contempler le ciel, qui était d'une sublime pureté. Les étoiles
ressemblaient à des clous d'argent qui retenaient un voile bleu. Par
le silence de la nuit, j'ai pu entendre une respiration, et, par le
demi-jour que jetaient les étoiles, j'ai vu mon Espagnol, perché comme
un écureuil dans les branches d'un des arbres de la contre-allée des
boulevards, admirant sans doute mes fenêtres. Cette découverte a
eu pour premier effet de me faire rentrer dans ma chambre, les pieds,
les mains comme brisés; mais, au fond de cette sensation de peur,
je sentais une joie délicieuse. J'étais abattue et heureuse. Pas un
de ces spirituels Français qui veulent m'épouser n'a eu l'esprit de
venir passer les nuits sur un orme, au risque d'être emmené par la
garde. Mon Espagnol est là sans doute depuis quelque temps. Ah! il ne
me donne plus de leçons, il veut en recevoir, il en aura. S'il savait
tout ce que je me suis dit sur sa laideur apparente! Moi aussi, Renée,
j'ai philosophé. J'ai pensé qu'il y avait quelque chose d'horrible à
aimer un homme beau. N'est-ce pas avouer que les sens sont les trois
quarts de l'amour, qui doit être divin? Remise de ma première peur,
je tendais le cou derrière la vitre pour le revoir, et bien m'en a
pris! Au moyen d'une canne creuse, il m'a soufflé par la fenêtre une
lettre artistement roulée autour d'un gros grain de plomb. Mon Dieu!
va-t-il croire que j'ai laissé ma fenêtre ouverte exprès? me suis-je
dit; la fermer brusquement, ce serait me rendre sa complice. J'ai mieux
fait, je suis revenue à ma fenêtre comme si je n'avais pas entendu
le bruit de son billet, comme si je n'avais rien vu, et j'ai dit à
haute voix:—Venez donc voir les étoiles, Griffith? Griffith dormait
comme une vieille fille. En m'entendant, le Maure a dégringolé avec la
vitesse d'une ombre. Il a dû mourir de peur aussi bien que moi, car
je ne l'ai pas entendu s'en aller, il est resté sans doute au pied de
l'orme. Après un bon quart d'heure, pendant lequel je me noyais dans
le bleu du ciel et nageais dans l'océan de la curiosité, j'ai fermé ma
fenêtre, et je me suis mise au lit pour dérouler le fin papier avec
la sollicitude de ceux qui travaillent à Naples les volumes antiques.
Mes doigts touchaient du feu. Quel horrible pouvoir cet homme exerce
sur moi! me dis-je. Aussitôt j'ai présenté le papier à la lumière pour
le brûler sans le lire... Une pensée a retenu ma main. Que m'écrit-il
pour m'écrire en secret? Eh bien, ma chère, j'ai brûlé la lettre en
songeant que, si toutes les filles de la terre l'eussent dévorée, moi,
Armande-Louise-Marie de Chaulieu, je devais ne la point lire.
