Quand la crise est venue, j'ai rassemblé en moi les éléments

d'une telle résistance, je me suis attendue à de telles douleurs, que

j'ai supporté merveilleusement, dit-on, cette horrible torture. Il

y a eu, ma mignonne, une heure environ pendant laquelle je me suis

abandonnée à un anéantissement dont les effets ont été ceux d'un

rêve. Je me suis sentie être deux: une enveloppe tenaillée, déchirée,

torturée, et une âme placide. Dans cet état bizarre, la souffrance a

fleuri comme une couronne au-dessus de ma tête. Il m'a semblé qu'une

immense rose sortie de mon crâne grandissait et m'enveloppait. La

couleur rose de cette fleur sanglante était dans l'air. Je voyais

tout rouge. Ainsi parvenue au point où la séparation semble vouloir

se faire entre le corps et l'âme, une douleur, qui m'a fait croire

à une mort immédiate, a éclaté. J'ai poussé des cris horribles, et

j'ai trouvé des forces nouvelles contre de nouvelles douleurs. Cet

affreux concert de clameurs a été soudain couvert en moi par le chant

délicieux des vagissements argentins de ce petit être. Non, rien ne

peut te peindre ce moment: il me semblait que le monde entier criait

avec moi, que tout était douleur ou clameur, et tout a été comme éteint

par ce faible cri de l'enfant. On m'a recouchée dans mon grand lit où

je suis entrée comme dans un paradis, quoique je fusse d'une excessive

faiblesse. Trois ou quatre figures joyeuses, les yeux en larmes, m'ont

alors montré l'enfant. Ma chère, j'ai crié d'effroi.—Quel petit singe!

