Ma chère, notre étonnement à tous a été inexprimable quand, au

déjeuner, on nous a dit que vous étiez partis, et surtout quand le

postillon qui vous avait emmenés à Marseille m'a remis ta folle

lettre. Mais, méchante, il ne s'agissait que de ton bonheur dans ces

conversations au pied du rocher sur le banc de Louise, et tu as eu bien

tort d'en prendre ombrage. _Ingrata!_ je te condamne à revenir ici à

mon premier appel. Dans cette odieuse lettre griffonnée sur du papier

d'auberge, tu ne m'as pas dit où tu t'arrêteras; je suis donc obligée

de t'adresser ma réponse à Chantepleurs.

Écoute-moi, chère sœur d'élection, et sache, avant tout, que je te

veux heureuse. Ton mari, ma Louise, a je ne sais quelle profondeur

d'âme et de pensée qui impose autant que sa gravité naturelle et que sa

contenance noble imposent; puis il y a dans sa laideur si spirituelle,

dans ce regard de velours, une puissance vraiment majestueuse; il

m'a donc fallu quelque temps avant d'établir cette familiarité sans

laquelle il est difficile de s'observer à fond. Enfin, cet homme a été

premier ministre, et il t'adore comme il adore Dieu: donc il devait

dissimuler profondément; et, pour aller pêcher des secrets au fond de

ce diplomate, sous les roches de son cœur, j'avais à déployer autant

d'habileté que de ruse; mais j'ai fini, sans que notre homme s'en soit

douté, par découvrir bien des choses desquelles ma mignonne ne se doute

pas. De nous deux, je suis un peu la Raison comme tu es l'Imagination;

je suis le grave Devoir comme tu es le fol Amour. Ce contraste

d'esprit qui n'existait que pour nous deux, le sort s'est plu à le

continuer dans nos destinées. Je suis une humble vicomtesse campagnarde

excessivement ambitieuse, qui doit conduire sa famille dans une voie

de prospérité; tandis que le monde sait Macumer ex-duc de Soria, et

que, duchesse de droit, tu règnes sur ce Paris où il est si difficile à

qui que ce soit, même aux Rois, de régner. Tu as une belle fortune que

Macumer va doubler, s'il réalise ses projets d'exploitation pour ses

immenses domaines de Sardaigne, dont les ressources sont bien connues

à Marseille. Avoue que si l'une de nous deux devait être jalouse, ce

serait moi? Mais rendons grâces à Dieu de ce que nous ayons chacune

le cœur assez haut placé pour que notre amitié soit au-dessus des

petitesses vulgaires. Je te connais: tu as honte de m'avoir quittée.

Malgré ta fuite, je ne te ferai pas grâce d'une seule des paroles

que j'allais te dire aujourd'hui sous le rocher. Lis-moi donc avec

attention, je t'en supplie, car il s'agit encore plus de toi que de

Macumer, quoiqu'il soit pour beaucoup dans ma morale.