Le lendemain, aux Italiens, il était à son poste; mais, tout premier
ministre constitutionnel qu'il a été, je ne crois pas que mes attitudes
lui aient révélé la moindre agitation de mon âme: je suis demeurée
absolument comme si je n'avais rien vu ni reçu la veille. J'étais
contente de moi, mais il était bien triste. Pauvre homme, il est si
naturel en Espagne que l'amour entre par la fenêtre! Il est
venu pendant l'entr'acte se promener dans les corridors. Le premier
secrétaire de l'ambassade d'Espagne me l'a dit en m'apprenant de lui
une action qui est sublime. Étant duc de Soria, il devait épouser une
des plus riches héritières de l'Espagne, la jeune princesse Marie
Hérédia, dont la fortune eût adouci pour lui les malheurs de l'exil;
mais il paraît que, trompant les vœux de leurs pères qui les avaient
fiancés dès leur enfance, Marie aimait le cadet de Soria, et mon
Felipe a renoncé à la princesse Marie en se laissant dépouiller par
le roi d'Espagne.—Il a dû faire cette grande chose très simplement,
ai-je dit au jeune homme.—Vous le connaissez donc? m'a-t-il répondu
naïvement. Ma mère a souri.—Que va-t-il devenir? car il est condamné à
mort, ai-je dit.—S'il est mort en Espagne, il a le droit de vivre en
Sardaigne.—Ah! il y a aussi des tombes en Espagne? dis-je pour avoir
l'air de prendre cela en plaisanterie.—Il y a de tout en Espagne, même
des Espagnols du vieux temps, m'a répondu ma mère.—Le roi de Sardaigne
a, non sans peine, accordé au baron de Macumer un passe-port, a repris
le jeune diplomate; mais enfin il est devenu sujet sarde, il possède
des fiefs magnifiques en Sardaigne, avec droit de haute et basse
justice. Il a un palais à Sassari. Si Ferdinand VII mourait, Macumer
entrerait vraisemblablement dans la diplomatie, et la cour de Turin en
ferait un ambassadeur. Quoique jeune, il...—Ah! il est jeune!—Oui,
mademoiselle, quoique jeune il est un des hommes les plus distingués
de l'Espagne! Je lorgnais la salle en écoutant le secrétaire, et
semblais lui prêter une médiocre attention; mais, entre nous, j'étais
au désespoir d'avoir brûlé la lettre. Comment s'exprime un pareil
homme quand il aime? et il m'aime. Être aimée, adorée en secret, avoir
dans cette salle où s'assemblent toutes les supériorités de Paris un
homme à soi, sans que personne le sache! Oh! Renée, j'ai compris alors
la vie parisienne, et ses bals et ses fêtes. Tout a pris sa couleur
véritable à mes yeux. On a besoin des autres quand on aime, ne fût-ce
que pour les sacrifier à celui qu'on aime. J'ai senti dans mon être un
autre être heureux. Toutes mes vanités, mon amour-propre, mon orgueil
étaient caressés. Dieu sait quel regard j'ai jeté sur le monde!—Ah!
petite commère! m'a dit à l'oreille la duchesse en souriant. Oui, ma
très-rusée mère a deviné quelque secrète joie dans mon attitude, et
j'ai baissé pavillon devant cette savante femme. Ces trois mots m'ont
plus appris la science du monde que je n'en avais surpris depuis un an,
car nous sommes en mars. Hélas! nous n'avons plus d'Italiens dans
un mois. Que devenir sans cette adorable musique, quand on a le cœur
plein d'amour?
Ma chère, au retour, avec une résolution digne d'une Chaulieu,
j'ai ouvert ma fenêtre pour admirer une averse. Oh! si les hommes
connaissaient la puissance de séduction qu'exercent sur nous les
actions héroïques, ils seraient bien grands; les plus lâches
deviendraient des héros. Ce que j'avais appris de mon Espagnol me
donnait la fièvre. J'étais sûre qu'il était là, prêt à me jeter une
nouvelle lettre. Aussi n'ai-je rien brûlé: j'ai lu. Voici donc la
première lettre d'amour que j'ai reçue, madame la raisonneuse: chacune
la nôtre.
