espérances. Peut-être le désir d'une mère est-il un contrat passé entre
elle et Dieu. N'était-elle pas d'ailleurs un de ces êtres mystérieux
qui peuvent communiquer avec le ciel et qui en rapportent une vision de
l'avenir! Combien de fois n'ai-je pas lu dans les rides de son front
qu'elle souhaitait à Fernand les honneurs et les biens de Felipe! Je le
lui disais, elle me répondait par deux larmes et me montrait les plaies
d'un cœur qui nous était dû tout entier à l'un comme à l'autre, mais
qu'un invincible amour donnait à toi seul. Aussi son ombre joyeuse
planera-t-elle au-dessus de vos têtes quand vous les inclinerez à
l'autel. Viendrez-vous caresser enfin votre Felipe, dona Clara? vous
le voyez: il cède à votre bien-aimé jusqu'à la jeune fille que vous
poussiez à regret sur ses genoux.
Ce que je fais plaît aux femmes, aux morts, au roi, Dieu le voulait,
n'y dérange donc rien, Fernand: obéis et tais-toi.
_P. S._ Recommande à Urraca de ne pas me nommer autrement que monsieur
Hénarez. Ne dis pas un mot de moi à Marie. Tu dois être le seul être
vivant qui sache les secrets du dernier Maure christianisé, dans les
veines duquel mourra le sang de la grande famille née au désert, et qui
va finir dans la solitude. Adieu.
VII
LOUISE DE CHAULIEU A RENÉE DE MAUCOMBE.
Janvier 1824.
Comment, bientôt mariée! mais prend-on les gens ainsi? Au bout d'un
mois, tu te promets à un homme, sans le connaître, sans en rien savoir.
Cet homme peut être sourd, on l'est de tant de manières! il peut être
maladif, ennuyeux, insupportable. Ne vois-tu pas, Renée, ce qu'on veut
faire de toi? tu leur es nécessaire pour continuer la glorieuse maison
de l'Estorade, et voilà tout. Tu vas devenir une provinciale. Sont-ce
là nos promesses mutuelles? A votre place, j'aimerais mieux aller
me promener aux îles d'Hyères en caïque, jusqu'à ce qu'un corsaire
algérien m'enlevât et me vendît au grand seigneur; je deviendrais
sultane, puis quelque jour validé; je mettrais le sérail c'en dessus
dessous, et tant que je serais jeune et quand je serais vieille. Tu
sors d'un couvent pour entrer dans un autre! Je te connais, tu es
lâche, tu vas entrer en ménage avec une soumission d'agneau. Je te
donnerai des conseils, tu viendras à Paris, nous y ferons enrager les
hommes et nous deviendrons des reines. Ton mari, ma belle biche, peut,
dans trois ans d'ici, se faire nommer député. Je sais maintenant ce
qu'est un député, je te l'expliquerai; tu joueras très-bien de cette
machine, tu pourras demeurer à Paris et y devenir, comme dit ma mère,
une femme à la mode. Oh! je ne te laisserai certes pas dans ta bastide.
Lundi.
Voilà quinze jours, ma chère, que je vis de la vie du monde: un soir
aux Italiens, l'autre au grand Opéra, de là toujours au bal. Ah! le
monde est une féerie. La musique des Italiens me ravit, et pendant que
mon âme nage dans un plaisir divin, je suis lorgnée, admirée; mais, par
un seul de mes regards, je fais baisser les yeux au plus hardi jeune
homme. J'ai vu là des jeunes gens charmants; eh! bien, pas un ne me
plaît; aucun ne m'a causé l'émotion que j'éprouve en entendant
Garcia dans son magnifique duo avec Pellegrini dans _Otello_. Mon Dieu!
combien ce Rossini doit être jaloux, pour avoir si bien exprimé la
jalousie? Quel cri que: _Il mio cor si divide_. Je te parle
grec, tu n'as pas entendu Garcia, mais tu sais combien je suis jalouse!
