Mon père a pris soudain pour moi les manières les plus tendr

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OEUVRES COMPLÈTES

DE

H. DE BALZAC

LA

COMÉDIE HUMAINE

DEUXIÈME VOLUME

PREMIÈRE PARTIE

ÉTUDES DE MOEURS

PREMIER LIVRE

PARIS—IMPRIMERIE DE PILLET FILS AINÉ

RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5.

SCÈNES

DE LA

VIE PRIVÉE

TOME II

MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES.—UNE FILLE D'ÈVE.

LA FEMME ABANDONNÉE.—LA GRENADIÈRE.—LE MESSAGE.—GOBSECK.

AUTRE ÉTUDE DE FEMME.

PARIS

Ve ALEXANDRE HOUSSIAUX, ÉDITEUR

RUE DU JARDINET SAINT-ANDRÉ DES ARTS, 3.

1869

[Illustration: IMP. RAÇON.

RENÉE

Ces deux petits font alors de mon lit le théâtre de leurs jeux.

(MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES.)]

PREMIER LIVRE,

SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES.

A GEORGES SAND.

_Ceci, cher Georges, ne saurait rien ajouter à l'éclat de votre

nom, qui jettera son magique reflet sur ce livre; mais il n'y a

là de ma part ni calcul, ni modestie. Je désire attester ainsi

l'amitié vraie qui s'est continuée entre nous à travers nos voyages

et nos absences, malgré nos travaux et les méchancetés du monde. Ce

sentiment ne s'altérera sans doute jamais. Le cortége de noms amis

qui accompagnera mes compositions mêle un plaisir aux peines que me

cause leur nombre, car elles ne vont point sans douleur, à ne parler

que des reproches encourus par ma menaçante fécondité, comme si le

monde qui pose devant moi n'était pas plus fécond encore. Ne sera-ce

pas beau, Georges, si quelque jour l'antiquaire des littératures

détruites ne retrouve dans ce cortége que de grands noms, de nobles

cœurs, de saintes et pures amitiés, et les gloires de ce siècle?

Ne puis-je me montrer plus fier de ce bonheur certain que de succès

toujours contestables? Pour qui vous connaît bien, n'est-ce pas un

bonheur que de pouvoir se dire, comme je le fais ici,_

_Votre ami,_

DE BALZAC.

Paris, juin 1840.

I.

A MADEMOISELLE RENÉE DE MAUCOMBE.

Paris, septembre.

Ma chère biche, je suis dehors aussi, moi! Et si tu ne m'as pas écrit

à Blois, je suis aussi la première à notre joli rendez-vous de la

correspondance. Relève tes beaux yeux noirs attachés sur ma première

phrase, et garde ton exclamation pour la lettre où je te confierai

mon premier amour. On parle toujours du premier amour; il y en a donc

un second? Tais-toi! me diras-tu; dis-moi plutôt, me demanderas-tu,

comment tu es sortie de ce couvent où tu devais faire ta profession? Ma

chère, quoi qu'il arrive aux Carmélites, le miracle de ma délivrance

est la chose la plus naturelle. Les cris d'une conscience épouvantée

ont fini par l'emporter sur les ordres d'une politique inflexible,

voilà tout. Ma tante, qui ne voulait pas me voir mourir de consomption,

a vaincu ma mère, qui prescrivait toujours le noviciat comme seul

remède à ma maladie. La noire mélancolie où je suis tombée après ton

départ a précipité cet heureux dénouement. Et je suis dans Paris, mon

ange, et je te dois ainsi le bonheur d'y être. Ma Renée, si tu m'avais

pu voir, le jour où je me suis trouvée sans toi, tu aurais été fière

d'avoir inspiré des sentiments si profonds à un cœur si jeune. Nous

avons tant rêvé de compagnie, tant de fois déployé nos ailes et tant

vécu en commun, que je crois nos âmes soudées l'une à l'autre, comme

étaient ces deux filles hongroises dont la mort nous a été racontée

par monsieur Beauvisage, qui n'était certes pas l'homme de son nom:

jamais médecin de couvent ne fut mieux choisi. N'as-tu pas été malade

en même temps que ta mignonne? Dans le morne abattement où j'étais,

je ne pouvais que reconnaître un à un les liens qui nous unissent;

je les ai crus rompus par l'éloignement, j'ai été prise de dégoût

pour l'existence comme une tourterelle dépareillée, j'ai trouvé de

la douceur à mourir, et je mourais tout doucettement. Être seule aux

Carmélites, à Blois, en proie à la crainte d'y faire ma profession

sans la préface de mademoiselle de la Vallière et sans ma Renée!

mais c'était une maladie, une maladie mortelle. Cette vie monotone où

chaque heure amène un devoir, une prière, un travail si exactement

les mêmes, qu'en tous lieux on peut dire ce que fait une carmélite à

telle ou telle heure du jour ou de la nuit: cette horrible existence

où il est indifférent que les choses qui nous entourent soient ou ne

soient pas, était devenue pour nous la plus variée: l'essor de notre

esprit ne connaissait point de bornes, la fantaisie nous avait donné

la clef de ses royaumes, nous étions tour à tour l'une pour l'autre

un charmant hippogriffe, la plus alerte réveillait la plus endormie,

et nos âmes folâtraient à l'envi en s'emparant de ce monde qui nous

était interdit. Il n'y avait pas jusqu'à la Vie des Saints qui ne nous

aidât à comprendre les choses les plus cachées! Le jour où ta douce

compagnie m'était enlevée, je devenais ce qu'est une carmélite à nos

yeux, une Danaïde moderne qui, au lieu de chercher à remplir un tonneau

sans fond, tire tous les jours, de je ne sais quel puits, un seau vide,

espérant l'amener plein. Ma tante ignorait notre vie intérieure. Elle

n'expliquait point mon dégoût de l'existence, elle qui s'est fait un

monde céleste dans les deux arpents de son couvent. Pour être embrassée

à nos âges, la vie religieuse veut une excessive simplicité que nous

n'avons pas, ma chère biche, ou l'ardeur du dévouement qui rend ma

tante une sublime créature. Ma tante s'est sacrifiée à un frère adoré;

mais qui peut se sacrifier à des inconnus ou à des idées.

Depuis bientôt quinze jours, j'ai tant de folles paroles rentrées, tant

de méditations enterrées au cœur, tant d'observations à communiquer

et de récits à faire qui ne peuvent être faits qu'à toi, que sans le

pis-aller des confidences écrites substituées à nos chères causeries,

j'étoufferais. Combien la vie du cœur nous est nécessaire! Je

commence mon journal ce matin en imaginant que le tien est commencé,

que dans peu de jours je vivrai au fond de ta belle vallée de Gemenos

dont je ne sais que ce que tu m'en as dit, comme tu vas vivre dans

Paris dont tu ne connais que ce que nous en rêvions.