ai-je dit. Êtes-vous sûrs que ce soit un enfant? ai-je demandé. Je me

suis remise sur le flanc, assez désolée de ne pas me sentir plus mère

que cela.—Ne vous tourmentez pas, ma chère, m'a dit ma mère qui s'est

constituée ma garde, vous avez fait le plus bel enfant du monde. Évitez

de vous troubler l'imagination, il vous faut mettre tout votre esprit

à devenir bête, à vous faire exactement la vache qui broute pour avoir

du lait. Je me suis donc endormie avec la ferme intention de me laisser

aller à la nature. Ah! mon ange, le réveil de toutes ces douleurs, de

ces sensations confuses, de ces premières journées où tout est obscur,

pénible et indécis, a été divin. Ces ténèbres ont été animées par une

sensation dont les délices ont surpassé celles du premier cri de mon

enfant. Mon cœur, mon âme, mon être, un moi inconnu a été réveillé

dans sa coque souffrante et grise jusque-là, comme une fleur s'élance

de sa graine au brillant appel du soleil. Le petit monstre a pris mon

sein et a teté: voilà le _fiat lux_! J'ai soudain été mère. Voilà le

bonheur, la joie, une joie ineffable, quoiqu'elle n'aille pas sans

quelques douleurs. Oh! ma belle jalouse, combien tu apprécieras

un plaisir qui n'est qu'entre nous, l'enfant et Dieu. Ce petit être

ne connaît absolument que notre sein. Il n'y a pour lui que ce point

brillant dans le monde, il l'aime de toutes ses forces, il ne pense

qu'à cette fontaine de vie, il y vient et s'en va pour dormir, il

se réveille pour y retourner. Ses lèvres ont un amour inexprimable,

et, quand elles s'y collent, elles y font à la fois une douleur et

un plaisir, un plaisir qui va jusqu'à la douleur, ou une douleur qui

finit par un plaisir; je ne saurais t'expliquer une sensation qui du

sein rayonne en moi jusqu'aux sources de la vie, car il semble que ce

soit un centre d'où partent mille rayons qui réjouissent le cœur

et l'âme. Enfanter, ce n'est rien; mais nourrir, c'est enfanter à

toute heure. Oh! Louise, il n'y a pas de caresses d'amant qui puissent

valoir celles de ces petites mains roses qui se promènent si doucement,

et cherchent à s'accrocher à la vie. Quels regards un enfant jette

alternativement de notre sein à nos yeux! Quels rêves on fait en le

voyant suspendu par les lèvres à son trésor? Il ne tient pas moins à

toutes les forces de l'esprit qu'à toutes celles du corps, il emploie

et le sang et l'intelligence, il satisfait au delà des désirs. Cette

adorable sensation de son premier cri, qui fut pour moi ce que le

premier rayon du soleil a été pour la terre, je l'ai retrouvée en

sentant mon lait lui emplir la bouche; je l'ai retrouvée en recevant

son premier regard, je viens de la retrouver en savourant dans son

premier sourire sa première pensée. Il a ri, ma chère. Ce rire, ce

regard, cette morsure, ce cri, ces quatre jouissances sont infinies:

elles vont jusqu'au fond du cœur, elles y remuent des cordes

qu'elles seules peuvent remuer! Les mondes doivent se rattacher à Dieu

comme un enfant se rattache à toutes les fibres de sa mère: Dieu, c'est

un grand cœur de mère. Il n'y a rien de visible, ni de perceptible

dans la conception, ni même dans la grossesse; mais être nourrice, ma

Louise, c'est un bonheur de tous les moments. On voit ce que devient le

lait, il se fait chair, il fleurit au bout de ces doigts mignons qui

ressemblent à des fleurs et qui en ont la délicatesse; il grandit en

ongles fins et transparents, il s'effile en cheveux, il s'agite avec

les pieds. Oh! des pieds d'enfant, mais c'est tout un langage. L'enfant

commence à s'exprimer par là. Nourrir, Louise! c'est une transformation

qu'on suit d'heure en heure et d'un œil hébété. Les cris, vous ne

les entendez point par les oreilles, mais par le cœur; les sourires

des yeux et des lèvres, ou les agitations des pieds, vous les

comprenez comme si Dieu vous écrivait des caractères en lettres de feu

dans l'espace! Il n'y a plus rien dans le monde qui vous intéresse: le

père?... on le tuerait s'il s'avisait d'éveiller l'enfant. On est à

soi seule le monde pour cet enfant, comme l'enfant est le monde pour

nous! On est si sûre que notre vie est partagée, on est si amplement

récompensée des peines qu'on se donne et des souffrances qu'on endure,

car il y a des souffrances, Dieu te garde d'avoir une crevasse au sein!

Cette plaie qui se rouvre sous des lèvres de rose, qui se guérit si

difficilement et qui cause des tortures à rendre folle, si l'on n'avait

pas la joie de voir la bouche de l'enfant barbouillée de lait, est une

des plus affreuses punitions de la beauté. Ma Louise, songez-y, elle ne

se fait que sur une peau délicate et fine.

Mon jeune singe est, en cinq mois, devenu la plus jolie créature que

jamais une mère ait baignée de ses larmes joyeuses, lavée, brossée,

peignée, pomponnée; car Dieu sait avec quelle infatigable ardeur on

pomponne, on habille, on brosse, on lave, on change, on baise ces

petites fleurs! Donc, mon singe n'est plus un singe, mais un _baby_,

comme dit ma bonne Anglaise, un _baby_ blanc et rose; et comme il se

sent aimé, il ne crie pas trop; mais, à la vérité, je ne le quitte

guère, et m'efforce de le pénétrer de mon âme.

Chère, j'ai maintenant dans le cœur pour Louis un sentiment qui

n'est pas l'amour, mais qui doit, chez une femme aimante, compléter

l'amour. Je ne sais si cette tendresse, si cette reconnaissance dégagée

de tout intérêt ne va pas au delà de l'amour. Par tout ce que tu

m'en as dit, chère mignonne, l'amour a quelque chose d'affreusement

terrestre, tandis qu'il y a je ne sais quoi de religieux et de divin

dans l'affection que porte une mère heureuse à celui de qui procèdent

ces longues, ces éternelles joies. La joie d'une mère est une lumière

qui jaillit jusque sur l'avenir et le lui éclaire, mais qui se reflète

sur le passé pour lui donner le charme des souvenirs.

