Le soir, je suis allée au bal, et m'y suis tenue aux côtés de ma mère,

qui m'a donné le bras avec un dévouement bien récompensé. Les

honneurs étaient pour elle, j'ai été le prétexte des plus agréables

flatteries. Elle a eu le talent de me faire danser avec des imbéciles

qui m'ont tous parlé de la chaleur comme si j'eusse été gelée, et de la

beauté du bal comme si j'étais aveugle. Aucun n'a manqué de s'extasier

sur une chose étrange, inouïe, extraordinaire, singulière, bizarre,

c'est de m'y voir pour la première fois. Ma toilette, qui me ravissait

dans mon salon blanc et or où je paradais toute seule, était à peine

remarquable au milieu des parures merveilleuses de la plupart des

femmes. Chacune d'elles avait ses fidèles, elles s'observaient toutes

du coin de l'œil, plusieurs brillaient d'une beauté triomphante,

comme était ma mère. Au bal, une jeune personne ne compte pas, elle y

est une machine à danser. Les hommes, à de rares exceptions près, ne

sont pas mieux là qu'aux Champs-Élysées. Ils sont usés, leurs traits

sont sans caractère, ou plutôt ils ont tous le même caractère. Ces

mines fières et vigoureuses que nos ancêtres ont dans leurs portraits,

eux qui joignaient à la force physique la force morale, n'existent

plus. Cependant il s'est trouvé dans cette assemblée un homme d'un

grand talent qui tranchait sur la masse par la beauté de sa figure,

mais il ne m'a pas causé la sensation vive qu'il devait communiquer. Je

ne connais pas ses œuvres, et il n'est pas gentilhomme. Quels que

soient le génie et les qualités d'un bourgeois ou d'un homme anobli,

je n'ai pas dans le sang une seule goutte pour eux. D'ailleurs, je

l'ai trouvé si fort occupé de lui, si peu des autres, qu'il m'a fait

penser que nous devons être des choses et non des êtres pour ces grands

chasseurs d'idées. Quand les hommes de talent aiment, ils ne doivent

plus écrire, ou ils n'aiment pas. Il y a quelque chose dans leur

cervelle qui passe avant leur maîtresse. Il m'a semblé voir tout cela

dans la tournure de cet homme, qui est, dit-on, professeur, parleur,

auteur, et que l'ambition rend serviteur de toute grandeur. J'ai pris

mon parti sur le champ: j'ai trouvé très indigne de moi d'en vouloir

au monde de mon peu de succès, et je me suis mise à danser sans aucun

souci. J'ai d'ailleurs trouvé du plaisir à la danse. J'ai entendu

force commérages sans piquant sur des gens inconnus; mais peut-être

est-il nécessaire de savoir beaucoup de choses que j'ignore pour les

comprendre, car j'ai vu la plupart des femmes et des hommes prenant

un très-vif plaisir à dire ou entendre certaines phrases. Le monde

offre énormément d'énigmes dont le mot paraît difficile à trouver. Il

y a des intrigues multipliées. J'ai des yeux assez perçants et

l'ouïe fine; quant à l'entendement, vous le connaissez, mademoiselle de

Maucombe!

Je suis revenue lasse et heureuse de cette lassitude. J'ai

très-naïvement exprimé l'état où je me trouvais à ma mère, en compagnie

de qui j'étais, et qui m'a dit de ne confier ces sortes de choses qu'à

elle.—«Ma chère petite, a-t-elle ajouté, le bon goût est autant dans

la connaissance de choses qu'on doit taire que dans celle des choses

qu'on peut dire.»