Or donc, ma belle enfant, par une matinée qui demeurera marquée

d'un signet rose dans le livre de ma vie, il est arrivé de Paris une

demoiselle de compagnie et Philippe, le dernier valet de chambre

de ma grand'mère, envoyés pour m'emmener. Quand, après m'avoir

fait venir dans sa chambre, ma tante m'a eu dit cette nouvelle, la

joie m'a coupé la parole, je la regardais d'un air hébété.

«Mon enfant, m'a-t-elle dit de sa voix gutturale, tu me quittes

sans regret, je le vois; mais cet adieu n'est pas le dernier, nous

nous reverrons: Dieu t'a marquée au front du signe des élus, tu as

l'orgueil qui mène également au ciel et à l'enfer, mais tu as trop

de noblesse pour descendre! je te connais mieux que tu ne te connais

toi-même: la passion ne sera pas chez toi ce qu'elle est chez les

femmes ordinaires.» Elle m'a doucement attirée sur elle et baisée au

front en m'y mettant ce feu qui la dévore, qui a noirci l'azur de ses

yeux, attendri ses paupières, ridé ses tempes dorées et jauni son

beau visage. Elle m'a donné la peau de poule. Avant de répondre, je

lui ai baisé les mains.—«Chère tante, ai-je dit, si vos adorables

bontés ne m'ont pas fait trouver votre Paraclet salubre au corps et

doux au cœur, je dois verser tant de larmes pour y revenir, que

vous ne sauriez souhaiter mon retour. Je ne veux retourner ici que

trahie par mon Louis XIV, et si j'en attrape un, il n'y a que la mort

pour me l'arracher! Je ne craindrai point les Montespan.—Allez,

folle, dit-elle en souriant, ne laissez point ces idées vaines ici,

emportez-les; et sachez que vous êtes plus Montespan que La Vallière.»

Je l'ai embrassée. La pauvre femme n'a pu s'empêcher de me conduire à

la voiture, où ses yeux se sont tour à tour fixés sur les armoiries

paternelles et sur moi.

La nuit m'a surprise à Beaugency, plongée dans un engourdissement

moral qu'avait provoqué ce singulier adieu. Que dois-je donc trouver

dans ce monde si fort désiré? D'abord, je n'ai trouvé personne pour

me recevoir, les apprêts de mon cœur ont été perdus: ma mère était

au bois de Boulogne, mon père était au conseil; mon frère, le duc de

Rhétoré, ne rentre jamais, m'a-t-on dit, que pour s'habiller, avant le

dîner. Mademoiselle Griffith (elle a des griffes) et Philippe m'ont

conduite à mon appartement.

Cet appartement est celui de cette grand'mère tant aimée, la princesse

de Vaurémont à qui je dois une fortune quelconque, de laquelle

personne ne m'a rien dit. A ce passage, tu partageras la tristesse

qui m'a saisie en entrant dans ce lieu consacré par mes souvenirs.

L'appartement était comme elle l'avait laissé! J'allais coucher dans

le lit où elle est morte. Assise sur le bord de sa chaise longue, je

pleurai sans voir que je n'étais pas seule, je pensai que je m'y étais

souvent mise à ses genoux pour mieux l'écouter. De là j'avais vu son

visage perdu dans ses dentelles rousses, et maigri par l'âge autant que

par les douleurs de l'agonie. Cette chambre me semblait encore

chaude de la chaleur qu'elle y entretenait. Comment se fait-il que

mademoiselle Armande-Louise-Marie de Chaulieu soit obligée, comme une

paysanne, de se coucher dans le lit de sa mère, presque le jour de sa

mort? car il me semblait que la princesse, morte en 1817, avait expiré

la veille. Cette chambre m'offrait des choses qui ne devaient pas s'y

trouver, et qui prouvaient combien les gens occupés des affaires du

royaume sont insouciants des leurs, et combien, une fois morte, on

a peu pensé à cette noble femme, qui sera l'une des grandes figures

féminines du dix-huitième siècle. Philippe a quasiment compris d'où

venaient mes larmes. Il m'a dit que par son testament la princesse

m'avait légué ses meubles. Mon père laissait d'ailleurs les grands

appartements dans l'état où les avait mis la Révolution. Je me suis

levée alors, Philippe m'a ouvert la porte du petit salon qui donne sur

l'appartement de réception, et je l'ai retrouvé dans le délabrement

que je connaissais: les dessus de portes qui contenaient des tableaux

précieux montrent leurs trumeaux vides, les marbres sont cassés, les

glaces ont été enlevées. Autrefois, j'avais peur de monter le grand

escalier et de traverser la vaste solitude de ces hautes salles,

j'allais chez la princesse par un petit escalier qui descend sous

la voûte du grand et qui mène à la porte dérobée de son cabinet de

toilette.

L'appartement, composé d'un salon, d'une chambre à coucher, et de

ce joli cabinet en vermillon et or dont je t'ai parlé, occupe le

pavillon du côté des Invalides. L'hôtel n'est séparé du boulevard

que par un mur couvert de plantes grimpantes, et par une magnifique

allée d'arbres qui mêlent leurs touffes à celles des ormeaux de la

contre-allée du boulevard. Sans le dôme or et bleu, sans les masses

grises des Invalides, on se croirait dans une forêt. Le style de ces

trois pièces et leur place annoncent l'ancien appartement de parade

des duchesses de Chaulieu, celui des ducs doit se trouver dans le

pavillon opposé; tous deux sont décemment séparés par les deux corps

de logis et par le pavillon de la façade où sont ces grandes salles

obscures et sonores que Philippe me montrait encore dépouillées de leur

splendeur, et telles que je les avais vues dans mon enfance. Philippe

prit un air confidentiel en voyant l'étonnement peint sur ma figure.

Ma chère, dans cette maison diplomatique, tous les gens sont discrets

et mystérieux. Il me dit alors qu'on attendait une loi par laquelle

on rendrait aux émigrés la valeur de leurs biens. Mon père recule la

restauration de son hôtel jusqu'au moment de cette restitution.

L'architecte du roi avait évalué la dépense à trois cent mille livres.

Cette confidence eut pour effet de me rejeter sur le sofa de mon salon.