Le vieux l'Estorade et son fils ont redoublé d'ailleurs de bonté pour

moi, je suis comme une nouvelle personne pour eux: leurs paroles,

leurs regards me vont à l'âme, car ils me fêtent à nouveau chaque fois

qu'ils me voient et me parlent. Le vieux grand-père devient enfant,

je crois; il me regarde avec admiration. La première fois que je suis

descendue à déjeuner, et qu'il m'a vue mangeant et donnant à teter à

son petit-fils, il a pleuré. Cette larme dans ces deux yeux secs où

il ne brille guère que des pensées d'argent, m'a fait un bien

inexprimable: il m'a semblé que le bonhomme comprenait mes joies.

Quant à Louis, il aurait dit aux arbres et aux cailloux du grand

chemin qu'il avait un fils. Il passe des heures entières à regarder

ton filleul endormi.—Il ne sait pas, dit-il, quand il s'y habituera.

Ces excessives démonstrations de joie m'ont révélé l'étendue de

leurs appréhensions et de leurs craintes. Louis a fini par m'avouer

qu'il doutait de lui-même, et se croyait condamné à ne jamais avoir

d'enfants. Mon pauvre Louis a changé soudainement en mieux, il étudie

encore plus que par le passé. Cet enfant a doublé l'ambition du père.

Quant à moi, ma chère âme, je suis de moment en moment plus heureuse.

Chaque heure apporte un nouveau lien entre une mère et son enfant.

Ce que je sens en moi me prouve que ce sentiment est impérissable,

naturel, de tous les instants; tandis que je soupçonne l'amour, par

exemple, d'avoir ses intermittences. On n'aime pas de la même manière

à tous moments, il ne se brode pas sur cette étoffe de la vie des

fleurs toujours brillantes, enfin l'amour peut et doit cesser; mais

la maternité n'a pas de déclin à craindre, elle s'accroît avec les

besoins de l'enfant, elle se développe avec lui. N'est-ce pas à la

fois une passion, un besoin, un sentiment, un devoir, une nécessité,

le bonheur? Oui, mignonne, voilà la vie particulière de la femme.

Notre soif de dévouement y est satisfaite, et nous ne trouvons point

là les troubles de la jalousie. Aussi peut-être est-ce pour nous le

seul point où la Nature et la Société soient d'accord. En ceci, la

Société se trouve avoir enrichi la Nature, elle a augmenté le sentiment

maternel par l'esprit de famille, par la continuité du nom, du sang, de

la fortune. De quel amour une femme ne doit-elle pas entourer le cher

être qui le premier lui a fait connaître de pareilles joies, qui lui a

fait déployer les forces de son âme et lui a appris le grand art de la

maternité? Le droit d'aînesse, qui pour l'antiquité se marie à celle

du monde et se mêle à l'origine des Sociétés, ne me semble pas devoir

être mis en question. Ah! combien de choses un enfant apprend à sa

mère. Il y a tant de promesses faites entre nous et la vertu dans cette

protection incessante due à un être faible, que la femme n'est dans sa

véritable sphère que quand elle est mère; elle déploie alors seulement

ses forces, elle pratique les devoirs de sa vie, elle en a tous les

bonheurs et tous les plaisirs. Une femme qui n'est pas mère est un être

incomplet et manqué. Dépêche-toi d'être mère, mon ange! Tu multiplieras

ton bonheur actuel par toutes mes voluptés.

23.