Quel triste dramaturge que Shakespeare! Othello se prend de gloire,
il remporte des victoires, il commande, il parade, il se promène en
laissant Desdémone dans son coin, et Desdémone, qui le voit préférant à
elle les stupidités de la vie publique, ne se fâche point? cette brebis
mérite la mort. Que celui que je daignerai aimer s'avise de faire
autre chose que de m'aimer! Moi, je suis pour les longues épreuves de
l'ancienne chevalerie. Je regarde comme très-impertinent et très-sot
ce paltoquet de jeune seigneur qui a trouvé mauvais que sa souveraine
l'envoyât chercher son gant au milieu des lions: elle lui réservait
sans doute quelque belle fleur d'amour, et il l'a perdue après l'avoir
méritée, l'insolent! Mais je babille comme si je n'avais pas de grandes
nouvelles à t'apprendre! Mon père va sans doute représenter le roi
notre maître à Madrid: je dis notre maître, car je ferai partie de
l'ambassade. Ma mère désire rester ici, mon père m'emmènera pour avoir
une femme près de lui.
Ma chère, tu ne vois là rien que de simple, et néanmoins il y a là des
choses monstrueuses: en quinze jours, j'ai découvert les secrets de
la maison. Ma mère suivrait mon père à Madrid, s'il voulait prendre
monsieur de Saint-Héreen en qualité de secrétaire d'ambassade; mais
le roi désigne les secrétaires, le duc n'ose pas contrarier le roi
qui est fort absolu, ni fâcher ma mère; et ce grand politique croit
avoir tranché les difficultés en laissant ici la duchesse. Monsieur
de Saint-Héreen est le jeune homme qui cultive la société de ma mère,
et qui étudie sans doute avec elle la diplomatie de trois heures à
cinq heures. La diplomatie doit être une belle chose, car il est
assidu comme un joueur à la Bourse. Monsieur le duc de Rhétoré, notre
aîné, solennel, froid et fantasque, serait écrasé par son père à
Madrid, il reste à Paris. Miss Griffith sait d'ailleurs qu'Alphonse
aime une danseuse de l'Opéra. Comment peut-on aimer des jambes
et des pirouettes? Nous avons remarqué que mon frère assiste aux
représentations quand y danse Teullia, il applaudit les pas de cette
créature et sort après. Je crois que deux filles dans une maison y font
plus de ravages que n'en ferait la peste. Quant à mon second frère,
il est à son régiment, je ne l'ai pas encore vu. Voilà comment
je suis destinée à être l'Antigone d'un ambassadeur de Sa Majesté.
Peut-être me marierai-je en Espagne, et peut-être la pensée de mon père
est-elle de m'y marier sans dot, absolument comme on te marie à ce
reste de vieux garde d'honneur. Mon père m'a proposé de le suivre et
m'a offert son maître d'espagnol.—Vous voulez, lui ai-je dit, me faire
faire des mariages en Espagne? Il m'a, pour toute réponse, honorée
d'un fin regard. Il aime depuis quelques jours à m'agacer au déjeuner,
il m'étudie et je dissimule; aussi l'ai-je, comme père et comme
ambassadeur, _in petto_, cruellement mystifié. Ne me prenait-il pas
pour une sotte? Il me demandait ce que je pensais de tel jeune homme et
de quelques demoiselles avec lesquels je me suis trouvée dans plusieurs
maisons. Je lui ai répondu par la plus stupide discussion sur la
couleur des cheveux, sur la différence des tailles, sur la physionomie
des jeunes gens. Mon père parut désappointé de me trouver si niaise,
il se blâma intérieurement de m'avoir interrogée.—Cependant, mon
père, ajoutai-je, je ne dis pas ce que je pense réellement: ma mère
m'a dernièrement fait peur d'être inconvenante en parlant de mes
impressions.—En famille, vous pouvez vous expliquer sans crainte,
répondit ma mère.—Eh bien! repris-je, les jeunes gens m'ont jusqu'à
présent paru être plus intéressés qu'intéressants, plus occupés d'eux
que de nous; mais ils sont, à la vérité, très-peu dissimulés: ils
quittent à l'instant la physionomie qu'ils ont prise pour nous parler,
et s'imaginent sans doute que nous ne savons point nous servir de nos
yeux. L'homme qui nous parle est l'amant, l'homme qui ne nous parle
plus est le mari. Quant aux jeunes personnes, elles sont si fausses
qu'il est impossible de deviner leur caractère autrement que par celui
de leur danse, il n'y a que leur taille et leurs mouvements qui ne
mentent point. J'ai surtout été effrayée de la brutalité du beau monde.