Eh! quoi, mon père, au lieu d'employer cette somme à me marier, me

laissait mourir au couvent? Voilà la réflexion que j'ai trouvée sur le

seuil de cette porte. Ah! Renée, comme je me suis appuyé la tête sur

ton épaule, et comme je me suis reportée aux jours où ma grand'mère

animait ces deux chambres! Elle qui n'existe que dans mon cœur,

toi qui es à Maucombe, à deux cents lieues de moi, voilà les seuls

êtres qui m'aiment ou m'ont aimée. Cette chère vieille au regard si

jeune voulait s'éveiller à ma voix. Comme nous nous entendions! Le

souvenir a changé tout à coup les dispositions où j'étais d'abord. J'ai

trouvé je ne sais quoi de saint à ce qui venait de me paraître une

profanation. Il m'a semblé doux de respirer la vague odeur de poudre

à la maréchale qui subsistait là, doux de dormir sous la protection

de ces rideaux en damas jaune à dessins blancs où ses regards et son

souffle ont dû laisser quelque chose de son âme. J'ai dit à Philippe

de rendre leur lustre aux mêmes objets, de donner à mon appartement la

vie propre à l'habitation. J'ai moi-même indiqué comment je voulais y

être, en assignant à chaque meuble une place. J'ai passé la revue en

prenant possession de tout, en disant comment se pouvaient rajeunir

ces antiquités que j'aime. La chambre est d'un blanc un peu terni par

le temps, comme aussi l'or des folâtres arabesques montre en quelques

endroits des teintes rouges; mais ces effets sont en harmonie avec les

couleurs passées du tapis de la Savonnerie qui fut donné par Louis XV

à ma grand'mère, ainsi que son portrait. La pendule est un présent du

maréchal de Saxe. Les porcelaines de la cheminée viennent du maréchal

de Richelieu. Le portrait de ma grand'mère, prise à vingt-cinq ans,

est dans un cadre ovale, en face de celui du roi. Le prince n'y est

point. J'aime cet oubli franc, sans hypocrisie, qui peint d'un trait

ce délicieux caractère. Dans une grande maladie que fit ma tante, son

confesseur insistait pour que le prince, qui attendait dans le salon,

entrât.—Avec le médecin et ses ordonnances, a-t-elle dit. Le lit est

à baldaquin, à dossiers rembourrés; les rideaux sont retroussés par

des plis d'une belle ampleur; les meubles sont en bois doré, couverts

de ce damas jaune à fleurs blanches, également drapé aux fenêtres,

et qui est doublé d'une étoffe de soie blanche qui ressemble à de la

moire. Les dessus de porte sont peints je ne sais par qui, mais ils

représentent un lever du soleil et un clair de lune. La cheminée

est traitée fort curieusement. On voit que dans le siècle dernier on

vivait beaucoup au coin du feu. Là se passaient de grands événements:

le foyer de cuivre doré est une merveille de sculpture, le chambranle

est d'un fini précieux, la pelle et les pincettes sont délicieusement

travaillées, le soufflet est un bijou. La tapisserie de l'écran vient

des Gobelins, et sa monture est exquise; les folles figures qui courent

le long, sur les pieds, sur la barre d'appui, sur les branches, sont

ravissantes; tout en est ouvragé comme un éventail. Qui lui avait donné

ce joli meuble qu'elle aimait beaucoup? Je voudrais le savoir. Combien

de fois je l'ai vue, le pied sur la barre, enfoncée dans sa bergère, sa

robe à demi relevée sur le genou par son attitude, prenant, remettant

et reprenant sa tabatière sur la tablette entre sa boîte à pastilles

et ses mitaines de soie! Était-elle coquette? Jusqu'au jour de sa mort

elle a eu soin d'elle comme si elle se trouvait au lendemain de ce beau

portrait, comme si elle attendait la fleur de la cour qui se pressait

autour d'elle. Cette bergère m'a rappelé l'inimitable mouvement

qu'elle donnait à ses jupes en s'y plongeant. Ces femmes du temps

passé emportent avec elles certains secrets qui peignent leur époque.

La princesse avait des airs de tête, une manière de jeter ses mots et

ses regards, un langage particulier que je ne retrouvais point chez

ma mère: il s'y trouvait de la finesse et de la bonhomie, du dessein

sans apprêt. Sa conversation était à la fois prolixe et laconique.

Elle contait bien et peignait en trois mots. Elle avait surtout cette

excessive liberté de jugement qui certes a influé sur la tournure de

mon esprit. De sept à dix ans, j'ai vécu dans ses poches; elle aimait

autant à m'attirer chez elle que j'aimais à y aller. Cette prédilection

a été cause de plus d'une querelle entre elle et ma mère. Or, rien

n'attise un sentiment autant que le vent glacé de la persécution.

Avec quelle grâce me disait-elle: «Vous voilà, petite masque!» quand

la couleuvre de la curiosité m'avait prêté ses mouvements pour me

glisser entre les portes jusqu'à elle. Elle se sentait aimée, elle

aimait mon naïf amour qui mettait un rayon de soleil dans son hiver.

Je ne sais pas ce qui se passait chez elle le soir, mais elle avait

beaucoup de monde; lorsque je venais le matin, sur la pointe du pied,

savoir s'il faisait jour chez elle, je voyais les meubles de son salon

dérangés, les tables de jeu dressées, beaucoup de tabac par places.

Ce salon est dans le même style que la chambre, les meubles sont

singulièrement contournés, les bois sont à moulures creuses, à

pieds de biche. Des guirlandes de fleurs richement sculptées et d'un

beau caractère serpentent à travers les glaces et descendent le long

en festons. Il y a sur les consoles de beaux cornets de la Chine. Le

fond de l'ameublement est ponceau et blanc. Ma grand'mère était une

brune fière et piquante, son teint se devine au choix de ses couleurs.

