magiquement attirés par deux yeux de feu qui brillaient comme deux
escarboucles dans un coin obscur de l'orchestre. Hénarez n'a pas
détaché ses yeux de dessus moi. Le monstre a cherché la seule place
d'où il pouvait me voir, et il y est. Je ne sais pas ce qu'il est en
politique; mais il a le génie de l'amour.
Voilà, belle Renée, à quel point nous en sommes,
a dit le grand Corneille.
[Illustration: IMP. S. RAÇON.
Mes yeux ont été magiquement attirés par deux yeux de feu qui
brillaient comme deux escarboucles dans un coin du parterre.
(MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES.)]
XIII
DE MADAME DE L'ESTORADE A MADEMOISELLE DE CHAULIEU.
A la Crampade, février
Ma chère Louise, avant de t'écrire, j'ai dû attendre; mais maintenant
je sais bien des choses, ou, pour mieux dire, je les ai apprises, et je
dois te les dire pour ton bonheur à venir. Il y a tant de différence
entre une jeune fille et une femme mariée, que la jeune fille ne
peut pas plus la concevoir que la femme mariée ne peut redevenir
jeune fille. J'ai mieux aimé être mariée à Louis de l'Estorade que de
retourner au couvent. Voilà qui est clair. Après avoir deviné que si
je n'épousais pas Louis je retournerais au couvent, j'ai dû, en termes
de jeune fille, me résigner. Résignée, je me suis mise à examiner ma
situation afin d'en tirer le meilleur parti possible.
D'abord la gravité des engagements m'a investie de terreur. Le mariage
se propose la vie, tandis que l'amour ne se propose que le plaisir;
mais aussi le mariage subsiste quand les plaisirs ont disparu, et
donne naissance à des intérêts bien plus chers que ceux de l'homme et
de la femme qui s'unissent. Aussi peut-être ne faut-il, pour faire un
mariage heureux, que cette amitié qui, en vue de ses douceurs, cède sur
beaucoup d'imperfections humaines. Rien ne s'opposait à ce que j'eusse
de l'amitié pour Louis de l'Estorade. Bien décidée à ne pas chercher
dans le mariage les jouissances de l'amour auxquelles nous pensions
si souvent et avec une si dangereuse exaltation, j'ai senti la plus
douce tranquillité en moi-même. Si je n'ai pas l'amour, pourquoi ne
pas chercher le bonheur? me suis-je dit. D'ailleurs, je suis aimée,
et je me laisserai aimer. Mon mariage ne sera pas une servitude,
mais un commandement perpétuel. Quel inconvénient cet état de choses
offrira-t-il à une femme qui veut rester maîtresse absolue d'elle-même?
Ce point si grave d'avoir le mariage sans le mari fut réglé dans une
conversation entre Louis et moi, dans laquelle il m'a découvert et
l'excellence de son caractère et la douceur de son âme. Ma mignonne,
je souhaitais beaucoup de rester dans cette belle saison d'espérance
amoureuse qui, n'enfantant point de plaisir, laisse à l'âme sa
virginité. Ne rien accorder au devoir, à la loi, ne dépendre que
de soi-même, et garder son libre arbitre?... quelle douce et noble
chose! Ce contrat, opposé à celui des lois et au sacrement lui-même,
ne pouvait se passer qu'entre Louis et moi. Cette difficulté, la
première aperçue, est la seule qui ait fait traîner la conclusion
de mon mariage. Si, dès l'abord, j'étais résolue à tout pour ne pas
retourner au couvent, il est dans notre nature de demander le plus
après avoir obtenu le moins; et nous sommes, chère ange, de celles
qui veulent tout. J'examinais mon Louis du coin de l'œil, et je me
disais: le malheur l'a-t-il rendu bon ou méchant? A force d'étudier,
j'ai fini par découvrir que son amour allait jusqu'à la passion. Une
fois arrivée à l'état d'idole, en le voyant pâlir et trembler
au moindre regard froid, j'ai compris que je pouvais tout oser. Je
l'ai naturellement emmené loin des parents, dans des promenades où
j'ai prudemment interrogé son cœur. Je l'ai fait parler, je lui
ai demandé compte de ses idées, de ses plans, de notre avenir. Mes
questions annonçaient tant de réflexions préconçues et attaquaient
si précisément les endroits faibles de cette horrible vie à deux,
que Louis m'a depuis avoué qu'il était épouvanté d'une si savante
virginité. Moi, j'écoutais ses réponses; il s'y entortillait comme ces
gens à qui la peur ôte tous leurs moyens; j'ai fini par voir que le
hasard me donnait un adversaire qui m'était d'autant plus inférieur
qu'il devinait ce que tu nommes si orgueilleusement ma grande âme.