D'abord, ma mignonne, tu ne l'aimes pas. Avant deux ans, tu te

fatigueras de cette adoration. Tu ne verras jamais en Felipe un mari,

mais un amant de qui tu te joueras sans nul souci, comme font

d'un amant toutes les femmes. Non, il ne t'impose pas, tu n'as pas

pour lui ce profond respect, cette tendresse pleine de crainte qu'une

véritable amante a pour celui en qui elle voit un Dieu. Oh! j'ai bien

étudié l'amour, mon ange, et j'ai jeté plus d'une fois la sonde dans

les gouffres de mon cœur. Après t'avoir bien examinée, je puis te

le dire: Tu n'aimes pas. Oui, chère reine de Paris, de même que les

reines, tu désireras être traitée en grisette, tu souhaiteras être

dominée, entraînée par un homme fort qui, au lieu de t'adorer, saura

te meurtrir le bras en te le saisissant au milieu d'une scène de

jalousie. Macumer t'aime trop pour pouvoir jamais soit te réprimander,

soit te résister. Un seul de tes regards, une seule de tes paroles

d'enjôleuse fait fondre le plus fort de ses vouloirs. Tôt ou tard,

tu le mépriseras de ce qu'il t'aime trop. Hélas! il te gâte, comme

je te gâtais quand nous étions au couvent, car tu es une des plus

séduisantes femmes et un des esprits les plus enchanteurs qu'on puisse

imaginer. Tu es vraie surtout, et souvent le monde exige, pour notre

propre bonheur, des mensonges auxquels tu ne descendras jamais. Ainsi,

le monde demande qu'une femme ne laisse point voir l'empire qu'elle

exerce sur son mari. Socialement parlant, un mari ne doit pas plus

paraître l'amant de sa femme quand il l'aime en amant, qu'une épouse

ne doit jouer le rôle d'une maîtresse. Or, vous manquez tous deux à

cette loi. Mon enfant, d'abord ce que le monde pardonne le moins en le

jugeant d'après ce que tu m'en as dit, c'est le bonheur, on doit le

lui cacher; mais ceci n'est rien. Il existe entre amants une égalité

qui ne peut jamais, selon moi, apparaître entre une femme et son mari,

sous peine d'un renversement social et sans des malheurs irréparables.

Un homme nul est quelque chose d'effroyable; mais il y a quelque chose

de pire, c'est un homme annulé. Dans un temps donné tu auras réduit

Macumer à n'être que l'ombre d'un homme: il n'aura plus sa volonté,

il ne sera plus lui-même, mais une chose façonnée à ton usage; tu te

le seras si bien assimilé, qu'au lieu d'être deux, il n'y aura plus

qu'une personne dans votre ménage, et cet être-là sera nécessairement

incomplet; tu en souffriras, et le mal sera sans remède quand tu

daigneras ouvrir les yeux. Nous aurons beau faire, notre sexe ne sera

jamais doué des qualités qui distinguent l'homme; et ces qualités sont

plus que nécessaires, elles sont indispensables à la Famille. En ce

moment, malgré son aveuglement, Macumer entrevoit cet avenir, il

se sent diminué par son amour. Son voyage en Sardaigne me prouve qu'il

va tenter de se retrouver lui-même par cette séparation momentanée. Tu

n'hésites pas à exercer le pouvoir que te remet l'amour. Ton autorité

s'aperçoit dans un geste, dans le regard, dans l'accent. Oh! chère, tu

es, comme te le disait ta mère, une folle courtisane. Certes, il t'est

prouvé, je crois, que je suis de beaucoup supérieure à Louis; mais

m'as-tu vue jamais le contredisant? Ne suis-je pas en public une femme

qui le respecte comme le pouvoir de la famille? Hypocrisie! diras-tu.

D'abord, les conseils que je crois utile de lui donner, mes avis, mes

idées, je ne les lui soumets jamais que dans l'ombre et le silence

de la chambre à coucher; mais je puis te jurer, mon ange, qu'alors

même je n'affecte envers lui aucune supériorité. Si je ne restais pas

secrètement comme ostensiblement sa femme, il ne croirait pas en lui.