Cette recommandation m'a fait comprendre les sensations sur lesquelles

nous devons garder le silence avec tout le monde, même peut-être

avec notre mère. J'ai mesuré d'un coup d'œil le vaste champ des

dissimulations femelles. Je puis t'assurer, ma chère biche, que nous

ferions, avec l'effronterie de notre innocence, deux petites commères

passablement éveillées. Combien d'instructions dans un doigt posé sur

les lèvres, dans un mot, dans un regard! Je suis devenue excessivement

timide en un moment. Eh! quoi? ne pouvoir exprimer le bonheur si

naturel causé par le mouvement de la danse! Mais, fis-je en moi-même,

que sera-ce donc de nos sentiments? Je me suis couchée triste. Je sens

encore vivement l'atteinte de ce premier choc de ma nature franche

et gaie avec les dures lois du monde. Voilà déjà de ma laine blanche

laissée aux buissons de la route. Adieu, mon ange!

V

RENÉE DE MAUCOMBE A LOUISE DE CHAULIEU.

Octobre.

Combien ta lettre m'a émue! émue surtout par la comparaison de nos

destinées. Dans quel monde brillant tu vas vivre! dans quelle paisible

retraite achèverai-je mon obscure carrière! Quinze jours après mon

arrivée au château de Maucombe, duquel je t'ai trop parlé pour t'en

parler encore, et où j'ai retrouvé ma chambre à peu près dans l'état où

je l'avais laissée, mais d'où j'ai pu comprendre le sublime paysage de

la vallée de Gémenos, qu'enfant je regardais sans y rien voir,

mon père et ma mère, accompagnés de mes deux frères, m'ont menée dîner

chez un de mes voisins, un vieux monsieur de l'Estorade, gentilhomme

devenu très riche comme on devient riche en province par les soins

de l'avarice. Ce vieillard n'avait pu soustraire son fils unique à

la rapacité de Buonaparte; après l'avoir sauvé de la conscription,

il avait été forcé de l'envoyer à l'armée, en 1813, en qualité de

garde d'honneur: depuis Leipsick, le vieux baron de l'Estorade n'en

avait plus eu de nouvelles. Monsieur de Montriveau, que monsieur de

l'Estorade alla voir en 1814, lui affirma l'avoir vu prendre par

les Russes. Madame de l'Estorade mourut de chagrin en faisant faire

d'inutiles recherches en Russie. Le baron, vieillard très chrétien,

pratiquait cette belle vertu théologale que nous cultivions à Blois:

l'Espérance! Elle lui faisait voir son fils en rêve, et il accumulait

ses revenus pour ce fils; il prenait soin des parts de ce fils dans les

successions qui lui venaient de la famille de feu madame de l'Estorade.

Personne n'avait le courage de plaisanter ce vieillard. J'ai fini par

deviner que le retour inespéré de ce fils était la cause du mien. Qui

nous eût dit que pendant les courses vagabondes de notre pensée, mon

futur cheminait lentement à pied à travers la Russie, la Pologne et

l'Allemagne? Sa mauvaise destinée n'a cessé qu'à Berlin, où le ministre

français lui a facilité son retour en France. Monsieur de l'Estorade

le père, petit gentilhomme de Provence, riche d'environ dix mille

livres de rentes, n'a pas un nom assez européen pour qu'on s'intéressât

au chevalier de l'Estorade, dont le nom sentait singulièrement son

aventurier.

Douze mille livres, produit annuel des biens de madame de l'Estorade,

accumulées avec les économies paternelles, font au pauvre garde

d'honneur une fortune considérable en Provence, quelque chose comme

deux cent cinquante mille livres, outre ses biens au soleil. Le

bonhomme l'Estorade avait acheté, la veille du jour où il devait

revoir le chevalier, un beau domaine mal administré, où il se propose

de planter dix mille mûriers qu'il élevait exprès dans sa pépinière,

en prévoyant cette acquisition. Le baron, en retrouvant son fils, n'a

plus eu qu'une pensée, celle de le marier, et de le marier à une jeune

fille noble. Mon père et ma mère ont partagé pour mon compte la pensée

de leur voisin dès que le vieillard leur eut annoncé son intention de

prendre Renée de Maucombe sans dot, et de lui reconnaître au contrat

toute la somme qui doit revenir à ladite Renée dans leurs

successions. Dès sa majorité, mon frère cadet, Jean de Maucombe, a

reconnu avoir reçu de ses parents un avancement d'hoirie équivalant au

tiers de l'héritage. Voilà comment les familles nobles de la Provence

éludent l'infâme Code civil du sieur de Buonaparte, qui fera mettre au

couvent autant de filles nobles qu'il en a fait marier. La noblesse

française est, d'après le peu que j'ai entendu dire à ce sujet,

très-divisée sur ces graves matières.

