devines maintenant pourquoi. Je suis forcée de me rappeler l'étrange
passé de la jeune fille pour t'expliquer la femme. Renée, je te
comprends aujourd'hui. Ce n'est ni à une amie intime, ni à sa mère, ni
peut-être à soi-même, qu'une jeune mariée heureuse peut parler de son
heureux mariage. Nous devons laisser ce souvenir dans notre âme comme
un sentiment de plus qui nous appartient en propre et pour lequel il
n'y a pas de nom. Comment! on a nommé un devoir les gracieuses folies
du cœur et l'irrésistible entraînement du désir. Et pourquoi?
Quelle horrible puissance a donc imaginé de nous obliger à fouler les
délicatesses du goût, les mille pudeurs de la femme, en convertissant
ces voluptés en devoirs? Comment peut-on devoir ces fleurs de
l'âme, ces roses de la vie, ces poèmes de la sensibilité exaltée, à un
être qu'on n'aimerait pas? Des droits dans de telles sensations! mais
elles naissent et s'épanouissent au soleil de l'amour, ou leurs germes
se détruisent sous les froideurs de la répugnance et de l'aversion.
A l'amour d'entretenir de tels prestiges! O ma sublime Renée, je te
trouve bien grande maintenant! Je plie le genou devant toi, je m'étonne
de ta profondeur et de ta perspicacité. Oui, la femme qui ne fait
pas, comme moi, quelque secret mariage d'amour caché sous les noces
légales et publiques, doit se jeter dans la maternité comme une âme
à qui la terre manque se jette dans le ciel! De tout ce que tu m'as
écrit, il ressort un principe cruel: il n'y a que les hommes supérieurs
qui sachent aimer. Je sais aujourd'hui pourquoi. L'homme obéit à deux
principes. Il se rencontre en lui le besoin et le sentiment. Les
êtres inférieurs ou faibles prennent le besoin pour le sentiment;
tandis que les êtres supérieurs couvrent le besoin sous les admirables
effets du sentiment: le sentiment leur communique par sa violence une
excessive réserve, et leur inspire l'adoration de la femme. Évidemment
la sensibilité se trouve en raison de la puissance des organisations
intérieures, et l'homme de génie est alors le seul qui se rapproche de
nos délicatesses: il entend, devine, comprend la femme; il l'élève sur
les ailes de son désir contenu par les timidités du sentiment. Aussi,
lorsque l'intelligence, le cœur et les sens également ivres nous
entraînent, n'est-ce pas sur la terre que l'on tombe; on s'élève alors
dans les sphères célestes, et malheureusement on n'y reste pas assez
longtemps. Telle est, ma chère âme, la philosophie des trois premiers
mois de mon mariage. Felipe est un ange. Je puis penser tout haut
avec lui. Sans figure de rhétorique, il est un autre moi. Sa grandeur
est inexplicable: il s'attache plus étroitement par la possession, et
découvre dans le bonheur de nouvelles raisons d'aimer. Je suis pour lui
la plus belle partie de lui-même. Je le vois: des années de mariage,
loin d'altérer l'objet de ses délices, augmenteront sa confiance,
développeront de nouvelles sensibilités, et fortifieront notre union.
Quel heureux délire! Mon âme est ainsi faite que les plaisirs laissent
en moi de fortes lueurs, ils me réchauffent, ils s'empreignent dans
mon être intérieur: l'intervalle qui les sépare est comme la petite
nuit des grands jours. Le soleil qui a doré les cimes à son coucher les
retrouve presque chaudes à son lever. Par quel heureux hasard en
a-t-il été pour moi sur-le-champ ainsi? Ma mère avait éveillé chez moi
mille craintes; ses prévisions, qui m'ont semblé pleines de jalousie,
quoique sans la moindre petitesse bourgeoise, ont été trompées par
l'événement, car tes craintes et les siennes, les miennes, tout s'est
dissipé! Nous sommes restés à Chantepleurs sept mois et demi, comme
deux amants dont l'un a enlevé l'autre, et qui ont fui des parents
courroucés. Les roses du plaisir ont couronné notre amour, elles
fleurissent notre vie à deux. Par un retour subit sur moi-même, un
matin où j'étais plus pleinement heureuse, j'ai songé à ma Renée et à
son mariage de convenance, et j'ai deviné ta vie, je l'ai pénétrée!
