Eh bien, tu es un amour de femme, ma Renée; et je suis maintenant

d'accord que c'est être honnête que de tromper: es-tu contente?

D'ailleurs l'homme qui nous aime nous appartient; nous avons le droit

d'en faire un sot ou un homme de génie; mais, entre nous, nous en

faisons le plus souvent des sots. Tu feras du tien un homme de génie,

et tu garderas ton secret: deux magnifiques actions! Ah! s'il n'y avait

pas de paradis, tu serais bien attrapée, car tu te voues à un martyre

volontaire. Tu veux le rendre ambitieux et le garder amoureux! mais,

enfant que tu es, c'est bien assez de le maintenir amoureux. Jusqu'à

quel point le calcul est-il la vertu ou la vertu est-elle le calcul?

Hein? Nous ne nous fâcherons point pour cette question, puisque Bonald

est là. Nous sommes et voulons être vertueuses; mais en ce moment je

crois que, malgré tes charmantes friponneries, tu vaux mieux que moi.

Oui, je suis une fille horriblement fausse: j'aime Felipe, et je le lui

cache avec une infâme dissimulation. Je le voudrais voir sautant de son

arbre sur la crête du mur, de la crête du mur sur mon balcon; et,

s'il faisait ce que je désire, je le foudroierais de mon mépris. Tu

vois, je suis d'une bonne foi terrible. Qui m'arrête? quelle puissance

mystérieuse m'empêche de dire à ce cher Felipe tout le bonheur qu'il

me verse à flots par son amour pur, entier, grand, secret, plein?

Madame de Mirbel fait mon portrait, je compte le lui donner, ma chère.

Ce qui me surprend chaque jour davantage, est l'activité que l'amour

donne à la vie. Quel intérêt prennent les heures, les actions, les plus

petites choses! et quelle admirable confusion du passé, de l'avenir

dans le présent! On vit aux trois temps du verbe. Est-ce encore ainsi

quand on a été heureuse? Oh! réponds-moi, dis-moi ce qu'est le bonheur,

s'il calme ou s'il irrite. Je suis d'une inquiétude mortelle, je ne

sais plus comment me conduire: il y a dans mon cœur une force qui

m'entraîne vers lui, malgré la raison et les convenances. Enfin,

je comprends ta curiosité avec Louis, es-tu contente? Le bonheur

que Felipe a d'être à moi, son amour à distance et son obéissance

m'impatientent autant que son profond respect m'irritait quand il

n'était que mon maître d'espagnol. Je suis tentée de lui crier quand il

passe:—Imbécile, si tu m'aimes en tableau, que serait-ce donc si tu me

connaissais!

Oh! Renée, tu brûles mes lettres, n'est-ce pas? moi, je brûlerai les

tiennes. Si d'autres yeux que les nôtres lisaient ces pensées qui sont

versées de cœur à cœur, je dirais à Felipe d'aller les crever et

de tuer un peu les gens pour plus de sûreté.

Lundi.

Ah! Renée, comment sonder le cœur d'un homme? Mon père doit me

présenter ton monsieur Bonald, et, puisqu'il est si savant, je le lui

demanderai. Dieu est bien heureux de pouvoir lire au fond des cœurs.

Suis-je toujours un ange pour cet homme? Voilà toute la question.

Si jamais, dans un geste, dans un regard, dans l'accent d'une parole,

j'apercevais une diminution de ce respect qu'il avait pour moi quand

il était mon maître d'espagnol, je me sens la force de tout oublier!

Pourquoi ces grands mots, ces grandes résolutions? te diras-tu. Ah!

voilà, ma chère. Mon charmant père, qui se conduit avec moi comme un

vieux cavalier servant avec une Italienne, faisait faire, je te l'ai

dit, mon portrait par madame de Mirbel. J'ai trouvé moyen d'avoir

une copie assez bien exécutée pour pouvoir la donner au duc et envoyer

l'original à Felipe. Cet envoi a eu lieu hier, accompagné de ces trois

lignes:

«Don Felipe, on répond à votre entier dévouement par une confiance

aveugle: le temps dira si ce n'est pas accorder trop de grandeur à un

homme.»

La récompense est grande, elle a l'air d'une promesse, et, chose

horrible, d'une invitation; mais, ce qui va te sembler plus horrible

encore, j'ai voulu que la récompense exprimât promesse et invitation

sans aller jusqu'à l'offre. Si dans sa réponse il y a ma Louise, ou

seulement Louise, il est perdu.

