel, j'ai vendu Chantepleurs et les fermes de Seine-et-Marne; mais

que je sois folle et ruinée, ceci est de trop. Comptons! La cloche

fondue, il m'est resté de la fortune de mon pauvre Macumer environ

douze cent mille francs. Je vais te rendre un compte fidèle en sœur

bien apprise. J'ai mis un million dans le trois pour cent quand il

était à cinquante francs, et me suis fait ainsi soixante mille francs

de rentes au lieu de trente que j'avais en terres. Aller six mois de

l'année en province, y passer des baux, y écouter les doléances des

fermiers, qui paient quand ils veulent, s'y ennuyer comme un chasseur

par un temps de pluie, avoir des denrées à vendre et les céder à

perte; habiter à Paris un hôtel qui représentait dix mille livres de

rentes, placer des fonds chez des notaires, attendre les intérêts, être

obligée de poursuivre les gens pour avoir ses remboursements, étudier

la législation hypothécaire; enfin avoir des affaires en Nivernais, en

Seine-et-Marne, à Paris, quel fardeau, quels ennuis, quels mécomptes et

quelles pertes pour une veuve de vingt-sept ans! Maintenant ma fortune

est hypothéquée sur le budget. Au lieu de payer des contributions à

l'État, je reçois de lui, moi-même, sans frais, trente mille francs

tous les six mois au Trésor, d'un joli petit employé qui me donne

trente billets de mille francs et qui sourit en me voyant. Si la France

fait banqueroute? me diras-tu. D'abord,

Je ne sais pas prévoir les malheurs de si loin.

Mais la France me retrancherait alors tout au plus la moitié de

mon revenu; je serais encore aussi riche que je l'étais avant mon

placement; puis, d'ici la catastrophe, j'aurai touché le double de mon

revenu antérieur. La catastrophe n'arrive que de siècle en siècle, on a

donc le temps de se faire un capital en économisant. Enfin le comte de

l'Estorade n'est-il pas pair de la France semi-républicaine de Juillet?

n'est-il pas un des soutiens de la couronne offerte par le _peuple_

au roi des Français? puis-je avoir des inquiétudes en ayant pour ami

un président de chambre à la cour des comptes, un grand financier?

Ose dire que je suis folle! Je calcule presque aussi bien que ton

roi-citoyen. Sais-tu ce qui peut donner cette sagesse algébrique à une

femme? L'amour! Hélas! le moment est venu de t'expliquer les mystères

de ma conduite, dont les raisons fuyaient ta perspicacité, ta tendresse

curieuse et ta finesse. Je me marie dans un village auprès de Paris,

secrètement. J'aime, je suis aimée. J'aime autant qu'une femme qui

sait bien ce qu'est l'amour peut aimer. Je suis aimée autant qu'un

homme doit aimer la femme par laquelle il est adoré. Pardonne-moi,

Renée, de m'être cachée de toi, de tout le monde. Si ta Louise trompe

tous les regards, déjoue toutes les curiosités, avoue que ma passion

pour mon pauvre Macumer exigeait cette tromperie. L'Estorade et toi,

vous m'eussiez assassinée de doutes, étourdie de remontrances. Les

circonstances auraient pu d'ailleurs vous venir en aide. Toi seule sais

à quel point je suis jalouse, et tu m'aurais inutilement tourmentée. Ce

que tu vas nommer ma folie, ma Renée, je l'ai voulu faire à moi seule,

à ma tête, à mon cœur, en jeune fille qui trompe la surveillance

de ses parents. Mon amant a pour toute fortune trente mille francs de

dettes que j'ai payées. Quel sujet d'observations! Vous auriez voulu

me prouver que Gaston est un intrigant, et ton mari eût espionné ce

cher enfant. J'ai mieux aimé l'étudier moi-même. Voici vingt-deux mois

qu'il me fait la cour; j'ai vingt-sept ans, il en a vingt-trois. D'une

femme à un homme, cette différence d'âge est énorme. Autre source de

malheurs! Enfin, il est poète, et vivait de son travail; c'est te dire

assez qu'il vivait de fort peu de chose. Ce cher lézard de poète était

plus souvent au soleil à bâtir des châteaux en Espagne qu'à l'ombre de

son taudis à travailler des poèmes. Or, les écrivains, les artistes,

tous ceux qui n'existent que par la pensée, sont assez généralement

taxés d'inconstance par les gens positifs. Ils épousent et conçoivent

tant de caprices, qu'il est naturel de croire que la tête réagisse

sur le cœur. Malgré les dettes payées, malgré la différence

d'âge, malgré la poésie, après neuf mois d'une noble défense et sans

lui avoir permis de baiser ma main, après les plus chastes et les plus

délicieuses amours, dans quelques jours, je ne me livre pas, comme il y

a huit ans, inexpériente, ignorante et curieuse; je me donne, et suis

attendue avec une si grande soumission, que je pourrais ajourner mon

mariage à un an; mais il n'y a pas la moindre servilité dans ceci: il

y a servage et non soumission. Jamais il ne s'est rencontré de plus

noble cœur, ni plus d'esprit dans la tendresse, ni plus d'âme dans

l'amour que chez mon prétendu. Hélas! mon ange, il a de qui tenir! Tu

vas savoir son histoire en deux mots.