Je t'ai quittée en entendant crier monsieur ton filleul, et ce cri je

l'entends du fond du jardin. Je ne veux pas laisser partir cette lettre

sans te dire un mot d'adieu; je viens de la relire, et suis effrayée

des vulgarités de sentiment qu'elle contient. Ce que je sens, hélas!

il me semble que toutes les mères l'ont éprouvé comme moi, doivent

l'exprimer de la même manière, et que tu te moqueras de moi, comme on

se moque de la naïveté de tous les pères qui vous parlent de l'esprit

et de la beauté de leurs enfants, en leur trouvant toujours quelque

chose de particulier. Enfin, chère mignonne, le grand mot de cette

lettre le voici, je te le répète: je suis aussi heureuse maintenant

que j'étais malheureuse auparavant. Cette bastide, qui d'ailleurs va

devenir une terre, un majorat, est pour moi la terre promise. J'ai fini

par traverser mon désert. Mille tendresses, chère mignonne. Écris-moi,

je puis aujourd'hui lire sans pleurer la peinture de ton bonheur et

celle de ton amour. Adieu.

XXXII

MADAME DE MACUMER A MADAME DE L'ESTORADE.

Mars 1826.

Comment, ma chère, voilà plus de trois mois que je ne t'ai écrit et que

je n'ai reçu de lettres de toi.... Je suis la plus coupable des deux,

je ne t'ai pas répondu; mais tu n'es pas susceptible, que je sache. Ton

silence a été pris par Macumer et par moi comme une adhésion pour le

Déjeuner orné d'enfants, et ces charmants bijoux vont partir ce matin

pour Marseille; les artistes ont mis six mois à les exécuter. Aussi me

suis-je réveillée en sursaut quand Felipe m'a proposé de venir voir ce

service avant que l'orfévre ne l'emballât. J'ai soudain pensé que nous

ne nous étions rien dit depuis la lettre où je me suis sentie mère avec

toi.

Mon ange, le terrible Paris, voilà mon excuse à moi, j'attends

la tienne. Oh! le monde, quel gouffre. Ne t'ai-je pas dit déjà que

l'on ne pouvait être que Parisienne à Paris? Le monde y brise tous les

sentiments, il vous prend toutes vos heures, il vous dévorerait le

cœur si l'on n'y faisait attention. Quel étonnant chef-d'œuvre

que cette création de Célimène dans le Misanthrope de Molière! C'est

la femme du monde du temps de Louis XIV comme celle de notre temps,

enfin la femme du monde de toutes les époques. Où en serais-je sans

mon égide, sans mon amour pour Felipe? Aussi lui ai-je dit ce matin,

en faisant ces réflexions, qu'il était mon sauveur. Si mes soirées

sont remplies par les fêtes, par les bals, par les concerts et les

spectacles, je retrouve au retour les joies de l'amour et ses folies

qui m'épanouissent le cœur, qui en effacent les morsures du monde.

Je n'ai dîné chez moi que les jours où nous avons eu les gens qu'on

appelle des amis, et je n'y suis restée que pour mes jours. J'ai mon

jour, le mercredi, où je reçois. Je suis entrée en lutte avec mesdames

d'Espard et de Maufrigneuse, avec la vieille duchesse de Lenoncourt.

Ma maison passe pour être amusante. Je me suis laissé mettre à la

mode en voyant mon Felipe heureux de mes succès. Je lui donne les

matinées; car depuis quatre heures jusqu'à deux heures du matin,

j'appartiens à Paris. Macumer est un admirable maître de maison: il

est si spirituel et si grave, si vraiment grand et d'une grâce si

parfaite, qu'il se ferait aimer d'une femme qui l'aurait épousé d'abord

par convenance. Mon père et ma mère sont partis pour Madrid: Louis

XVIII mort, la duchesse a facilement obtenu de notre bon Charles X la

nomination de son charmant Saint-Héreen, qu'elle emmène en qualité de

second secrétaire d'ambassade. Mon frère, le duc de Rhétoré, daigne

me regarder comme une supériorité. Quant au marquis de Chaulieu,

ce militaire de fantaisie me doit une éternelle reconnaissance: ma

fortune a été employée, avant le départ de mon père, à lui constituer

en terres un majorat de quarante mille francs de rente, et son mariage

avec mademoiselle de Mortsauf, une héritière de Touraine, est tout à

fait arrangé. Le roi, pour ne pas laisser s'éteindre le nom et les

titres de la maison de Lenoncourt, va autoriser par une ordonnance

mon frère à succéder aux noms, titres et armes des Lenoncourt-Givry.