J'ai retrouvé dans ce salon une table à écrire dont les figures avaient

beaucoup occupé mes yeux autrefois; elle est plaquée en argent ciselé;

elle lui a été donnée par un Lomellini de Gênes. Chaque côté de cette

table représente les occupations de chaque saison; les personnages

sont en relief, il y en a des centaines dans chaque tableau. Je suis

restée deux heures toute seule, reprenant mes souvenirs un à un, dans

le sanctuaire où a expiré une des femmes de la cour de Louis XV les

plus célèbres et par son esprit et par sa beauté. Tu sais comme on m'a

brusquement séparée d'elle, du jour au lendemain, en 1816.—Allez dire

adieu à votre grand'mère, me dit ma mère. J'ai trouvé la princesse,

non pas surprise de mon départ, mais insensible en apparence. Elle

m'a reçue comme à l'ordinaire.—«Tu vas au couvent, mon bijou, me

dit-elle, tu y verras ta tante, une excellente femme. J'aurai soin que

tu ne sois point sacrifiée, tu seras indépendante et à même de marier

qui tu voudras.» Elle est morte six mois après; elle avait remis son

testament au plus assidu de ses vieux amis, au prince de Talleyrand,

qui, en faisant une visite à mademoiselle de Chargebœuf, a trouvé

le moyen de me faire savoir par elle que ma grand'mère me défendait de

prononcer des vœux. J'espère bien que tôt ou tard je rencontrerai le

prince; et sans doute, il m'en dira davantage. Ainsi, ma belle biche,

si je n'ai trouvé personne pour me recevoir, je me suis consolée avec

l'ombre de la chère princesse, et je me suis mise en mesure de remplir

une de nos conventions, qui est, souviens-t'en, de nous initier aux

plus petits détails de notre case et de notre vie. Il est si doux de

savoir où et comment vit l'être qui nous est cher! Dépeins-moi bien

les moindres choses qui t'entourent, tout enfin, même les effets du

couchant dans les grands arbres.

10 octobre.

J'étais arrivée à trois heures après midi. Vers cinq heures et

demie, Rose est venue me dire que ma mère était rentrée, et je

suis descendue pour lui rendre mes respects. Ma mère occupe au

rez-de-chaussée un appartement disposé, comme le mien, dans le même

pavillon. Je suis au-dessus d'elle, et nous avons le même escalier

dérobé. Mon père est dans le pavillon opposé; mais, comme du côté de la

cour il a de plus l'espace que prend dans le nôtre le grand escalier,

son appartement est beaucoup plus vaste que les nôtres. Malgré les

devoirs de la position que le retour des Bourbons leur a rendue, mon

père et ma mère continuent d'habiter le rez-de-chaussée et peuvent y

recevoir, tant sont grandes les maisons de nos pères. J'ai trouvé ma

mère dans son salon, où il n'y a rien de changé. Elle était habillée.

De marche en marche je m'étais demandé comment serait pour moi cette

femme, qui a été si peu mère que je n'ai reçu d'elle en huit ans que

les deux lettres que tu connais. En pensant qu'il était indigne de moi

de jouer une tendresse impossible, je m'étais composée en religieuse

idiote, et suis entrée assez embarrassée intérieurement. Cet embarras

s'est bientôt dissipé. Ma mère a été d'une grâce parfaite; elle ne m'a

pas témoigné de fausse tendresse, elle n'a pas été froide, elle ne m'a

pas traitée en étrangère, elle ne m'a pas mise dans son sein comme une

fille aimée; elle m'a reçue comme si elle m'eût vue la veille, elle a

été la plus douce, la plus sincère amie; elle m'a parlé comme à une

femme faite, et m'a d'abord embrassée au front.—«Ma chère petite, si

vous devez mourir au couvent, m'a-t-elle dit, il vaut mieux vivre au

milieu de nous. Vous trompez les desseins de votre père et les miens,

mais nous ne sommes plus au temps où les parents étaient aveuglément

obéis. L'intention de monsieur de Chaulieu, qui s'est trouvée d'accord

avec la mienne, est de ne rien négliger pour vous rendre la vie

agréable et de vous laisser voir le monde. A votre âge, j'eusse pensé

comme vous; ainsi je ne vous en veux point: vous ne pouvez comprendre

ce que nous vous demandions. Vous ne me trouverez point d'une sévérité

ridicule. Si vous avez soupçonné mon cœur, vous reconnaîtrez bientôt

que vous vous trompiez. Quoique je veuille vous laisser parfaitement

libre, je crois que pour les premiers moments vous ferez sagement

d'écouter les avis d'une mère qui se conduira comme une sœur avec

vous.» La duchesse parlait d'une voix douce, et remettait en ordre ma

pèlerine de pensionnaire. Elle m'a séduite. A trente-huit ans, elle est

belle comme un ange; elle a des yeux d'un noir bleu, des cils comme des

soies, un front sans plis, un teint blanc et rose à faire croire

qu'elle se farde, des épaules et une poitrine étonnantes, une taille

cambrée et mince comme la tienne, une main d'une beauté rare, c'est une

blancheur de lait; des ongles où séjourne la lumière, tant ils sont

polis; le petit doigt légèrement écarté, le pouce d'un fini d'ivoire.

Enfin elle a le pied de sa main, le pied espagnol de mademoiselle de

Vandenesse. Si elle est ainsi à quarante, elle sera belle encore à

soixante ans.

J'ai répondu, ma biche, en fille soumise. J'ai été pour elle ce

qu'elle a été pour moi, j'ai même été mieux: sa beauté m'a vaincue,

je lui ai pardonné son abandon, j'ai compris qu'une femme comme elle

avait été entraînée par son rôle de reine. Je le lui ai dit naïvement

comme si j'eusse causé avec toi. Peut-être ne s'attendait-elle pas à

trouver un langage d'amour dans la bouche de sa fille? Les sincères

hommages de mon admiration l'ont infiniment touchée: ses manières

ont changé, sont devenues plus gracieuses encore; elle a quitté le

vous.—«Tu es une bonne fille, et j'espère que nous resterons amies.»

Ce mot m'a paru d'une adorable naïveté. Je n'ai pas voulu lui faire

voir comment je le prenais, car j'ai compris aussitôt que je dois lui

laisser croire qu'elle est beaucoup plus fine et plus spirituelle que

sa fille. J'ai donc fait la niaise, elle a été enchantée de moi. Je

lui ai baisé les mains à plusieurs reprises en lui disant que j'étais

bien heureuse qu'elle agît ainsi avec moi, que je me sentais à l'aise,

et je lui ai même confié ma terreur. Elle a souri, m'a prise par le

cou pour m'attirer à elle et me baiser au front par un geste plein

de tendresse.—«Chère enfant, a-t-elle dit, nous avons du monde à

dîner aujourd'hui, vous penserez peut-être comme moi qu'il vaut mieux

attendre que la couturière vous ait habillée pour faire votre entrée

dans le monde; ainsi, après avoir vu votre père et votre frère, vous

remonterez chez vous.» Ce à quoi j'ai de grand cœur acquiescé. La

ravissante toilette de ma mère était la première révélation de ce

monde entrevu dans nos rêves; mais je ne me suis pas senti le moindre

mouvement de jalousie. Mon père est entré.—«Monsieur, voilà votre

fille,» lui a dit la duchesse.