«Louise, je ne vous aime pas à cause de votre sublime beauté; je ne
vous aime pas à cause de votre esprit si étendu, de la noblesse de
vos sentiments, de la grâce infinie que vous donnez à toutes choses,
ni à cause de votre fierté, de votre royal dédain pour ce qui n'est
pas de votre sphère, et qui chez vous n'exclut point la bonté, car
vous avez la charité des anges; Louise, je vous aime parce que vous
avez fait fléchir toutes ces grandeurs altières pour un pauvre exilé;
parce que, par un geste, par un regard, vous avez consolé un homme
d'être si fort au-dessous de vous, qu'il n'avait droit qu'à votre
pitié, mais à une pitié généreuse. Vous êtes la seule femme au monde
qui aura tempéré pour moi la rigueur de ses yeux; et comme vous
avez laissé tomber sur moi ce bienfaisant regard, alors que j'étais
un grain dans la poussière, ce que je n'avais jamais obtenu quand
j'avais tout ce qu'un sujet peut avoir de puissance, je tiens à vous
faire savoir, Louise, que vous m'êtes devenue chère, que je vous
aime pour vous-même et sans aucune arrière-pensée, en dépassant de
beaucoup les conditions mises par vous à un amour parfait. Apprenez
donc, idole placée par moi au plus haut des cieux, qu'il est dans le
monde un rejeton de la race sarrasine dont la vie vous appartient, à
qui vous pouvez tout demander comme à un esclave, et qui s'honorera
d'exécuter vos ordres. Je me suis donné à vous sans retour, et pour
le seul plaisir de me donner, pour un seul de vos regards, pour
cette main tendue un matin à votre maître d'espagnol. Vous avez un
serviteur, Louise, et pas autre chose. Non, je n'ose penser que
je puisse être jamais aimé; mais peut-être serai-je souffert, et
seulement à cause de mon dévouement. Depuis cette matinée
où vous m'avez souri en noble fille qui devinait la misère de mon
cœur solitaire et trahi, je vous ai intronisée: vous êtes la
souveraine absolue de ma vie, la reine de mes pensées, la divinité
de mon cœur, la lumière qui brille chez moi, la fleur de mes
fleurs, le baume de l'air que je respire, la richesse de mon sang,
la lueur dans laquelle je sommeille. Une seule pensée troublait ce
bonheur: vous ignoriez avoir à vous un dévouement sans bornes, un
bras fidèle, un esclave aveugle, un agent muet, un trésor, car je
ne suis plus que le dépositaire de tout ce que je possède; enfin,
vous ne vous saviez pas un cœur à qui vous pouvez tout confier,
le cœur d'une vieille aïeule à qui vous pouvez tout demander, un
père de qui vous pouvez réclamer toute protection, un ami, un frère;
tous ces sentiments vous font défaut autour de vous, je le sais.
J'ai surpris le secret de votre isolement! Ma hardiesse est venue
de mon désir de vous révéler l'étendue de vos possessions. Acceptez
tout, Louise, vous m'aurez donné la seule vie qu'il y ait pour moi
dans le monde, celle de me dévouer. En me passant le collier de la
servitude, vous ne vous exposez à rien: je ne demanderai jamais autre
chose que le plaisir de me savoir à vous. Ne me dites même pas que
vous ne m'aimerez jamais: cela doit être, je le sais; je dois aimer
de loin, sans espoir et pour moi-même. Je voudrais bien savoir si
vous m'acceptez pour serviteur, et je me suis creusé la tête afin
de trouver une preuve qui vous atteste qu'il n'y aura de votre part
aucune atteinte à votre dignité en me l'apprenant, car voici bien
des jours que je suis à vous, à votre insu. Donc, vous me le diriez
en ayant à la main un soir, aux Italiens, un bouquet composé d'un
camélia blanc et d'un camélia rouge, l'image de tout le sang d'un
homme aux ordres d'une candeur adorée. Tout sera dit alors: à toute
heure, dans dix ans comme demain, quoi que vous vouliez qu'il soit
possible à l'homme de faire, ce sera fait dès que vous le demanderez
à votre heureux serviteur,
»FELIPE HÉNARÈS.»
