mystérieux et dévot qui me plaît; il me paraît pénétré de ma gloire
et de ma puissance. Mais rien, ni dans ses regards, ni dans ses
manières, ne peut permettre aux devineresses du monde de soupçonner
en lui cet amour infini que je vois. Cependant, ma chère, je ne suis
pas emportée, dominée, domptée; au contraire, je dompte, je domine et
j'emporte.... Enfin je raisonne. Ah! je voudrais bien retrouver cette
peur que me causait la fascination du maître, du bourgeois à qui je me
refusais. Il y a deux amours: celui qui commande et celui qui obéit;
ils sont distincts et donnent naissance à deux passions, et l'une n'est
pas l'autre; pour avoir son compte de la vie, peut-être une femme
doit-elle connaître l'une et l'autre. Ces deux passions peuvent-elles
se confondre? Un homme à qui nous inspirons de l'amour nous en
inspirera-t-il? Felipe sera-t-il un jour mon maître? tremblerai-je
comme il tremble? Ces questions me font frémir. Il est bien aveugle! A
sa place, j'aurais trouvé mademoiselle de Chaulieu sous ces tilleuls
bien coquettement froide, compassée, calculatrice. Non, ce n'est pas
aimer, cela, c'est badiner avec le feu. Felipe me plaît toujours, mais
je me trouve maintenant calme et à mon aise. Plus d'obstacles! quel
terrible mot. En moi tout s'affaisse, se rasseoit, et j'ai peur de
m'interroger. Il a eu tort de me cacher la violence de son amour, il
m'a laissée maîtresse de moi. Enfin, je n'ai pas les bénéfices de cette
espèce de faute. Oui, chère, quelque douceur que m'apporte le souvenir
de cette demi-heure passée sous les arbres, je trouve le plaisir
qu'elle m'a donné bien au-dessous des émotions que j'avais en disant:
Y viendrai-je? n'y viendrai-je pas? lui écrirai-je? ne lui écrirai-je
point? En serait-il donc ainsi pour tous nos plaisirs? Serait-il
meilleur de les différer que d'en jouir? L'espérance vaudrait-elle
mieux que la possession? Les riches sont-ils les pauvres? Avons-nous
toutes deux trop étendu les sentiments en développant outre mesure
les forces de notre imagination? Il y a des instants où cette idée me
glace. Sais-tu pourquoi? Je songe à revenir sans Griffith au bout du
jardin. Jusqu'où irais-je ainsi? L'imagination n'a pas de bornes, et
les plaisirs en ont. Dis-moi, cher docteur en corset, comment concilier
ces deux termes de l'existence des femmes?
XXII
LOUISE A FELIPE.
Je ne suis pas contente de vous. Si vous n'avez pas pleuré en lisant
Bérénice de Racine, si vous n'y avez pas trouvé la plus horrible des
tragédies, vous ne me comprendrez point, nous ne nous entendrons
jamais: brisons, ne nous voyons plus, oubliez-moi; car si vous ne me
répondez pas d'une manière satisfaisante, je vous oublierai, vous
deviendrez monsieur le baron de Macumer pour moi, ou plutôt vous ne
deviendrez rien, vous serez pour moi comme si vous n'aviez jamais
existé. Hier, chez madame d'Espard, vous avez eu je ne sais quel air
content qui m'a souverainement déplu. Vous paraissiez sûr d'être aimé.
