Oh! quelle parole! quelle musique! les cieux s'ouvraient. En effet,

deux heures après, Armand renaissait; mais j'étais anéantie, il a

fallu, pour m'empêcher de faire quelque maladie, le baume de la joie. O

mon Dieu! par quelles douleurs attachez-vous l'enfant à sa mère? quels

clous vous nous enfoncez au cœur pour qu'il y tienne! N'étais-je

donc pas assez mère encore, moi que les bégaiements et les premiers

pas de cet enfant ont fait pleurer de joie! moi qui l'étudie pendant

des heures entières pour bien accomplir mes devoirs et m'instruire au

doux métier de mère! Était-il besoin de causer ces terreurs, d'offrir

ces épouvantables images à celle qui fait de son enfant une idole? Au

moment où je t'écris, notre Armand joue, il crie, il rit. Je cherche

alors les causes de cette horrible maladie des enfants, en songeant

que je suis grosse. Est-ce la pousse des dents? est-ce un travail

particulier qui se fait dans le cerveau? Les enfants qui subissent des

convulsions ont-ils une imperfection dans le système nerveux?

Toutes ces idées m'inquiètent autant pour le présent que pour l'avenir.

Notre médecin de campagne tient pour une excitation nerveuse causée par

les dents. Je donnerais toutes les miennes pour que celles de notre

petit Armand fussent faites. Quand je vois une de ces perles blanches

poindre au milieu de sa gencive enflammée, il me prend maintenant des

sueurs froides. L'héroïsme avec lequel ce cher ange souffre m'indique

qu'il aura tout mon caractère; il me jette des regards à fendre le

cœur. La médecine ne sait pas grand'chose sur les causes de cette

espèce de tétanos qui finit aussi rapidement qu'il commence, qu'on

ne peut ni prévenir ni guérir. Je te le répète, une seule chose est

certaine: voir son enfant en convulsion, voilà l'enfer pour une mère.

Avec quelle rage je l'embrasse! Oh! comme je le tiens longtemps sur mon

bras en le promenant! Avoir eu cette douleur quand je dois accoucher de

nouveau dans six semaines, c'était une horrible aggravation du martyre,

j'avais peur pour l'autre! Adieu, ma chère et bien-aimée Louise, ne

désire pas d'enfants, voilà mon dernier mot.

XLI

DE LA BARONNE DE MACUMER A LA VICOMTESSE DE L'ESTORADE.

Paris.

Pauvre ange, Macumer et moi nous t'avons pardonné tes _mauvaisetés_ en

apprenant combien tu as été tourmentée. J'ai frissonné, j'ai souffert

en lisant les détails de cette double torture, et me voilà moins

chagrine de ne pas être mère. Je m'empresse de t'annoncer la nomination

de Louis, qui peut porter la rosette d'officier. Tu désirais une petite

fille; probablement tu en auras une, heureuse Renée! Le mariage de mon

frère et de mademoiselle de Mortsauf a été célébré à notre retour.

Notre charmant roi, qui vraiment est d'une bonté admirable, a donné

à mon frère la survivance de la charge de premier gentilhomme de la

chambre dont est revêtu son beau-père.

—La charge doit aller avec les titres, a-t-il dit au duc de

Lenoncourt-Givry.

Mon père avait cent fois raison. Sans ma fortune, rien de tout

cela n'aurait eu lieu. Mon père et ma mère sont venus de Madrid pour

ce mariage, et y retournent après la fête que je donne demain aux

nouveaux mariés. Le carnaval sera très brillant. Le duc et la duchesse

de Soria sont à Paris; leur présence m'inquiète un peu. Marie Hérédia

est certes une des plus belles femmes de l'Europe, je n'aime pas

la manière dont Felipe la regarde. Aussi redoublé-je d'amour et de

tendresse. «_Elle_ ne t'aurait jamais aimée ainsi!» est une parole que

je me garde bien de dire, mais qui est écrite dans tous mes regards,

dans tous mes mouvements. Dieu sait si je suis élégante et coquette.