Mon père a pris soudain pour moi les manières les plus tendres;

il a si parfaitement joué son rôle de père que je lui en ai cru

le cœur.—«Vous voilà donc, fille rebelle!» m'a-t-il dit en me

prenant les deux mains dans les siennes et me les baisant avec plus

de galanterie que de paternité. Et il m'a attirée sur lui, m'a prise

par la taille, m'a serrée pour m'embrasser sur les joues et au

front.—«Vous réparerez le chagrin que nous cause votre changement

de vocation par les plaisirs que nous donneront vos succès dans le

monde.—Savez-vous, madame, qu'elle sera fort jolie et que vous pourrez

être fière d'elle un jour?—Voici votre frère Rhétoré.—Alphonse,

dit-il à un beau jeune homme qui est entré, voilà votre sœur la

religieuse qui veut jeter le froc aux orties.»

Mon frère est venu sans trop se presser, m'a pris la main et me l'a

serrée.—«Embrassez-la donc,» lui a dit le duc. Et il m'a baisée sur

chaque joue.—«Je suis enchanté de vous voir, ma sœur, m'a-t-il dit,

et je suis de votre parti contre mon père.» Je l'ai remercié; mais il

me semble qu'il aurait bien pu venir à Blois, quand il allait à Orléans

voir notre frère le marquis à sa garnison. Je me suis retirée en

craignant qu'il n'arrivât des étrangers. J'ai fait quelques rangements

chez moi, j'ai mis sur le velours ponceau de la belle table tout ce

qu'il me fallait pour t'écrire en songeant à ma nouvelle position.

Voilà, ma belle biche blanche, ni plus ni moins, comment les choses

se sont passées au retour d'une jeune fille de dix-huit ans, après

une absence de neuf années, dans une des plus illustres familles du

royaume. Le voyage m'avait fatiguée, et aussi les émotions de ce

retour en famille: je me suis donc couchée comme au couvent, à huit

heures, après avoir soupé. L'on a conservé jusqu'à un petit couvert de

porcelaine de Saxe que cette chère princesse gardait pour manger seule

chez elle, quand elle en avait la fantaisie.

II

LA MÊME A LA MÊME.

25 novembre.

Le lendemain j'ai trouvé mon appartement mis en ordre et fait par le

vieux Philippe, qui avait mis des fleurs dans les cornets. Enfin je me

suis installée. Seulement personne n'avait songé qu'une pensionnaire

des Carmélites a faim de bonne heure, et Rose a eu mille peines à

me faire déjeuner.—«Mademoiselle s'est couchée à l'heure où

l'on a servi le dîner et se lève au moment où monseigneur vient de

rentrer,» m'a-t-elle dit. Je me suis mise à écrire. Vers une heure

mon père a frappé à la porte de mon petit salon et m'a demandé si je

pouvais le recevoir; je lui ai ouvert la porte, il est entré et m'a

trouvée t'écrivant.—«Ma chère, vous avez à vous habiller, à vous

arranger ici; vous trouverez douze mille francs dans cette bourse.

C'est une année du revenu que je vous accorde pour votre entretien.

Vous vous entendrez avec votre mère pour prendre une gouvernante qui

vous convienne, si miss Griffith ne vous plaît pas; car madame de

Chaulieu n'aura pas le temps de vous accompagner le matin. Vous aurez

une voiture à vos ordres et un domestique.»—«Laissez-moi Philippe,»

lui dis-je.—«Soit, répondit-il. Mais n'ayez nul souci: votre fortune

est assez considérable pour que vous ne soyez à charge ni à votre mère

ni à moi.»—«Serais-je indiscrète en vous demandant quelle est ma

fortune?»—«Nullement, mon enfant, a-t-il dit: votre grand'mère vous a

laissé cinq cent mille francs qui étaient ses économies, car elle n'a

point voulu frustrer sa famille d'un seul morceau de terre. Cette somme

a été placée sur le grand-livre. L'accumulation des intérêts a produit

aujourd'hui environ quarante mille francs de rente. Je voulais employer

cette somme à constituer la fortune de votre second frère; aussi

dérangez-vous beaucoup mes projets; mais dans quelque temps peut-être

y concourrez-vous: j'attendrai tout de vous-même. Vous me paraissez

plus raisonnable que je ne le croyais. Je n'ai pas besoin de vous dire

comment se conduit une demoiselle de Chaulieu; la fierté peinte dans

vos traits est mon sûr garant. Dans notre maison, les précautions

que prennent les petites gens pour leurs filles sont injurieuses.

Une médisance sur votre compte peut coûter la vie à celui qui se la

permettrait ou à l'un de vos frères si le ciel était injuste. Je ne

vous en dirai pas davantage sur ce chapitre. Adieu, chère petite.» Il

m'a baisée au front et s'est en allé. Après une persévérance de neuf

années, je ne m'explique pas l'abandon de ce plan. Mon père a été d'une

clarté que j'aime. Il n'y a dans sa parole aucune ambiguïté. Ma fortune

doit être à son fils le marquis. Qui donc a eu des entrailles? est-ce

ma mère, est-ce mon père, serait-ce mon frère?

Je suis restée assise sur le sofa de ma grand'mère, les yeux sur la

bourse que mon père avait laissée sur la cheminée, à la fois satisfaite

et mécontente de cette attention qui maintenait ma pensée sur

l'argent. Il est vrai que je n'ai plus à y songer: mes doutes sont

éclaircis, et il y a quelque chose de digne à m'éviter toute souffrance

d'orgueil à ce sujet. Philippe a couru toute la journée chez les

différents marchands et ouvriers qui vont être chargés d'opérer ma

métamorphose.

Une célèbre couturière, une certaine Victorine, est venue, ainsi qu'une

lingère et un cordonnier. Je suis impatiente, comme un enfant de savoir

comment je serai lorsque j'aurai quitté le sac où nous enveloppait

le costume conventuel; mais tous ces ouvriers veulent beaucoup de

temps: le tailleur de corsets demande huit jours si je ne veux pas

gâter ma taille. Ceci devient grave, j'ai donc une taille? Janssen, le

cordonnier de l'Opéra, m'a positivement assuré que j'avais le pied de

ma mère. J'ai passé toute la matinée à ces occupations sérieuses. Il

est venu jusqu'à un gantier qui a pris mesure de ma main. La lingère

a eu mes ordres. A l'heure de mon dîner, qui s'est trouvée celle du

déjeuner, ma mère m'a dit que nous irions ensemble chez les modistes

pour les chapeaux, afin de me former le goût et me mettre à même de

commander les miens. Je suis étourdie de ce commencement d'indépendance

comme un aveugle qui recouvrerait la vue. Je puis juger de ce qu'est

une carmélite à une fille du monde: la différence est si grande que

nous n'aurions jamais pu la concevoir. Pendant ce déjeuner mon père

fut distrait, et nous le laissâmes à ses idées; il est fort avant dans

les secrets du roi. J'étais parfaitement oubliée, il se souviendra de

moi quand je lui serai nécessaire, j'ai vu cela. Mon père est un homme

charmant, malgré ses cinquante ans: il a une taille jeune, il est bien

fait, il est blond, il a une tournure et des grâces exquises; il a la

figure à la fois parlante et muette des diplomates; son nez est mince

et long, ses yeux sont bruns. Quel joli couple! Combien de pensées

singulières m'ont assaillie en voyant clairement que ces deux êtres,

également nobles, riches, supérieurs, ne vivent point ensemble, n'ont

rien de commun que le nom, et se maintiennent unis aux yeux du monde.