Mardi.

Non! il n'est pas perdu. Ce ministre constitutionnel est un adorable

amant. Voici sa lettre:

«Tous les moments que je passais sans vous voir, je demeurais occupé

de vous, les yeux fermés à toute chose et attachés par la méditation

sur votre image, qui ne se dessinait jamais assez promptement dans

le palais obscur où se passent les songes et où vous répandiez la

lumière. Désormais ma vue se reposera sur ce merveilleux ivoire, sur

ce talisman, dois-je dire; car pour moi vos yeux bleus s'animent, et

la peinture devient aussitôt une réalité. Le retard de cette lettre

vient de mon empressement à jouir de cette contemplation pendant

laquelle je vous disais tout ce que je dois taire. Oui, depuis hier,

enfermé seul avec vous, je me suis livré, pour la première fois de

ma vie, à un bonheur entier, complet, infini. Si vous pouviez vous

voir où je vous ai mise, entre la Vierge et Dieu, vous comprendriez

en quelles angoisses j'ai passé la nuit; mais, en vous les disant, je

ne voudrais pas vous offenser, car il y aurait tant de tourments pour

moi dans un regard dénué de cette angélique bonté qui me fait vivre,

que je vous demande pardon par avance. Si donc, reine de ma vie et de

mon âme, vous vouliez m'accorder un millième de l'amour que je vous

porte!

»Le _si_ de cette constante prière m'a ravagé l'âme. J'étais entre la

croyance et l'erreur, entre la vie et la mort, entre les ténèbres et

la lumière. Un criminel n'est pas plus agité pendant la délibération

de son arrêt que je ne le suis en m'accusant à vous de cette

audace. Le sourire exprimé sur vos lèvres, et que je venais revoir

de moment en moment, calmait ces orages excités par la crainte de

vous déplaire. Depuis que j'existe, personne, pas même ma mère, ne

m'a souri. La belle jeune fille qui m'était destinée a rebuté mon

cœur et s'est éprise de mon frère. Mes efforts, en politique, ont

trouvé la défaite. Je n'ai jamais vu dans les yeux de mon roi qu'un

désir de vengeance; et nous sommes si ennemis depuis notre jeunesse,

qu'il a regardé comme une cruelle injure le vœu par lequel les

cortès m'ont porté au pouvoir. Quelque forte que vous fassiez une

âme, le doute y entrerait à moins. D'ailleurs je me rends justice: je

connais la mauvaise grâce de mon extérieur, et sais combien il est

difficile d'apprécier mon cœur à travers une pareille enveloppe.

Être aimé, ce n'était plus qu'un rêve quand je vous ai vue. Aussi,

quand je m'attachai à vous, ai-je compris que le dévouement pouvait

seul faire excuser ma tendresse. En contemplant ce portrait, en

écoutant ce sourire plein de promesses divines, un espoir que je ne

me permettais pas à moi-même a rayonné dans mon âme. Cette clarté

d'aurore est incessamment combattue par les ténèbres du doute, par la

crainte de vous offenser en la laissant poindre. Non, vous ne pouvez

pas m'aimer encore, je le sens; mais, à mesure que vous aurez éprouvé

la puissance, la durée, l'étendue de mon inépuisable affection, vous

lui donnerez une petite place dans votre cœur. Si mon ambition est

une injure, vous me le direz sans colère, je rentrerai dans mon rôle;

mais si vous vouliez essayer de m'aimer, ne le faites pas savoir sans

de minutieuses précautions à celui qui mettait tout le bonheur de sa

vie à vous servir uniquement.»

Ma chère, en lisant ces derniers mots, il m'a semblé le voir pâle comme

il l'était le soir où je lui ai dit, en lui montrant le camélia, que

j'acceptais les trésors de son dévouement. J'ai vu dans ces phrases

soumises tout autre chose qu'une simple fleur de rhétorique à l'usage

des amants, et j'ai senti comme un grand mouvement en moi-même.... le

souffle du bonheur.

Il a fait un temps détestable, il ne m'a pas été possible d'aller au

bois sans donner lieu à d'étranges soupçons; car ma mère, qui sort

souvent malgré la pluie, est restée chez elle, seule.

Mercredi soir.