Quand il s'agit de souper, il se passe, toutes proportions gardées, des
choses qui me donnent une image des émeutes populaires. La politesse
cache très-imparfaitement l'égoïsme général. Je me figurais le monde
autrement. Les femmes y sont comptées pour peu de chose, et peut-être
est-ce un reste des doctrines de Bonaparte.—Armande fait d'étonnants
progrès, a dit ma mère.—Ma mère, croyez-vous que je vous demanderai
toujours si madame de Staël est morte? Mon père sourit et se leva.
Samedi.
Ma chère, je n'ai pas tout dit. Voici ce que je te réserve. L'amour
que nous imaginions doit être bien profondément caché, je n'en ai vu
de trace nulle part. J'ai bien surpris quelques regards rapidement
échangés dans les salons; mais quelle pâleur! Notre amour, ce monde
de merveilles, de beaux songes, de réalités délicieuses, de plaisirs
et de douleurs se répondant, ces sourires qui éclairent la nature,
ces paroles qui ravissent, ce bonheur toujours donné, toujours reçu,
ces tristesses causées par l'éloignement et ces joies que prodigue
la présence de l'être aimé!... de tout cela, rien. Où toutes ces
splendides fleurs de l'âme naissent-elles? Qui ment? nous ou le monde.
J'ai déjà vu des jeunes gens, des hommes par centaines, et pas un
ne m'a causé la moindre émotion; ils m'auraient témoigné admiration
et dévouement, ils se seraient battus, j'aurais tout regardé d'un
œil insensible. L'amour, ma chère, comporte un phénomène si rare,
qu'on peut vivre toute sa vie sans rencontrer l'être à qui la nature
a départi le pouvoir de nous rendre heureuses. Cette réflexion fait
frémir, car si cet être se rencontre tard, hein?
Depuis quelques jours je commence à m'épouvanter de notre destinée,
à comprendre pourquoi tant de femmes ont des visages attristés sous
la couche de vermillon qu'y mettent les fausses joies d'une fête. On
se marie au hasard, et tu te maries ainsi. Des ouragans de pensées
ont passé dans mon âme. Être aimée tous les jours de la même manière
et néanmoins diversement, être aimée autant après dix ans de bonheur
que le premier jour! Un pareil amour veut des années: il faut s'être
laissé désirer pendant bien du temps, avoir éveillé bien des curiosités
et les satisfaire, avoir excité bien des sympathies et y répondre. Y
a-t-il donc des lois pour les créations du cœur, comme pour les
créations visibles de la nature? L'allégresse se soutient-elle? Dans
quelle proportion l'amour doit-il mélanger ses larmes et ses plaisirs?
Les froides combinaisons de la vie funèbre, égale, permanente du
couvent m'ont alors semblé possibles; tandis que les richesses, les
magnificences, les pleurs, les délices, les fêtes, les joies, les
plaisirs de l'amour égal, partagé, permis, m'ont semblé l'impossible.