Mademoiselle de Mortsauf, petite-fille et unique héritière du duc de

Lenoncourt-Givry, réunira, dit-on, plus de cent mille livres de rente.

Mon père a seulement demandé que les armes des Chaulieu fussent en

abîme sur celles des Lenoncourt. Ainsi, mon frère sera duc de

Lenoncourt. Le jeune de Mortsauf, à qui toute cette fortune devait

revenir, est au dernier degré de la maladie de poitrine; on attend sa

mort de moment en moment. L'hiver prochain, après le deuil, le mariage

aura lieu. J'aurai, dit-on, pour belle-sœur, une charmante personne

dans Madeleine de Mortsauf. Ainsi, comme tu le vois, mon père avait

raison dans son argumentation. Ce résultat m'a valu l'admiration de

beaucoup de personnes, et mon mariage s'explique. Par affection pour

ma grand'mère, le prince de Talleyrand prône Macumer, en sorte que

notre succès est complet. Après avoir commencé par me blâmer, le monde

m'approuve beaucoup. Je règne enfin dans ce Paris où j'étais si peu

de chose il y a bientôt deux ans. Macumer voit son bonheur envié par

tout le monde, car je suis _la femme la plus spirituelle de Paris_. Tu

sais qu'il y a vingt _plus spirituelles femmes de Paris_ à Paris. Les

hommes me roucoulent des phrases d'amour ou se contentent de l'exprimer

en regards envieux. Vraiment il y a dans ce concert de désirs et

d'admiration une si constante satisfaction de la vanité, que maintenant

je comprends les dépenses excessives que font les femmes pour jouir

de ces frêles et passagers avantages. Ce triomphe enivre l'orgueil,

la vanité, l'amour-propre, enfin tous les sentiments du _moi_. Cette

perpétuelle divinisation grise si violemment, que je ne m'étonne plus

de voir les femmes devenir égoïstes, oublieuses et légères au milieu

de cette fête. Le monde porte à la tête. On prodigue les fleurs de son

esprit et de son âme, son temps le plus précieux, ses efforts les plus

généreux, à des gens qui vous paient en jalousie et en sourires, qui

vous vendent la fausse monnaie de leurs phrases, de leurs compliments

et de leurs adulations contre les lingots d'or de votre courage,

de vos sacrifices, de vos inventions pour être belle, bien mise,

spirituelle, affable et agréable à tous. On sait combien ce commerce

est coûteux, on sait qu'on y est volé; mais on s'y adonne tout de

même. Ah! ma belle biche, combien on a soif d'un cœur ami, combien

l'amour et le dévouement de Felipe sont précieux! combien je t'aime!

Avec quel bonheur on fait ses apprêts de voyage pour aller se reposer

à Chantepleurs des comédies de la rue du Bac et de tous les salons de

Paris! Enfin, moi qui viens de relire ta dernière lettre, je t'aurai

peint cet infernal paradis de Paris en te disant qu'il est impossible à

une femme du monde d'être mère.

A bientôt, chérie, nous nous arrêterons une semaine au plus à

Chantepleurs, et nous serons chez toi vers le 10 mai. Nous allons

donc nous revoir après plus de deux ans. Et quels changements! Nous

voilà toutes deux femmes: moi la plus heureuse des maîtresses, toi

la plus heureuse des mères. Si je ne t'ai pas écrit, mon cher amour,

je ne t'ai pas oubliée. Et mon filleul, ce singe, est-il toujours

joli? me fait-il honneur? il aura plus de neuf mois. Je voudrais bien

assister à ses premiers pas dans le monde; mais Macumer me dit que les

enfants précoces marchent à peine à dix mois. Nous taillerons donc

_des bavettes_, en style du Blésois. Je verrai si, comme on le dit, un

enfant gâte la taille.

_P. S._ Si tu me réponds, mère sublime, adresse ta lettre à

Chantepleurs, je pars.