Hier, madame de Maufrigneuse me disait:—Chère enfant, il faut vous

rendre les armes. Enfin, j'amuse tant Felipe, qu'il doit trouver sa

belle-sœur bête comme une vache espagnole. J'ai d'autant moins de

regret de ne pas faire un petit Abencerrage, que la duchesse accouchera

sans doute à Paris, elle va devenir laide; si elle a un garçon, il se

nommera Felipe en l'honneur du banni. Un malicieux hasard fera que je

serai encore marraine. Adieu, chère. J'irai de bonne heure cette année

à Chantepleurs, car notre voyage a coûté des sommes exorbitantes;

je partirai vers la fin de mars, afin d'aller vivre avec économie

en Nivernais. Paris m'ennuie d'ailleurs. Felipe soupire autant que

moi après la belle solitude de notre parc, nos fraîches prairies et

notre Loire pailletée par ses sables, à laquelle aucune rivière ne

ressemble. Chantepleurs me paraîtra délicieux après les pompes et les

vanités de l'Italie; car, après tout, la magnificence est ennuyeuse,

et le regard d'un amant est plus beau qu'un _capo d'opéra_, qu'un

_bel quadro_! Nous t'y attendrons, je ne serai plus jalouse de

toi. Tu pourras sonder à ton aise le cœur de mon Macumer, y pêcher

des interjections, en ramener des scrupules, je te le livre avec une

superbe confiance. Depuis la scène de Rome, Felipe m'aime davantage; il

m'a dit hier (il regarde par-dessus mon épaule) que sa belle-sœur,

la Marie de sa jeunesse, sa vieille fiancée, la princesse Hérédia,

son premier rêve, était stupide. Oh! chère, je suis pire qu'une fille

d'Opéra, cette injure m'a causé du plaisir. J'ai fait remarquer à

Felipe qu'elle ne parlait pas correctement le français; elle prononce

_esemple_, _sain_ pour _cinq_, _cheu_ pour _je_; enfin, elle est belle,

mais elle n'a pas de grâce, elle n'a pas la moindre vivacité dans

l'esprit. Quand on lui adresse un compliment, elle vous regarde comme

une femme qui ne serait pas habituée à en recevoir. Du caractère

dont il est, il aurait quitté Marie après deux mois de mariage. Le

duc de Soria, Don Fernand, est très bien assorti avec elle; il a de

la générosité, mais c'est un enfant gâté, cela se voit. Je pourrais

être méchante et te faire rire; mais je m'en tiens au vrai. Mille

tendresses, mon ange.

XLII

RENÉE A LOUISE.

Ma petite fille a deux mois; ma mère a été la marraine, et un vieux

grand-oncle de Louis, le parrain de cette petite, qui se nomme

Jeanne-Athénaïs.

Dès que je le pourrai, je partirai pour vous aller voir à Chantepleurs,

puisqu'une nourrice ne vous effraie pas. Ton filleul dit ton nom; il

le prononce _Matoumer_! car il ne peut pas dire les _c_ autrement;

tu en raffoleras; il a toutes ses dents; il mange maintenant de la

viande comme un grand garçon, il court et trotte comme un rat; mais je

l'enveloppe toujours de regards inquiets, et je suis au désespoir de ne

pouvoir le garder près de moi pendant mes couches, qui exigent plus de

quarante jours de chambre, à cause de quelques précautions ordonnées

par les médecins. Hélas! mon enfant, on ne prend pas l'habitude

d'accoucher! Les mêmes douleurs et les mêmes appréhensions reviennent.

Cependant (ne montre pas ma lettre à Felipe) je suis pour quelque chose

dans la façon de cette petite fille, qui fera peut-être tort à ton

Armand.

Mon père a trouvé Felipe maigri, et ma chère mignonne un peu maigrie

aussi. Cependant le duc et la duchesse de Soria sont partis; il n'y a

plus le moindre sujet de jalousie! Me cacherais-tu quelque chagrin? Ta

lettre n'était ni aussi longue ni aussi affectueusement pensée que les

autres. Est-ce seulement un caprice de ma chère capricieuse?

En voici trop, ma garde me gronde de t'avoir écrit, et mademoiselle

Athénaïs de l'Estorade veut dîner. Adieu donc, écris-moi de bonnes

longues lettres.

XLIII

MADAME DE MACUMER A LA COMTESSE DE L'ESTORADE.

Pour la première fois de ma vie, ma chère Renée, j'ai pleuré seule

sous un saule, sur un banc de bois, au bord de mon long étang de

Chantepleurs, une délicieuse vue que tu vas venir embellir, car il n'y

manque que de joyeux enfants. Ta fécondité m'a fait faire un retour sur

moi-même, qui n'ai point d'enfants après bientôt trois ans de mariage.