Enfin, la liberté de votre esprit m'a épouvantée, et je n'ai point
reconnu en vous, dans ce moment, le serviteur que vous disiez être
dans votre première lettre. Loin d'être absorbé comme doit l'être un
homme qui aime, vous trouviez des mots spirituels. Ainsi ne se comporte
pas un vrai croyant: il est toujours abattu devant la divinité. Si
je ne suis pas un être supérieur aux autres femmes, si vous ne voyez
point en moi la source de votre vie, je suis moins qu'une femme,
parce qu'alors je suis simplement une femme. Vous avez éveillé ma
défiance, Felipe: elle a grondé de manière à couvrir la voix de la
tendresse, et quand j'envisage notre passé, je me trouve le droit
d'être défiante. Sachez-le, monsieur le ministre constitutionnel de
toutes les Espagnes, j'ai profondément réfléchi à la pauvre condition
de mon sexe. Mon innocence a tenu des flambeaux dans ses mains sans se
brûler. Écoutez bien ce que ma jeune expérience m'a dit et ce que je
vous répète. En toute autre chose, la duplicité, le manque de foi, les
promesses inexécutées rencontrent des juges, et les juges infligent
des châtiments; mais il n'en est pas ainsi pour l'amour, qui doit
être à la fois la victime, l'accusateur, l'avocat, le tribunal et le
bourreau; car les plus atroces perfidies, les plus horribles crimes
demeurent inconnus, se commettent d'âme à âme sans témoins, et il est
dans l'intérêt bien entendu de l'assassiné de se taire. L'amour a donc
son code à lui, sa vengeance à lui: le monde n'a rien à y voir.
Or, j'ai résolu, moi, de ne jamais pardonner un crime, et il n'y a rien
de léger dans les choses du cœur. Hier, vous ressembliez à un homme
certain d'être aimé. Vous auriez tort de ne pas avoir cette certitude,
mais vous seriez criminel à mes yeux si elle vous ôtait la grâce
ingénue que les anxiétés de l'espérance vous donnaient auparavant. Je
ne veux vous voir ni timide ni fat, je ne veux pas que vous trembliez
de perdre mon affection, parce que ce serait une insulte; mais je ne
veux pas non plus que la sécurité vous permette de porter légèrement
votre amour. Vous ne devez jamais être plus libre que je ne le suis
moi-même. Si vous ne connaissez pas le supplice qu'une seule pensée de
doute impose à l'âme, tremblez que je ne vous l'apprenne. Par un seul
regard je vous ai livré mon âme, et vous y avez lu. Vous avez à vous
les sentiments les plus purs qui jamais se soient élevés dans une âme
de jeune fille. La réflexion, les méditations dont je vous ai parlé
n'ont enrichi que la tête; mais quand le cœur froissé demandera
conseil à l'intelligence, croyez-moi, la jeune fille tiendra de l'ange
qui sait et peut tout. Je vous le jure, Felipe, si vous m'aimez
comme je le crois, et si vous devez me laisser soupçonner le moindre
affaiblissement dans les sentiments de crainte, d'obéissance, de
respectueuse attente, de désir soumis que vous annonciez; si j'aperçois
un jour la moindre diminution dans ce premier et bel amour qui de
votre âme est venu dans la mienne, je ne vous dirai rien, je ne vous
ennuierai point par une lettre plus ou moins digne, plus ou moins fière
ou courroucée, ou seulement grondeuse comme celle-ci; je ne dirais
rien, Felipe: vous me verriez triste à la manière des gens qui sentent
venir la mort; mais je ne mourrais pas sans vous avoir imprimé la
plus horrible flétrissure, sans avoir déshonoré de la manière la plus
honteuse celle que vous aimiez, et vous avoir planté dans le cœur
d'éternels regrets, car vous me verriez perdue ici-bas aux yeux des
hommes et à jamais maudite en l'autre vie.
Ainsi, ne me rendez pas jalouse d'une autre Louise heureuse, d'une
Louise saintement aimée, d'une Louise dont l'âme s'épanouissait dans
un amour sans ombre, et qui possédait, selon la sublime expression de
Dante,
_Senza brama, sicura ricchezza!_[1]
[1] Posséder, sans crainte, des richesses qui ne peuvent être
perdues!
Sachez que j'ai fouillé son Enfer pour en rapporter la plus
douloureuse des tortures, un terrible châtiment moral auquel
j'associerai l'éternelle vengeance de Dieu.