Ma chère, la perfection de la bienfaisance consiste à s'effacer si

bien que l'obligé ne se croie pas inférieur à celui qui l'oblige; et

ce dévouement caché comporte des douceurs infinies. Aussi ma gloire

a-t-elle été de te tromper toi-même, et tu m'as fait des compliments

de Louis. La prospérité, le bonheur, l'espoir, lui ont d'ailleurs

fait regagner depuis deux ans tout ce que le malheur, les misères,

l'abandon, le doute lui avaient fait perdre. En ce moment donc, d'après

mes observations, je trouve que tu aimes Felipe pour toi, et non pour

lui-même. Il y a du vrai dans ce que t'a dit ton père: ton égoïsme

de grande dame est seulement déguisé sous les fleurs du printemps de

ton amour. Ah! mon enfant, il faut te bien aimer pour te dire de si

cruelles vérités. Laisse-moi te raconter, sous la condition de ne

jamais souffler de ceci le moindre mot au baron, la fin d'un de nos

entretiens. Nous avions chanté tes louanges sur tous les tons, car il

a bien vu que je t'aimais comme une sœur que l'on aime; et après

l'avoir amené, sans qu'il y prît garde, à des confidences:—Louise,

lui ai-je dit, n'a pas encore lutté avec la vie, elle est traitée en

enfant gâté par le sort, et peut-être serait-elle malheureuse si vous

ne saviez pas être un père pour elle comme vous êtes un amant.—Et le

puis-je! a-t-il dit. Il s'est arrêté tout court, comme un homme qui

voit le précipice où il va rouler. Cette exclamation m'a suffi. Si tu

n'étais pas partie, il m'en aurait dit davantage quelques jours après.

Mon ange, quand cet homme sera sans forces, quand il aura

trouvé la satiété dans le plaisir, quand il se sentira, je ne dis pas

avili, mais sans sa dignité devant toi, les reproches que lui fera sa

conscience lui donneront une sorte de remords, blessant pour toi par

cela même que tu te sentiras coupable. Enfin tu finiras par mépriser

celui que tu ne te seras pas habituée à respecter. Songes-y. Le mépris

chez la femme est la première forme que prend sa haine. Comme tu es

noble de cœur, tu te souviendras toujours des sacrifices que Felipe

t'aura faits; mais il n'aura plus à t'en faire après s'être en quelque

sorte servi lui-même dans ce premier festin, et malheur à l'homme comme

à la femme qui ne laissent rien à souhaiter! Tout est dit. A notre

honte ou à notre gloire, je ne saurais décider ce point délicat, nous

ne sommes exigeantes que pour l'homme qui nous aime!

O Louise, change, il en est temps encore. Tu peux, en te conduisant

avec Macumer comme je me conduis avec l'Estorade, faire surgir le

lion caché dans cet homme vraiment supérieur. On dirait que tu veux

te venger de sa supériorité. Ne seras-tu donc pas fière d'exercer ton

pouvoir autrement qu'à ton profit, de faire un homme de génie d'un

homme grand, comme je fais un homme supérieur d'un homme ordinaire?

Tu serais restée à la campagne, je t'aurais toujours écrit cette

lettre; j'eusse craint ta pétulance et ton esprit dans une

conversation, tandis que je sais que tu réfléchiras à ton avenir en

me lisant. Chère âme, tu as tout pour être heureuse, ne gâte pas

ton bonheur, et retourne dès le mois de novembre à Paris. Les soins

et l'entraînement du monde dont je me plaignais sont des diversions

nécessaires à votre existence, peut-être un peu trop intime. Une femme

mariée doit avoir sa coquetterie. La mère de famille qui ne laisse

pas désirer sa présence en se rendant rare au sein du ménage risque

d'y faire connaître la satiété. Si j'ai plusieurs enfants, ce que je

souhaite pour mon bonheur, je te jure que dès qu'ils arriveront à un

certain âge je me réserverai des heures pendant lesquelles je serai

seule; car il faut se faire demander par tout le monde, même par ses

enfants. Adieu, chère jalouse? Sais-tu qu'une femme vulgaire serait

flattée de t'avoir causé ce mouvement de jalousie? Hélas! je ne puis

que m'en affliger, car il n'y a en moi qu'une mère et une sincère amie.

Mille tendresses. Enfin fais tout ce que tu voudras pour excuser ton

départ: si tu n'es pas sûre de Felipe, je suis sûre de Louis.

XXXVII

DE LA BARONNE DE MACUMER A LA VICOMTESSE DE L'ESTORADE.

Gênes.

