lui je ne sais quoi de calme, d'austère, de digne, de profond qui
m'intéresse au dernier point. Cette solennité constante et le silence
qui couvre cet homme ont quelque chose de provoquant pour l'âme. Il est
muet et superbe comme un roi déchu. Nous nous occupons de lui, Griffith
et moi, comme d'une énigme. Quelle bizarrerie! un maître de langues
obtient sur mon attention le triomphe qu'aucun homme n'a remporté,
moi qui maintenant ai passé en revue tous les fils de famille, tous
les attachés d'ambassade et les ambassadeurs, les généraux et les
sous-lieutenants, les pairs de France, leurs fils et leurs neveux,
la cour et la ville. La froideur de cet homme est irritante. Le plus
profond orgueil remplit le désert qu'il essaie de mettre et qu'il met
entre nous; enfin, il s'enveloppe d'obscurité. C'est lui qui a de la
coquetterie, et c'est moi qui ai de la hardiesse. Cette étrangeté
m'amuse d'autant plus que tout cela est sans conséquence. Qu'est-ce
qu'un homme, un Espagnol et un maître de langues? Je ne me sens pas
le moindre respect pour quelque homme que ce soit, fût-ce un roi.
Je trouve que nous valons mieux que tous les hommes, même les plus
justement illustres. Oh! comme j'aurais dominé Napoléon! comme je lui
aurais fait sentir, s'il m'eût aimée, qu'il était à ma discrétion!
Hier, j'ai lancé une épigramme qui a dû atteindre maître Hénarez
au vif; il n'a rien répondu, il avait fini sa leçon, il a pris son
chapeau, et m'a saluée en me jetant un regard qui me fait croire qu'il
ne reviendra plus. Cela me va très-fort: il y aurait quelque chose de
sinistre à recommencer la Nouvelle-Héloïse de Jean-Jacques Rousseau,
que je viens de lire, et qui m'a fait prendre l'amour en haine.
L'amour discuteur et phraseur me paraît insupportable. Clarisse est
aussi par trop contente quand elle a écrit sa longue petite lettre;
mais l'ouvrage de Richardson explique d'ailleurs, m'a dit mon père,
admirablement les Anglaises. Celui de Rousseau me fait l'effet d'un
sermon philosophique en lettres.
L'amour est, je crois, un poème entièrement personnel. Il n'y a rien
qui ne soit à la fois vrai et faux dans tout ce que les auteurs nous
en écrivent. En vérité, ma chère belle, comme tu ne peux plus me
parler que d'amour conjugal, je crois, dans l'intérêt bien entendu de
notre double existence, qu'il est nécessaire que je reste fille, et que
j'aie quelque belle passion, pour que nous connaissions bien la vie.
Raconte-moi très exactement tout ce qui t'arrivera, surtout dans les
premiers jours, avec cet animal que je nomme un mari. Je te promets
la même exactitude, si jamais je suis aimée. Adieu, pauvre chérie
engloutie.
XI
MADAME DE L'ESTORADE A MADEMOISELLE DE CHAULIEU.
A la Crampade.
Ton Espagnol et toi, vous me faites frémir, ma chère mignonne. Je
t'écris ce peu de lignes pour te prier de le congédier. Tout ce que
tu m'en dis se rapporte au caractère le plus dangereux de ceux de ces
gens-là qui, n'ayant rien à perdre, risquent tout. Cet homme ne doit
pas être ton amant et ne peut pas être ton mari. Je t'écrirai plus en
détail sur les événements secrets de mon mariage, mais quand je n'aurai
plus au cœur l'inquiétude que ta dernière lettre m'y a mise.
XII
MADEMOISELLE DE CHAULIEU A MADAME DE L'ESTORADE.
Février.
Ma belle biche, ce matin à neuf heures, mon père s'est fait annoncer
chez moi, j'étais levée et habillée; je l'ai trouvé gravement assis au
coin de mon feu dans mon salon, pensif au delà de son habitude; il m'a
montré la bergère en face de lui, je l'ai compris, et m'y suis plongée
avec une gravité qui le singeait si bien, qu'il s'est pris à
sourire, mais d'un sourire empreint d'une grave tristesse:—Vous êtes
au moins aussi spirituelle que votre grand'mère, m'a-t-il dit.—Allons,
mon père, ne soyez pas courtisan ici, ai-je répondu, vous avez quelque
chose à me demander! Il s'est levé dans une grande agitation, et m'a
parlé pendant une demi-heure. Cette conversation, ma chère, mérite
d'être conservée. Dès qu'il a été parti, je me suis mise à ma table en
tâchant de rendre ses paroles. Voici la première fois que j'ai vu mon
père déployant toute sa pensée. Il a commencé par me flatter, il ne s'y
est point mal pris; je devais lui savoir bon gré de m'avoir devinée et
appréciée.