Je viens de _le_ voir, à l'Opéra. Ma chère, ce n'est plus le même

homme: il est venu dans notre loge présenté par l'ambassadeur de

Sardaigne. Après avoir vu dans mes yeux que son audace ne déplaisait

point, il m'a paru comme embarrassé de son corps, et il a dit alors

mademoiselle à la marquise d'Espard. Ses yeux lançaient des regards qui

faisaient une lumière plus vive que celle des lustres. Enfin il est

sorti comme un homme qui craignait de commettre une extravagance.—Le

baron de Macumer est amoureux! a dit madame de Maufrigneuse à ma

mère.—C'est d'autant plus extraordinaire que c'est un ministre tombé,

a répondu ma mère. J'ai eu la force de regarder madame d'Espard,

madame de Maufrigneuse et ma mère avec la curiosité d'une personne

qui ne connaît pas une langue étrangère et qui voudrait deviner ce

qu'on dit; mais j'étais intérieurement en proie à une joie voluptueuse

dans laquelle il me semblait que mon âme se baignait. Il n'y a qu'un

mot pour t'expliquer ce que j'éprouve, c'est le ravissement. Felipe

aime tant, que je le trouve digne d'être aimé. Je suis exactement le

principe de sa vie, et je tiens dans ma main le fil qui mène sa pensée.

Enfin, si nous devons nous tout dire, il y a chez moi le plus violent

désir de lui voir franchir tous les obstacles, arriver à moi pour me

demander à moi-même, afin de savoir si ce furieux amour redeviendra

humble et calme à un seul de mes regards.

Ah! ma chère, je me suis arrêtée et suis toute tremblante. En

t'écrivant, j'ai entendu dehors un léger bruit et je me suis levée.

De ma fenêtre je l'ai vu allant sur la crête du mur, au risque de se

tuer. Je suis allée à la fenêtre de ma chambre et je ne lui ai fait

qu'un signe; il a sauté du mur, qui a dix pieds; puis il a couru sur la

route, jusqu'à la distance où je pouvais le voir, pour me montrer qu'il

ne s'était fait aucun mal. Cette attention, au moment où il devait être

étourdi par sa chute, m'a tant attendrie que je pleure sans savoir

pourquoi. Pauvre laid! que venait-il chercher, que voulait-il me dire?

Je n'ose écrire mes pensées et vais me coucher dans ma joie, en

songeant à tout ce que nous dirions si nous étions ensemble. Adieu,

belle muette. Je n'ai pas le temps de te gronder sur ton silence; mais

voici plus d'un mois que je n'ai de tes nouvelles. Serais-tu,

par hasard, devenue heureuse? N'aurais-tu plus ce libre arbitre qui te

rendait si fière et qui ce soir a failli m'abandonner?

XX

RENÉE DE L'ESTORADE A LOUISE DE CHAULIEU.

Mai.

Si l'amour est la vie du monde, pourquoi d'austères philosophes

le suppriment-ils dans le mariage? Pourquoi la Société prend-elle

pour loi suprême de sacrifier la Femme à la Famille en créant ainsi

nécessairement une lutte sourde au sein du mariage? lutte prévue par

elle et si dangereuse qu'elle a inventé des pouvoirs pour en armer

l'homme contre nous, en devinant que nous pouvions tout annuler soit

par la puissance de la tendresse, soit par la persistance d'une haine

cachée. Je vois en ce moment, dans le mariage, deux forces opposées

que le législateur aurait dû réunir; quand se réuniront-elles? voilà

ce que je me dis en te lisant. Oh! chère, une seule de tes lettres

ruine cet édifice bâti par le grand écrivain de l'Aveyron, et où je

m'étais logée avec une douce satisfaction. Les lois ont été faites par

des vieillards, les femmes s'en aperçoivent; ils ont bien sagement

décrété que l'amour conjugal exempt de passion ne nous avilissait

point, et qu'une femme devait se donner sans amour une fois que la loi

permettait à un homme de la faire sienne. Préoccupés de la famille,

ils ont imité la nature, inquiète seulement de perpétuer l'espèce.

J'étais un être auparavant, et je suis maintenant une chose! Il est

plus d'une larme que j'ai dévorée au loin, seule, et que j'aurais voulu

donner en échange d'un sourire consolateur. D'où vient l'inégalité de

nos destinées? L'amour permis agrandit ton âme. Pour toi, la vertu se

trouvera dans le plaisir. Tu ne souffriras que de ton propre vouloir.