Je ne vois point de place dans cette ville aux douceurs de
l'amour, à ses saintes promenades sous des charmilles, au clair de
la pleine lune, quand elle fait briller les eaux et qu'on résiste à
des prières. Riche, jeune et belle, je n'ai qu'à aimer, l'amour peut
devenir ma vie, ma seule occupation; or, depuis trois mois que je vais,
que je viens avec une impatiente curiosité, je n'ai rien rencontré
parmi ces regards brillants, avides, éveillés. Aucune voix ne m'a émue,
aucun regard ne m'a illuminé ce monde. La musique seule a rempli mon
âme, elle seule a été pour moi ce qu'est notre amitié. Je suis restée
quelquefois pendant une heure, la nuit, à ma fenêtre, regardant le
jardin, appelant des événements, les demandant à la source inconnue
d'où ils sortent. Je suis quelquefois partie en voiture allant me
promener, mettant pied à terre dans les Champs-Élysées en imaginant
qu'un homme, que celui qui réveillera mon âme engourdie, arrivera, me
suivra, me regardera; mais, ces jours-là, j'ai vu des saltimbanques,
des marchands de pain d'épice et des faiseurs de tours, des passants
pressés d'aller à leurs affaires, ou des amoureux qui fuyaient tous
les regards, et j'étais tentée de les arrêter et de leur dire: Vous
qui êtes heureux, dites-moi ce que c'est que l'amour? Mais je rentrais
ces folles pensées, je remontais en voiture, et je me promettais de
demeurer vieille fille. L'amour est certainement une incarnation,
et quelles conditions ne faut-il pas pour qu'elle ait lieu! Nous ne
sommes pas certaines d'être toujours bien d'accord avec nous-mêmes,
que sera-ce à deux? Dieu seul peut résoudre ce problème. Je commence
à croire que je retournerai au couvent. Si je reste dans le monde,
j'y ferai des choses qui ressembleront à des sottises, car il m'est
impossible d'accepter ce que je vois. Tout blesse mes délicatesses,
les mœurs de mon âme, ou mes secrètes pensées. Ah! ma mère est
la femme la plus heureuse du monde, elle est adorée par son petit
Saint-Héreen. Mon ange, il me prend d'horribles fantaisies de savoir
ce qui se passe entre ma mère et ce jeune homme. Griffith a, dit-elle,
eu toutes ces idées; elle a eu envie de sauter au visage des femmes
qu'elle voyait heureuses; elle les a dénigrées, déchirées. Selon elle,
la vertu consiste à enterrer toutes ces sauvageries-là dans le fond
de son cœur. Qu'est-ce donc que le fond du cœur? un entrepôt de
tout ce que nous avons de mauvais. Je suis très-humiliée de ne pas
avoir rencontré d'adorateur. Je suis une fille à marier, mais j'ai des
frères, une famille, des parents chatouilleux. Ah! si telle
était la raison de la retenue des hommes, ils seraient bien lâches. Le
rôle de Chimène, dans le _Cid_, et celui du Cid me ravissent. Quelle
admirable pièce de théâtre! Allons, adieu.
VIII
LA MÊME A LA MÊME.
Janvier.
Nous avons pour maître un pauvre réfugié forcé de se cacher à cause
de sa participation à la révolution que le duc d'Angoulême est allé
vaincre; succès auquel nous avons dû de belles fêtes. Quoique libéral
et sans doute bourgeois, cet homme m'a intéressée: je me suis imaginée
qu'il était condamné à mort. Je le fais causer pour savoir son secret,
mais il est d'une taciturnité castillane, fier comme s'il était
Gonzalve de Cordoue, et néanmoins d'une douceur et d'une patience
angéliques; sa fierté n'est pas montée comme celle de miss Griffith,
elle est tout intérieure; il se fait rendre ce qui lui est dû en nous
rendant ses devoirs, et nous écarte de lui par le respect qu'il nous
témoigne. Mon père prétend qu'il y a beaucoup du grand seigneur chez
le sieur Henarez, qu'il nomme entre nous Don Henarez par plaisanterie.