_P.-S._ Ma chère, avoue que les grands seigneurs savent aimer! Quel
bond de lion africain! quelle ardeur contenue! quelle foi! quelle
sincérité! quelle grandeur d'âme dans l'abaissement! Je me suis sentie
petite et me suis demandé tout abasourdie: Que faire?... Le
propre d'un grand homme est de dérouter les calculs ordinaires. Il est
sublime et attendrissant, naïf et gigantesque. Par une seule lettre, il
est au delà des cent lettres de Lovelace et de Saint-Preux. Oh! voilà
l'amour vrai, sans chicanes: il est ou n'est pas; mais quand il est,
il doit se produire dans son immensité. Me voilà destituée de toutes
les coquetteries. Refuser ou accepter! je suis entre ces deux termes
sans un prétexte pour abriter mon irrésolution. Toute discussion est
supprimée. Ce n'est plus Paris, c'est l'Espagne ou l'Orient; enfin,
c'est l'Abencerrage qui parle, qui s'agenouille devant l'Ève catholique
en lui apportant son cimeterre, son cheval et sa tête. Accepterai-je
ce restant de Maure? Relisez souvent cette lettre hispano-sarrasine,
ma Renée, et vous y verrez que l'amour emporte toutes les stipulations
judaïques de votre philosophie. Tiens, Renée, j'ai ta lettre sur
le cœur, tu m'as embourgeoisé la vie. Ai-je besoin de finasser?
Ne suis-je pas éternellement maîtresse de ce lion qui change ses
rugissements en soupirs humbles et religieux? Oh! combien n'a-t-il
pas dû rugir dans sa tanière de la rue Hillerin-Bertin! Je sais où
il demeure, j'ai sa carte: F., baron de Macumer. Il m'a rendu toute
réponse impossible, il n'y a qu'à lui jeter à la figure deux camélias.
Quelle science infernale possède l'amour pur, vrai, naïf! Voilà donc
ce qu'il y a de plus grand pour le cœur d'une femme réduit à une
action simple et facile. O l'Asie! j'ai lu les Mille et Une Nuits,
en voilà l'esprit: deux fleurs, et tout est dit. Nous franchissons
les quatorze volumes de Clarisse Harlowe avec un bouquet. Je me tords
devant cette lettre comme une corde au feu. Prends ou ne prends pas tes
deux camélias. Oui ou non, tue ou fais vivre! Enfin, une voix me crie:
Éprouve-le! Aussi l'éprouverai-je!
XVI
DE LA MÊME A LA MÊME.
Mars.
Je suis habillée en blanc: j'ai des camélias blancs dans les cheveux et
un camélia blanc à la main, ma mère en a de rouges; je lui en prendrai
un si je veux. Il y a en moi je ne sais quelle envie de _lui_
vendre son camélia rouge par un peu d'hésitation, et de ne me décider
que sur le terrain. Je suis bien belle! Griffith m'a priée de me
laisser contempler un moment. La solennité de cette soirée et le drame
de ce consentement secret m'ont donné des couleurs: j'ai à chaque joue
un camélia rouge épanoui sur un camélia blanc!
Une heure.
Tous m'ont admirée, un seul savait m'adorer. Il a baissé la tête en me
voyant un camélia blanc à la main, et je l'ai vu devenir blanc comme
la fleur quand j'en ai eu pris un rouge à ma mère. Venir avec les deux
fleurs pouvait être un effet du hasard; mais cette action était une
réponse. J'ai donc étendu mon aveu! On donnait _Roméo et Juliette_,
et comme tu ne sais pas ce qu'est le duo des deux amants, tu ne peux
comprendre le bonheur de deux néophytes d'amour écoutant cette divine
expression de la tendresse. Je me suis couchée en entendant des pas sur
le terrain sonore de la contre-allée. Oh! maintenant, mon ange, j'ai le
feu dans le cœur, dans la tête. Que fait-il? que pense-t-il? A-t-il
une pensée, une seule qui me soit étrangère? Est-il l'esclave toujours
prêt qu'il m'a dit être? Comment m'en assurer? A-t-il dans l'âme le
plus léger soupçon que mon acceptation emporte un blâme, un retour
quelconque, un remerciement? Je suis livrée à toutes les arguties
minutieuses des femmes de Cyrus et de l'Astrée, aux subtilités des
Cours d'amour. Sait-il qu'en amour les plus menues actions des femmes
sont la terminaison d'un monde de réflexions, de combats intérieurs, de
victoires perdues! A quoi pense-t-il en ce moment? Comment lui ordonner
de m'écrire le soir le détail de sa journée? Il est mon esclave, je
dois l'occuper, et je vais l'écraser de travail.