Oh! pensais-je, quand je devrais souffrir cent fois plus que Renée n'a

souffert en accouchant de mon filleul, quand je devrais voir mon enfant

en convulsions, faites, mon Dieu, que j'aie une angélique créature

comme cette petite Athénaïs que je vois d'ici aussi belle que le

jour, car tu ne m'en as rien dit! J'ai reconnu là ma Renée. Il semble

que tu devines mes souffrances. Chaque fois que mes espérances sont

déçues, je suis pendant plusieurs jours la proie d'un chagrin noir. Je

faisais alors de sombres élégies. Quand broderai-je de petits bonnets?

quand choisirai-je la toile d'une layette? quand coudrai-je de jolies

dentelles pour envelopper une petite tête! Ne dois-je donc jamais

entendre une de ces charmantes créatures m'appeler maman, me tirer par

ma robe, me tyranniser? Ne verrai-je donc pas sur le sable les traces

d'une petite voiture? Ne ramasserai-je pas des joujoux cassés dans

ma cour? N'irai-je pas, comme tant de mères que j'ai vues, chez les

bimbelotiers acheter des sabres, des poupées, de petits ménages? Ne

verrai-je point se développer cette vie et cet ange qui sera un autre

Felipe plus aimé? Je voudrais un fils pour savoir comment on peut aimer

son amant plus qu'il ne l'est dans un autre lui-même. Mon parc, le

château me semblent déserts et froids. Une femme sans enfants est une

monstruosité; nous ne sommes faites que pour être mères. Oh! docteur

en corset que tu es, tu as bien vu la vie. La stérilité d'ailleurs est

horrible en toute chose. Ma vie ressemble un peu trop aux bergeries de

Gessner et de Florian, desquelles Rivarol disait qu'on y désirait des

loups. Je veux être dévouée aussi, moi! Je sens en moi des forces que

Felipe néglige; et, si je ne suis pas mère, il faudra que je me passe

la fantaisie de quelque malheur. Voilà ce que je viens de dire

à mon restant de Maure, à qui ces mots ont fait venir des larmes aux

yeux. Il en a été quitte pour être appelé une sublime bête. On ne peut

pas le plaisanter sur son amour.

Par moments il me prend envie de faire des neuvaines, d'aller demander

la fécondité à certaines madones ou à certaines eaux. L'hiver prochain

je consulterai des médecins. Je suis trop furieuse contre moi-même pour

t'en dire davantage. Adieu.

XLIV

DE LA MÊME A LA MÊME.

Paris, 1829.

Comment, ma chère, un an sans lettre?... Je suis un peu piquée.

Crois-tu que ton Louis, qui m'est venu voir presque tous les deux

jours, te remplace? Il ne me suffit pas de savoir que tu n'es pas

malade et que vos affaires vont bien, je veux tes sentiments et tes

idées comme je te livre les miennes, au risque d'être grondée, ou

blâmée, ou méconnue, car je t'aime. Ton silence et ta retraite à la

campagne, quand tu pourrais jouir ici des triomphes parlementaires du

comte de l'Estorade, dont la _parlotterie_ et le dévouement lui ont

acquis une influence, et qui sera sans doute placé très-haut après la

session, me donnent de graves inquiétudes. Passes-tu donc ta vie à

lui écrire des instructions? Numa n'était pas si loin de son Égérie.

Pourquoi n'as-tu pas saisi l'occasion de voir Paris? Je jouirais de toi

depuis quatre mois. Louis m'a dit hier que tu viendrais le chercher

et faire tes troisièmes couches à Paris, affreuse mère Gigogne que tu

es! Après bien des questions, et des hélas, et des plaintes, Louis,

quoique diplomate, a fini par me dire que son grand-oncle, le parrain

d'Athénaïs, était fort mal. Or, je te suppose, en bonne mère de

famille, capable de tirer parti de la gloire et des discours du député

pour obtenir un legs avantageux du dernier parent maternel de ton mari.

Sois tranquille, ma Renée, les Lenoncourt, les Chaulieu, le salon de

madame de Macumer travaillent pour Louis. Martignac le mettra sans

doute à la cour des comptes. Mais, si tu ne me dis pas pourquoi

tu restes en province, je me fâche. Est-ce pour ne pas avoir l'air

d'être toute la politique de la maison de l'Estorade? est-ce pour la

succession de l'oncle? as-tu craint d'être moins mère à Paris? Oh!

comme je voudrais savoir si c'est pour ne pas t'y faire voir, pour la

première fois, dans ton état de grossesse, coquette! Adieu.

XLV

RENÉE A LOUISE.