Ce dîner, ma chère mignonne, était une entrevue entre ta biche et

l'exilé. Procédons par ordre. Les gens du comte de Maucombe se sont

revêtus de leurs vieilles livrées galonnées, de leurs chapeaux bordés:

le cocher a pris ses grandes bottes à chaudron, nous avons tenu cinq

dans le vieux carrosse, et nous sommes arrivés en toute majesté vers

deux heures, pour dîner à trois, à la bastide où demeure le baron de

l'Estorade. Le beau-père n'a point de château, mais une simple maison

de campagne, située au pied d'une de nos collines, au débouché de notre

belle vallée dont l'orgueil est certes le vieux castel de Maucombe.

Cette bastide est une bastide: quatre murailles de cailloux revêtues

d'un ciment jaunâtre, couvertes de tuiles creuses d'un beau rouge.

Les toits plient sous le poids de cette briqueterie. Les fenêtres

percées au travers sans aucune symétrie ont des volets énormes peints

en jaune. Le jardin qui entoure cette habitation est un jardin de

Provence, entouré de petits murs bâtis en gros cailloux ronds mis par

couches, et où le génie du maçon éclate dans la manière dont il les

dispose alternativement inclinés ou debout sur leur hauteur: la couche

de boue qui les recouvre tombe par places. La tournure domaniale de

cette bastide vient d'une grille, à l'entrée, sur le chemin. On a

longtemps pleuré pour avoir cette grille; elle est si maigre qu'elle

m'a rappelé la sœur Angélique. La maison a un perron en pierre,

la porte est décorée d'un auvent que ne voudrait pas un paysan de la

Loire pour son élégante maison en pierre blanche à toiture bleue, où

rit le soleil. Le jardin, les alentours sont horriblement poudreux,

les arbres sont brûlés. On voit que, depuis longtemps, la vie du baron

consiste à se lever, se coucher et se relever le lendemain sans nul

souci que celui d'entasser sou sur sou. Il mange ce que mangent ses

deux domestiques, qui sont un garçon provençal et la vieille femme de

chambre de sa femme. Les pièces ont peu de mobilier. Cependant

la maison de l'Estorade s'était mise en frais. Elle avait vidé ses

armoires, convoqué le ban et l'arrière-ban de ses serfs pour ce dîner,

qui nous a été servi dans une vieille argenterie noire et bosselée.

L'exilé, ma chère mignonne, est comme la grille, bien maigre! Il est

pâle, il a souffert, il est taciturne. A trente-sept ans, il a l'air

d'en avoir cinquante. L'ébène de ses ex-beaux cheveux de jeune homme

est mélangé de blanc comme l'aile d'une alouette. Ses beaux yeux bleus

sont caves; il est un peu sourd, ce qui le fait ressembler au chevalier

de la Triste Figure; néanmoins j'ai consenti gracieusement à devenir

madame de l'Estorade, à me laisser doter de deux cent cinquante mille

livres, mais à la condition expresse d'être maîtresse d'arranger la

bastide et d'y faire un parc. J'ai formellement exigé de mon père de

me concéder une petite partie d'eau qui peut venir de Maucombe ici.

Dans un mois je serai madame de l'Estorade, car j'ai plu, ma chère.