O mon ange, pourquoi parlons-nous une langue différente? Ton mariage
purement social, et mon mariage qui n'est qu'un amour heureux, sont
deux mondes qui ne peuvent pas plus se comprendre que le fini ne peut
comprendre l'infini. Tu restes sur la terre, je suis dans le ciel! Tu
es dans la sphère humaine, et je suis dans la sphère divine. Je règne
par l'amour, tu règnes par le calcul et par le devoir. Je suis si haut
que s'il y avait une chute je serais brisée en mille miettes. Enfin, je
dois me taire, car j'ai honte de te peindre l'éclat, la richesse, les
pimpantes joies d'un pareil printemps d'amour.
Nous sommes à Paris depuis dix jours, dans un charmant hôtel, rue
du Bac, arrangé par l'architecte que Felipe avait chargé d'arranger
Chantepleurs. Je viens d'entendre, l'âme épanouie par les plaisirs
permis d'un heureux mariage, la céleste musique de Rossini que j'avais
entendue l'âme inquiète, tourmentée à mon insu par les curiosités de
l'amour. On m'a trouvée généralement embellie, et je suis comme un
enfant en m'entendant appeler _madame_.
Vendredi matin.
Renée, ma belle sainte, mon bonheur me ramène sans cesse à toi. Je
me sens meilleure pour toi que je ne l'ai jamais été: je te suis
si dévouée! J'ai si profondément étudié ta vie conjugale par le
commencement de la mienne, et je te vois si grande, si noble, si
magnifiquement vertueuse, que je me constitue ici ton inférieure, ta
sincère admiratrice, en même temps que ton amie. En voyant ce qu'est
mon mariage, il m'est à peu près prouvé que je serais morte s'il en eût
été autrement. Et tu vis? par quel sentiment, dis-le-moi? Aussi ne te
ferai-je plus la moindre plaisanterie. Hélas! la plaisanterie,
mon ange, est fille de l'ignorance, on se moque de ce qu'on ne connaît
point. Là où les recrues se mettent à rire, les soldats éprouvés sont
graves, m'a dit le marquis de Chaulieu, pauvre capitaine de cavalerie
qui n'est encore allé que de Paris à Fontainebleau, et de Fontainebleau
à Paris. Aussi, ma chère aimée, deviné-je que tu ne m'as pas tout dit.
Oui, tu m'as voilé quelques plaies. Tu souffres, je le sens. Je me
suis fait à propos de toi des romans d'idées en voulant à distance, et
par le peu que tu m'as dit de toi, trouver les raisons de ta conduite.
Elle s'est seulement essayée au mariage, pensai-je un soir, et ce qui
se trouve bonheur pour moi n'a été que souffrance pour elle. Elle en
est pour ses sacrifices, et veut limiter leur nombre. Elle a déguisé
ses chagrins sous les pompeux axiomes de la morale sociale. Ah! Renée,
il y a cela d'admirable, que le plaisir n'a pas besoin de religion,
d'appareil, ni de grands mots, il est tout par lui-même; tandis que
pour justifier les atroces combinaisons de notre esclavage et de notre
vassalité, les hommes ont accumulé les théories et les maximes. Si
tes immolations sont belles, sont sublimes; mon bonheur, abrité sous
le poêle blanc et or de l'église et paraphé par le plus maussade des
maires, serait donc une monstruosité? Pour l'honneur des lois, pour
toi, mais surtout pour rendre mes plaisirs entiers, je te voudrais
heureuse, ma Renée. Oh! dis-moi que tu te sens venir au cœur un peu
d'amour pour ce Louis qui t'adore? Dis-moi que la torche symbolique et
solennelle de l'hyménée n'a pas servi qu'à t'éclairer des ténèbres?