Tu te plains de mon silence, tu oublies donc ces deux petites têtes

brunes que je gouverne et qui me gouvernent? Tu as d'ailleurs trouvé

quelques-unes des raisons que j'avais pour garder la maison. Outre

l'état de notre précieux oncle, je n'ai pas voulu traîner à Paris un

garçon d'environ quatre ans et une petite fille de trois ans bientôt

quand je suis encore grosse. Je n'ai pas voulu embarrasser ta vie et ta

maison d'un pareil ménage, je n'ai pas voulu paraître à mon désavantage

dans le brillant monde où tu règnes, et j'ai les appartements garnis,

la vie des hôtels en horreur. Le grand-oncle de Louis, en apprenant la

nomination de son petit-neveu, m'a fait présent de la moitié de ses

économies, deux cent mille francs, pour acheter à Paris une maison, et

Louis est chargé d'en trouver une dans ton quartier. Ma mère me donne

une trentaine de mille francs pour les meubles. Quand je viendrai

m'établir pour la session à Paris, j'y viendrai chez moi. Enfin, je

tâcherai d'être digne de ma chère sœur d'élection, soit dit sans jeu

de mots.

Je te remercie d'avoir mis Louis aussi bien en cour qu'il l'est; mais

malgré l'estime que font de lui messieurs de Bourmont et de Polignac,

qui veulent l'avoir dans leur ministère, je ne le souhaite point si

fort en vue: on est alors trop compromis. Je préfère la cour des

comptes à cause de son inamovibilité. Nos affaires seront ici dans de

très-bonnes mains; et, une fois que notre régisseur sera bien au fait,

je viendrai seconder Louis, sois tranquille.

Quant à écrire maintenant de longues lettres, le puis-je? Celle-ci,

dans laquelle je voudrais pouvoir te peindre le train ordinaire de

mes journées, restera sur ma table pendant huit jours. Peut-être

Armand en fera-t-il des cocotes pour ses régiments alignés sur mes

tapis ou des vaisseaux pour les flottes qui voguent sur son bain. Un

seul de mes jours te suffira d'ailleurs, ils se ressemblent tous et se

réduisent à deux événements: les enfants souffrent ou les enfants ne

souffrent pas. A la lettre, pour moi, dans cette bastide solitaire, les

minutes sont des heures ou les heures sont des minutes, selon l'état

des enfants. Si j'ai quelques heures délicieuses, je les rencontre

pendant leur sommeil, quand je ne suis pas à bercer l'une et à conter

des histoires à l'autre pour les endormir. Quand je les tiens endormis

près de moi, je me dis: Je n'ai plus rien à craindre. En effet, mon

ange, durant le jour, toutes les mères inventent des dangers. Dès que

les enfants ne sont plus sous leurs yeux, ce sont des rasoirs volés

avec lesquels Armand a voulu jouer, le feu qui prend à sa jaquette,

un orvet qui peut le mordre, une chute en courant qui peut faire un

dépôt à la tête, ou les bassins où il peut se noyer. Comme tu le vois,

la maternité comporte une suite de poésies douces ou terribles. Pas

une heure qui n'ait ses joies et ses craintes. Mais le soir, dans

ma chambre, arrive l'heure de ces rêves éveillés pendant laquelle

j'arrange leurs destinées. Leur vie est alors éclairée par le sourire

des anges que je vois à leur chevet. Quelquefois Armand m'appelle dans

son sommeil, je viens à son insu baiser son front et les pieds de sa

sœur en les contemplant tous deux dans leur beauté. Voilà mes fêtes!

Hier notre ange gardien, je crois, m'a fait courir au milieu de la

nuit, inquiète, au berceau d'Athénaïs, qui avait la tête trop bas, et

j'ai trouvé notre Armand tout découvert, les pieds violets de froid.

—Oh! petite mère! m'a-t-il dit en s'éveillant et en m'embrassant.

Voilà, ma chère, une scène de nuit. Combien il est utile à une mère

d'avoir ses enfants à côté d'elle! Est-ce une bonne, tant bonne

soit-elle, qui peut les prendre, les rassurer et les rendormir quand

quelque horrible cauchemar les a réveillés? car ils ont leurs rêves;

et leur expliquer un de ces terribles rêves est une tâche d'autant

plus difficile qu'un enfant écoute alors sa mère d'un œil à la fois

endormi, effaré, intelligent et niais. C'est un point d'orgue entre

deux sommeils. Aussi mon sommeil est-il devenu si léger que je vois

mes deux petits et les entends à travers la gaze de mes paupières. Je

m'éveille à un soupir, à un mouvement. Le monstre des convulsions

est pour moi toujours accroupi au pied de leurs lits.