—Armande, m'a-t-il dit, vous m'avez étrangement trompé et agréablement
surpris. A votre arrivée du couvent, je vous ai prise pour une jeune
fille comme toutes les autres filles, sans grande portée, ignorante,
de qui l'on pouvait avoir bon marché avec des colifichets, une parure,
et qui réfléchissent peu.—Merci, mon père, pour la jeunesse.—Oh! il
n'y a plus de jeunesse, dit-il en laissant échapper un geste d'homme
d'État. Vous avez un esprit d'une étendue incroyable, vous jugez toute
chose pour ce qu'elle vaut, votre clairvoyance est extrême; vous êtes
très malicieuse: on croit que vous n'avez rien vu là où vous avez déjà
les yeux sur la cause des effets que les autres examinent. Vous êtes un
ministre en jupon; il n'y a que vous qui puissiez m'entendre ici; il
n'y a donc que vous-même à employer contre vous si l'on en veut obtenir
quelque sacrifice. Aussi vais-je m'expliquer franchement sur les
desseins que j'avais formés et dans lesquels je persiste. Pour vous les
faire adopter, je dois vous démontrer qu'ils tiennent à des sentiments
élevés. Je suis donc obligé d'entrer avec vous dans des considérations
politiques du plus haut intérêt pour le royaume, et qui pourraient
ennuyer toute autre personne que vous. Après m'avoir entendu, vous
réfléchirez longtemps; je vous donnerai six mois s'il le faut. Vous
êtes votre maîtresse absolue; et si vous vous refusez aux sacrifices
que je vous demande, je subirai votre refus sans plus vous tourmenter.
A cet exorde, ma biche, je suis devenue réellement sérieuse, et je
lui ai dit:—Parlez, mon père. Or, voici ce que l'homme d'État a
prononcé:—Mon enfant, la France est dans une situation précaire qui
n'est connue que du roi et de quelques esprits élevés; mais le roi
est une tête sans bras; puis les grands esprits qui sont dans le
secret du danger n'ont aucune autorité sur les hommes à employer
pour arriver à un résultat heureux. Ces hommes, vomis par l'élection
populaire, ne veulent pas être des instruments. Quelque remarquables
qu'ils soient, ils continuent l'œuvre de la destruction sociale, au
lieu de nous aider à raffermir l'édifice. En deux mots, il n'y a plus
que deux partis: celui de Marius et celui de Sylla; je suis pour Sylla
contre Marius. Voilà notre affaire en gros. En détail, la Révolution
continue, elle est implantée dans la loi, elle est écrite sur le sol,
elle est toujours dans les esprits: elle est d'autant plus formidable
qu'elle paraît vaincue à la plupart de ces conseillers du trône qui
ne lui voient ni soldats ni trésors. Le roi est un grand esprit, il y
voit clair; mais de jour en jour gagné par les gens de son frère, qui
veulent aller trop vite, il n'a pas deux ans à vivre, et ce moribond
arrange ses draps pour mourir tranquille. Sais-tu, mon enfant, quels
sont les effets les plus destructifs de la Révolution? tu ne t'en
douterais jamais. En coupant la tête à Louis XVI, la Révolution a
coupé la tête à tous les pères de famille. Il n'y a plus de famille
aujourd'hui, il n'y a plus que des individus. En voulant devenir une
nation, les Français ont renoncé à être un empire. En proclamant
l'égalité des droits à la succession paternelle, ils ont tué l'esprit
de famille, ils ont créé le fisc! Mais ils ont préparé la faiblesse des
supériorités et la force aveugle de la masse, l'extinction des arts, le
règne de l'intérêt personnel et frayé les chemins à la Conquête. Nous
sommes entre deux systèmes: ou constituer l'État par la Famille, ou le
constituer par l'intérêt personnel: la démocratie ou l'aristocratie,
la discussion ou l'obéissance, le catholicisme ou l'indifférence
religieuse, voilà la question en peu de mots. J'appartiens au petit
nombre de ceux qui veulent résister à ce qu'on nomme le peuple, dans
son intérêt bien compris. Il ne s'agit plus ni de droits féodaux, comme
on le dit aux niais, ni de gentilhommerie, il s'agit de l'État, il