car l'amour, mon ange, est bien exactement pour la nature morale ce
qu'est le soleil pour la terre. Je reviens toujours à te parler de ce
jour qui m'éclaire et qui, je le crains, me consumera. Chère Renée,
toi qui disais dans tes extases d'amitié, sous le berceau de vigne, au
fond du couvent: Je t'aime tant, Louise, que si Dieu se manifestait,
je lui demanderais toutes les peines, et pour toi toutes les joies de
la vie. Oui, j'ai la passion de la souffrance! Eh! bien, ma chérie,
aujourd'hui je te rends la pareille, et demande à grands cris à Dieu de
nous partager mes plaisirs.
Écoute: j'ai deviné que tu t'es faite ambitieuse sous le nom de
Louis de l'Estorade, eh! bien, aux prochaines élections, fais-le
nommer député, car il aura près de quarante ans, et comme la chambre
ne s'assemblera que six mois après les élections, il se trouvera
précisément de l'âge requis pour être un homme politique. Tu viendras à
Paris, je ne te dis que cela. Mon père et les amis que je vais me
faire vous apprécieront, et si ton vieux beau-père veut constituer un
majorat, nous t'obtiendrons le titre de comte pour Louis. Ce sera déjà
cela! Enfin nous serons ensemble.
XXVIII
RENÉE DE L'ESTORADE A LOUISE DE MACUMER.
Décembre 1825.
Ma bienheureuse Louise, tu m'as éblouie. J'ai pendant quelques instants
tenu ta lettre où quelques-unes de mes larmes brillaient au soleil
couchant, les bras lassés, seule sous le petit rocher aride au bas
duquel j'ai mis un banc. Dans un énorme lointain, comme une lame
d'acier, reluit la Méditerranée. Quelques arbres odoriférants ombragent
ce banc où j'ai fait transplanter un énorme jasmin, des chèvrefeuilles
et des genêts d'Espagne. Quelque jour le rocher sera couvert en entier
par des plantes grimpantes. Il y a déjà de la vigne vierge de plantée.
Mais l'hiver arrive, et toute cette verdure est devenue comme une
vieille tapisserie. Quand je suis là, personne ne m'y vient troubler,
on sait que j'y veux rester seule. Ce banc s'appelle le banc de Louise.
N'est-ce pas te dire que je n'y suis point seule, quoique seule.
Si je te raconte ces détails, si menus pour toi, si je te peins ce
verdoyant espoir qui, par avance, habille ce rocher nu, sourcilleux,
sur le haut duquel le hasard de la végétation a placé l'un des plus
beaux pins en parasol, c'est que j'ai trouvé là des images auxquelles
je me suis attachée.
En jouissant de ton heureux mariage (et pourquoi ne t'avouerais-je
pas tout?), en l'enviant de toutes mes forces, j'ai senti le premier
mouvement de mon enfant qui des profondeurs de ma vie a réagi sur les
profondeurs de mon âme. Cette sourde sensation, à la fois un avis, un
plaisir, une douleur, une promesse, une réalité; ce bonheur qui n'est
qu'à moi dans le monde et qui reste un secret entre moi et Dieu; ce
mystère m'a dit que le rocher serait un jour couvert de fleurs, que les
joyeux rires d'une famille y retentiraient, que mes entrailles
étaient enfin bénies et donneraient la vie à flots. Je me suis sentie
née pour être mère! Aussi la première certitude que j'ai eue de porter
en moi une autre vie m'a-t-elle donné de bienfaisantes consolations.
Une joie immense a couronné tous ces longs jours de dévouement qui ont
fait déjà la joie de Louis.