Dimanche matin.
Je n'ai dormi que très peu, le matin. Il est midi. Je viens de faire
écrire la lettre suivante par Griffith.
_A monsieur le baron de Macumer._
Mademoiselle de Chaulieu me charge, monsieur le baron, de vous
redemander la copie d'une lettre que lui a écrite une de ses amies,
qui est de sa main et que vous avez emportée.
Agréez, etc.
GRIFFITH.
Ma chère, Griffith est sortie, elle est allée rue Hillerin-Bertin,
elle a fait remettre ce poulet à mon esclave qui m'a rendu sous
enveloppe mon programme mouillé de larmes. Il a obéi. Oh! ma chère, il
devait y tenir! Un autre aurait refusé en écrivant une lettre pleine de
flatteries; mais le Sarrasin a été ce qu'il avait promis d'être: il a
obéi. Je suis touchée aux larmes.
XVII
DE LA MÊME A LA MÊME.
2 avril.
Hier, le temps était superbe, je me suis mise en fille aimée et qui
veut plaire. A ma prière, mon père m'a donné le plus joli attelage
qu'il soit possible de voir à Paris: deux chevaux gris pommelé et une
calèche de la dernière élégance. J'essayais mon équipage. J'étais
comme une fleur sous une ombrelle doublée de soie blanche. En montant
l'avenue des Champs-Élysées, j'ai vu venir à moi mon Abencerrage sur
un cheval de la plus admirable beauté: les hommes, qui maintenant
sont presque tous de parfaits maquignons, s'arrêtaient pour le voir,
pour l'examiner. Il m'a saluée, et je lui ai fait un signe amical
d'encouragement; il a modéré le pas de son cheval, et j'ai pu lui
dire:—Vous ne trouverez pas mauvais, monsieur le baron, que je
vous aie redemandé ma lettre, elle vous était inutile... Vous avez
déjà dépassé ce programme, ai-je ajouté à voix basse. Vous avez un
cheval qui vous fait bien remarquer, lui ai-je dit.—Mon intendant de
Sardaigne me l'a envoyé par orgueil, car ce cheval de race arabe est né
dans mes macchis.
Ce matin, ma chère, Hénarez était sur un cheval anglais alezan, encore
très beau, mais qui n'excitait plus l'attention: le peu de critique
moqueuse de mes paroles avait suffi. Il m'a saluée, et je lui ai
répondu par une légère inclinaison de tête. Le duc d'Angoulême a fait
acheter le cheval de Macumer. Mon esclave a compris qu'il sortait de la
simplicité voulue en attirant sur lui l'attention des badauds. Un homme
doit être remarqué pour lui-même, et non pas pour son cheval ou pour
des choses. Avoir un trop beau cheval me semble aussi ridicule
que d'avoir un gros diamant à sa chemise. J'ai été ravie de le prendre
en faute, et peut-être y avait-il dans son fait un peu d'amour-propre,
permis à un pauvre proscrit. Cet enfantillage me plaît. O ma vieille
raisonneuse! Jouis-tu de mes amours autant que je me suis attristée de
ta sombre philosophie? Chère Philippe II en jupon, te promènes-tu bien
dans ma calèche? Vois-tu ce regard de velours, humble et plein, fier de
son servage, que me lance en passant cet homme vraiment grand qui porte
ma livrée, et qui a toujours à sa boutonnière un camélia rouge, tandis
que j'en ai toujours un blanc à la main? Quelle clarté jette l'amour!
Combien je comprends Paris! Maintenant tout m'y semble spirituel.