Brisé par les malheurs et par la misère, il se regardait comme à peu
près détruit, et se perdait en trois horribles craintes. D'abord, il
a trente-sept ans, et j'en ai dix-sept; il ne mesurait donc pas sans
effroi les vingt ans de différence qui sont entre nous. Puis, il est
convenu que je suis très-belle; et Louis, qui partage nos opinions à ce
sujet, ne voyait pas sans une profonde douleur combien les souffrances
lui avaient enlevé de jeunesse. Enfin, il me sentait de beaucoup
supérieure comme femme à lui comme homme. Mis en défiance de lui-même
par ces trois infériorités visibles, il craignait de ne pas faire mon
bonheur, et se voyait pris comme un pis-aller. Sans la perspective du
couvent, je ne l'épouserais point, me dit-il un soir timidement.—Ceci
est vrai, lui répondis-je gravement. Ma chère amie, il me causa la
première grande émotion de celles qui nous viennent des hommes. Je fus
atteinte au cœur par les deux grosses larmes qui roulèrent dans ses
yeux.—Louis, repris-je d'une voix consolante, il ne tient qu'à vous de
faire de ce mariage de convenance un mariage auquel je puisse donner un
consentement entier. Ce que je vais vous demander exige de votre part
une abnégation beaucoup plus belle que le prétendu servage de votre
amour quand il est sincère. Pouvez-vous vous élever jusqu'à l'amitié
comme je la comprends? On n'a qu'un ami dans la vie, et je veux être
le vôtre. L'amitié est le lien de deux âmes pareilles, unies par
leur force, et néanmoins indépendantes. Soyons amis et associés pour
porter la vie ensemble. Laissez-moi mon entière indépendance. Je ne
vous défends pas de m'inspirer pour vous l'amour que vous dites avoir
pour moi; mais je ne veux être votre femme que de mon gré. Donnez-moi
le désir de vous abandonner mon libre arbitre, et je vous le
sacrifie aussitôt. Ainsi, je ne vous défends pas de passionner cette
amitié, de la troubler par la voix de l'amour: je tâcherai, moi, que
notre affection soit parfaite. Surtout, évitez-moi les ennuis que la
situation assez bizarre où nous serons alors me donnerait au dehors.
Je ne veux paraître ni capricieuse, ni prude, parce que je ne le suis
point, et vous crois assez honnête homme pour vous offrir de garder
les apparences du mariage. Ma chère, je n'ai jamais vu d'homme heureux
comme Louis l'a été de ma proposition; ses yeux brillaient, le feu du
bonheur y avait séché les larmes.—Songez, lui dis-je en terminant,
qu'il n'y a rien de bizarre dans ce que je vous demande. Cette
condition tient à mon immense désir d'avoir votre estime. Si vous ne me
deviez qu'au mariage, me sauriez-vous beaucoup de gré un jour d'avoir
vu votre amour couronné par les formalités légales ou religieuses et
non par moi? Si pendant que vous ne me plaisez point, mais en vous
obéissant passivement, comme ma très-honorée mère vient de me le
recommander, j'avais un enfant, croyez-vous que j'aimerais cet enfant
autant que celui qui serait fils d'un même vouloir? S'il n'est pas
indispensable de se plaire l'un à l'autre autant que se plaisent des
amants, convenez, monsieur, qu'il est nécessaire de ne pas se déplaire.
Eh bien! nous allons être placés dans une situation dangereuse: nous
devons vivre à la campagne, ne faut-il pas songer à toute l'instabilité
des passions? Des gens sages ne peuvent-ils pas se prémunir contre les
malheurs du changement? Il fut étrangement surpris de me trouver et si
raisonnable et si raisonneuse; mais il me fit une promesse solennelle
après laquelle je lui pris la main et la lui serrai affectueusement.