Mon ami n'a pas d'autres noms que ceux de Marie Gaston. Il est fils,

non pas naturel, mais adultérin de cette belle lady Brandon, de

laquelle tu dois avoir entendu parler, et que par vengeance lady

Dudley a fait mourir de chagrin, une horrible histoire que ce cher

enfant ignore. Marie Gaston a été mis par son frère Louis-Gaston au

collége de Tours, d'où il est sorti en 1827. Le frère s'est embarqué

quelques jours après l'y avoir placé, allant chercher fortune, lui dit

une vieille femme qui a été sa Providence, à lui. Ce frère, devenu

marin, lui a écrit de loin en loin des lettres vraiment paternelles, et

qui sont émanées d'une belle âme; mais il se débat toujours au loin.

Dans sa dernière lettre, il annonçait à Marie Gaston sa nomination

au grade de capitaine de vaisseau dans je ne sais quelle république

américaine, en lui disant d'espérer. Hélas! depuis trois ans mon

pauvre lézard n'a plus reçu de lettres, et il aime tant ce frère

qu'il voulait s'embarquer à sa recherche. Notre grand écrivain Daniel

d'Arthez a empêché cette folie et s'est intéressé noblement à Marie

Gaston, auquel il a souvent _donné_, comme me l'a dit le poète dans

son langage énergique, _la pâtée et la niche_. En effet, juge de la

détresse de cet enfant: il a cru que le génie était le plus rapide des

moyens de fortune, n'est-ce pas à en rire pendant vingt-quatre heures?

Depuis 1828 jusqu'en 1833 il a donc tâché de se faire un nom dans les

lettres, et naturellement il a mené la plus effroyable vie d'angoisses,

d'espérances, de travail et de privations qui se puisse imaginer.

Entraîné par une excessive ambition et malgré les bons conseils de

d'Arthez, il n'a fait que grossir la boule de neige de ses dettes.

Son nom commençait cependant à percer quand je l'ai rencontré chez la

marquise d'Espard. Là, sans qu'il s'en doutât, je me suis sentie éprise

de lui sympathiquement à la première vue. Comment n'a-t-il pas

encore été aimé? comment me l'a-t-on laissé? Oh! il a du génie et de

l'esprit, du cœur et de la fierté; les femmes s'effraient toujours

de ces grandeurs complètes. N'a-t-il pas fallu cent victoires pour

que Joséphine aperçût Napoléon dans le petit Bonaparte, son mari?

L'innocente créature croit savoir combien je l'aime! Pauvre Gaston!

il ne s'en doute pas; mais à toi je vais le dire, il faut que tu le

saches, car il y a, Renée, un peu de testament dans cette lettre.

Médite bien mes paroles.

En ce moment j'ai la certitude d'être aimée autant qu'une femme peut

être aimée sur cette terre, et j'ai foi dans cette adorable vie

conjugale où j'apporte un amour que je ne connaissais pas.... Oui,

j'éprouve enfin le plaisir de la passion ressentie. Ce que toutes

les femmes demandent aujourd'hui à l'amour, le mariage me le donne.

Je sens en moi pour Gaston l'adoration que j'inspirais à mon pauvre

Felipe! je ne suis pas maîtresse de moi, je tremble devant cet enfant

comme l'Abencerrage tremblait devant moi. Enfin, j'aime plus que je

ne suis aimée; j'ai peur de toute chose, j'ai les frayeurs les plus

ridicules, j'ai peur d'être quittée, je tremble d'être vieille et

laide quand Gaston sera toujours jeune et beau, je tremble de ne

pas lui plaire assez! Cependant je crois posséder les facultés, le

dévouement, l'esprit nécessaires pour, non pas entretenir, mais faire

croître cet amour loin du monde et dans la solitude. Si j'échouais,

si le magnifique poème de cet amour secret devait avoir une fin, que

dis-je une fin! si Gaston m'aimait un jour moins que la veille, si je

m'en aperçois, Renée, sache-le, ce n'est pas à lui, mais à moi que

je m'en prendrai. Ce ne sera pas sa faute, ce sera la mienne. Je me

connais, je suis plus amante que mère. Aussi te le dis-je d'avance,

je mourrais quand même j'aurais des enfants. Avant de me lier avec

moi-même, ma Renée, je te supplie donc, si ce malheur m'atteignait, de

servir de mère à mes enfants, je te les aurai légués. Ton fanatisme

pour le devoir, tes précieuses qualités, ton amour pour les enfants, ta

tendresse pour moi, tout ce que je sais de toi me rendra la mort moins

amère, je n'ose dire douce. Ce parti pris avec moi-même ajoute je ne

sais quoi de terrible à la solennité de ce mariage; aussi n'y veux-je

point de témoins qui me connaissent; aussi mon mariage sera-t-il

célébré secrètement. Je pourrai trembler à mon aise, je ne verrai pas

dans tes chers yeux une inquiétude, et moi seule saurai qu'en signant

un nouvel acte de mariage je puis avoir signé mon arrêt de mort.