Dévouement! me suis-je dit à moi-même, n'es-tu pas plus que l'amour?
n'es-tu pas la volupté la plus profonde, parce que tu es une abstraite
volupté, la volupté génératrice? N'es-tu pas, ô Dévouement! la faculté
supérieure à l'effet? N'es-tu pas la mystérieuse, infatigable divinité
cachée sous les sphères innombrables dans un centre inconnu par où
passent tour à tour tous les mondes? Le Dévouement, seul dans son
secret, plein de plaisirs savourés en silence sur lesquels personne ne
jette un œil profane et que personne ne soupçonne, le Dévouement,
dieu jaloux et accablant, dieu vainqueur et fort, inépuisable parce
qu'il tient à la nature même des choses et qu'il est ainsi toujours
égal à lui-même, malgré l'épanchement de ses forces, le Dévouement,
voilà donc la signature de ma vie.
L'amour, Louise, est un effort de Felipe sur toi; mais le rayonnement
de ma vie sur la famille produira une incessante réaction de ce
petit monde sur moi! Ta belle moisson dorée est passagère; mais la
mienne, pour être retardée, n'en sera-t-elle pas plus durable? elle se
renouvellera de moments en moments. L'amour est le plus joli larcin que
la Société ait su faire à la Nature; mais la maternité, n'est-ce pas la
Nature dans sa joie? Un sourire a séché mes larmes. L'amour rend mon
Louis heureux; mais le mariage m'a rendue mère et je veux être heureuse
aussi! Je suis alors revenue à pas lents à ma bastide blanche aux
volets verts, pour t'écrire ceci.
Donc, chère, le fait le plus naturel et le plus surprenant chez nous
s'est établi chez moi depuis cinq mois; mais je puis te dire tout bas
qu'il ne trouble en rien ni mon cœur ni mon intelligence. Je les
vois tous heureux: le futur grand-père empiète sur les droits de son
petit-fils, il est devenu comme un enfant; le père prend des airs
graves et inquiets; tous sont aux petits soins pour moi, tous parlent
du bonheur d'être mère. Hélas! moi seule je ne sens rien, et n'ose
dire l'état d'insensibilité parfaite où je suis. Je mens un peu pour
ne pas attrister leur joie. Comme il m'est permis d'être franche avec
toi, je t'avoue que, dans la crise où je me trouve, la maternité
ne commence qu'en imagination. Louis a été aussi surpris que moi-même
d'apprendre ma grossesse. N'est-ce pas te dire que cet enfant est venu
de lui-même, sans avoir été appelé autrement que par les souhaits
impatiemment exprimés de son père? Le hasard, ma chère, est le Dieu
de la maternité. Quoique, selon notre médecin, ces hasards soient en
harmonie avec le vœu de la nature, il ne m'a pas nié que les enfants
qui se nomment si gracieusement les enfants de l'amour devaient être
beaux et spirituels; que leur vie était souvent comme protégée par
le bonheur qui avait rayonné, brillante étoile! à leur conception.
Peut-être donc, ma Louise, auras-tu dans ta maternité des joies que je
dois ignorer dans la mienne. Peut-être aime-t-on mieux l'enfant d'un
homme adoré comme tu adores Felipe que celui d'un mari qu'on épouse par
raison, à qui l'on se donne par devoir, et pour être femme enfin! Ces
pensées gardées au fond de mon cœur ajoutent à ma gravité de mère en
espérance. Mais, comme il n'y a pas de famille sans enfant, mon désir
voudrait pouvoir hâter le moment où pour moi commenceront les plaisirs
de la famille, qui doivent être ma seule existence. En ce moment, ma
vie est une vie d'attente et de mystères, où la souffrance la plus
nauséabonde accoutume sans doute la femme à d'autres souffrances.