Nous fûmes mariés à la fin de la semaine. Sûre de garder ma liberté,
je mis alors beaucoup de gaieté dans les insipides détails de toutes
les cérémonies: j'ai pu être moi-même, et peut-être ai-je passé pour
une commère très-délurée, pour employer les mots de Blois. On a pris
pour une maîtresse femme, une jeune fille charmée de la situation
neuve et pleine de ressources où j'avais su me placer. Chère, j'avais
aperçu, comme par une vision, toutes les difficultés de ma vie, et je
voulais sincèrement faire le bonheur de cet homme. Or, dans la solitude
où nous vivons, si une femme ne commande pas, le mariage devient
insupportable en peu de temps. Une femme doit alors avoir les charmes
d'une maîtresse et les qualités d'une épouse. Mettre de l'incertitude
dans les plaisirs, n'est-ce pas prolonger l'illusion et perpétuer
les jouissances d'amour-propre auxquelles tiennent tant et avec tant
de raison toutes les créatures? L'amour conjugal, comme je le conçois,
revêt alors une femme d'espérance, la rend souveraine, et lui donne
une force inépuisable, une chaleur de vie qui fait tout fleurir autour
d'elle. Plus elle est maîtresse d'elle-même, plus sûre elle est de
rendre l'amour et le bonheur viables. Mais j'ai surtout exigé que
le plus profond mystère voilât nos arrangements intérieurs. L'homme
subjugué par sa femme est justement couvert de ridicule. L'influence
d'une femme doit être entièrement secrète: chez nous, en tout, la
grâce, c'est le mystère. Si j'entreprends de relever ce caractère
abattu, de restituer leur lustre à des qualités que j'ai entrevues,
je veux que tout semble spontané chez Louis. Telle est la tâche assez
belle que je me suis donnée et qui suffit à la gloire d'une femme. Je
suis presque fière d'avoir un secret pour intéresser ma vie, un plan
auquel je rapporterai mes efforts, et qui ne sera connu que de toi et
de Dieu.
Maintenant je suis presque heureuse, et peut-être ne le serais-je pas
entièrement si je ne pouvais le dire à une âme aimée, car le moyen
de le lui dire à lui? Mon bonheur le froisserait, il a fallu le lui
cacher. Il a, ma chère, une délicatesse de femme, comme tous les hommes
qui ont beaucoup souffert. Pendant trois mois nous sommes restés comme
nous étions avant le mariage. J'étudiai, comme bien tu penses, une
foule de petites questions personnelles, auxquelles l'amour tient
beaucoup plus qu'on ne le croit. Malgré ma froideur, cette âme enhardie
s'est dépliée: j'ai vu ce visage changer d'expression et se rajeunir.
L'élégance que j'introduisais dans la maison a jeté des reflets sur sa
personne. Insensiblement je me suis habituée à lui, j'en ai fait un
autre moi-même. A force de le voir, j'ai découvert la correspondance
de son âme et de sa physionomie. La bête que nous nommons un mari,
selon ton expression, a disparu. J'ai vu, par je ne sais quelle douce
soirée, un amant dont les paroles m'allaient à l'âme, et sur le bras
duquel je m'appuyais avec un plaisir indicible. Enfin, pour être vraie
avec toi, comme je le serais avec Dieu, qu'on ne peut pas tromper,
piquée peut-être par l'admirable religion avec laquelle il tenait son
serment, la curiosité s'est levée dans mon cœur. Très-honteuse de
moi-même, je me résistais. Hélas! quand on ne résiste plus que par
dignité, l'esprit a bientôt trouvé des transactions. La fête a donc
été secrète comme entre deux amants, et secrète elle doit rester
entre nous. Lorsque tu te marieras, tu approuveras ma discrétion.
Sache cependant que rien n'a manqué de ce que veut l'amour le plus
délicat, ni de cet imprévu qui est, en quelque sorte, l'honneur de ce
moment-là: les grâces mystérieuses que nos imaginations lui demandent,
l'entraînement qui excuse, le consentement arraché, les voluptés
idéales longtemps entrevues et qui nous subjuguent l'âme avant que nous
nous laissions aller à la réalité, toutes les séductions y étaient avec
leurs formes enchanteresses.
Je t'avoue que, malgré ces belles choses, j'ai de nouveau stipulé mon
libre arbitre, et je ne veux pas t'en dire toutes les raisons. Tu
seras certes la seule âme en qui je verserai cette demi-confidence.