Je ne reviendrai plus sur ce pacte fait entre moi-même et le moi

que je vais devenir; je te l'ai confié pour que tu connusses l'étendue

de tes devoirs. Je me marie séparée de biens, et tout en sachant que

je suis assez riche pour que nous puissions vivre à notre aise, Gaston

ignore quelle est ma fortune. En vingt-quatre heures je distribuerai

ma fortune à mon gré. Comme je ne veux rien d'humiliant, j'ai fait

mettre douze mille francs de rente à son nom; il les trouvera dans son

secrétaire la veille de notre mariage; et s'il ne les acceptait pas, je

suspendrais tout. Il a fallu la menace de ne pas l'épouser pour obtenir

le droit de payer ses dettes. Je suis lasse de t'avoir écrit ces aveux;

après-demain je t'en dirai davantage, car je suis obligée d'aller

demain à la campagne pour toute la journée.

20 octobre.

Voici quelles mesures j'ai prises pour cacher mon bonheur, car je

souhaite éviter toute espèce d'occasion à ma jalousie. Je ressemble à

cette belle princesse italienne qui courait comme une lionne ronger

son amour dans quelque ville de Suisse, après avoir fondu sur sa proie

comme une lionne. Aussi ne te parlé-je de mes dispositions que pour te

demander une autre grâce, celle de ne jamais venir nous voir sans que

je t'en aie priée moi-même, et de respecter la solitude dans laquelle

je veux vivre.

J'ai fait acheter, il y a deux ans, au-dessus des étangs de

Ville-d'Avray, sur la route de Versailles, une vingtaine d'arpents de

prairies, une lisière de bois et un beau jardin fruitier. Au fond des

prés, on a creusé le terrain de manière à obtenir un étang d'environ

trois arpents de superficie, au milieu duquel on a laissé une île

gracieusement découpée. Les deux jolies collines chargées de bois qui

encaissent cette petite vallée filtrent des sources ravissantes qui

courent dans mon parc, où elles sont savamment distribuées par mon

architecte. Ces eaux tombent dans les étangs de la couronne, dont

la vue s'aperçoit par échappées. Ce petit parc, admirablement bien

dessiné par cet architecte, est, suivant la nature du terrain, entouré

de haies, de murs, de sauts-de-loup, en sorte qu'aucun point de vue

n'est perdu. A mi-côte, flanqué par les bois de la Ronce, dans une

délicieuse exposition et devant une prairie inclinée vers l'étang, on

m'a construit un chalet dont l'extérieur est en tout point semblable à

celui que les voyageurs admirent sur la route de Sion à Brigg, et

qui m'a tant séduite à mon retour d'Italie. A l'intérieur, son élégance

défie celle des chalets les plus illustres. A cent pas de cette

habitation rustique, une charmante maison qui fait fabrique communique

au chalet par un souterrain et contient la cuisine, les communs,

les écuries et les remises. De toutes ces constructions en briques,

l'œil ne voit qu'une façade d'une simplicité gracieuse et entourée

de massifs. Le logement des jardiniers forme une autre fabrique et

masque l'entrée des vergers et des potagers.

La porte de cette propriété, cachée dans le mur qui sert d'enceinte

du côté des bois, est presque introuvable. Les plantations, déjà

grandes, dissimuleront complétement les maisons en deux ou trois ans.

Le promeneur ne devinera nos habitations qu'en voyant la fumée des

cheminées du haut des collines, ou dans l'hiver quand les feuilles

seront tombées.

Mon chalet est construit au milieu d'un paysage copié sur ce qu'on

appelle le jardin du roi à Versailles, mais il a vue sur mon étang et

sur mon île. De toutes parts les collines montrent leurs masses de

feuillage, leurs beaux arbres si bien soignés par ta nouvelle liste

civile. Mes jardiniers ont l'ordre de ne cultiver autour de moi que des

fleurs odorantes et par milliers, en sorte que ce coin de terre est une

émeraude parfumée. Le Chalet, garni d'une vigne vierge qui court sur

le toit, est exactement empaillé de plantes grimpantes, de houblon, de

clématite, de jasmin, d'azaléa, de cobæa. Qui distinguera nos fenêtres

pourra se vanter d'avoir une bonne vue!

La Comédie humaine - Volume 02 · 第 14 / 44 段