Vous avez donc glissé dans mon cœur, hier, par votre conduite, la
lame froide et cruelle du soupçon. Comprenez-vous? j'ai douté de vous,
et j'en ai tant souffert que je ne veux plus douter. Si vous trouvez
mon servage trop dur, quittez-le, je ne vous en voudrai point. Ne
sais-je donc pas que vous êtes un homme d'esprit? réservez toutes les
fleurs de votre âme pour moi, ayez les yeux ternes devant le monde, ne
vous mettez jamais dans le cas de recevoir une flatterie, un éloge, un
compliment de qui que ce soit. Venez me voir chargé de haine, excitant
mille calomnies ou accablé de mépris, venez me dire que les femmes
ne vous comprennent point, marchent auprès de vous sans vous voir,
et qu'aucune d'elles ne saurait vous aimer; vous apprendrez alors ce
qu'il y a pour vous dans le cœur et dans l'amour de Louise. Nos
trésors doivent être si bien enterrés, que le monde entier les foule
aux pieds sans les soupçonner. Si vous étiez beau, je n'eusse sans
doute jamais fait la moindre attention à vous et n'aurais pas découvert
en vous le monde de raisons qui fait éclore l'amour; et, quoique nous
ne les connaissions pas plus que nous ne savons comment le soleil fait
éclore les fleurs ou mûrir les fruits, néanmoins, parmi ces raisons,
il en est une que je sais et qui me charme. Votre sublime visage n'a
son caractère, son langage, sa physionomie que pour moi. Moi seule,
j'ai le pouvoir de vous transformer, de vous rendre le plus adorable
de tous les hommes; je ne veux donc point que votre esprit échappe
à ma possession: il ne doit pas plus se révéler aux autres que vos
yeux, votre charmante bouche et vos traits ne leur parlent. A moi
seule d'allumer les clartés de votre intelligence comme j'enflamme vos
regards. Restez ce sombre et froid, ce maussade et dédaigneux grand
d'Espagne que vous étiez auparavant. Vous étiez une sauvage domination
détruite dans les ruines de laquelle personne ne s'aventurait,
vous étiez contemplé de loin, et voilà que vous frayez des chemins
complaisants pour que tout le monde y entre, et vous allez devenir un
aimable Parisien. Ne vous souvenez-vous plus de mon programme? Votre
joie disait un peu trop que vous aimiez. Il a fallu mon regard pour
vous empêcher de faire savoir au salon le plus perspicace, le plus
railleur, le plus spirituel de Paris, qu'Armande-Louise-Marie de
Chaulieu vous donnait de l'esprit. Je vous crois trop grand pour faire
entrer la moindre ruse de la politique dans votre amour; mais si vous
n'aviez pas avec moi la simplicité d'un enfant, je vous plaindrais; et,
malgré cette première faute, vous êtes encore l'objet d'une admiration
profonde pour
LOUISE DE CHAULIEU
XXIII
FELIPE A LOUISE.
Quand Dieu voit nos fautes, il voit aussi nos repentirs: vous avez
raison, ma chère maîtresse. J'ai senti que je vous avais déplu
sans pouvoir pénétrer la cause de votre souci; mais vous me l'avez
expliquée, et vous m'avez donné de nouvelles raisons de vous adorer.
Votre jalousie à la manière de celle du Dieu d'Israël m'a rempli de
bonheur. Rien n'est plus saint ni plus sacré que la jalousie. O mon bel
ange gardien, la jalousie est la sentinelle qui ne dort jamais; elle
est à l'amour ce que le mal est à l'homme, un véridique avertissement.