Je m'observe. Malgré les efforts de Louis, dont l'amour me comble
de soins, de douceurs, de tendresses, j'ai de vagues inquiétudes
auxquelles se mêlent les dégoûts, les troubles, les singuliers appétits
de la grossesse. Si je dois te dire les choses comme elles sont, au
risque de te causer quelque déplaisance pour le métier, je t'avoue que
je ne conçois pas la fantaisie que j'ai prise pour certaines oranges,
goût bizarre et que je trouve naturel. Mon mari va me chercher à
Marseille les plus belles oranges du monde; il en a demandé de Malte,
de Portugal, de Corse; mais ces oranges, je les laisse. Je cours à
Marseille, quelquefois à pied, y dévorer de méchantes oranges à un
liard, quasi-pourries, dans une petite rue qui descend au port, à deux
pas de l'Hôtel-de-Ville; et leurs moisissures bleuâtres ou verdâtres
brillent à mes yeux comme des diamants: j'y vois des fleurs, je n'ai
nul souvenir de leur odeur cadavéreuse et leur trouve une saveur
irritante, une chaleur vineuse, un goût délicieux. Eh! bien, mon ange,
voilà les premières sensations amoureuses de ma vie. Ces affreuses
oranges sont mes amours. Tu ne désires pas Felipe autant que je
souhaite un de ces fruits en décomposition. Enfin je sors quelquefois
furtivement, je galope à Marseille d'un pied agile, et il me
prend des tressaillements voluptueux quand j'approche de la rue: j'ai
peur que la marchande n'ait plus d'oranges pourries, je me jette
dessus, je les mange, je les dévore en plein air. Il me semble que ces
fruits viennent du paradis et contiennent la plus suave nourriture.
J'ai vu Louis se détournant pour ne pas sentir leur puanteur. Je me
suis souvenue de cette atroce phrase d'Obermann, sombre élégie que je
me repens d'avoir lue: _Les racines s'abreuvent dans une eau fétide_!
Depuis que je mange de ces fruits, je n'ai plus de maux de cœur et
ma santé s'est rétablie. Ces dépravations ont un sens, puisqu'elles
sont un effet naturel et que la moitié des femmes éprouvent ces envies,
monstrueuses quelquefois. Quand ma grossesse sera très-visible, je ne
sortirai plus de la Crampade: je n'aimerais pas à être vue ainsi.
Je suis excessivement curieuse de savoir à quel moment de la vie
commence la maternité. Ce ne saurait être au milieu des effroyables
douleurs que je redoute.
Adieu, mon heureuse! adieu, toi en qui je renais et par qui je me
figure ces belles amours, ces jalousies à propos d'un regard, ces
mots à l'oreille et ces plaisirs qui nous enveloppent comme une
autre atmosphère, un autre sang, une autre lumière, une autre vie!
ah! mignonne, moi aussi je comprends l'amour. Ne te lasse pas de
me tout dire. Tenons bien nos conventions. Moi, je ne t'épargnerai
rien. Aussi te dirai-je, pour finir gravement cette lettre, qu'en te
relisant une invincible et profonde terreur m'a saisie. Il m'a semblé
que ce splendide amour défiait Dieu. Le souverain maître de ce monde,
le Malheur, ne se courroucera-t-il pas de ne point avoir sa part de
votre festin! Quelle fortune superbe n'a-t-il pas renversée! Ah!
Louise, n'oublie pas, au milieu de ton bonheur, de prier Dieu. Fais du
bien, sois charitable et bonne; enfin conjure les adversités par ta
modestie. Moi, je suis devenue encore plus pieuse que je ne l'étais
au couvent, depuis mon mariage. Tu ne me dis rien de la religion à
Paris. En adorant Felipe, il me semble que tu t'adresses, à l'encontre
du proverbe, plus au saint qu'à Dieu. Mais ma terreur est excès
d'amitié. Vous allez ensemble à l'église, et vous faites du bien en
secret, n'est-ce pas? Tu me trouveras peut-être bien provinciale dans
cette fin de lettre; mais pense que mes craintes cachent une excessive
amitié, l'amitié comme l'entendait La Fontaine, celle qui s'inquiète
et s'alarme d'un rêve, d'une idée à l'état de nuage. Tu mérites
d'être heureuse, puisque tu penses à moi dans ton bonheur, comme je
pense à toi dans ma vie monotone, un peu grise, mais pleine; sobre,
mais productive: sois donc bénie!