L'élite de la cour et de la diplomatie était hier là. Dans quelques

jours je vais à un bal chez la duchesse de Maufrigneuse, et je serai

présentée à ce monde que je voudrais tant connaître. Il va venir tous

les matins un maître de danse: je dois savoir danser dans un mois,

sous peine de ne pas aller au bal. Ma mère, avant le dîner, est venue

me voir relativement à ma gouvernante. J'ai gardé miss Griffith,

qui lui a été donnée par l'ambassadeur d'Angleterre. Cette miss est la

fille d'un ministre: elle est parfaitement élevée; sa mère était noble,

elle a trente-six ans, elle m'apprendra l'anglais. Ma Griffith est

assez belle pour avoir des prétentions; elle est pauvre et fière, elle

est Écossaise, elle sera mon chaperon, elle couchera dans la chambre

de Rose. Rose sera aux ordres de miss Griffith. J'ai vu sur-le-champ

que je gouvernerais ma gouvernante. Depuis six jours que nous sommes

ensemble, elle a parfaitement compris que moi seule puis m'intéresser

à elle; moi, malgré sa contenance de statue, j'ai compris parfaitement

qu'elle sera très-complaisante pour moi. Elle me semble une bonne

créature, mais discrète. Je n'ai rien pu savoir de ce qui s'est dit

entre elle et ma mère.

Autre nouvelle qui me paraît peu de chose!

Ce matin mon père a refusé le ministère qui lui a été proposé. De là

sa préoccupation de la veille. Il préfère une ambassade, a-t-il dit,

aux ennuis des discussions publiques. L'Espagne lui sourit. J'ai su

ces nouvelles au déjeuner, seul moment de la journée où mon père, ma

mère, mon frère se voient dans une sorte d'intimité. Les domestiques

ne viennent alors que quand on les sonne. Le reste du temps, mon frère

est absent aussi bien que mon père. Ma mère s'habille, elle n'est

jamais visible de deux heures à quatre: à quatre heures, elle sort

pour une promenade d'une heure; elle reçoit de six à sept quand elle

ne dîne pas en ville; puis la soirée est employée par les plaisirs,

le spectacle, le bal, les concerts, les visites. Enfin sa vie est si

remplie que je ne crois pas qu'elle ait un quart d'heure à elle. Elle

doit passer un temps assez considérable à sa toilette du matin, car

elle est divine au déjeuner, qui a lieu entre onze heures et midi. Je

commence à m'expliquer les bruits qui se font chez elle: elle prend

d'abord un bain presque froid, et une tasse de café à la crème et

froid, puis elle s'habille; elle n'est jamais éveillée avant neuf

heures, excepté les cas extraordinaires; l'été il y a des promenades

matinales à cheval. A deux heures, elle reçoit un jeune homme que je

n'ai pu voir encore. Voilà notre vie de famille. Nous nous rencontrons

à déjeuner et à dîner; mais je suis souvent seule avec ma mère à ce

repas. Je devine que plus souvent encore je dînerai seule chez moi

avec miss Griffith, comme faisait ma grand'mère. Ma mère dîne souvent

en ville. Je ne m'étonne plus du peu de souci de ma famille pour moi.

Ma chère, à Paris, il y a de l'héroïsme à aimer les gens qui sont

auprès de nous, car nous ne sommes pas souvent avec nous-mêmes.

Comme on oublie les absents dans cette ville! Et cependant je n'ai pas

encore mis le pied dehors, je ne connais rien; j'attends que je sois

déniaisée, que ma mise et mon air soient en harmonie avec ce monde dont

le mouvement m'étonne, quoique je n'en entende le bruit que de loin.

Je ne suis encore sortie que dans le jardin. Les Italiens commencent à

chanter dans quelques jours. Ma mère y a une loge. Je suis comme folle

du désir d'entendre la musique italienne et de voir un opéra français.

Je commence à rompre les habitudes du couvent pour prendre celles de

la vie du monde. Je t'écris le soir jusqu'au moment où je me couche,

qui maintenant est reculé jusqu'à dix heures, l'heure à laquelle ma

mère sort quand elle ne va pas à quelque théâtre. Il y a douze théâtres

à Paris. Je suis d'une ignorance crasse, et je lis beaucoup, mais je

lis indistinctement. Un livre me conduit à un autre. Je trouve les

titres de plusieurs ouvrages sur la couverture de celui que j'ai;

mais personne ne peut me guider, en sorte que j'en rencontre de fort

ennuyeux. Ce que j'ai lu de la littérature moderne roule sur l'amour,

le sujet qui nous occupait tant, puisque toute notre destinée est faite

par l'homme et pour l'homme; mais combien ces auteurs sont au-dessous

de deux petites filles nommées la biche blanche et la mignonne, Renée

et Louise! Ah! chère ange, quels pauvres événements, quelle bizarrerie,

et combien l'expression de ce sentiment est mesquine! Deux livres

cependant m'ont étrangement plu, l'un est Corinne et l'autre Adolphe.

A propos de ceci, j'ai demandé à mon père si je pourrais voir madame

de Staël. Ma mère, mon père et Alphonse se sont mis à rire. Alphonse a

dit:—«D'où vient-elle donc?» Mon père a répondu:—«Nous sommes bien

niais, elle vient des Carmélites.»—«Ma fille, madame de Staël est

morte,» m'a dit la duchesse avec douceur.

—«Comment une femme peut-elle être trompée?» ai-je dit à miss Griffith

en terminant Adolphe.—«Mais quand elle aime,» m'a dit miss Griffith.