Soyez jalouse de votre serviteur, Louise: plus vous le frapperez,
plus il léchera, soumis, humble et malheureux, le bâton qui lui dit
en frappant combien vous tenez à lui. Mais, hélas! chère, si vous ne
les avez pas aperçus, est-ce donc Dieu qui me tiendra compte de tant
d'efforts pour vaincre ma timidité, pour surmonter les sentiments que
vous avez crus faibles chez moi? Oui, j'ai bien pris sur moi pour
me montrer à vous comme j'étais avant d'aimer. On goûtait quelque
plaisir dans ma conversation à Madrid, et j'ai voulu vous faire
connaître à vous-même ce que je valais. Est-ce une vanité? vous l'avez
bien punie. Votre dernier regard m'a laissé dans un tremblement que
je n'ai jamais éprouvé, même quand j'ai vu les forces de la France
devant Cadix, et ma vie mise en question dans une hypocrite phrase de
mon maître. Je cherchais la cause de votre déplaisir sans pouvoir la
trouver, et je me désespérais de ce désaccord de notre âme, car je
dois agir par votre volonté, penser par votre pensée, voir par vos
yeux, jouir de votre plaisir et ressentir votre peine, comme je
sens le froid et le chaud. Pour moi, le crime et l'angoisse étaient
ce défaut de simultanéité dans la vie de notre cœur que vous avez
faite si belle. Lui déplaire!... ai-je répété mille fois depuis comme
un fou. Ma noble et belle Louise, si quelque chose pouvait accroître
mon dévouement absolu pour vous et ma croyance inébranlable en votre
sainte conscience, ce serait votre doctrine qui m'est entrée au
cœur comme une lumière nouvelle. Vous m'avez dit à moi-même mes
propres sentiments, vous m'avez expliqué des choses qui se trouvaient
confuses dans mon esprit Oh! si vous pensez punir ainsi, quelles sont
donc les récompenses? Mais m'avoir accepté pour serviteur suffisait
à tout ce que je veux. Je tiens de vous une vie inespérée; je suis
voué, mon souffle n'est pas inutile, ma force a son emploi, ne fût-ce
qu'à souffrir pour vous. Je vous l'ai dit, je vous le répète, vous me
trouverez toujours semblable à ce que j'étais quand je me suis offert
comme un humble et modeste serviteur! Oui, fussiez-vous déshonorée
et perdue comme vous dites que vous pourriez l'être, ma tendresse
s'augmenterait de vos malheurs volontaires! j'essuierais les plaies, je
les cicatriserais, je convaincrais Dieu par mes prières que vous n'êtes
pas coupable et que vos fautes sont le crime d'autrui.... Ne vous ai-je
pas dit que je vous porte en mon cœur les sentiments si divers qui
doivent être chez un père, une mère, une sœur et un frère? que je
suis avant toute chose une famille pour vous, tout et rien, selon vos
vouloirs? Mais n'est-ce pas vous qui avez emprisonné tant de cœurs
dans le cœur d'un amant? Pardonnez-moi donc d'être de temps en temps
plus amant que père et frère en apprenant qu'il y a toujours un frère,
un père derrière l'amant. Si vous pouviez lire dans mon cœur, quand
je vous vois belle et rayonnante, calme et admirée au fond de votre
voiture aux Champs-Élysées ou dans votre loge au théâtre?... Ah! si
vous saviez combien mon orgueil est peu personnel en entendant un éloge
arraché par votre beauté, par votre maintien, et combien j'aime les
inconnus qui vous admirent? Quand par hasard vous avez fleuri mon âme
par un salut, je suis à la fois humble et fier, je m'en vais comme si
Dieu m'avait béni, je reviens joyeux, et ma joie laisse en moi-même
une longue trace lumineuse: elle brille dans les nuages de la fumée de
ma cigarette, et j'en sais mieux que le sang qui bouillonne dans mes
veines est tout à vous. Ne savez-vous donc pas combien vous êtes aimée?
Après vous avoir vue, je reviens dans le cabinet où brille la
magnificence sarrazine, mais où votre portrait éclipse tout, lorsque je
fais jouer le ressort qui doit le rendre invisible à tous les regards;
et je me lance alors dans l'infini de cette contemplation: je fais
là des poèmes de bonheur. Du haut des cieux je découvre le cours de
toute une vie que j'ose espérer! Avez-vous quelquefois entendu dans le
silence des nuits, ou, malgré le bruit du monde, une voix résonner dans
votre chère petite oreille adorée? Ignorez-vous les mille prières qui
vous sont adressées? A force de vous contempler silencieusement, j'ai
fini par découvrir la raison de tous vos traits, leur correspondance
avec les perfections de votre âme; je vous fais alors en espagnol,
sur cet accord de vos deux belles natures, des sonnets que vous ne
connaissez pas, car ma poésie est trop au-dessous du sujet, et je
n'ose vous les envoyer. Mon cœur est si parfaitement absorbé dans
le vôtre, que je ne suis pas un moment sans penser à vous; et si
vous cessiez d'animer ainsi ma vie, il y aurait souffrance en moi.