Ma chère belle, j'ai eu la fantaisie de voir un peu l'Italie, et suis

ravie d'y avoir entraîné Macumer, dont les projets, relativement à la

Sardaigne, sont ajournés.

Ce pays m'enchante et me ravit. Ici les églises, et surtout les

chapelles, ont un air amoureux et coquet qui doit donner à une

protestante envie de se faire catholique. On a fêté Macumer, et l'on

s'est applaudi d'avoir acquis un sujet pareil. Si je la désirais,

Felipe aurait l'ambassade de Sardaigne à Paris; car la cour est

charmante pour moi. Si tu m'écris, adresse tes lettres à Florence. Je

n'ai pas trop le temps de t'écrire en détail, je te raconterai mon

voyage à ton premier séjour à Paris. Nous ne resterons ici qu'une

semaine. De là nous irons à Florence par Livourne, nous séjournerons

un mois en Toscane et un mois à Naples afin d'être à Rome en novembre.

Nous reviendrons par Venise, où nous demeurerons la première quinzaine

de décembre; puis nous arriverons par Milan et par Turin à Paris pour

le mois de janvier. Nous voyageons en amants: la nouveauté des lieux

renouvelle nos chères noces. Macumer ne connaissait point l'Italie,

et nous avons débuté par ce magnifique chemin de la Corniche qui

semble construit par les fées. Adieu, chérie. Ne m'en veux pas si je

ne t'écris point; il m'est impossible de trouver un moment à moi en

voyage; je n'ai que le temps de voir, de sentir et de savourer mes

impressions. Mais, pour t'en parler, j'attendrai qu'elles aient pris

les teintes du souvenir.

XXXVIII

DE LA VICOMTESSE DE L'ESTORADE A LA BARONNE DE MACUMER.

Septembre.

Ma chère, il y a pour toi à Chantepleurs une assez longue réponse à la

lettre que tu m'as écrite de Marseille. Ce voyage fait en amants est

si loin de diminuer les craintes que je t'y exprimais, que je te prie

d'écrire en Nivernais pour qu'on t'envoie ma lettre.

Le ministère a résolu, dit-on, de dissoudre la chambre. Si c'est un

malheur pour la couronne, qui devait employer la dernière session de

cette législature dévouée à faire rendre des lois nécessaires à la

consolidation du pouvoir, c'en est un pour nous aussi: Louis n'aura

quarante ans qu'à la fin de 1827. Heureusement mon père, qui consent à

se faire nommer député, donnera sa démission en temps utile.

Ton filleul a fait ses premiers pas sans sa marraine; il est d'ailleurs

admirable et commence à me faire de ces petits gestes gracieux qui

me disent que ce n'est plus seulement un organe qui tette, une vie

brutale, mais une âme: ses sourires sont pleins de pensées. Je suis si

favorisée dans mon métier de nourrice que je sèvrerai notre Armand en

décembre. Un an de lait suffit. Les enfants qui tettent trop deviennent

des sots. Je suis pour les dictons populaires. Tu dois avoir un succès

fou en Italie, ma belle blonde. Mille tendresses.

XXXIX

DE LA BARONNE DE MACUMER A LA VICOMTESSE DE L'ESTORADE.

Rome, décembre.