Après les neiges de la Sibérie, un homme est très disposé à trouver

du mérite à ces yeux noirs qui, disais-tu, faisaient mûrir les fruits

que je regardais. Louis de l'Estorade paraît excessivement heureux

d'épouser _la belle Renée de Maucombe_, tel est le glorieux surnom de

ton amie. Pendant que tu t'apprêtes à moissonner les joies de la plus

vaste existence, celle d'une demoiselle de Chaulieu dans Paris où tu

régneras, ta pauvre biche, Renée, cette fille du désert est tombée de

l'Empyrée où nous nous élevions, dans les réalités vulgaires d'une

destinée simple comme celle d'une pâquerette. Oui, je me suis juré à

moi-même de consoler ce jeune homme sans jeunesse, qui a passé du giron

maternel à celui de la guerre, et des joies de sa bastide aux glaces

et aux travaux de la Sibérie. L'uniformité de mes jours à venir sera

variée par les humbles plaisirs de la campagne. Je continuerai l'oasis

de la vallée de Gémenos autour de ma maison, qui sera majestueusement

ombragée de beaux arbres. J'aurai des gazons toujours verts en

Provence, je ferai monter mon parc jusque sur la colline, je placerai

sur le point le plus élevé quelque joli kiosque d'où mes yeux pourront

voir peut-être la brillante Méditerranée. L'oranger, le citronnier,

les plus riches productions de la botanique embelliront ma retraite,

et j'y serai mère de famille. Une poésie naturelle, indestructible,

nous environnera. En restant fidèle à mes devoirs, aucun malheur n'est

à redouter. Mes sentiments chrétiens sont partagés par mon beau-père

et par le chevalier de l'Estorade. Ah! mignonne, j'aperçois la

vie comme un de ces grands chemins de France, unis et doux, ombragés

d'arbres éternels. Il n'y aura pas deux Buonaparte en ce siècle: je

pourrai garder mes enfants si j'en ai, les élever, en faire des hommes,

je jouirai de la vie par eux. Si tu ne manques pas à ta destinée, toi

qui seras la femme de quelque puissant de la terre, les enfants de ta

Renée auront une active protection. Adieu donc, pour moi du moins, les

romans et les situations bizarres dont nous nous faisions les héroïnes.

Je sais déjà par avance l'histoire de ma vie: ma vie sera traversée

par les grands événements de la dentition de messieurs de l'Estorade,

par leur nourriture, par les dégâts qu'ils feront dans mes massifs et

dans ma personne: leur broder des bonnets, être aimée et admirée par

un pauvre homme souffreteux, à l'entrée de la vallée de Gémenos, voilà

mes plaisirs. Peut-être un jour la campagnarde ira-t-elle habiter

Marseille pendant l'hiver; mais alors elle n'apparaîtrait encore

que sur le théâtre étroit de la province dont les coulisses ne sont

point périlleuses. Je n'aurai rien à redouter, pas même une de ces

admirations qui peuvent nous rendre fières. Nous nous intéresserons

beaucoup aux vers à soie pour lesquels nous aurons des feuilles de

mûrier à vendre. Nous connaîtrons les étranges vicissitudes de la vie

provençale et les tempêtes d'un ménage sans querelle possible: monsieur

de l'Estorade annonce l'intention formelle de se laisser conduire par

sa femme. Or, comme je ne ferai rien pour l'entretenir dans cette

sagesse, il est probable qu'il y persistera. Tu seras, ma chère Louise,

la partie romanesque de mon existence. Aussi raconte-moi bien tes

aventures, peins-moi les bals, les fêtes, dis-moi bien comment tu

t'habilles, quelles fleurs couronnent tes beaux cheveux blonds, et les

paroles des hommes et leurs façons. Tu seras deux à écouter, à danser,

à sentir le bout de tes doigts pressé. Je voudrais bien m'amuser à

Paris, pendant que tu seras mère de famille à La Crampade, tel est le

nom de notre bastide. Pauvre homme qui croit épouser une seule femme!