Quand je me suis permis de l'appeler ainsi, il y a quelques jours,
cet homme a relevé sur moi ses yeux, qu'il tient ordinairement
baissés, et m'a lancé deux éclairs qui m'ont interdite; ma chère,
il a, certes, les plus beaux yeux du monde. Je lui ai demandé si je
l'avais fâché en quelque chose, et il m'a dit alors dans sa sublime et
grandiose langue espagnole:—Mademoiselle, je ne viens ici que pour
vous apprendre l'espagnol. Je me suis sentie humiliée, j'ai rougi;
j'allais lui répliquer par quelque bonne impertinence, quand je me
suis souvenue de ce que nous disait notre chère mère en Dieu, et alors
je lui ai répondu:—Si vous aviez à me reprendre en quoi que ce soit,
je deviendrais votre obligée. Il a tressailli, le sang a coloré son
teint olivâtre, il m'a répondu d'une voix doucement émue:—La religion
a dû vous enseigner mieux que je ne saurais le faire à respecter les
grandes infortunes. Si j'étais Don en Espagne, et que j'eusse
tout perdu au triomphe de Ferdinand VII, votre plaisanterie serait une
cruauté; mais si je ne suis qu'un pauvre maître de langue, n'est-ce pas
une atroce raillerie? Ni l'une ni l'autre ne sont dignes d'une jeune
fille noble. Je lui ai pris la main en lui disant:—J'invoquerai donc
aussi la religion pour vous prier d'oublier mon tort. Il a baissé la
tête, a ouvert mon Don Quichotte, et s'est assis. Ce petit incident
m'a causé plus de trouble que tous les compliments, les regards et
les phrases que j'ai recueillis pendant la soirée où j'ai été le plus
courtisée. Durant la leçon, je regardais avec attention cet homme qui
se laissait examiner sans le savoir: il ne lève jamais les yeux sur
moi. J'ai découvert que notre maître, à qui nous donnions quarante ans,
est jeune; il ne doit pas avoir plus de vingt-six à vingt-huit ans. Ma
gouvernante, à qui je l'avais abandonné, m'a fait remarquer la beauté
de ses cheveux noirs et celle de ses dents, qui sont comme des perles.
Quant à ses yeux, c'est à la fois du velours et du feu. Voilà tout, il
est d'ailleurs petit et laid. On nous avait dépeint les Espagnols comme
étant peu propres; mais il est extrêmement soigné, ses mains sont plus
blanches que son visage; il a le dos un peu voûté; sa tête est énorme
et d'une forme bizarre; sa laideur, assez spirituelle d'ailleurs,
est aggravée par des marques de petite vérole qui lui ont couturé le
visage; son front est très-proéminent, ses sourcils se rejoignent et
sont trop épais, ils lui donnent un air dur qui repousse les âmes. Il
a la figure rechignée et maladive qui distingue les enfants destinés à
mourir, et qui n'ont dû la vie qu'à des soins infinis, comme sœur
Marthe. Enfin, comme le disait mon père, il a le masque amoindri
du cardinal de Ximénès. Mon père ne l'aime point, il se sent gêné
avec lui. Les manières de notre maître ont une dignité naturelle qui
semble inquiéter le cher duc; il ne peut souffrir la supériorité sous
aucune forme auprès de lui. Dès que mon père saura l'espagnol, nous
partirons pour Madrid. Deux jours après la leçon que j'avais reçue,
quand Hénarez est revenu, je lui ai dit, pour lui marquer une sorte de
reconnaissance:—Je ne doute pas que vous n'ayez quitté l'Espagne à
cause des événements politiques; si mon père y est envoyé, comme on le
dit, nous serons à même de vous y rendre quelques services et d'obtenir
votre grâce au cas où vous seriez frappé par une condamnation.—Il
n'est au pouvoir de personne de m'obliger, m'a-t-il répondu.—Comment,