J'ai ton infâme lettre, que, sur ma demande, mon régisseur m'a envoyée

de Chantepleurs ici. Oh! Renée... Mais je t'épargne tout ce que

mon indignation pourrait me suggérer. Je vais seulement te raconter

les effets produits par ta lettre. Au retour de la fête charmante que

nous a donnée l'ambassadeur et où j'ai brillé de tout mon éclat, d'où

Macumer est revenu dans un enivrement de moi que je ne saurais peindre,

je lui ai lu ton horrible réponse, et je la lui ai lue en pleurant,

au risque de lui paraître laide. Mon cher Abencerrage est tombé à mes

pieds en te traitant de radoteuse: il m'a emmenée au balcon du palais

où nous sommes, et d'où nous voyons une partie de Rome: là, son langage

a été digne de la scène qui s'offrait à nos yeux; car il faisait un

superbe clair de lune. Comme nous savons déjà l'italien, son amour,

exprimé dans cette langue si molle et si favorable à la passion,

m'a paru sublime. Il m'a dit que, quand même tu serais prophète, il

préférait une nuit heureuse ou l'une de nos délicieuses matinées à

toute une vie. A ce compte, il avait déjà vécu mille ans. Il voulait

que je restasse sa maîtresse, et ne souhaitait pas d'autre titre que

celui de mon amant. Il est si fier et si heureux de se voir chaque

jour le préféré que, si Dieu lui apparaissait et lui donnait à opter

entre vivre encore trente ans selon ta doctrine et avoir cinq enfants,

ou n'avoir plus que cinq ans de vie en continuant nos chères amours

fleuries, son choix serait fait: il aimerait mieux être aimé comme

je l'aime et mourir. Ces protestations dites à mon oreille, ma tête

sur son épaule, son bras autour de ma taille, ont été troublées en ce

moment par les cris de quelque chauve-souris qu'un chat-huant avait

surprise. Ce cri de mort m'a fait une si cruelle impression que Felipe

m'a emportée à demi évanouie sur mon lit. Mais rassure-toi! quoique cet

horoscope ait retenti dans mon âme, ce matin je vais bien. En me levant

je me suis mise à genoux devant Felipe, et, les yeux sous les siens,

ses mains prises dans les miennes, je lui ai dit:—Mon ange, je suis

un enfant, et Renée pourrait avoir raison: c'est peut-être seulement

l'amour que j'aime en toi; mais du moins sache qu'il n'y a pas d'autre

sentiment dans mon cœur, et que je t'aime alors à ma manière.

Enfin si dans mes façons, dans les moindres choses de ma vie et de

mon âme, il y avait quoi que ce soit de contraire à ce que tu voulais

ou espérais de moi, dis-le! fais-le-moi connaître! j'aurai du plaisir

à t'écouter et à ne me conduire que par la lueur de tes yeux. Renée

m'effraie, elle m'aime tant!

Macumer n'a pas eu de voix pour me répondre, il fondait en larmes.

Maintenant, je te remercie, ma Renée; je ne savais pas combien je

suis aimée de mon beau, de mon royal Macumer. Rome est la ville où l'on

aime. Quand on a une passion, c'est là qu'il faut aller en jouir: on a

les arts et Dieu pour complices. Nous trouverons, à Venise, le duc et

la duchesse de Soria. Si tu m'écris, écris-moi maintenant à Paris, car

nous quittons Rome dans trois jours. La fête de l'ambassadeur était un

adieu.

P. S. Chère imbécile, ta lettre montre bien que tu ne connais l'amour

qu'en idée. Sache donc que l'amour est un principe dont tous les effets

sont si dissemblables qu'aucune théorie ne saurait les embrasser ni les

régenter. Ceci est pour mon petit docteur en corset.

XL

DE LA COMTESSE DE L'ESTORADE A LA BARONNE DE MACUMER.

Janvier 1827.

Mon père est nommé, mon beau-père est mort, et je suis encore sur le

point d'accoucher; tels sont les événements marquants de la fin de

cette année. Je te les dis sur-le-champ, pour que l'impression que te

fera mon cachet noir se dissipe aussitôt.

Ma mignonne, ta lettre de Rome m'a fait frémir. Vous êtes deux

enfants. Felipe est, ou un diplomate qui a dissimulé, ou un homme qui

t'aime comme il aimerait une courtisane à laquelle il abandonnerait

sa fortune, tout en sachant qu'elle le trahit. En voilà bien assez.

Vous me prenez pour une radoteuse, je me tairai. Mais laisse-moi te

dire qu'en étudiant nos deux destinées j'en tire un cruel principe:

Voulez-vous être aimée? n'aimez pas.