S'apercevra-t-il qu'elles sont deux? Je commence à dire des folies.

Comme je ne puis plus en faire que par procureur, je m'arrête. Donc,

un baiser sur chacune de tes joues, mes lèvres sont encore celles

de la jeune fille (il n'a osé prendre que ma main). Oh! nous sommes

d'un respectueux et d'une convenance assez inquiétants. Eh! bien, je

recommence. Adieu! chère.

_P.-S._ J'ouvre ta troisième lettre. Ma chère, je puis disposer

d'environ mille livres: emploie-les moi donc en jolies choses qui ne

se trouveront point dans les environs, ni même à Marseille. En courant

pour toi-même, pense à ta recluse de La Crampade. Songe que, ni d'un

côté ni de l'autre, les grands-parents n'ont à Paris des gens de goût

pour leurs acquisitions. Je répondrai plus tard à cette lettre.

VI

DON FELIPE HÉNAREZ A DON FERNAND.

Paris, septembre.

La date de cette lettre vous dira, mon frère, que le chef de votre

maison ne court aucun danger. Si le massacre de nos ancêtres dans la

cour des Lions nous a faits malgré nous Espagnols et chrétiens, il nous

a légué la prudence des Arabes; et peut-être ai-je dû mon salut au

sang d'Abencerrage qui coule encore dans mes veines. La peur rendait

Ferdinand si bon comédien que Valdez croyait à ses protestations. Sans

moi, ce pauvre amiral était perdu. Jamais les libéraux ne sauront ce

qu'est un roi. Mais le caractère de ce Bourbon m'est connu depuis

longtemps: plus Sa Majesté nous assurait de sa protection, plus

elle éveillait ma défiance. Un véritable Espagnol n'a nul besoin de

répéter ses promesses. Qui parle trop veut tromper. Valdez a passé

sur un bâtiment anglais. Quant à moi, dès que les destinées de ma

chère Espagne furent perdues en Andalousie, j'écrivis à l'intendant

de mes biens en Sardaigne de pourvoir à ma sûreté. D'habiles pêcheurs

de corail m'attendaient avec une barque sur un point de la côte.

Lorsque Ferdinand recommandait aux Français de s'assurer de ma

personne, j'étais dans ma baronnie de Macumer, au milieu de bandits

qui défient toutes les lois et toutes les vengeances. La dernière

maison hispano-maure de Grenade a retrouvé les déserts d'Afrique, et

jusqu'au cheval sarrasin, dans un domaine qui lui vient des Sarrasins.

Les yeux de ces bandits ont brillé d'une joie et d'un orgueil sauvages

en apprenant qu'ils protégeaient contre la vendetta du roi d'Espagne

le duc de Soria leur maître, un Hénarez enfin, le premier qui

soit venu les visiter depuis le temps où l'île appartenait aux Maures,

eux qui la veille craignaient ma justice! Vingt-deux carabines se

sont offertes à viser Ferdinand de Bourbon, ce fils d'une race encore

inconnue au jour où les Abencerrages arrivaient en vainqueurs aux bords

de la Loire. Je croyais pouvoir vivre des revenus de ces immenses

domaines, auxquels nous avons malheureusement si peu songé; mais mon

séjour m'a démontré mon erreur et la véracité des rapports de Queverdo.

Le pauvre homme avait vingt-deux vies d'homme à mon service, et pas

un réal; des savanes de vingt mille arpents, et pas une maison; des

forêts vierges; et pas un meuble. Un million de piastres et la présence

du maître pendant un demi-siècle seraient nécessaires pour mettre en

valeur ces terres magnifiques: j'y songerai. Les vaincus méditent

pendant leur fuite et sur eux-mêmes et sur la partie perdue. En voyant

ce beau cadavre rongé par les moines, mes yeux se sont baignés de

larmes: j'y reconnaissais le triste avenir de l'Espagne. J'ai appris

à Marseille la fin de Riégo. J'ai pensé douloureusement que ma vie

aussi va se terminer par un martyre, mais obscur et long. Sera-ce donc

exister que de ne pouvoir ni se consacrer à un pays, ni vivre pour une

femme! Aimer, conquérir, cette double face de la même idée était la loi

gravée sur nos sabres, écrite en lettres d'or aux voûtes de nos palais,

incessamment redite par les jets d'eau qui montaient en gerbes dans nos

bassins de marbre. Mais cette loi fanatise inutilement mon cœur: le

sabre est brisé, le palais est en cendres, la source vive est bue par

des sables stériles.