monsieur, lui ai-je dit, est-ce parce que vous ne voulez accepter
aucune protection, ou par impossibilité?—L'un et l'autre, a-t-il
dit en s'inclinant et avec un accent qui m'a imposé silence. Le sang
de mon père a grondé dans mes veines. Cette hauteur m'a révoltée, et
je l'ai laissé là. Cependant, ma chère, il y a quelque chose de beau
à ne rien vouloir d'autrui. Il n'accepterait pas même notre amitié,
pensais-je en conjuguant un verbe. Là, je me suis arrêtée, et je lui
ai dit la pensée qui m'occupait, mais en espagnol. Le Hénarez m'a
répondu fort courtoisement qu'il fallait dans les sentiments une
égalité qui ne s'y trouverait point, et qu'alors cette question était
inutile.—Entendez-vous l'égalité relativement à la réciprocité des
sentiments ou à la différence des rangs? ai-je demandé pour essayer de
le faire sortir de sa gravité qui m'impatiente. Il a encore relevé ses
redoutables yeux, et j'ai baissé les miens. Chère, cet homme est une
énigme indéchiffrable. Il semblait me demander si mes paroles étaient
une déclaration: il y avait dans son regard un bonheur, une fierté, une
angoisse d'incertitude qui m'ont étreint le cœur. J'ai compris que
ces coquetteries, qui sont en France estimées à leur valeur, prenaient
une dangereuse signification avec un Espagnol, et je suis rentrée un
peu sotte dans ma coquille. En finissant la leçon, il m'a saluée en
me jetant un regard plein de prières humbles, et qui disait: Ne vous
jouez pas d'un malheureux. Ce contraste subit avec ses façons graves et
dignes m'a fait une vive impression. N'est-ce pas horrible à penser et
à dire? il me semble qu'il y a des trésors d'affection dans cet homme.
[Illustration: IMP. S. RAÇON.
«Si vous aviez à me reprendre en quoi que ce soit, je deviendrais votre
obligée.»
Il a tressailli, le sang a coloré son teint olivâtre.
MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES.]
IX
MADAME DE L'ESTORADE A MADEMOISELLE DE CHAULIEU.
Décembre.
Tout est dit et tout est fait, ma chère enfant, c'est madame de
l'Estorade qui t'écrit; mais il n'y a rien de changé entre nous, il n'y
a qu'une fille de moins. Sois tranquille, j'ai médité mon consentement,
et ne l'ai pas donné follement. Ma vie est maintenant déterminée.
La certitude d'aller dans un chemin tracé convient également à mon
esprit et à mon caractère. Une grande force morale a corrigé
pour toujours ce que nous nommons les hasards de la vie. Nous avons
des terres à faire valoir, une demeure à orner, à embellir; j'ai un
intérieur à conduire et à rendre aimable, un homme à réconcilier
avec la vie. J'aurai sans doute une famille à soigner, des enfants à
élever. Que veux-tu! la vie ordinaire ne saurait être quelque chose
de grand ni d'excessif. Certes, les immenses désirs qui étendent et
l'âme et la pensée n'entrent pas dans ces combinaisons, en apparence
du moins. Qui m'empêche de laisser voguer sur la mer de l'infini les
embarcations que nous y lancions? Néanmoins, ne crois pas que les
choses humbles auxquelles je me dévoue soient exemptes de passion. La
tâche de faire croire au bonheur un pauvre homme qui a été le jouet
des tempêtes est une belle œuvre, et peut suffire à modifier la
monotonie de mon existence. Je n'ai point vu que je laissasse prise à
la douleur, et j'ai vu du bien à faire. Entre nous, je n'aime pas Louis
de l'Estorade de cet amour qui fait que le cœur bat quand on entend
un pas, qui nous émeut profondément aux moindres sons de la voix, ou
quand un regard de feu nous enveloppe; mais il ne me déplaît point non