Même en appartenant à son mari, adorée ou non, je crois que nous
perdrions beaucoup à ne pas cacher nos sentiments et le jugement que
nous portons sur le mariage. La seule joie que j'aie eue, et qui a
été céleste, vient de la certitude d'avoir rendu la vie à ce pauvre
être avant de la donner à des enfants. Louis a repris sa jeunesse, sa
force, sa gaieté. Ce n'est plus le même homme. J'ai, comme une fée,
effacé jusqu'au souvenir des malheurs. J'ai métamorphosé Louis, il est
devenu charmant. Sûr de me plaire, il déploie son esprit et révèle des
qualités nouvelles. Être le principe constant du bonheur d'un homme
quand cet homme le sait et mêle de la reconnaissance à l'amour, ah!
chère, cette certitude développe dans l'âme une force qui dépasse celle
de l'amour le plus entier. Cette force impétueuse et durable, une et
variée, enfante enfin la famille, cette belle œuvre des femmes,
et que je conçois maintenant dans toute sa beauté féconde. Le vieux
père n'est plus avare, il donne aveuglément tout ce que je désire.
Les domestiques sont joyeux; il semble que la félicité de Louis ait
rayonné dans cet intérieur, où je règne par l'amour. Le vieillard s'est
mis en harmonie avec toutes les améliorations, il n'a pas voulu faire
tache dans mon luxe; il a pris, pour me plaire, le costume, et avec le
costume les manières du temps présent. Nous avons des chevaux anglais,
un coupé, une calèche et un tilbury. Nos domestiques ont une tenue
simple, mais élégante. Aussi passons-nous pour des prodigues. J'emploie
mon intelligence (je ne ris pas) à tenir ma maison avec économie, à
y donner le plus de jouissances pour la moindre somme possible. J'ai
déjà démontré à Louis la nécessité de faire des chemins, afin de
conquérir la réputation d'un homme occupé du bien de son pays. Je
l'oblige à compléter son instruction. J'espère le voir bientôt membre
du Conseil-Général de son département par l'influence de ma famille et
de celle de sa mère. Je lui ai déclaré tout net que j'étais ambitieuse,
que je ne trouvais pas mauvais que son père continuât à soigner nos
biens, à réaliser des économies, parce que je le voulais tout entier
à la politique; si nous avions des enfants, je les voulais voir tous
heureux et bien placés dans l'État; sous peine de perdre mon estime et
mon affection, il devait devenir député du département aux prochaines
élections; ma famille aiderait sa candidature, et nous aurions alors
le plaisir de passer tous les hivers à Paris. Ah! mon ange, à l'ardeur
avec laquelle il m'a obéi, j'ai vu combien j'étais aimée. Enfin, hier,
il m'a écrit cette lettre de Marseille, où il est allé pour quelques
heures.
«Quand tu m'as permis de t'aimer, ma douce Renée, j'ai cru au
bonheur; mais aujourd'hui je n'en vois plus la fin. Le passé n'est
plus qu'un vague souvenir, une ombre nécessaire à faire ressortir
l'éclat de ma félicité. Quand je suis près de toi, l'amour me
transporte au point que je suis hors d'état de t'exprimer l'étendue
de mon affection: je ne puis que t'admirer, t'adorer. La parole ne me
revient que loin de toi. Tu es parfaitement belle, et d'une beauté
si grave, si majestueuse, que le temps l'altérera difficilement; et,
quoique l'amour entre époux ne tienne pas tant à la beauté qu'aux
sentiments, qui sont exquis en toi, laisse-moi te dire que cette
certitude de te voir toujours belle me donne une joie qui s'accroît
à chaque regard que je jette sur toi. L'harmonie et la dignité des
lignes de ton visage, où ton âme sublime se révèle, a je ne sais quoi
de pur sous la mâle couleur du teint. L'éclat de tes yeux noirs et
la coupe hardie de ton front disent combien tes vertus sont élevées,
combien ton commerce est solide et ton cœur fait aux orages de la
vie s'il en survenait. La noblesse est ton caractère distinctif; je
n'ai pas la prétention de te l'apprendre; mais je t'écris ce mot
pour te faire bien connaître que je sais tout le prix du trésor que
je possède. Le peu que tu m'accorderas sera toujours le bonheur pour
moi, dans longtemps comme à présent; car je sens tout ce qu'il y a
eu de grandeur dans notre promesse de garder l'un et l'autre toute
notre liberté. Nous ne devrons jamais aucun témoignage de tendresse
qu'à notre vouloir. Nous serons libres malgré des chaînes étroites.