XXIX
DE MONSIEUR DE L'ESTORADE A LA BARONNE DE MACUMER.
Décembre 1825.
Madame,
Ma femme n'a pas voulu que vous apprissiez par le vulgaire billet de
faire part un événement qui nous comble de joie. Elle vient d'accoucher
d'un gros garçon, et nous retarderons son baptême jusqu'au moment où
vous retournerez à votre terre de Chantepleurs. Nous espérons, Renée
et moi, que vous pousserez jusqu'à la Crampade et que vous serez
la marraine de notre premier-né. Dans cette espérance, je viens de
le faire inscrire sur les registres de l'État-Civil sous les noms
d'Armand-Louis de l'Estorade. Notre chère Renée a beaucoup souffert,
mais avec une patience angélique. Vous la connaissez, elle a été
soutenue dans cette première épreuve du métier de mère par la certitude
du bonheur qu'elle nous donnait à tous. Sans me livrer aux exagérations
un peu ridicules des pères qui sont pères pour la première fois, je
puis vous assurer que le petit Armand est très-beau; mais vous le
croirez sans peine quand je vous dirai qu'il a les traits et les yeux
de Renée. C'est avoir eu déjà de l'esprit. Maintenant que le médecin
et l'accoucheur nous ont affirmé que Renée n'a pas le moindre danger à
courir, car elle nourrit, l'enfant a très-bien pris le sein, le lait
est abondant, la nature est si riche en elle! nous pouvons mon père et
moi nous abandonner à notre joie. Madame, cette joie est si grande, si
forte, si pleine, elle anime tellement toute la maison, elle a tant
changé l'existence de ma chère femme, que je désire pour votre bonheur
qu'il en soit ainsi promptement pour vous. Renée a fait préparer un
appartement que je voudrais rendre digne de nos hôtes, mais où
vous serez reçus du moins avec une cordialité fraternelle, sinon avec
faste.
Renée m'a dit, madame, vos intentions pour nous, et je saisis d'autant
plus cette occasion de vous en remercier que rien n'est plus de saison.
La naissance de mon fils a déterminé mon père à faire des sacrifices
auxquels les vieillards se résolvent difficilement: il vient d'acquérir
deux domaines. La Crampade est maintenant une terre qui rapporte trente
mille francs. Mon père va solliciter du roi la permission de l'ériger
en majorat; mais obtenez pour lui le titre dont vous avez parlé dans
votre dernière lettre, et vous aurez déjà travaillé pour votre filleul.
Quant à moi, je suivrai vos conseils uniquement pour vous réunir à
Renée durant les sessions. J'étudie avec ardeur et tâche de devenir ce
qu'on appelle un homme spécial. Mais rien ne me donnera plus de courage
que de vous savoir la protectrice de mon petit Armand. Promettez-nous
donc de venir jouer ici, vous si belle et si gracieuse, si grande
et si spirituelle, le rôle d'une fée pour mon fils aîné. Vous aurez
ainsi, madame, augmenté d'une éternelle reconnaissance les sentiments
d'affection respectueuse avec lesquels j'ai l'honneur d'être
Votre très-humble et très-obéissant serviteur.
LOUIS DE L'ESTORADE
XXX
LOUISE DE MACUMER A RENÉE DE L'ESTORADE.
Janvier 1826.