Au jour, le ramage de mes deux enfants commence avec les premiers

cris des oiseaux. A travers les voiles du dernier sommeil, leurs

baragouinages ressemblent aux gazouillements du matin, aux disputes

des hirondelles, petits cris joyeux ou plaintifs, que j'entends moins

par les oreilles que par le cœur. Pendant que Naïs essaie d'arriver

à moi en opérant le passage de son berceau à mon lit en se traînant

sur ses mains et faisant des pas mal assurés, Armand grimpe avec

l'adresse d'un singe et m'embrasse. Ces deux petits font alors de

mon lit le théâtre de leurs jeux, où la mère est à leur discrétion.

La petite me tire les cheveux, veut toujours teter, et Armand défend

ma poitrine comme si c'était son bien. Je ne résiste pas à certaines

poses, à des rires qui partent comme des fusées et qui finissent par

chasser le sommeil. On joue alors à l'ogresse, et mère ogresse mange

alors de caresses cette jeune chair si blanche et si douce; elle baise

à outrance ces yeux si coquets dans leur malice, ces épaules de rose,

et l'on excite de petites jalousies qui sont charmantes. Il y a des

jours où j'essaie de mettre mes bas à huit heures, et où je n'en ai pas

encore mis un à neuf heures.

Enfin, ma chère, on se lève. Les toilettes commencent. Je passe mon

peignoir: on retrousse ses manches, on prend devant soi le tablier

ciré; je baigne et nettoie alors mes deux petites fleurs, assistée

de Mary. Moi seule je suis juge du degré de chaleur ou de tiédeur

de l'eau, car la température des eaux est pour la moitié dans les

cris, dans les pleurs des enfants. Alors s'élèvent les flottes de

papier, les petits canards de verre. Il faut amuser les enfants pour

pouvoir bien les nettoyer. Si tu savais tout ce qu'il faut inventer

de plaisirs à ces rois absolus pour pouvoir passer de douces éponges

dans les moindres coins, tu serais effrayée de l'adresse et de l'esprit

qu'exige le métier de mère accompli glorieusement. On supplie, on

gronde, on promet, on devient d'une charlatanerie d'autant plus

supérieure qu'elle doit être admirablement cachée. On ne saurait que

devenir si à la finesse de l'enfant, Dieu n'avait opposé la finesse

de la mère. Un enfant est un grand politique dont on se rend maître

comme du grand politique... par ses passions. Heureusement ces anges

rient de tout: une brosse qui tombe, une brique de savon qui glisse,

voilà des éclats de joie! Enfin, si les triomphes sont chèrement

achetés, il y a du moins des triomphes. Mais Dieu seul, car le père

lui-même ne sait rien de cela, Dieu, toi ou les anges, vous seuls

donc pourriez comprendre les regards que j'échange avec Mary quand,

après avoir fini d'habiller nos deux petites créatures, nous les

voyons propres au milieu des savons, des éponges, des peignes, des

cuvettes, des papiers brouillards, des flanelles, des mille détails

d'une véritable _nursery_. Je suis devenue Anglaise en ce point, je

conviens que les femmes de ce pays ont le génie de la _nourriture_.

Quoiqu'elles ne considèrent l'enfant qu'au point de vue du bien-être

matériel et physique, elles ont raison dans leurs perfectionnements.

Aussi mes enfants auront-ils toujours les pieds dans la flanelle et les

jambes nues. Ils ne seront ni serrés ni comprimés; mais aussi jamais

ne seront-ils seuls. L'asservissement de l'enfant français dans ses

bandelettes est la liberté de la nourrice, voilà le grand mot. Une

vraie mère n'est pas libre: voilà pourquoi je ne t'écris pas, ayant

sur les bras l'administration du domaine et deux enfants à élever.