Je serai d'autant plus fier de te reconquérir ainsi que je sais
maintenant le prix que tu attaches à cette conquête. Tu ne pourras
jamais parler ou respirer, agir, penser, sans que j'admire toujours
davantage la grâce de ton corps et celle de ton âme. Il y a en toi je
ne sais quoi de divin, de sensé, d'enchanteur, qui met d'accord la
réflexion, l'honneur, le plaisir et l'espérance, qui donne enfin à
l'amour une étendue plus spacieuse que celle de la vie. Oh! mon ange,
puisse le génie de l'amour me rester fidèle et l'avenir être plein de
cette volupté à l'aide de laquelle tu as embelli tout autour de moi!
Quand seras-tu mère, pour que je te voie applaudir à l'énergie de ta
vie, pour que je t'entende, de cette voix si suave et avec ces idées
si fines, si neuves et si curieusement bien rendues, bénir l'amour
qui a rafraîchi mon âme, retrempé mes facultés, qui fait mon orgueil,
et où j'ai puisé, comme dans une magique fontaine, une vie nouvelle?
Oui, je serai tout ce que tu veux que je sois: je deviendrai l'un des
hommes utiles de mon pays, et je ferai rejaillir sur toi cette gloire
dont le principe sera ta satisfaction.»
Ma chère, voilà comment je le forme. Ce style est de fraîche date,
dans un an ce sera mieux. Louis en est aux premiers transports, je
l'attends à cette égale et continue sensation de bonheur que doit
donner un heureux mariage quand, sûrs l'un de l'autre et se connaissant
bien, une femme et un homme ont trouvé le secret de varier l'infini, de
mettre l'enchantement dans le fond même de la vie. Ce beau secret des
véritables épouses, je l'entrevois et veux le posséder. Tu vois qu'il
se croit aimé, le fat, comme s'il n'était pas mon mari. Je n'en suis
cependant encore qu'à cet attachement matériel qui nous donne la force
de supporter bien des choses. Cependant Louis est aimable, il est d'une
grande égalité de caractère, il fait simplement les actions dont se
vanteraient la plupart des hommes. Enfin, si je ne l'aime point, je me
sens très-capable de le chérir.
Voilà donc mes cheveux noirs, mes yeux noirs dont les cils se déplient,
selon toi, comme des jalousies, mon air impérial et ma personne élevée
à l'état de pouvoir souverain. Nous verrons dans dix ans d'ici, ma
chère, si nous ne sommes pas toutes deux bien rieuses, bien heureuses
dans ce Paris, d'où je te ramènerai quelquefois dans ma belle oasis de
Provence. O Louise, ne compromets pas notre bel avenir à toutes deux!
Ne fais pas les folies dont tu me menaces. J'épouse un vieux
jeune homme, épouse quelque jeune vieillard de la chambre des pairs. Tu
es là dans le vrai.
XIV
LE DUC DE SORIA AU BARON DE MACUMER.
Madrid.
Mon cher frère, vous ne m'avez pas fait duc de Soria pour que je
n'agisse pas en duc de Soria. Si je vous savais errant et sans les
douceurs que la fortune donne partout, vous me rendriez mon bonheur
insupportable. Ni Marie ni moi, nous ne nous marierons jusqu'à ce que
nous ayons appris que vous avez accepté les sommes remises pour vous à
Urraca. Ces deux millions proviennent de vos propres économies et de
celles de Marie. Nous avons prié tous deux, agenouillés devant le même
autel, et avec quelle ferveur! ah! Dieu le sait! pour ton bonheur. O
mon frère! nos souhaits doivent être exaucés. L'amour que tu cherches,
et qui serait la consolation de ton exil, il descendra du ciel. Marie
a lu ta lettre en pleurant, et tu as toute son admiration. Quant à
moi, j'ai accepté pour notre maison et non pour moi. Le roi a rempli
ton attente. Ah! tu lui as si dédaigneusement jeté son plaisir, comme
on jette leur proie aux tigres, que, pour te venger, je voudrais lui
faire savoir combien tu l'as écrasé par ta grandeur. La seule chose
que j'aie prise pour moi, cher frère aimé, c'est mon bonheur, c'est
Marie. Aussi serai-je toujours devant toi ce qu'est une créature devant
le Créateur. Il y aura dans ma vie et dans celle de Marie un jour
aussi beau que celui de notre heureux mariage, ce sera celui où nous
saurons que ton cœur est compris, qu'une femme t'aime comme tu dois
et veux être aimé. N'oublie pas que, si tu vis par nous, nous vivons
aussi par toi. Tu peux nous écrire en toute confiance sous le couvert
du nonce, en envoyant tes lettres par Rome. L'ambassadeur de France à
Rome se chargera sans doute de les remettre à la secrétairerie d'état,
à monsignore Bemboni, que notre légat a dû prévenir. Toute autre voie
serait mauvaise. Adieu, cher dépouillé, cher exilé. Sois fier au
moins du bonheur que tu nous as fait, si tu ne peux en être heureux.