Ton devoir, si tu épouses ton Felipe, deviendra le plus doux, le plus

expansif des sentiments. Notre avenir est gros de la réponse, et je

l'attends avec une inquiète curiosité.

Tu aimes, tu es adorée. Oh! chère, livre-toi tout entière à ce

beau poème qui nous a tant occupées. Cette beauté de la femme, si fine

et si spiritualisée en toi, Dieu l'a faite ainsi pour qu'elle charme

et plaise: il a ses desseins. Oui, mon ange, garde bien le secret de ta

tendresse, et soumets Felipe aux épreuves subtiles que nous inventions

pour savoir si l'amant que nous rêvions serait digne de nous. Sache

surtout moins s'il t'aime que si tu l'aimes: rien n'est plus trompeur

que le mirage produit en notre âme par la curiosité, par le désir,

par la croyance au bonheur. Toi qui, seule de nous deux, demeures

intacte, chère, ne te risque pas sans arrhes au dangereux marché d'un

irrévocable mariage, je t'en supplie! Quelquefois un geste, une parole,

un regard, dans une conversation sans témoins, quand les âmes sont

déshabillées de leur hypocrisie mondaine, éclairent des abîmes. Tu es

assez noble, assez sûre de toi pour pouvoir aller hardiment en des

sentiers où d'autres se perdraient. Tu ne saurais croire en quelles

anxiétés je te suis. Malgré la distance, je te vois, j'éprouve tes

émotions. Aussi, ne manque pas à m'écrire, n'omets rien! Tes lettres

me font une vie passionnée au milieu de mon ménage si simple, si

tranquille, uni comme une grande route par un jour sans soleil. Ce

qui se passe ici, mon ange, est une suite de chicanes avec moi-même

sur lesquelles je veux garder le secret aujourd'hui, je t'en parlerai

plus tard. Je me donne et me reprends avec une sombre obstination, en

passant du découragement à l'espérance. Peut-être demandé-je à la vie

plus de bonheur qu'elle ne nous en doit. Au jeune âge nous sommes assez

portées à vouloir que l'idéal et le positif s'accordent! Mes réflexions,

et maintenant je les fais toute seule, assise au pied d'un rocher de

mon parc, m'ont conduite à penser que l'amour dans le mariage est un

hasard sur lequel il est impossible d'asseoir la loi qui doit tout

régir. Mon philosophe de l'Aveyron a raison de considérer la famille

comme la seule unité sociale possible et d'y soumettre la femme comme

elle l'a été de tout temps. La solution de cette grande question,

presque terrible pour nous, est dans le premier enfant que nous avons.

Aussi voudrais-je être mère, ne fût-ce que pour donner une pâture à la

dévorante activité de mon âme.

Louis est toujours d'une adorable bonté, son amour est actif et ma

tendresse est abstraite; il est heureux, il cueille à lui seul les

fleurs, sans s'inquiéter des efforts de la terre qui les produit.

Heureux égoïsme! Quoi qu'il puisse m'en coûter, je me prête à ses

illusions, comme une mère, d'après les idées que je me fais d'une

mère, se brise pour procurer un plaisir à son enfant. Sa joie est

si profonde qu'elle lui ferme les yeux et qu'elle jette ses reflets

jusque sur moi. Je le trompe par le sourire ou par le regard pleins de

satisfaction que me cause la certitude de lui donner le bonheur. Aussi,

le nom d'amitié dont je me sers pour lui dans notre intérieur est-il:

«mon enfant!» J'attends le fruit de tant de sacrifices qui seront

un secret entre Dieu, toi et moi. La maternité est une entreprise à

laquelle j'ai ouvert un crédit énorme, elle me doit trop aujourd'hui,

je crains de n'être pas assez payée: elle est chargée de déployer mon

énergie et d'agrandir mon cœur, de me dédommager par des joies

illimitées. Oh! mon Dieu, que je ne sois pas trompée! là est tout mon

avenir, et, chose effrayante à penser, celui de ma vertu.

XXI

LOUISE DE CHAULIEU A RENÉE DE L'ESTORADE.

Juin.