Voici donc mon testament.

Don Fernand, vous allez comprendre pourquoi je bridais votre ardeur

en vous ordonnant de rester fidèle au _rey netto_. Comme

ton frère et ton ami, je te supplie d'obéir; comme votre maître, je

vous le commande. Vous irez au roi, vous lui demanderez mes grandesses

et mes biens, ma charge et mes titres; il hésitera peut-être, il fera

quelques grimaces royales; mais vous lui direz que vous êtes aimé de

Marie Hérédia, et que Marie ne peut épouser que le duc de Soria. Vous

le verrez alors tressaillant de joie: l'immense fortune des Hérédia

l'empêchait de consommer ma ruine; elle lui paraîtra complète ainsi,

vous aurez aussitôt ma dépouille. Vous épouserez Marie: j'avais surpris

le secret de votre mutuel amour combattu. Aussi ai-je préparé le vieux

comte à cette substitution. Marie et moi nous obéissions aux

convenances et aux vœux de nos pères. Vous êtes beau comme un enfant

de l'amour, je suis laid comme un grand d'Espagne; vous êtes aimé, je

suis l'objet d'une répugnance inavouée; vous aurez bientôt vaincu le

peu de résistance que mon malheur inspirera peut-être à cette noble

Espagnole. Duc de Soria, votre prédécesseur ne veut ni vous coûter un

regret ni vous priver d'un maravédi. Comme les joyaux de Marie peuvent

réparer le vide que les diamants de ma mère feront dans votre maison,

vous m'enverrez ces diamants, qui suffiront pour assurer l'indépendance

de ma vie, par ma nourrice, la vieille Urraca, la seule personne que je

veuille conserver des gens de ma maison: elle seule sait bien préparer

mon chocolat.

Durant notre courte révolution, mes constants travaux avaient réduit

ma vie au nécessaire, et les appointements de ma place y pourvoyaient.

Vous trouverez les revenus de ces deux dernières années entre les mains

de votre intendant. Cette somme est à moi: le mariage d'un duc de Soria

occasionne de grandes dépenses, nous la partagerons donc. Vous ne

refuserez pas le présent de noces de votre frère le bandit. D'ailleurs,

telle est ma volonté. La baronnie de Macumer n'étant pas sous la main

du roi d'Espagne, elle me reste et me laisse la faculté d'avoir une

patrie et un nom, si, par hasard, je voulais devenir quelque chose.

Dieu soit loué, voici les affaires finies, la maison de Soria est

sauvée!

Au moment où je ne suis plus que baron de Macumer, les canons français

annoncent l'entrée du duc d'Angoulême. Vous comprendrez, monsieur,

pourquoi j'interromps ici ma lettre....

Octobre.