Dieu sans doute écoutera nos prières pleines de toi.
FERNAND.
XV
LOUISE DE CHAULIEU A MADAME DE L'ESTORADE.
Mars.
Ah! mon ange, le mariage rend philosophe?... Ta chère figure devait
être jaune alors que tu m'écrivais ces terribles pensées sur la vie
humaine et sur nos devoirs. Crois-tu donc que tu me convertiras au
mariage par ce programme de travaux souterrains? Hélas! voilà donc où
t'ont fait parvenir nos trop savantes rêveries? Nous sommes sorties
de Blois parées de toute notre innocence et armées des pointes aiguës
de la réflexion: les dards de cette expérience purement morale des
choses se sont tournés contre toi! Si je ne te connaissais pas pour
la plus pure et la plus angélique créature du monde, je te dirais que
tes calculs sentent la dépravation. Comment, ma chère, dans l'intérêt
de ta vie à la campagne, tu mets tes plaisirs en coupes réglées, tu
traites l'amour comme tu traiteras tes bois! Oh! j'aime mieux périr
dans la violence des tourbillons de mon cœur, que de vivre dans la
sécheresse de ta sage arithmétique. Tu étais comme moi la jeune fille
la plus instruite, parce que nous avions beaucoup réfléchi sur peu de
choses; mais, mon enfant, la philosophie sans l'amour, ou sous un faux
amour, est la plus horrible des hypocrisies conjugales. Je ne sais pas
si, de temps en temps, le plus grand imbécile de la terre n'apercevrait
pas le hibou de la sagesse tapi dans ton tas de roses, découverte peu
récréative qui peut faire enfuir la passion la mieux allumée. Tu te
fais le destin, au lieu d'être son jouet. Nous tournons toutes les deux
bien singulièrement: beaucoup de philosophie et peu d'amour, voilà ton
régime; beaucoup d'amour et peu de philosophie, voilà le mien.
La Julie de Jean-Jacques, que je croyais un professeur, n'est qu'un
étudiant auprès de toi. Vertu de femme! as-tu toisé la vie? Hélas! je
me moque de toi, peut-être as-tu raison. Tu as immolé ta jeunesse en un
jour, et tu t'es faite avare avant le temps. Ton Louis sera sans doute
heureux. S'il t'aime, et je n'en doute pas, il ne s'apercevra jamais
que tu te conduis dans l'intérêt de ta famille comme les courtisanes
se conduisent dans l'intérêt de leur fortune; et certes elles rendent
les hommes heureux, à en croire les folles dissipations dont elles
sont l'objet. Un mari clairvoyant resterait sans doute passionné pour
toi; mais ne finirait-il point par se dispenser de reconnaissance pour
une femme qui fait de la fausseté une sorte de corset moral aussi
nécessaire à sa vie que l'autre l'est au corps? Mais, chère, l'amour
est à mes yeux le principe de toutes les vertus rapportées à une image
de la divinité! L'amour, comme tous les principes, ne se calcule
pas, il est l'infini de notre âme. N'as-tu pas voulu te justifier à
toi-même l'affreuse position d'une fille mariée à un homme qu'elle ne
peut qu'estimer? Le devoir, voilà ta règle et ta mesure; mais agir par
nécessité, n'est-ce pas la morale d'une société d'athées? Agir par
amour et par sentiment, n'est-ce pas la loi secrète des femmes? Tu t'es
faite homme, et ton Louis va se trouver la femme! O chère, ta lettre
m'a plongée en des méditations infinies. J'ai vu que le couvent ne
remplace jamais une mère pour des filles. Je t'en supplie, mon noble
ange aux yeux noirs, si pure et si fière, si grave et si élégante,
pense à ces premiers cris que ta lettre m'arrache! Je me suis consolée
en songeant qu'au moment où je me lamentais, l'amour renversait sans
doute les échafaudages de la raison. Je ferai peut-être pis sans
raisonner, sans calculer: la passion est un élément qui doit avoir une
logique aussi cruelle que la tienne.
Lundi.