Chère biche mariée, ta lettre est venue à propos pour me justifier à

moi-même une hardiesse à laquelle je pensais nuit et jour. Il y a je

ne sais quel appétit en moi pour les choses inconnues ou, si tu veux,

défendues, qui m'inquiète et m'annonce au dedans de moi-même un combat

entre les lois du monde et celles de la nature. Je ne sais pas si la

nature est chez moi plus forte que la société, mais je me surprends

à conclure des transactions entre ces puissances. Enfin, pour parler

clairement, je voulais causer avec Felipe, seule avec lui, pendant une

heure de nuit, sous les tilleuls, au bout de notre jardin. Assurément,

ce vouloir est d'une fille qui mérite le nom de _commère éveillée_ que

me donne la duchesse en riant et que mon père me confirme. Néanmoins,

je trouve cette faute prudente et sage. Tout en récompensant tant de

nuits passées au pied de mon mur, je veux savoir ce que pensera mons

Felipe de mon escapade, et le juger dans un pareil moment; en faire mon

cher époux, s'il divinise ma faute; ou ne le revoir jamais, s'il

n'est pas plus respectueux et plus tremblant que quand il me salue en

passant à cheval aux Champs-Élysées. Quant au monde, je risque moins à

voir ainsi mon amoureux qu'à lui sourire chez madame de Maufrigneuse

ou chez la vieille marquise de Beauséant, où nous sommes maintenant

enveloppés d'espions, car Dieu sait de quels regards on poursuit une

fille soupçonnée de faire attention à un monstre comme Macumer. Oh!

si tu savais combien je me suis agitée en moi-même à rêver ce projet,

combien je me suis occupée à voir par avance comment il pouvait se

réaliser. Je t'ai regrettée, nous aurions bavardé pendant quelques

bonnes petites heures, perdues dans les labyrinthes de l'incertitude

et jouissant par avance de toutes les bonnes ou mauvaises choses d'un

premier rendez-vous à la nuit, dans l'ombre et le silence, sous les

beaux tilleuls de l'hôtel de Chaulieu, criblés par les mille lueurs de

la lune. J'ai palpité toute seule en me disant:—Ah! Renée, où es-tu?

Donc, ta lettre a mis le feu aux poudres, et mes derniers scrupules ont

sauté. J'ai jeté par ma fenêtre à mon adorateur stupéfait le dessin

exact de la clef de la petite porte au bout du jardin avec ce billet:

«On veut vous empêcher de faire des folies. En vous cassant le cou,

vous raviriez l'honneur à la personne que vous dites aimer. Êtes-vous

digne d'une nouvelle preuve d'estime et méritez-vous que l'on vous

parle à l'heure où la lune laisse dans l'ombre les tilleuls au bout

du jardin?»

Hier, à une heure, au moment où Griffith allait se coucher, je lui ai

dit:—Prenez votre châle et accompagnez-moi, ma chère, je veux aller

au fond du jardin sans que personne le sache! Elle ne m'a pas dit un

mot et m'a suivie. Quelles sensations, ma Renée! car, après l'avoir

attendu en proie à une charmante petite angoisse, je l'avais vu se

glissant comme une ombre. Arrivée au jardin sans encombre, je dis à

Griffith:—Ne soyez pas étonnée, il y a là le baron de Macumer, et

c'est bien à cause de lui que je vous ai emmenée. Elle n'a rien dit.

—Que voulez-vous de moi? m'a dit Felipe d'une voix dont l'émotion

annonçait que le bruit de nos robes dans le silence de la nuit et celui

de nos pas sur le sable, quelque léger qu'il fût, l'avaient mis hors de

lui.

—Je veux vous dire ce que je ne saurais écrire, lui ai-je répondu.

Griffith est allée à six pas de nous. La nuit était une de ces nuits

tièdes, embaumées par les fleurs; j'ai ressenti dans ce moment

un plaisir enivrant à me trouver presque seule avec lui dans la douce

obscurité des tilleuls, au delà desquels le jardin brillait d'autant

plus que la façade de l'hôtel reflétait en blanc la lueur de la lune.

Ce contraste offrait une vague image du mystère de notre amour qui doit

finir par l'éclatante publicité du mariage. Après un moment donné de

part et d'autre au plaisir de cette situation neuve pour nous deux, et

où nous étions aussi étonnés l'un que l'autre, j'ai retrouvé la parole.

—Quoique je ne craigne pas la calomnie, je ne veux plus que vous

montiez sur cet arbre, lui dis-je en lui montrant l'orme, ni sur ce

mur. Nous avons assez fait, vous l'écolier, et moi la pensionnaire:

élevons nos sentiments à la hauteur de nos destinées. Si vous étiez

mort dans votre chute, je mourais déshonorée... Je l'ai regardé, il

était blême.—Et si vous étiez surpris ainsi, ma mère ou moi nous

serions soupçonnées...