XXXIII

MADAME DE L'ESTORADE A MADAME DE MACUMER.

Eh! mon enfant, si jamais tu deviens mère, tu sauras si l'on peut

écrire pendant les deux premiers mois de la nourriture. _Mary_, ma

bonne anglaise, et moi, nous sommes sur les dents. Il est vrai que je

ne t'ai pas dit que je tiens à tout faire moi-même. Avant l'événement,

j'avais de mes doigts cousu la layette et brodé, garni moi-même les

bonnets. Je suis esclave, ma mignonne, esclave le jour et la nuit. Et

d'abord Armand-Louis tette quand il veut, et il veut toujours; puis

il faut si souvent le changer, le nettoyer, l'habiller; la mère aime

tant à le regarder endormi, à lui chanter des chansons, à le promener

quand il fait beau en le tenant sur ses bras, qu'il ne lui reste pas

de temps pour se soigner elle-même. Enfin, tu avais le monde, j'avais

mon enfant, notre enfant! Quelle vie riche et pleine! Oh! ma chère,

je t'attends, tu verras! Mais j'ai peur que le travail des dents ne

commence, et que tu ne le trouves bien criard, bien pleureur. Il n'a

pas encore beaucoup crié, car je suis toujours là. Les enfants ne

crient que parce qu'ils ont des besoins qu'on ne sait pas deviner, et

je suis à la piste des siens. Oh! mon ange, combien mon cœur s'est

agrandi pendant que tu rapetissais le tien en le mettant au service du

monde! Je t'attends avec une impatience de solitaire. Je veux

savoir ta pensée sur l'Estorade, comme tu veux sans doute la mienne sur

Macumer. Écris-moi de ta dernière couchée. Mes hommes veulent aller

au-devant de nos illustres hôtes. Viens, reine de Paris, viens dans

notre pauvre bastide où tu seras aimée!

XXXIV

DE MADAME DE MACUMER A LA VICOMTESSE DE L'ESTORADE.

Avril 1826.

L'adresse de ma lettre t'annoncera, ma chère, le succès de mes

sollicitations. Voilà ton beau-père comte de l'Estorade. Je n'ai

pas voulu quitter Paris sans t'avoir obtenu ce que tu désirais,

et je t'écris devant le garde des sceaux, qui m'est venu dire que

l'ordonnance est signée.

A bientôt.

XXXV

MADAME DE MACUMER A MADAME LA VICOMTESSE DE L'ESTORADE.

Marseille, juillet.

Mon brusque départ va t'étonner, j'en suis honteuse; mais, comme avant

tout je suis vraie et que je t'aime toujours autant, je vais te dire

naïvement tout en quatre mots: je suis horriblement jalouse. Felipe te

regardait trop. Vous aviez ensemble au pied de ton rocher de petites

conversations qui me mettaient au supplice, me rendaient mauvaise et

changeaient mon caractère. Ta beauté vraiment espagnole devait lui

rappeler son pays et cette Marie Hérédia, de laquelle je suis jalouse,

car j'ai la jalousie du passé. Ta magnifique chevelure noire, tes beaux

yeux bruns, ce front où les joies de la maternité mettent en

relief tes éloquentes douleurs passées qui sont comme les ombres d'une

radieuse lumière; cette fraîcheur de peau méridionale plus blanche que

ma blancheur de blonde; cette puissance de formes, ce sein qui brille

dans les dentelles comme un fruit délicieux auquel se suspend mon beau

filleul, tout cela me blessait les yeux et le cœur. J'avais beau

tantôt mettre des bleuets dans mes grappes de cheveux, tantôt relever

la fadeur de mes tresses blondes par des rubans cerise, tout cela

pâlissait devant une Renée que je ne m'attendais pas à trouver dans

cette oasis de la Crampade.

Felipe enviait trop aussi cet enfant, que je me prenais à haïr. Oui,

cette insolente vie qui remplit ta maison, qui l'anime, qui y crie,

qui y rit, je la voulais à moi. J'ai lu des regrets dans les yeux de

Macumer, j'en ai pleuré pendant deux nuits à son insu. J'étais au

supplice chez toi. Tu es trop belle femme et trop heureuse mère pour

que je puisse rester auprès de toi. Ah! hypocrite, tu te plaignais!