Louis, ma chère, a obtenu la croix de la Légion-d'Honneur quand il a

été nommé membre du conseil général. Or, comme voici bientôt trois ans

qu'il est du conseil, et que mon père, que tu verras sans doute à Paris

pendant la session, a demandé pour son gendre le grade d'officier,

fais-moi le plaisir d'entreprendre le mamamouchi quelconque que cette

nomination regarde, et de veiller à cette petite chose. Surtout, ne

te mêle pas des affaires de mon très-honoré père, le comte de

Maucombe, qui veut obtenir le titre de marquis; réserve tes faveurs

pour moi. Quand Louis sera député, c'est-à-dire l'hiver prochain, nous

viendrons à Paris, et nous y remuerons alors ciel et terre pour le

placer à quelque direction générale, afin que nous puissions économiser

tous nos revenus en vivant des appointements d'une place. Mon père

siége entre le centre et la droite, il ne demande qu'un titre; notre

famille était déjà célèbre sous le roi René, le roi Charles X ne

refusera pas un Maucombe; mais j'ai peur qu'il ne prenne à mon père

fantaisie de postuler quelque faveur pour mon frère cadet; et en lui

tenant la dragée du marquisat un peu haut, il ne pourra penser qu'à

lui-même.

15 janvier.

Ah! Louise, je sors de l'enfer! Si j'ai le courage de te parler de

mes souffrances, c'est que tu me sembles une autre moi-même. Encore

ne sais-je pas si je laisserai jamais ma pensée revenir sur ces cinq

fatales journées! Le seul mot de convulsion me cause un frisson dans

l'âme même. Ce n'est pas cinq jours qui viennent de se passer, mais

cinq siècles de douleurs. Tant qu'une mère n'a pas souffert ce martyre,

elle ignorera ce que veut dire le mot souffrance. Je t'ai trouvée

heureuse de ne pas avoir d'enfants, ainsi juge de ma déraison!

La veille du jour terrible, le temps, qui avait été lourd et presque

chaud, me parut avoir incommodé mon petit Armand. Lui, si doux et

si caressant, il était grimaud; il criait à propos de tout, il

voulait jouer et brisait ses joujoux. Peut-être toutes les maladies

s'annoncent-elles chez les enfants par des changements d'humeur.

Attentive à cette singulière méchanceté, j'observais chez Armand

des rougeurs et des pâleurs que j'attribuais à la pousse de quatre

grosses dents qui percent à la fois. Aussi l'ai-je couché près de

moi, m'éveillant de moment en moment. Pendant la nuit, il eut un peu

de fièvre qui ne m'inquiétait point; je l'attribuais toujours aux

dents. Vers le matin il dit: Maman! en demandant à boire par un geste,

mais avec un éclat dans la voix, avec un mouvement convulsif dans le

geste qui me glacèrent le sang. Je sautai hors du lit pour aller lui

préparer de l'eau sucrée. Juge de mon effroi quand en lui présentant

la tasse je ne lui vis faire aucun mouvement; il répétait seulement:

Maman, de cette voix qui n'était plus sa voix, qui n'était même plus

une voix. Je lui pris la main, mais elle n'obéissait plus, elle

se roidissait. Je lui mis alors la tasse aux lèvres; le pauvre petit

but d'une manière effrayante, par trois ou quatre gorgées convulsives,

et l'eau fit un bruit singulier dans son gosier. Enfin il s'accrocha

désespérément à moi, et j'aperçus ses yeux, tirés par une force

intérieure, devenir blancs, ses membres perdre leur souplesse. Je jetai

des cris affreux. Louis vint.—Un médecin! un médecin! il meurt! lui

criai-je. Louis disparut, et mon pauvre Armand dit encore:—Maman!