plus. Que ferai-je, me diras-tu, de cet instinct des choses sublimes,
de ces pensées fortes qui nous lient et qui sont en nous? oui, voilà
ce qui m'a préoccupée; eh! bien, n'est-ce pas une grande chose que
de les cacher, que de les employer, à l'insu de tous, au bonheur de
la famille, d'en faire les moyens de la félicité des êtres qui nous
sont confiés et auxquels nous nous devons? La saison où ces facultés
brillent est bien restreinte chez les femmes, elle sera bientôt passée;
et si ma vie n'aura pas été grande, elle aura été calme, unie et sans
vicissitudes. Nous naissons avantagées, nous pouvons choisir entre
l'amour et la maternité. Eh! bien, j'ai choisi: je ferai mes dieux de
mes enfants et mon El-Dorado de ce coin de terre. Voilà tout ce que
je puis te dire aujourd'hui. Je te remercie de toutes les choses que
tu m'as envoyées. Donne ton coup d'œil à mes commandes, dont la
liste est jointe à cette lettre. Je veux vivre dans une atmosphère de
luxe et d'élégance, et n'avoir de la province que ce qu'elle offre
de délicieux. En restant dans la solitude, une femme ne peut jamais
être provinciale, elle reste elle-même. Je compte beaucoup sur ton
dévouement pour me tenir au courant de toutes les modes. Dans son
enthousiasme, mon beau-père ne me refuse rien et bouleverse sa maison.
Nous faisons venir des ouvriers de Paris et nous modernisons tout.
X
MADEMOISELLE DE CHAULIEU A MADAME DE L'ESTORADE.
Janvier.
O Renée! tu m'as attristée pour plusieurs jours. Ainsi, ce corps
délicieux, ce beau et fier visage, ces manières naturellement
élégantes, cette âme pleine de dons précieux, ces yeux où l'âme se
désaltère comme à une vive source d'amour, ce cœur rempli de
délicatesses exquises, cet esprit étendu, toutes ces facultés si rares,
ces efforts de la nature et de notre mutuelle éducation, ces trésors
d'où devaient sortir pour la passion et pour le désir, des richesses
uniques, des poèmes, des heures qui auraient valu des années, des
plaisirs à rendre un homme esclave d'un seul mouvement gracieux, tout
cela va se perdre dans les ennuis d'un mariage vulgaire et commun,
s'effacer dans le vide d'une vie qui te deviendra fastidieuse! Je hais
d'avance les enfants que tu auras; ils seront mal faits. Tout est prévu
dans ta vie: tu n'as ni à espérer, ni à craindre, ni à souffrir. Et si
tu rencontres, dans un jour de splendeur, un être qui te réveille du
sommeil auquel tu vas te livrer?... Ah! j'ai eu froid dans le dos à
cette pensée. Enfin, tu as une amie. Tu vas sans doute être l'esprit
de cette vallée, tu t'initieras à ses beautés, tu vivras avec cette
nature, tu te pénétreras de la grandeur des choses, de la lenteur avec
laquelle procède la végétation, de la rapidité avec laquelle s'élance
la pensée; et quand tu regarderas tes riantes fleurs, tu feras des
retours sur toi-même. Puis, lorsque tu marcheras entre ton mari en
avant et tes enfants en arrière glapissant, murmurant, jouant, l'autre
muet et satisfait, je sais d'avance ce que tu m'écriras. Ta vallée
fumeuse et ses collines ou arides ou garnies de beaux arbres, ta
prairie si curieuse en Provence, ses eaux claires partagées en filets,
les différentes teintes de la lumière, tout cet infini, varié par Dieu
et qui t'entoure, te rappellera le monotone infini de ton cœur. Mais
enfin, je serai là, ma Renée, et tu trouveras une amie dont le cœur
ne sera jamais atteint par la moindre petitesse sociale, un cœur
tout à toi.
Lundi.