Comprenez-vous maintenant, Louise, quel tourment pour moi d'être, bien
involontairement, la cause d'un déplaisir pour vous et de n'en pas
deviner la raison? Cette belle double vie était arrêtée, et mon cœur
sentait un froid glacial. Enfin, dans l'impossibilité de m'expliquer ce
désaccord, je pensais n'être plus aimé; je revenais bien tristement,
mais heureux encore, à ma condition de serviteur, quand votre lettre
est arrivée et m'a rempli de joie. Oh! grondez-moi toujours ainsi.
Un enfant, qui s'était laissé tomber, dit à sa mère:—Pardon! en se
relevant et lui déguisant son mal. Oui, pardon de lui avoir causé une
douleur. Eh! bien, cet enfant, c'est moi: je n'ai pas changé, je vous
livre la clef de mon caractère avec une soumission d'esclave; mais,
chère Louise, je ne ferai plus de faux pas. Tâchez que la chaîne qui
m'attache à vous, et que vous tenez, soit toujours assez tendue pour
qu'un seul mouvement dise vos moindres souhaits à celui qui sera
toujours
Votre esclave,
FELIPE.
XXIV
LOUISE DE CHAULIEU A RENÉE DE L'ESTORADE.
Octobre 1824.
Ma chère amie, toi qui t'es mariée en deux mois à un pauvre souffreteux
de qui tu t'es faite la mère, tu ne connais rien aux effroyables
péripéties de ce drame joué au fond des cœurs et appelé l'amour,
où tout devient en un moment tragique, où la mort est dans un regard,
dans une réponse faite à la légère. J'ai réservé pour dernière épreuve
à Felipe une terrible mais décisive épreuve. J'ai voulu savoir si
j'étais aimée _quand même!_ le grand et sublime mot des royalistes, et
pourquoi pas des catholiques? Il s'est promené pendant toute une nuit
avec moi sous les tilleuls au fond de notre jardin, et il n'a pas eu
dans l'âme l'ombre même d'un doute. Le lendemain, j'étais plus aimée,
et pour lui tout aussi chaste, tout aussi grande, tout aussi pure que
la veille; il n'en avait pas tiré le moindre avantage. Oh! il est
bien Espagnol, bien Abencerrage. Il a gravi mon mur pour venir baiser
la main que je lui tendais dans l'ombre, du haut de mon balcon; il a
failli se briser; mais combien de jeunes gens en feraient autant? Tout
cela n'est rien, les chrétiens subissent d'effroyables martyres pour
aller au ciel. Avant-hier, au soir, j'ai pris le futur ambassadeur
du roi à la cour d'Espagne, mon très honoré père, et je lui ai dit
en souriant:—Monsieur, pour un petit nombre d'amis, vous mariez au
neveu d'un ambassadeur votre chère Armande à qui cet ambassadeur,
désireux d'une telle alliance et qui l'a mendiée assez longtemps,
assure au contrat de mariage son immense fortune et ses titres après
sa mort en donnant, dès à présent, aux deux époux cent mille livres de
rente et reconnaissant à la future une dot de huit cent mille francs.
Votre fille pleure, mais elle plie sous l'ascendant irrésistible de
votre majestueuse autorité paternelle. Quelques médisants disent que
votre fille cache sous ses pleurs une âme intéressée et ambitieuse.
Nous allons ce soir à l'Opéra dans la loge des gentilshommes, et
monsieur le baron de Macumer y viendra.—Il ne va donc pas? me
répondit mon père en souriant et me traitant en ambassadrice.—Vous
prenez Clarisse Harlowe pour Figaro! lui ai-je dit en lui jetant un
regard plein de dédain et de raillerie. Quand vous m'aurez vu la main
droite dégantée, vous démentirez ce bruit impertinent, et vous vous en
montrerez offensé.—Je puis être tranquille sur ton avenir: tu n'as
pas plus la tête d'une fille que Jeanne d'Arc n'avait le cœur d'une
femme. Tu seras heureuse, tu n'aimeras personne et te laisseras aimer!