maman! en se cramponnant à moi. Ce fut le dernier moment où il sut

qu'il avait une mère. Les jolis vaisseaux de son front se sont

injectés, et la convulsion a commencé. Une heure avant l'arrivée des

médecins, je tenais cet enfant si vivace, si blanc et rose, cette fleur

qui faisait mon orgueil et ma joie, roide comme un morceau de bois,

et quels yeux! je frémis en me les rappelant. Noir, crispé, rabougri,

muet, mon gentil Armand était une momie. Un médecin, deux médecins

amenés de Marseille par Louis, restaient là plantés sur leurs jambes

comme des oiseaux de mauvais augure, ils me faisaient frissonner. L'un

parlait de fièvre cérébrale, l'autre voyait des convulsions comme en

ont les enfants. Le médecin de notre canton me paraissait être le

plus sage parce qu'il ne prescrivait rien.—Ce sont les dents, disait

le second. C'est une fièvre, disait le premier. Enfin, on convint de

mettre des sangsues au cou, et de la glace sur la tête. Je me sentais

mourir. Être là, voir un cadavre bleu ou noir, pas un cri, pas un

mouvement, au lieu d'une créature si bruyante et si vive! Il y eut un

moment où ma tête s'est égarée, et où j'ai eu comme un rire nerveux en

voyant ce joli cou, que j'avais tant baisé, mordu par des sangsues, et

cette charmante tête sous une calotte de glace. Ma chère, il a fallu

lui couper cette jolie chevelure que nous admirions tant, et que tu

avais caressée, pour pouvoir mettre la glace. De dix en dix minutes,

comme dans mes douleurs d'accouchement, la convulsion revenait,

et le pauvre petit se tordait, tantôt pâle, tantôt violet. En se

rencontrant, ses membres si flexibles rendaient un son comme si c'eût

été du bois. Cette créature insensible m'avait souri, m'avait parlé,

m'appelait naguère encore maman! A ces idées, des masses de douleurs

me traversaient l'âme, en l'agitant comme des ouragans agitent la mer,

et je sentais tous les liens par lesquels un enfant tient à notre

cœur ébranlés. Ma mère, qui peut-être m'aurait aidée, conseillée ou

consolée, est à Paris. Les mères en savent plus sur les convulsions

que les médecins, je crois. Après quatre jours et quatre nuits

passés dans des alternatives et des craintes qui m'ont presque tuée,

les médecins furent tous d'avis d'appliquer une affreuse pommade pour

faire des plaies! Oh! des plaies à mon Armand qui jouait cinq jours

auparavant, qui souriait, qui s'essayait à dire _marraine_! Je m'y

suis refusée en voulant me confier à la nature. Louis me grondait, il

croyait aux médecins. Un homme est toujours homme. Mais il y a dans ces

terribles maladies des instants où elles prennent la forme de la mort;

et pendant un de ces instants, ce remède, que j'abominais, me parut

être le salut d'Armand. Ma Louise, la peau était si sèche, si rude, si

aride, que l'onguent ne prit pas. Je me mis alors à fondre en larmes

pendant si longtemps au-dessus du lit, que le chevet en fut mouillé.

Les médecins dînaient, eux! Me voyant seule, j'ai débarrassé mon enfant

de tous les topiques de la médecine, je l'ai pris, quasi folle, entre

mes bras, je l'ai serré contre ma poitrine, j'ai appuyé mon front à

son front en priant Dieu de lui donner ma vie, tout en essayant de la

lui communiquer. Je l'ai tenu pendant quelques instants ainsi, voulant

mourir avec lui pour n'en être séparée ni dans la vie ni dans la mort.

Ma chère, j'ai senti les membres fléchir; la convulsion a cédé, mon

enfant a remué, les sinistres et horribles couleurs ont disparu! J'ai

crié comme quand il était tombé malade, les médecins ont monté, je leur

ai fait voir Armand.

—Il est sauvé! s'est écrié le plus âgé des médecins.

La Comédie humaine - Volume 02 · 第 12 / 44 段