—Pardon, a-t-il dit d'une voix faible.

—Passez sur le boulevard, j'entendrai votre pas, et quand je voudrai

vous voir, j'ouvrirai ma fenêtre; mais je ne vous ferai courir et je

ne courrai ce danger que dans une circonstance grave. Pourquoi m'avoir

forcée, par votre imprudence, à en commettre une autre et à vous donner

une mauvaise opinion de moi? J'ai vu dans ses yeux des larmes qui m'ont

paru la plus belle réponse du monde.—Vous devez croire, lui dis-je en

souriant, que ma démarche est excessivement hasardée...

Après un ou deux tours faits en silence sous les arbres, il a trouvé

la parole.—Vous devez me croire stupide; et je suis tellement ivre de

bonheur, que je suis sans force et sans esprit; mais sachez du moins

qu'à mes yeux vous sanctifiez vos actions par cela seulement que vous

vous les permettez. Le respect que j'ai pour vous ne peut se comparer

qu'à celui que j'ai pour Dieu. D'ailleurs, miss Griffith est là.

—Elle est là pour les autres et non pas pour nous, Felipe, lui ai-je

dit vivement. Cet homme, ma chère, m'a comprise.

—Je sais bien, reprit-il en me jetant le plus humble regard, qu'elle

n'y serait pas, tout se passerait entre nous comme si elle nous voyait:

si nous ne sommes pas devant les hommes, nous sommes toujours devant

Dieu, et nous avons autant besoin de notre propre estime que de celle

du monde.

—Merci, Felipe, lui ai-je dit en lui tendant la main par un geste

que tu dois voir. Une femme, et prenez-moi pour une femme, est bien

disposée à aimer un homme qui la comprend. Oh! seulement disposée,

repris-je en levant un doigt sur mes lèvres. Je ne veux pas que vous

ayez plus d'espoir que je n'en veux donner. Mon cœur n'appartiendra

qu'à celui qui saura y lire et le bien connaître. Nos sentiments, sans

être absolument semblables, doivent avoir la même étendue, être à la

même élévation. Je ne cherche point à me grandir, car ce que je crois

être des qualités comporte sans doute des défauts; mais si je ne les

avais point, je serais bien désolée.

—Après m'avoir accepté pour serviteur, vous m'avez permis de vous

aimer, dit-il en tremblant et me regardant à chaque mot; j'ai plus que

je n'ai primitivement désiré.

—Mais, lui ai-je vivement répliqué, je trouve votre lot meilleur que

le mien; je ne me plaindrais pas d'en changer, et ce changement vous

regarde.

—A moi maintenant de vous dire merci, m'a-t-il répondu, je sais les

devoirs d'un loyal amant. Je dois vous prouver que je suis digne de

vous, et vous avez le droit de m'éprouver aussi longtemps qu'il vous

plaira. Vous pouvez, mon Dieu! me rejeter si je trahissais votre espoir.

—Je sais que vous m'aimez, lui ai-je répondu. Jusqu'à présent (j'ai

cruellement appuyé sur le mot) vous êtes le préféré, voilà pourquoi

vous êtes ici.

Nous avons alors recommencé quelques tours en causant, et je dois

t'avouer que, mis à l'aise, mon Espagnol a déployé la véritable

éloquence du cœur en m'exprimant, non pas sa passion, mais sa

tendresse; car il a su m'expliquer ses sentiments par une adorable

comparaison avec l'amour divin. Sa voix pénétrante, qui prêtait une

valeur particulière à ses idées déjà si délicates, ressemblait aux

accents du rossignol. Il parlait bas, dans le médium plein de son

délicieux organe, et ses phrases se suivaient avec la précipitation

d'un bouillonnement: son cœur y débordait.—Cessez, lui dis-je,

je resterais là plus longtemps que je ne le dois. Et, par un geste,

je l'ai congédié.—Vous voilà engagée, mademoiselle, m'a dit

Griffith.—Peut-être en Angleterre, mais non en France, ai-je répondu

négligemment. Je veux faire un mariage d'amour et ne pas être trompée:

voilà tout. Tu le vois, ma chère, l'amour ne venait pas à moi, j'ai agi

comme Mahomet avec sa montagne.

Vendredi.

La Comédie humaine - Volume 02 · 第 7 / 44 段