Pour cette fois, j'éclatai de rire.—Qu'as-tu, ma petite coquette? me
dit-il.—Je tremble pour les intérêts de mon pays... Et, voyant qu'il
ne me comprenait pas, j'ajoutai: à Madrid!—Vous ne sauriez croire
à quel point, au bout d'une année, cette religieuse se moque de son
père, dit-il à la duchesse.—Armande se moque de tout, répliqua ma mère
en me regardant.—Que voulez-vous dire? lui demandai-je.—Mais vous
ne craignez même pas l'humidité de la nuit qui peut vous donner des
rhumatismes, dit-elle en me lançant un nouveau regard.—Les matinées,
répondis-je, sont si chaudes! La duchesse a baissé les yeux.—Il est
bien temps de la marier, dit mon père, et ce sera, je l'espère, avant
mon départ.—Oui, si vous le voulez, lui ai-je répondu simplement.
Deux heures après, ma mère et moi, la duchesse de Maufrigneuse et
madame d'Espard, nous étions comme quatre roses sur le devant de la
loge. Je m'étais mise de côté, ne présentant qu'une épaule au public et
pouvant tout voir sans être vue dans cette loge spacieuse qui occupe un
des deux pans coupés au fond de la salle, entre les colonnes. Macumer
est venu, s'est planté sur ses jambes et a mis ses jumelles devant ses
yeux pour pouvoir me regarder à son aise. Au premier entr'acte, est
entré celui que j'appelle le roi des Ribauds, un jeune homme d'une
beauté féminine. Le comte Henri de Marsay s'est produit dans la loge
avec une épigramme dans les yeux, un sourire sur les lèvres, un air
joyeux sur toute la figure. Il a fait les premiers compliments à ma
mère, à madame d'Espard, à la duchesse de Maufrigneuse, aux comtes
d'Esgrignon et de Saint-Héreen; puis il me dit:—Je ne sais pas si je
serai le premier à vous complimenter d'un événement qui va vous rendre
un objet d'envie.—Ah! un mariage, ai-je dit. Est-ce une jeune personne
si récemment sortie du couvent qui vous apprendra que les mariages dont
on parle ne se font jamais? Monsieur de Marsay s'est penché à l'oreille
de Macumer, et j'ai parfaitement compris, par le seul mouvement
des lèvres, qu'il lui disait:—Baron, vous aimez peut-être cette
petite coquette, qui s'est servie de vous; mais, comme il s'agit de
mariage et non d'une passion, il faut toujours savoir ce qui se passe.
Macumer a jeté sur l'officieux médisant un de ces regards qui, selon
moi, sont un poème, et lui a répliqué quelque chose comme:—Je n'aime
point de petite coquette! d'un air qui m'a si bien ravie que je me suis
dégantée en voyant mon père. Felipe n'avait pas eu la moindre crainte
ni le moindre soupçon. Il a bien réalisé tout ce que j'attendais de
son caractère: il n'a foi qu'en moi, le monde et ses mensonges ne
l'atteignent pas. L'Abencerrage n'a pas sourcillé, la coloration de
son sang bleu n'a pas teint sa face olivâtre. Les deux jeunes comtes
sont sortis. J'ai dit alors en riant à Macumer:—Monsieur de Marsay
vous a fait une épigramme sur moi.—Bien plus qu'une épigramme, a-t-il
répondu, un épithalame.—Vous me parlez grec, lui ai-je dit en souriant
et le récompensant par un certain regard qui lui fait toujours perdre
contenance.—Je l'espère bien! s'est écrié mon père en s'adressant
à madame de Maufrigneuse. Il court des commérages infâmes. Aussitôt
qu'une jeune personne va dans le monde, on a la rage de la marier, et
l'on invente des absurdités! Je ne marierai jamais Armande contre son
gré. Je vais faire un tour au foyer, car on croirait que je laisse
courir ce bruit-là pour donner l'idée de ce mariage à l'ambassadeur; et
la fille de César doit être encore moins soupçonnée que sa femme, qui
ne doit pas l'être du tout.