s'agit de la vie de la France. Tout pays qui ne prend pas sa base dans
le pouvoir paternel est sans existence assurée. Là commence l'échelle
des responsabilités, et la subordination, qui monte jusqu'au roi. Le
roi, c'est nous tous! Mourir pour le roi, c'est mourir pour soi-même,
pour sa famille, qui ne meurt pas plus que ne meurt le royaume. Chaque
animal a son instinct, celui de l'homme est l'esprit de famille. Un
pays est fort quand il se compose de familles riches, dont tous les
membres sont intéressés à la défense du trésor commun: trésor d'argent,
de gloire, de priviléges, de jouissances; il est faible quand il
se compose d'individus non solidaires, auxquels il importe peu d'obéir
à sept hommes ou à un seul, à un Russe ou à un Corse, pourvu que chaque
individu garde son champ; et ce malheureux égoïste ne voit pas qu'un
jour on le lui ôtera. Nous allons à un état de choses horrible, en
cas d'insuccès. Il n'y aura plus que des lois pénales ou fiscales, la
bourse ou la vie. Le pays le plus généreux de la terre ne sera plus
conduit par les sentiments. On y aura développé, soigné des plaies
incurables. D'abord une jalousie universelle: les classes supérieures
seront confondues, on prendra l'égalité des désirs pour l'égalité
des forces; les vraies supériorités reconnues, constatées, seront
envahies par les flots de la bourgeoisie. On pouvait choisir un homme
entre mille, on ne peut rien trouver entre trois millions d'ambitions
pareilles, vêtues de la même livrée, celle de la médiocrité. Cette
masse triomphante ne s'apercevra pas qu'elle aura contre elle une autre
masse terrible, celle des paysans possesseurs: vingt millions d'arpents
de terre vivant, marchant, raisonnant, n'entendant à rien, voulant
toujours plus, barricadant tout, disposant de la force brutale....
—Mais, dis-je en interrompant mon père, que puis-je faire pour l'État?
Je ne me sens aucune disposition à être la Jeanne d'Arc des Familles et
à périr à petit feu sur le bûcher d'un couvent.—Vous êtes une petite
peste, me dit mon père. Si je vous parle raison, vous me répondez par
des plaisanteries; quand je plaisante, vous me parlez comme si vous
étiez ambassadeur.—L'amour vit de contrastes, lui ai-je dit. Et il a
ri aux larmes.—Vous penserez à ce que je viens de vous expliquer; vous
remarquerez combien il y a de confiance et de grandeur à vous parler
comme je viens de le faire, et peut-être les événements aideront-ils
mes projets. Je sais que, quant à vous, ces projets sont blessants,
iniques; aussi demandé-je leur sanction moins à votre cœur et à
votre imagination qu'à votre raison, je vous ai reconnu plus de raison
et de sens que je n'en ai vu à qui que ce soit...—Vous vous flattez,
lui ai-je dit en souriant, car je suis bien votre fille!—Enfin,
reprit-il, je ne saurais être inconséquent. Qui veut la fin veut les
moyens, et nous devons l'exemple à tous. Donc, vous ne devez pas
avoir de fortune tant que celle de votre frère cadet ne sera pas
assurée, et je veux employer tous vos capitaux à lui constituer un
majorat.—Mais, repris-je, vous ne me défendez pas de vivre à ma guise
et d'être heureuse en vous laissant ma fortune?—Ah! pourvu,
répondit-il, que la vie comme vous l'entendrez ne nuise en rien à
l'honneur, à la considération, et je puis ajouter à la gloire de votre
famille.—Allons, m'écriai-je, vous me destituez bien promptement de
ma raison supérieure.—Nous ne trouverons pas en France, dit-il avec
amertume, d'homme qui veuille pour femme une jeune fille de la plus
haute noblesse sans dot et qui lui en reconnaisse une. Si ce mari se
rencontrait, il appartiendrait à la classe des bourgeois parvenus: je
suis, sous ce rapport, du onzième siècle.—Et moi aussi, lui ai-je
dit. Mais pourquoi me désespérer? n'y-a-t-il pas de vieux pairs de
France?—Vous êtes bien avancée, Louise! s'est-il écrié. Puis il m'a
quittée en souriant et me baisant la main.