Dis donc, Renée, est-ce qu'un homme pourra nous tromper?... Miss

Griffith a fini par entrevoir que je ne suis sotte qu'à demi, que j'ai

une éducation inconnue, celle que nous nous sommes donnée l'une à

l'autre en raisonnant à perte de vue. Elle a compris que mon ignorance

porte seulement sur les choses extérieures. La pauvre créature m'a

ouvert son cœur. Cette réponse laconique, mise en balance contre

tous les malheurs imaginables, m'a causé un léger frisson. La

Griffith me répéta de ne me laisser éblouir par rien dans le monde et

de me défier de tout, principalement de ce qui me plaira le plus. Elle

ne sait et ne peut rien me dire de plus. Ce discours est trop monotone.

Elle se rapproche en ceci de la nature de l'oiseau qui n'a qu'un cri.

III

DE LA MÊME A LA MÊME.

Décembre.

Ma chérie, me voici prête à entrer dans le monde; aussi ai-je tâché

d'être bien folle avant de me composer pour lui. Ce matin, après

beaucoup d'essais, je me suis vue bien et dûment corsetée, chaussée,

serrée, coiffée, habillée, parée. J'ai fait comme les duellistes avant

le combat: je me suis exercée à huis-clos. J'ai voulu me voir sous les

armes, je me suis de très-bonne grâce trouvé un petit air vainqueur et

triomphant auquel il faudra se rendre. Je me suis examinée et jugée.

J'ai passé la revue de mes forces en mettant en pratique cette belle

maxime de l'antiquité: Connais-toi toi-même! J'ai eu des plaisirs

infinis en faisant ma connaissance. Griffith a été seule dans le secret

de ma jouerie à la poupée. J'étais à la fois la poupée et l'enfant. Tu

crois me connaître? point!

Voici, Renée, le portrait de ta sœur autrefois déguisée en carmélite

et ressuscitée en fille légère et mondaine. La Provence exceptée, je

suis une des plus belles personnes de France. Ceci me paraît le vrai

sommaire de cet agréable chapitre. J'ai des défauts; mais, si j'étais

homme, je les aimerais. Ces défauts viennent des espérances que je

donne. Quand on a, quinze jours durant, admiré l'exquise rondeur des

bras de sa mère, et que cette mère est la duchesse de Chaulieu, ma

chère, on se trouve malheureuse en se voyant des bras maigres; mais

on s'est consolée en trouvant le poignet fin, une certaine suavité de

linéaments dans ces creux qu'un jour une chair satinée viendra poteler,

arrondir et modeler. Le dessin un peu sec du bras se retrouve dans

les épaules. A la vérité, je n'ai pas d'épaules, mais de dures

omoplates qui forment deux plans heurtés. Ma taille est également

sans souplesse, les flancs sont roides. Ouf! j'ai tout dit. Mais ces

profils sont fins et fermes, la santé mord de sa flamme vive et pure

ces lignes nerveuses, la vie et le sang bleu courent à flots sous une

peau transparente. Mais la plus blonde fille d'Ève la blonde est une

négresse à côté de moi! Mais j'ai un pied de gazelle! Mais toutes

les entournures sont délicates, et je possède les traits corrects

d'un dessin grec. Les tons de chair ne sont pas fondus, c'est vrai,

mademoiselle; mais ils sont vivaces: je suis un très-joli fruit vert,

et j'en ai la grâce verte. Enfin je ressemble à la figure qui, dans le

vieux missel de ma tante, s'élève d'un lis violâtre. Mes yeux bleus ne

sont pas bêtes, ils sont fiers, entourés de deux marges de nacre vive

nuancée par de jolies fibrilles et sur lesquelles mes cils longs et

pressés ressemblent à des franges de soie. Mon front étincelle, mes

cheveux ont les racines délicieusement plantées, ils offrent de petites

vagues d'or pâle, bruni dans les milieux et d'où s'échappent quelques

cheveux mutins qui disent assez que je ne suis pas une blonde fade

et à évanouissements, mais une blonde méridionale et pleine de sang,

une blonde qui frappe au lieu de se laisser atteindre. Le coiffeur ne

voulait-il pas me les lisser en deux bandeaux et me mettre sur le front

une perle retenue par une chaîne d'or, en me disant que j'aurais l'air

moyen-âge.—«Apprenez que je n'ai pas assez d'âge pour en être au moyen

et pour mettre un ornement qui rajeunisse!» Mon nez est mince, les

narines sont bien coupées et séparées par une charmante cloison rose;

il est impérieux, moqueur, et son extrémité est trop nerveuse pour

jamais ni grossir ni rougir. Ma chère biche, si ce n'est pas à faire

prendre une fille sans dot, je ne m'y connais pas. Mes oreilles ont des

enroulements coquets, une perle à chaque bout y paraîtra jaune. Mon

col est long, il a ce mouvement serpentin qui donne tant de majesté.

Dans l'ombre, sa blancheur se dore. Ah! j'ai peut-être la bouche un peu

grande, mais elle est si expressive, les lèvres sont d'une si belle

couleur, les dents rient de si bonne grâce! Et puis, ma chère, tout

est en harmonie: on a une démarche, on a une voix! L'on se souvient

des mouvements de jupe de son aïeule, qui n'y touchait jamais; enfin

je suis belle et gracieuse. Suivant ma fantaisie, je puis rire comme

nous avons ri souvent, et je serai respectée: il y aura je ne sais quoi

d'imposant dans les fossettes que de ses doigts légers la Plaisanterie

fera dans mes joues blanches. Je puis baisser les yeux et me

donner un cœur de glace sous mon front de neige. Je puis offrir

le cou mélancolique du cygne en me posant en madone, et les vierges

dessinées par les peintres seront à cent piques au-dessous de moi; je

serai plus haut qu'elles dans le ciel. Un homme sera forcé, pour me

parler, de musiquer sa voix.