Macumer m'a réveillée tout à l'heure avec la lettre de ton mari, mon
ange. Je commence par dire _oui_. Nous irons vers la fin d'avril à
Chantepleurs. Ce sera pour moi plaisir sur plaisir que de voyager,
de te voir et d'être la marraine de ton premier enfant; mais je veux
Macumer pour parrain. Une alliance catholique avec un autre compère me
serait odieuse. Ah! si tu pouvais voir l'expression de son visage
au moment où je lui ai dit cela, tu saurais combien cet ange m'aime.
—Je veux d'autant plus que nous allions ensemble à la Crampade,
Felipe, lui ai-je dit, que là nous aurons peut-être un enfant. Moi
aussi je veux être mère..... quoique cependant je serais bien partagée
entre un enfant et toi. D'abord, si je te voyais me préférer une
créature, fût-ce mon fils, je ne sais pas ce qui en adviendrait. Médée
pourrait bien avoir eu raison: il y a du bon chez les anciens!
Il s'est mis à rire. Ainsi, chère biche, tu as le fruit sans avoir eu
les fleurs, et moi j'ai les fleurs sans le fruit. Le contraste de notre
destinée continue. Nous sommes assez philosophes pour en chercher,
un jour, le sens et la morale. Bah! je n'ai que dix mois de mariage,
convenons-en, il n'y a pas de temps perdu.
Nous menons la vie dissipée, et néanmoins pleine, des gens heureux.
Les jours nous semblent toujours trop courts. Le monde, qui m'a revue
déguisée en femme, a trouvé la baronne de Macumer beaucoup plus jolie
que Louise de Chaulieu: l'amour heureux a son fard. Quand, par un beau
soleil et par une belle gelée de janvier, alors que les arbres des
Champs-Élysées sont fleuris de grappes blanches étiolées, nous passons,
Felipe et moi, dans notre coupé, devant tout Paris, réunis là où nous
étions séparés l'année dernière, il me vient des pensées par milliers,
et j'ai peur d'être un peu trop insolente, comme tu le pressentais dans
ta dernière lettre.
Si j'ignore les joies de la maternité, tu me les diras, et je serai
mère par toi; mais il n'y a, selon moi, rien de comparable aux voluptés
de l'amour. Tu vas me trouver bien bizarre; mais voici dix fois en
dix mois que je me surprends à désirer de mourir à trente ans, dans
toute la splendeur de la vie, dans les roses de l'amour, au sein des
voluptés, de m'en aller rassasiée, sans mécompte, ayant vécu dans ce
soleil, en plein dans l'éther, et même un peu tuée par l'amour, n'ayant
rien perdu de ma couronne, pas même une feuille, et gardant toutes mes
illusions. Songe donc ce que c'est que d'avoir un cœur jeune dans
un vieux corps, de trouver les figures muettes, froides, là où tout le
monde, même les indifférents, nous souriait, d'être enfin une femme
respectable..... Mais c'est un enfer anticipé.
Nous avons eu, Felipe et moi, notre première querelle à ce sujet.
Je voulais qu'il eût la force de me tuer à trente ans, pendant
mon sommeil, sans que je m'en doutasse, pour me faire entrer d'un rêve
dans un autre. Le monstre n'a pas voulu. Je l'ai menacé de le laisser
seul dans la vie, et il a pâli, le pauvre enfant! Ce grand ministre
est devenu, ma chère, un vrai bambin. C'est incroyable tout ce qu'il
cachait de jeunesse et de simplicité. Maintenant que je pense tout haut
avec lui comme avec toi, que je l'ai mis à ce régime de confiance, nous
nous émerveillons l'un de l'autre.
Ma chère, les deux amants, Felipe et Louise, veulent envoyer un présent
à l'accouchée. Nous voudrions faire faire quelque chose qui te plût.