Oui, l'amour y est plus joli, plus grand, plus charmant que partout
ailleurs. Décidément j'ai reconnu que jamais je ne pourrais tourmenter,
inquiéter un sot, ni avoir le moindre empire sur lui. Il n'y a que
les hommes supérieurs qui nous comprennent bien et sur lesquels nous
puissions agir. Oh! pauvre amie, pardon, j'oubliais notre l'Estorade;
mais ne m'as-tu pas dit que tu allais en faire un génie? Oh! je devine
pourquoi: tu l'élèves à la brochette pour être comprise un jour. Adieu,
je suis un peu folle et ne veux pas continuer.
XVIII
DE MADAME DE L'ESTORADE A LOUISE DE CHAULIEU.
Avril.
Chère ange, ou ne dois-je pas plutôt dire cher démon, tu m'as
affligée sans le vouloir, et, si nous n'étions pas la même âme, je
dirais blessée; mais ne se blesse-t-on pas aussi soi-même? Comme
on voit bien que tu n'as pas encore arrêté ta pensée sur ce mot
_indissoluble_, appliqué au contrat qui lie une femme à un homme!
Je ne veux pas contredire les philosophes ni les législateurs, ils
sont bien de force à se contredire eux-mêmes; mais, chère, en rendant
le mariage irrévocable et lui imposant une formule égale pour tous
et impitoyable, on a fait de chaque union une chose entièrement
dissemblable, aussi dissemblable que le sont les individus entre eux;
chacune d'elles a ses lois intérieures différentes; celles d'un mariage
à la campagne, où deux êtres seront sans cesse en présence, ne sont
pas celles d'un ménage à la ville, où plus de distractions nuancent la
vie; et celles d'un ménage à Paris, où la vie passe comme un torrent,
ne seront pas celles d'un mariage en province, où la vie est moins
agitée. Si les conditions varient selon les lieux, elles varient bien
davantage selon les caractères. La femme d'un homme de génie n'a qu'à
se laisser conduire, et la femme d'un sot doit, sous peine des plus
grands malheurs, prendre les rênes de la machine si elle se sent
plus intelligente que lui. Peut-être, après tout, la réflexion et la
raison arrivent-elles à ce qu'on appelle dépravation. Pour nous la
dépravation, n'est-ce pas le calcul dans les sentiments? Une passion
qui raisonne est dépravée; elle n'est belle qu'involontaire et dans
ces sublimes jets qui excluent tout égoïsme. Ah! tôt ou tard tu te
diras, ma chère: Oui! la fausseté est aussi nécessaire à la femme que
son corset, si par fausseté on entend le silence de celle qui a le
courage de se taire, si par fausseté l'on entend le calcul nécessaire
de l'avenir. Toute femme mariée apprend à ses dépens les lois sociales
qui sont incompatibles en beaucoup de points avec celles de la nature.
On peut avoir en mariage une douzaine d'enfants, en se mariant à l'âge
où nous sommes; et, si nous les avions, nous commettrions douze crimes,
nous ferions douze malheurs. Ne livrerions-nous pas à la misère et
au désespoir de charmants êtres? tandis que deux enfants sont deux
bonheurs, deux bienfaits, deux créations en harmonie avec les mœurs
et les lois actuelles. La loi naturelle et le code sont ennemis,
et nous sommes le terrain sur lequel ils luttent. Appelleras-tu
dépravation la sagesse de l'épouse qui veille à ce que la famille ne se
ruine pas par elle-même? Un seul calcul ou mille, tout est perdu dans
le cœur. Ce calcul atroce, vous le ferez un jour, belle baronne de
Macumer, quand vous serez la femme heureuse et fière de l'homme qui
vous adore; ou plutôt cet homme supérieur vous l'épargnera, car il le
fera lui-même. Tu vois, chère folle, que nous avons étudié le code
dans ses rapports avec l'amour conjugal. Tu sauras que nous ne devons
compte qu'à nous-mêmes et à Dieu des moyens que nous employons pour
perpétuer le bonheur au sein de nos maisons; et mieux vaut le calcul
qui y parvient que l'amour irréfléchi qui y met le deuil, les
querelles ou la désunion. J'ai cruellement étudié le rôle de l'épouse
et de la mère de famille. Oui, chère ange, nous avons de sublimes
mensonges à faire pour être la noble créature que nous sommes en
accomplissant nos devoirs. Tu me taxes de fausseté parce que je veux
mesurer au jour le jour à Louis la connaissance de moi-même; mais
n'est-ce pas une trop intime connaissance qui cause les désunions?