D'abord ton l'Estorade est très-bien, il cause agréablement; ses

cheveux noirs mélangés de blancs sont jolis; il a de beaux yeux, et ses

façons de méridional ont ce _je ne sais quoi_ qui plaît. D'après ce

que j'ai vu, il sera tôt ou tard nommé député des Bouches-du-Rhône; il

fera son chemin à la Chambre, car je suis toujours à votre service en

tout ce qui concerne vos ambitions. Les misères de l'exil lui ont donné

cet air calme et posé qui me semble être la moitié de la politique.

Selon moi, ma chère, toute la politique, c'est de paraître grave. Aussi

disais-je à Macumer qu'il doit être un bien grand homme d'État.

Enfin, après avoir acquis la certitude de ton bonheur, je m'en vais

à tire d'aile, contente, dans mon cher Chantepleurs, où Felipe

s'arrangera pour être père, je ne veux t'y recevoir qu'ayant à mon

sein un bel enfant semblable au tien. Je mérite tous les noms que tu

voudras me donner: je suis absurde, infâme, sans esprit. Hélas! on est

tout cela quand on est jalouse. Je ne t'en veux pas, mais je souffrais,

et tu me pardonneras de m'être soustraite à de telles souffrances.

Encore deux jours, j'aurais commis quelque sottise. Oui, j'eusse été

de mauvais goût. Malgré ces rages qui me mordaient le cœur, je suis

heureuse d'être venue, heureuse de t'avoir vue mère si belle et si

féconde, encore mon amie au milieu de tes joies maternelles, comme je

reste toujours la tienne au milieu de mes amours. Tiens, à Marseille,

à quelques pas de vous, je suis déjà fière de toi, fière de cette

grande mère de famille que tu seras. Avec quel sens tu devinais

ta vocation! car tu me sembles née pour être plus mère qu'amante, comme

moi je suis plus née pour l'amour que pour la maternité. Certaines

femmes ne peuvent être ni mères ni amantes, elles sont ou trop laides

ou trop sottes. Une bonne mère et une épouse-maîtresse doivent avoir à

tout moment de l'esprit, du jugement, et savoir à tout propos déployer

les qualités les plus exquises de la femme. Oh! je t'ai bien observée,

n'est-ce pas te dire, ma minette, que je t'ai admirée? Oui, tes enfants

seront heureux et bien élevés, ils seront baignés dans les effusions de

ta tendresse, caressés par les lueurs de ton âme.

Dis la vérité sur mon départ à ton Louis, mais colore-la d'honnêtes

prétextes aux yeux de ton beau-père qui semble être votre intendant,

et surtout aux yeux de ta famille, une vraie famille Harlowe, plus

l'esprit provençal. Felipe ne sait pas encore pourquoi je suis partie,

il ne le saura jamais. S'il le demande, je verrai à lui trouver un

prétexte quelconque. Je lui dirai probablement que tu as été jalouse de

moi. Fais-moi crédit de ce petit mensonge officieux. Adieu, je t'écris

à la hâte afin que tu aies cette lettre à l'heure de ton déjeuner, et

le postillon, qui s'est chargé de te la faire tenir, est là qui boit

en l'attendant. Baise bien mon cher petit filleul pour moi. Viens

à Chantepleurs au mois d'octobre, j'y serai seule pendant tout le

temps que Macumer ira passer en Sardaigne, où il veut faire de grands

changements dans ses domaines. Du moins tel est le projet du moment,

et c'est sa fatuité à lui d'avoir un projet, il se croit indépendant;

aussi est-il toujours inquiet en me le communiquant. Adieu!

XXXVI

DE LA VICOMTESSE DE L'ESTORADE A LA BARONNE DE MACUMER.

La Comédie humaine - Volume 02 · 第 11 / 44 段