Ainsi dis-moi franchement ce que tu désires, car nous ne donnons pas
dans les surprises, à la façon des bourgeois. Nous voulons donc nous
rappeler sans cesse à toi par un aimable souvenir, par une chose qui
te serve tous les jours, et ne périsse point par l'usage. Notre repas
le plus gai, le plus intime, le plus animé, car nous y sommes seuls,
est pour nous le déjeuner; j'ai donc pensé à t'envoyer un service
spécial, appelé déjeuner, dont les ornements seraient des enfants. Si
tu m'approuves, réponds-moi promptement. Pour te l'apporter, il faut le
commander, et les artistes de Paris sont comme des rois fainéants. Ce
sera mon offrande à Lucine.
Adieu, chère nourrice, je te souhaite tous les plaisirs des mères, et
j'attends avec impatience la première lettre où tu me diras bien tout,
n'est-ce pas? Cet accoucheur me fait frissonner. Ce mot de la lettre de
ton mari m'a sauté non pas aux yeux, mais au cœur. Pauvre Renée, un
enfant coûte cher, n'est-ce pas? Je lui dirai combien il doit t'aimer,
ce filleul. Mille tendresses, mon ange.
XXXI
RENÉE DE L'ESTORADE A LOUISE DE MACUMER.
Voici bientôt cinq mois que je suis accouchée, et je n'ai pas trouvé,
ma chère âme, un seul petit moment pour t'écrire. Quand tu seras mère,
tu m'excuseras plus pleinement que tu ne l'as fait, car tu
m'as un peu punie en rendant tes lettres rares. Écris-moi, ma chère
mignonne! Dis-moi tous tes plaisirs, peins-moi ton bonheur à grandes
teintes, verses-y l'outremer sans craindre de m'affliger, car je suis
heureuse et plus heureuse que tu ne l'imagineras jamais.
Je suis allée à la paroisse entendre une messe de relevailles, en
grande pompe, comme cela se fait dans nos vieilles familles de
Provence. Les deux grands-pères, le père de Louis, le mien me donnaient
le bras. Ah! jamais je ne me suis agenouillée devant Dieu dans un
pareil accès de reconnaissance. J'ai tant de choses à te dire, tant de
sentiments à te peindre, que je ne sais par où commencer; mais, du sein
de cette confusion, s'élève un souvenir radieux, celui de ma prière à
l'église!
Quand, à cette place où jeune fille, j'ai douté de la vie et de mon
avenir, je me suis retrouvée métamorphosée en mère joyeuse, j'ai cru
voir la Vierge de l'autel inclinant la tête et me montrant l'Enfant
divin qui a semblé me sourire! Avec quelle sainte effusion d'amour
céleste j'ai présenté notre petit Armand à la bénédiction du curé qui
l'a ondoyé en attendant le baptême. Mais tu nous verras ensemble,
Armand et moi.
Mon enfant, voilà que je t'appelle mon enfant! mais c'est en effet le
plus doux mot qu'il y ait dans le cœur, dans l'intelligence et sur
les lèvres quand on est mère. Or donc, ma chère enfant, je me suis
traînée, pendant les deux derniers mois, assez languissamment dans nos
jardins, fatiguée, accablée par la gêne de ce fardeau que je ne savais
pas être si cher et si doux malgré les ennuis de ces deux mois. J'avais
de telles appréhensions, des prévisions si mortellement sinistres, que
la curiosité n'était pas la plus forte: je me raisonnais, je me disais
que rien de ce que veut la nature n'est à redouter, je me promettais à
moi-même d'être mère. Hélas! je ne me sentais rien au cœur, tout en
pensant à cet enfant qui me donnait d'assez jolis coups de pied; et,
ma chère, on peut aimer à les recevoir quand on a déjà eu des enfants;
mais, pour la première fois, ces débats d'une vie inconnue apportent
plus d'étonnement que de plaisir. Je te parle de moi, qui ne suis ni
fausse ni théâtrale, et dont le fruit venait plus de Dieu, car Dieu
donne les enfants, que d'un homme aimé. Laissons ces tristesses passées
et qui ne reviendront plus, je le crois.