J'avais reçu ta lettre le matin même, et elle m'avait fait songer
précisément à l'abîme où tu prétends que je pourrais tomber. Il m'a
semblé qu'une voix me criait en moi-même: tu y tomberas! J'ai donc
pris mes précautions. Hénarez ose me regarder, ma chère, et ses yeux
me troublent, ils me produisent une sensation que je ne puis comparer
qu'à celle d'une terreur profonde. On ne doit pas plus regarder cet
homme qu'on ne regarde un crapaud, il est laid et fascinateur. Voici
deux jours que je délibère avec moi-même si je dirai nettement à mon
père que je ne veux plus apprendre l'espagnol, et faire congédier cet
Hénarez; mais après mes résolutions viriles, je me sens le besoin
d'être remuée par l'horrible sensation que j'éprouve en voyant cet
homme, et je dis: encore une fois, et après je parlerai. Ma chère, sa
voix est d'une douceur pénétrante, il parle comme la Fodor chante. Ses
manières sont simples et sans la moindre affectation. Et quelles belles
dents! Tout à l'heure, en me quittant, il a cru remarquer combien il
m'intéresse, et il a fait le geste, très-respectueux d'ailleurs, de me
prendre la main pour me la baiser; mais il l'a réprimé comme effrayé
de sa hardiesse et de la distance qu'il allait franchir. Malgré le
peu qu'il en a paru, je l'ai deviné; j'ai souri, car rien n'est plus
attendrissant que de voir l'élan d'une nature inférieure qui se replie
ainsi sur elle-même. Il y a tant d'audace dans l'amour d'un bourgeois
pour une fille noble! Mon sourire l'a enhardi, le pauvre homme a
cherché son chapeau sans le voir, il ne voulait pas le trouver, et je
le lui ai gravement apporté. Des larmes contenues humectaient ses yeux.
Il y avait un monde de choses et de pensées dans ce moment si
court. Nous nous comprenions si bien, qu'en ce moment je lui tendis ma
main à baiser. Peut-être était-ce lui dire que l'amour pouvait combler
l'espace qui nous sépare. Eh! bien, je ne sais ce qui m'a fait mouvoir:
Griffith a tourné le dos, je lui ai tendu fièrement ma patte blanche,
et j'ai senti le feu de ses lèvres tempéré par deux grosses larmes. Ah!
mon ange, je suis restée sans force dans mon fauteuil, pensive, j'étais
heureuse, et il m'est impossible d'expliquer comment ni pourquoi. Ce
que j'ai senti, c'est la poésie. Mon abaissement, dont j'ai honte à
cette heure, me semblait une grandeur: il m'avait fascinée, voilà mon
excuse.
Vendredi.
Cet homme est vraiment très-beau. Ses paroles sont élégantes, son
esprit est d'une supériorité remarquable. Ma chère, il est fort et
logique comme Bossuet en m'expliquant le mécanisme non-seulement de
la langue espagnole, mais encore de la pensée humaine et de toutes
les langues. Le français semble être sa langue maternelle. Comme je
lui en témoignais mon étonnement, il me répondit qu'il était venu en
France très-jeune avec le roi d'Espagne, à Valençay. Que s'est-il passé
dans cette âme? il n'est plus le même: il est venu vêtu simplement,
mais absolument comme un grand seigneur sorti le matin à pied. Son
esprit a brillé comme un phare durant cette leçon: il a déployé toute
son éloquence. Comme un homme lassé qui retrouve ses forces, il m'a
révélé toute une âme soigneusement cachée. Il m'a raconté l'histoire
d'un pauvre diable de valet qui s'était fait tuer pour un seul regard
d'une reine d'Espagne.—Il ne pouvait que mourir! lui ai-je dit. Cette
réponse lui a mis la joie au cœur, et son regard m'a véritablement
épouvantée.
Le soir, je suis allée au bal chez la duchesse de Lenoncourt, le prince
de Talleyrand s'y trouvait. Je lui ai fait demander, par monsieur de
Vandenesse, un charmant jeune homme, s'il y avait parmi ses hôtes
en 1809, à sa terre, un Hénarez.—Hénarez est le nom maure de la
famille de Soria, qui sont, disent-ils, des Abencerrages convertis au
christianisme. Le vieux duc et ses deux fils accompagnèrent le roi.
L'aîné, le duc de Soria d'aujourd'hui, vient d'être dépouillé de tous
ses biens, honneur et grandesses par le roi Ferdinand, qui venge
une vieille inimitié. Le duc a fait une faute immense en acceptant le
ministère constitutionnel avec Valdez. Heureusement, il s'est sauvé de
Cadix avant l'entrée de monseigneur le duc d'Angoulême, qui, malgré sa
bonne volonté, ne l'aurait pas préservé de la colère du roi.