Je veux l'occuper beaucoup pour beaucoup le distraire de moi, au nom
de son propre bonheur; et tel n'est pas le calcul de la passion. Si
la tendresse est inépuisable, l'amour ne l'est point: aussi est-ce
une véritable entreprise pour une honnête femme que de le sagement
distribuer sur toute la vie. Au risque de te paraître exécrable, je
te dirai que je persiste dans mes principes en me croyant très-grande
et très-généreuse. La vertu, mignonne, est un principe dont les
manifestations diffèrent selon les milieux: la vertu de Provence, celle
de Constantinople, celle de Londres et celle de Paris ont des effets
parfaitement dissemblables sans cesser d'être la vertu. Chaque vie
humaine offre dans son tissu les combinaisons les plus irrégulières;
mais, vues d'une certaine hauteur, toutes paraissent semblables. Si
je voulais voir Louis malheureux et faire fleurir une séparation de
corps, je n'aurais qu'à me mettre à sa lesse. Je n'ai pas eu comme toi
le bonheur de rencontrer un être supérieur, mais peut-être aurai-je
le plaisir de le rendre supérieur, et je te donne rendez-vous dans
cinq ans à Paris. Tu y seras prise toi-même, et tu me diras que je me
suis trompée, que monsieur de l'Estorade était nativement remarquable.
Quant à ces belles amours, à ces émotions que je n'éprouve que par toi;
quant à ces stations nocturnes sur le balcon, à la lueur des étoiles;
quant à ces adorations excessives, à ces divinisations de nous, j'ai
su qu'il y fallait renoncer. Ton épanouissement dans la vie rayonne à
ton gré; le mien est circonscrit, il a l'enceinte de la Crampade, et
tu me reproches les précautions que demande un fragile, un secret, un
pauvre bonheur pour devenir durable, riche et mystérieux! Je croyais
avoir trouvé les grâces d'une maîtresse dans mon état de femme, et tu
m'as presque fait rougir de moi-même. Entre nous deux, qui a tort, qui
a raison? Peut-être avons-nous également tort et raison toutes deux,
et peut-être la société nous vend-elle fort cher nos dentelles, nos
titres et nos enfants! Moi, j'ai mes camélias rouges, ils sont sur mes
lèvres, en sourires qui fleurissent pour ces deux êtres, le père
et le fils, à qui je suis dévouée, à la fois esclave et maîtresse.
Mais, chère! tes dernières lettres m'ont fait apercevoir tout ce que
j'ai perdu! Tu m'as appris l'étendue des sacrifices de la femme mariée.
J'avais à peine jeté les yeux sur ces beaux steppes sauvages où tu
bondis, et je ne te parlerai point de quelques larmes essuyées en te
lisant; mais le regret n'est pas le remords, quoiqu'il en soit un peu
germain. Tu m'as dit: Le mariage rend philosophe! hélas! non; je l'ai
bien senti quand je pleurais en te sachant emportée au torrent de
l'amour. Mais mon père m'a fait lire un des plus profonds écrivains de
nos contrées, un des héritiers de Bossuet, un de ces cruels politiques
dont les pages engendrent la conviction. Pendant que tu lisais Corinne,
je lisais Bonald, et voilà tout le secret de ma philosophie: la Famille
sainte et forte m'est apparue. De par Bonald, ton père avait raison
dans son discours. Adieu, ma chère imagination, mon amie, toi qui es ma
folie!
XIX
LOUISE DE CHAULIEU A MADAME DE L'ESTORADE.