La science de la mère comporte des mérites silencieux, ignorés de

tous sans parade, une vertu en détail, un dévouement de toutes les

heures. Il faut surveiller les soupes qui se font devant le feu. Me

crois-tu femme à me dérober à un soin? Dans le moindre soin, il y a

de l'affection à récolter. Oh! c'est si joli le sourire d'un enfant

qui trouve son petit repas excellent. Armand a des hochements de tête

qui valent toute une vie d'amour. Comment laisser à une autre femme le

droit, le soin, le plaisir de souffler sur une cuillerée de soupe que

Naïs trouvera trop chaude, elle que j'ai sevrée il y a sept mois, et

qui se souvient toujours du sein? Quand une _bonne_ a brûlé la langue

et les lèvres d'un enfant avec quelque chose de chaud, elle dit à la

mère qui accourt que c'est la faim qui le fait crier. Mais comment une

mère dort-elle en paix avec l'idée que des haleines impures peuvent

passer sur les cuillerées avalées par son enfant, elle à qui la nature

n'a pas permis d'avoir un intermédiaire entre son sein et les lèvres de

son nourrisson! Découper la côtelette de Naïs qui fait ses dernières

dents et mélanger cette viande cuite à point avec des pommes de terre

est une œuvre de patience, et vraiment il n'y a qu'une mère qui

puisse savoir dans certains cas faire manger en entier le repas à un

enfant qui s'impatiente. Ni domestiques nombreux ni bonne anglaise ne

peuvent donc dispenser une mère de donner en personne sur le champ de

bataille où la douceur doit lutter contre les petits chagrins

de l'enfance, contre ses douleurs. Tiens, Louise, il faut soigner ces

chers innocents avec son âme; il faut ne croire qu'à ses yeux, qu'au

témoignage de la main pour la toilette, pour la nourriture et pour le

coucher. En principe, le cri d'un enfant est une raison absolue qui

donne tort à sa mère ou à sa bonne quand le cri n'a pas pour cause une

souffrance voulue par la nature. Depuis que j'en ai deux et bientôt

trois à soigner, je n'ai rien dans l'âme que mes enfants; et toi-même,

que j'aime tant, tu n'es qu'à l'état de souvenir. Je ne suis pas

toujours habillée à deux heures. Aussi ne croyais-je pas aux mères qui

ont des appartements rangés et des cols, des robes, des affaires en

ordre. Hier, aux premiers jours d'avril, il faisait beau, j'ai voulu

les promener avant mes couches dont l'heure tinte; eh! bien, pour

une mère, c'est tout un poème qu'une sortie, et l'on se le promet la

veille pour le lendemain. Armand devait mettre pour la première fois

une jaquette de velours noir, une nouvelle collerette que j'avais

brodée, une toque écossaise aux couleurs des Stuarts et à plumes de

coq; Naïs allait être en blanc et rose avec les délicieux bonnets

des _baby_, car elle est encore un _baby_; elle va perdre ce joli

nom quand viendra le petit qui me donne des coups de pieds et que

j'appelle _mon mendiant_, car il sera le cadet. J'ai vu déjà mon

enfant en rêve et sais que j'aurai un garçon. Bonnets, collerettes,

jaquette, les petits bas, les souliers mignons, les bandelettes roses

pour les jambes, la robe en mousseline brodée à dessins en soie, tout

était sur mon lit. Quand ces deux oiseaux si gais, et qui s'entendent

si bien, ont eu leurs chevelures brunes bouclée chez l'un, doucement

amenée sur le front et bordant le bonnet blanc et rose chez l'autre;

quand les souliers ont été agrafés; quand ces petits mollets nus, ces

pieds si bien chaussés ont trotté dans la _nursery_; quand ces deux

faces _cleanes_, comme dit Mary, en français limpide; quand ces yeux

pétillants ont dit: Allons! je palpitais. Oh! voir des enfants parés

par nos mains, voir cette peau si fraîche où brillent les veines

bleues quand on les a baignés, étuvés, épongés soi-même, rehaussée par

les vives couleurs du velours ou de la soie; mais c'est mieux qu'un

poème! Avec quelle passion, satisfaite à peine, on les rappelle pour

rebaiser ces cous qu'une simple collerette rend plus jolis que celui de

la plus belle femme? Ces tableaux, devant lesquels les plus stupides

lithographies coloriées arrêtent toutes les mères, moi je les fais tous

les jours!

Une fois sortis, jouissant de mes travaux, admirant ce petit Armand

qui avait l'air du fils d'un prince et qui faisait marcher le _baby_

le long de ce petit chemin que tu connais, une voiture est venue, j'ai

voulu les ranger, les deux enfants ont roulé dans une flaque de boue,

et voilà mes chefs-d'œuvre perdus! il a fallu les rentrer et les

habiller autrement. J'ai pris ma petite dans mes bras, sans voir que

je perdais ma robe; Mary s'est emparée d'Armand et nous voilà rentrés.

Quand un _baby_ crie et qu'un enfant se mouille, tout est dit: une mère

ne pense plus à elle, elle est absorbée.

La Comédie humaine - Volume 02 · 第 13 / 44 段