Cette réponse, que le vicomte de Vandenesse m'a rapportée
textuellement, m'a donné beaucoup à penser. Je ne puis dire en quelles
anxiétés j'ai passé le temps jusqu'à ma première leçon, qui a eu lieu
ce matin. Pendant le premier quart d'heure de la leçon, je me suis
demandé, en l'examinant, s'il était duc ou bourgeois, sans pouvoir y
rien comprendre. Il semblait deviner mes pensées à mesure qu'elles
naissaient et se plaire à les contrarier. Enfin je n'y tins plus, je
quittai brusquement mon livre en interrompant la traduction que j'en
faisais à haute voix, je lui dis en espagnol:—Vous nous trompez,
monsieur. Vous n'êtes pas un pauvre bourgeois libéral, vous êtes le duc
de Soria?—Mademoiselle, répondit-il avec un mouvement de tristesse,
malheureusement, je ne suis pas le duc de Soria. Je compris tout ce
qu'il mit de désespoir dans le mot malheureusement. Ah! ma chère, il
sera, certes, impossible à aucun homme de mettre autant de passion et
de choses dans un seul mot. Il avait baissé les yeux, et n'osait plus
me regarder.—Monsieur de Talleyrand, lui dis-je, chez qui vous avez
passé les années d'exil, ne laisse d'autre alternative à un Hénarez
que celle d'être ou duc de Soria disgracié ou domestique. Il leva les
yeux sur moi, et me montra deux brasiers noirs et brillants, deux yeux
à la fois flamboyants et humiliés. Cet homme m'a paru être alors à la
torture.—Mon père, dit-il, était en effet serviteur du roi d'Espagne.
Griffith ne connaissait pas cette manière d'étudier. Nous faisions des
silences inquiétants à chaque demande et à chaque réponse.—Enfin, lui
dis-je, êtes-vous noble ou bourgeois?—Vous savez, mademoiselle, qu'en
Espagne tout le monde, même les mendiants, sont nobles. Cette réserve
m'impatienta. J'avais préparé depuis la dernière leçon un de ces
amusements qui sourient à l'imagination. J'avais tracé dans une lettre
le portrait idéal de l'homme par qui je voudrais être aimée, en me
proposant de le lui donner à traduire. Jusqu'à présent j'ai traduit de
l'espagnol en français, et non du français en espagnol; je lui en fis
l'observation, et priai Griffith de me chercher la dernière lettre que
j'avais reçue d'une de mes amies. Je verrai, pensais-je, à l'effet que
lui fera mon programme, quel sang est dans ses veines. Je pris
le papier des mains de Griffith en disant:—Voyons si j'ai bien copié?
car tout était de mon écriture. Je la lui tendis, et l'examinai pendant
qu'il lisait ceci.
«L'homme qui me plaira, ma chère, devra être rude et orgueilleux
avec les hommes, mais doux avec les femmes. Son regard d'aigle saura
réprimer instantanément tout ce qui peut ressembler au ridicule.
Il aura un sourire de pitié pour ceux qui voudraient tourner en
plaisanterie les choses sacrées, celles surtout qui constituent la
poésie du cœur, et sans lesquelles la vie ne serait plus qu'une
triste réalité. Je méprise profondément ceux qui voudraient nous
ôter la source des idées religieuses, si fertiles en consolations.
Aussi, ses croyances devront-elles avoir la simplicité de celles d'un
enfant unie à la conviction inébranlable d'un homme d'esprit qui a
approfondi ses raisons de croire. Son esprit, neuf, original, sera
sans affectation ni parade: il ne peut rien dire qui soit de trop ou
déplacé; il lui serait aussi impossible d'ennuyer les autres que de
s'ennuyer lui-même, car il aura dans son âme un fonds riche. Toutes
ses pensées doivent être d'un genre noble, élevé, chevaleresque, sans
aucun égoïsme. En toutes ses actions, on remarquera l'absence totale
du calcul ou de l'intérêt. Ses défauts proviendront de l'étendue même
de ses idées, qui seront au-dessus de son temps. En toute chose, je
dois le trouver en avant de son époque. Plein d'attentions délicates
dues aux êtres faibles, il sera bon pour toutes les femmes, mais
bien difficilement épris d'aucune: il regardera cette question comme
beaucoup trop sérieuse pour en faire un jeu. Il se pourrait donc
qu'il passât sa vie sans aimer véritablement, en montrant en lui
toutes les qualités qui peuvent inspirer une passion profonde. Mais
s'il trouve une fois son idéal de femme, celle entrevue dans ces
songes qu'on fait les yeux ouverts; s'il rencontre un être qui le
comprenne, qui remplisse son âme et jette sur toute sa vie un rayon
de bonheur, qui brille pour lui comme une étoile à travers les nuages
de ce monde si sombre, si froid, si glacé; qui donne un charme tout
nouveau à son existence, et fasse vibrer en lui des cordes muettes
jusque-là, je crois inutile de dire qu'il saura reconnaître et
apprécier son bonheur. Aussi la rendra-t-il parfaitement heureuse.