En arrivant ici, je n'avais pas dix quadruples. Un homme d'État

n'est-il pas bien petit quand, au milieu des catastrophes qu'il n'a

pas empêchées, il montre une prévoyance égoïste? Aux Maures vaincus,

un cheval et le désert; aux chrétiens trompés dans leurs espérances,

le couvent et quelques pièces d'or. Cependant ma résignation n'est

encore que de la lassitude. Je ne suis point assez près du monastère

pour ne pas songer à vivre. Ozalga m'avait, à tout hasard, donné des

lettres de recommandation parmi lesquelles il s'en trouvait une pour

un libraire qui est à nos compatriotes ce que Galignani est ici aux

Anglais. Cet homme m'a procuré huit écoliers à trois francs par

cachet. Je vais chez mes élèves de deux jours l'un, j'ai donc quatre

séances par jour et gagne douze francs, somme bien supérieure à mes

besoins. A l'arrivée d'Urraca, je ferai le bonheur de quelque Espagnol

proscrit en lui cédant ma clientèle. Je suis logé rue Hillerin-Bertin

chez une pauvre veuve qui prend des pensionnaires. Ma chambre est au

midi et donne sur un petit jardin. Je n'entends aucun bruit, je vois

de la verdure et ne dépense en tout qu'une piastre par jour; je suis

tout étonné des plaisirs calmes et purs que je goûte dans cette vie

de Denys à Corinthe. Depuis le lever du soleil jusqu'à dix heures, je

fume et prends mon chocolat, assis à ma fenêtre, en regardant deux

plantes espagnoles, un genêt qui s'élève entre les masses d'un jasmin:

de l'or sur un fond blanc, une image qui fera toujours tressaillir

un rejeton des Maures. A dix heures, je me mets en route jusqu'à

quatre heures pour donner mes leçons. A cette heure, je reviens dîner,

je fume et lis après jusqu'à mon coucher. Je puis mener longtemps

cette vie, que mélangent le travail et la méditation, la solitude et

le monde. Sois donc heureux, Fernand, mon abdication est accomplie

sans arrière-pensée; elle n'est suivie d'aucun regret comme celle de

Charles-Quint, d'aucune envie de renouer la partie comme celle de

Napoléon. Cinq nuits et cinq jours ont passé sur mon testament, la

pensée en a fait cinq siècles. Les grandesses, les titres, les biens

sont pour moi comme s'ils n'eussent jamais été. Maintenant que la

barrière du respect qui nous séparait est tombée, je puis, cher enfant,

te laisser lire dans mon cœur. Ce cœur, que la gravité couvre

d'une impénétrable armure, est plein de tendresses et de dévouements

sans emploi; mais aucune femme ne l'a deviné, pas même celle qui,

dès le berceau, me fut destinée. Là est le secret de mon ardente vie

politique. A défaut de maîtresse, j'ai adoré l'Espagne. L'Espagne aussi

m'a échappé! Maintenant que je ne suis plus rien, je puis contempler

le _moi_ détruit, me demander pourquoi la vie y est venue et quand

elle s'en ira? pourquoi la race chevaleresque par excellence a jeté

dans son dernier rejeton ses premières vertus, son amour africain, sa

chaude poésie? si la graine doit conserver sa rugueuse enveloppe sans

pousser de tige, sans effeuiller ses parfums orientaux du haut d'un

radieux calice? Quel crime ai-je commis avant de naître pour n'avoir

inspiré d'amour à personne? Dès ma naissance étais-je donc un vieux

débris destiné à échouer sur une grève aride? Je retrouve en mon âme

les déserts paternels, éclairés par un soleil qui les brûle sans

y rien laisser croître. Reste orgueilleux d'une race déchue, force

inutile, amour perdu, vieux jeune homme, j'attendrai donc où je suis,

mieux que partout ailleurs, la dernière faveur de la mort. Hélas! sous

ce ciel brumeux, aucune étincelle ne ranimera la flamme dans toutes ces

cendres. Aussi pourrais-je dire pour dernier mot, comme Jésus-Christ:

_Mon Dieu, tu m'as abandonné!_ Terrible parole que personne n'a osé

sonder.

Juge, Fernand, combien je suis heureux de revivre en toi et en Marie!

je vous contemplerai désormais avec l'orgueil d'un créateur fier de son

œuvre. Aimez-vous bien et toujours, ne me donnez pas de chagrins: un

orage entre vous me ferait plus de mal qu'à vous-mêmes.

La Comédie humaine - Volume 02 · 第 2 / 44 段