Je suis donc armée de toutes pièces, et puis parcourir le clavier

de la coquetterie depuis les notes les plus graves jusqu'au jeu le

plus flûté. C'est un immense avantage que de ne pas être uniforme. Ma

mère n'est ni folâtre, ni virginale; elle est exclusivement digne,

imposante; elle ne peut sortir de là que pour devenir léonine; quand

elle blesse, elle guérit difficilement; moi, je saurai blesser et

guérir. Je suis tout autre encore que ma mère. Aussi n'y a-t-il pas

de rivalité possible entre nous, à moins que nous ne nous disputions

sur le plus ou le moins de perfection de nos extrémités qui sont

semblables. Je tiens de mon père, il est fin et délié. J'ai les

manières de ma grand'mère et son charmant ton de voix, une voix de tête

quand elle est forcée, une mélodieuse voix de poitrine dans le médium

du tête-à-tête. Il me semble que c'est seulement aujourd'hui que j'ai

quitté le couvent. Je n'existe pas encore pour le monde, je lui suis

inconnue. Quel délicieux moment! Je m'appartiens encore, comme une

fleur qui n'a pas été vue et qui vient d'éclore. Eh! bien, mon ange,

quand je me suis promenée dans mon salon en me regardant, quand j'ai vu

l'ingénue défroque de la pensionnaire, j'ai eu je ne sais quoi dans le

cœur: regrets du passé, inquiétudes sur l'avenir, craintes du monde,

adieux à nos pâles marguerites innocemment cueillies, effeuillées

insouciamment; il y avait de tout cela; mais il y avait aussi de ces

idées fantasques que je renvoie dans les profondeurs de mon âme, où je

n'ose descendre et d'où elles viennent.

Ma Renée, j'ai un trousseau de mariée! Le tout est bien rangé, parfumé

dans les tiroirs de cèdre et à devant de laque du délicieux cabinet

de toilette. J'ai rubans, chaussures, gants, tout en profusion.

Mon père m'a donné gracieusement les bijoux de la jeune fille: un

nécessaire, une toilette, une cassolette, un éventail, une ombrelle,

un livre de prières, une chaîne d'or, un cachemire; il m'a promis de

me faire apprendre à monter à cheval. Enfin, je sais danser! Demain,

oui, demain soir, je suis présentée. Ma toilette est une robe de

mousseline blanche. J'ai pour coiffure une guirlande de roses blanches

à la grecque. Je prendrai mon air de madone: je veux être bien

niaise et avoir les femmes pour moi. Ma mère est à mille lieues de ce

que je t'écris, elle me croit incapable de réflexion. Si elle lisait

ma lettre, elle serait stupide d'étonnement. Mon frère m'honore d'un

profond mépris, et me continue les bontés de son indifférence. C'est

un beau jeune homme, mais quinteux et mélancolique. J'ai son secret:

ni le duc ni la duchesse ne l'ont deviné. Quoique duc et jeune, il est

jaloux de son père, il n'est rien dans l'État, il n'a point de charge

à la cour, il n'a point à dire: Je vais à la Chambre. Il n'y a que moi

dans la maison qui ai seize heures pour réfléchir: mon père est dans

les affaires publiques et dans ses plaisirs, ma mère est occupée aussi;

personne ne réagit sur soi dans la maison, on est toujours dehors, il

n'y a pas assez de temps pour la vie. Je suis curieuse à l'excès de

savoir quel attrait invincible a le monde pour vous garder tous les

soirs de neuf heures à deux ou trois heures du matin, pour vous faire

faire tant de frais et supporter tant de fatigues. En désirant y venir,

je n'imaginais pas de pareilles distances, de semblables enivrements;

mais, à la vérité, j'oublie qu'il s'agit de Paris. Ainsi donc, on peut

vivre les uns auprès des autres, en famille, et ne pas se connaître.

Une quasi-religieuse arrive, en quinze jours elle aperçoit ce qu'un

homme d'État ne voit pas dans sa maison. Peut-être le voit-il, et y

a-t-il de la paternité dans son aveuglement volontaire. Je sonderai ce

coin obscur.

IV

DE LA MÊME A LA MÊME.

15 décembre.

Hier, à deux heures, je suis allée me promener aux Champs-Élysées et

au bois de Boulogne par une de ces journées d'automne comme nous en

avons tant admiré sur les bords de la Loire. J'ai donc enfin vu Paris!

L'aspect de la place Louis XV est vraiment beau, mais de ce beau

que créent les hommes. J'étais bien mise, mélancolique quoique bien

disposée à rire, la figure calme sous un charmant chapeau, les bras

croisés. Je n'ai pas recueilli le moindre sourire, je n'ai pas

fait rester un seul pauvre petit jeune homme hébété sur ses jambes,

personne ne s'est retourné pour me voir, et cependant la voiture

allait avec une lenteur en harmonie avec ma pose. Je me trompe, un duc

charmant qui passait a brusquement retourné son cheval. Cet homme qui,

pour le public, a sauvé mes vanités, était mon père dont l'orgueil,

me dit-il, venait d'être agréablement flatté. J'ai rencontré ma mère

qui m'a, du bout du doigt, envoyé un petit salut qui ressemblait à

un baiser. Ma Griffith, qui ne se défiait de personne, regardait à

tort et à travers. Selon mon idée, une jeune personne doit toujours

savoir où elle pose son regard. J'étais furieuse. Un homme a très

sérieusement examiné ma voiture sans faire attention à moi. Ce flatteur

était probablement un carrossier. Je me suis trompée dans l'évaluation

de mes forces: la beauté, ce rare privilége que Dieu seul donne, est

donc plus commune à Paris que je ne le pensais. Des minaudières ont

été gracieusement saluées. A des visages empourprés, les hommes se

sont dit: «La voilà!» Ma mère a été prodigieusement admirée. Cette

énigme a un mot, et je le chercherai. Les hommes, ma chère, m'ont paru

généralement très laids. Ceux qui sont beaux nous ressemblent en mal.

Je ne sais quel fatal génie a inventé leur costume: il est surprenant

de gaucherie quand on le compare à celui des siècles précédents; il

est sans éclat, sans couleur ni poésie; il ne s'adresse ni aux sens,

ni à l'esprit, ni à l'œil, et il doit être incommode; il est sans

ampleur, écourté. Le chapeau surtout m'a frappé: c'est un tronçon de

colonne, il ne prend point la forme de la tête; mais il est, m'a-t-on

dit, plus facile de faire une révolution que de rendre les chapeaux

gracieux. La bravoure, en France, recule devant un feutre rond, et

faute de courage pendant une journée on y reste ridiculement coiffé

pendant toute la vie. Et l'on dit les Français légers! Les hommes

sont d'ailleurs parfaitement horribles de quelque façon qu'ils se

coiffent. Je n'ai vu que des visages fatigués et durs, où il n'y a ni

calme ni tranquillité; les lignes sont heurtées et les rides annoncent

des ambitions trompées, des vanités malheureuses. Un beau front est

rare.—«Ah! voilà les Parisiens,» disais-je à miss Griffith. «Des

hommes bien aimables et bien spirituels,» m'a-t-elle répondu. Je me

suis tue. Une fille de trente-six ans a bien de l'indulgence au fond du

cœur.

La Comédie humaine - Volume 02 · 第 1 / 44 段