Jamais, ni par un mot, ni par un regard, il ne froissera ce cœur
aimant qui se sera remis en ses mains avec l'aveugle amour d'un
enfant qui dort dans les bras de sa mère; car si elle se réveillait
jamais de ce doux rêve, elle aurait l'âme et le cœur à jamais
déchirés: il lui serait impossible de s'embarquer sur cet océan sans
y mettre tout son avenir.
»Cet homme aura nécessairement la physionomie, la tournure, la
démarche, enfin la manière de faire les plus grandes comme les plus
petites choses, des êtres supérieurs qui sont simples et sans apprêt.
Il peut être laid; mais ses mains seront belles; il aura la lèvre
supérieure légèrement relevée par un sourire ironique et dédaigneux
pour les indifférents; enfin il réservera pour ceux qu'il aime le
rayon céleste et brillant de son regard plein d'âme.»
—Mademoiselle, me dit-il en espagnol et d'une voix profondément émue,
veut-elle me permettre de garder ceci en mémoire d'elle? Voici la
dernière leçon que j'aurai l'honneur de lui donner, et celle que je
reçois dans cet écrit peut devenir une règle éternelle de conduite.
J'ai quitté l'Espagne en fugitif et sans argent; mais, aujourd'hui,
j'ai reçu de ma famille une somme qui suffit à mes besoins. J'aurai
l'honneur de vous envoyer quelque pauvre Espagnol pour me remplacer.
Il semblait ainsi me dire:—Assez joué comme cela. Il s'est levé
par un mouvement d'une incroyable dignité, et m'a laissée confondue
de cette inouïe délicatesse chez les hommes de sa classe. Il est
descendu, et a fait demander à parler à mon père. Au dîner, mon père
me dit en souriant:—Louise, vous avez reçu des leçons d'espagnol d'un
ex-ministre du roi d'Espagne et d'un condamné à mort.—Le duc de Soria,
lui dis-je.—Le duc! me répondit mon père. Il ne l'est plus, il prend
maintenant le titre de baron de Macumer, d'un fief qui lui reste en
Sardaigne. Il me paraît assez original.—Ne flétrissez pas de ce mot
qui, chez vous, comporte toujours un peu de moquerie et de dédain,
un homme qui vous vaut, lui dis-je, et qui, je crois, a une belle
âme.—Baronne de Macumer? s'écria mon père en me regardant d'un air
moqueur. J'ai baissé les yeux par un mouvement de fierté.—Mais, dit
ma mère, Hénarez a dû se rencontrer sur le perron avec l'ambassadeur
d'Espagne?—Oui, a répondu mon père: l'ambassadeur m'a demandé si
je conspirais contre le roi son maître; mais il a salué l'ex-grand
d'Espagne avec beaucoup de déférence, en se mettant à ses ordres.
Ceci, ma chère madame de l'Estorade, s'est passé depuis quinze
jours, et voilà quinze jours que je n'ai vu cet homme qui m'aime,
car cet homme m'aime. Que fait-il? Je voudrais être mouche, souris,
moineau. Je voudrais pouvoir le voir, seul, chez lui, sans qu'il
m'aperçût. Nous avons un homme à qui je puis dire: Allez mourir pour
moi!... Et il est de caractère à y aller, je le crois du moins. Enfin,
il y a dans Paris un homme à qui je pense, et dont le regard m'inonde
intérieurement de lumière. Oh! c'est un ennemi que je dois fouler aux
pieds. Comment, il y aurait un homme sans lequel je ne pourrais vivre,
qui me serait nécessaire! Tu te maries et j'aime! Au bout de quatre
mois, ces deux colombes qui s'élevaient si haut sont tombées dans les
marais de la réalité.
Dimanche.