CHAPITRE VII.

_Talens des Nègres pour les arts et métiers. Sociétés politiques

organisées par les Nègres_.

Dans le chapitre septième, l'évêque Grégoire cherche à prouver, que les

nègres joignent aux qualités morales, de grandes connoissances dans les

arts mécaniques et libéraux. Il cite «Bosman, Brue, Barbot, Holben,

James-Lyn, Kiernan, d'Alrymple, Towne, Wadstrom, Falcondridge, Wilson,

Klarkson, Durand, Stedmann, Mungo-Park, Ledyard, Lucas, Honython,

Hornemann, qui tous connoissoient les noirs (et qui tous en étoient

marchands), qui rendent témoignage à leurs talens industriels. Et Moreau

de S. Méry les croit capables de réussir dans les arts mécaniques et

libéraux.»

Nous pouvons, jusqu'à un certain point, juger de l'aptitude de tous les

nègres pour les arts mécaniques et libéraux, par ceux qu'on nous

apportoit à S. Domingue de presque toutes les nations d'Afrique, et que

nous étions dans l'usage d'envoyer en France, pour leur faire apprendre

un métier quelconque; quelques-uns y réussissoient jusqu'à un certain

point, mais jamais aucun n'atteignoit le degré de perfection nécessaire

pour pouvoir se passer d'un blanc pour le guider à son retour à S.

Domingue, dans quelque métier que ce fût. Nous ignorons la manière dont

en Afrique ils tannent et teignent les cuirs, nous n'avons jamais

entendu dire qu'ils portassent des souliers dans leur pays; il nous est

cependant arrivé plus d'une fois des fils de souverains, ils étoient,

comme les autres, nu-pieds; et il y a tant d'avantage à aller ainsi dans

les pays chauds, que nous doutons fort de l'assertion des voyageurs, qui

disent qu'ils préparent si bien les cuirs. Pourquoi, à S. Domingue, où

il existait des tanneries, n'ont-ils pas manifesté ce talent, ils

n'ignorent pas que l'esclave, qui possède un métier même imparfaitement,

a beaucoup d'avantages sur les autres, et que son sort en est amélioré.

L'évêque Grégoire cite l'indigo qu'ils savent préparer; mais la manière

dont ils le font est la preuve du contraire. Ils broyent entre deux

pierres les feuilles de l'indigotier, et en font de petites boulettes

qui, avec un peu de matière bleue, contiennent les trois-quarts et plus

de fécule des feuilles; c'est avec ses boulettes qu'ils teignent les

grosses toiles qu'ils fabriquent, et comme ils ne connoissent point de

mordant pour fixer cette couleur bleue, ces toiles se déteignent

aussitôt qu'on les lave. Il y a bien loin de cette préparation à celle

que les blancs connoissent par la fermentation et le battage, et de

l'application solide qu'ils en font sur les étoffes, par la dissolution

de l'indigo dans l'acide sulfurique. Leurs beaux tissus, que cite

l'évêque Grégoire, consistent dans de petits tapis composés d'une

bandelette blanche et l'autre bleue. Ces bandelettes, larges de trois

pouces, sont cousues à côté les unes des autres. Quant à leur belle

poterie, et aux vases de forme la plus élégante et la plus recherchée,

nous prions nos lecteurs d'en prendre connoissance dans les cabinets des

curieux, qui sans doute en sont munis, ainsi que des fétiches et des

magots en terre, qui donneront une juste idée du goût exquis des nègres

dans ce genre. Ce que nous pourrions en dire, seroit trop au dessous de

la vérité.

Segnius irritant animor demissa per aures, quam quæ sunt

oculis subjecta fidelibus, et quæ tradit ipse sibi

spectator.

Nous regrettons aussi que M. le comte Hamilton n'aient pas insérés dans

sa belle collection de vases antiques, ces chefs-d'oeuvres du bon goût

des Africains, et nous engageons les éditeurs d'un nouvel ouvrage en ce

genre de n'en pas négliger la publication.

L'évêque Grégoire vente encore les bijoux exquis en or, argent et acier,

et les armes que font les nègres. Il nous semble que cette assertion est

détruite par les objets que les capitaines, qui alloient à la traite,

portoient en Afrique pour acheter des esclaves. Tout ce qu'il y avoit de

rebut en armes, en instrumens aratoires, en mauvais couteaux, en petits

miroirs, en verroterie, constituoit la pacotille que l'on portoit en

Afrique pour y traiter des nègres, s'ils avoient excellé dans

l'orfèvrerie, dans l'horlogerie, dans l'art de fabriquer les armes,

auroient-ils acheté ces objets de peu de valeur?

«Un voyageur rapporte qu'à Juida il a vu de très-belles cannes d'ivoire

longues de deux mètres (six pieds), et d'une seule pièce.»

Ne sommes-nous pas fondés à nier la possibilité du fait; les dents

d'éléphans, quelque longues qu'elles soient, sont courbes, et l'ivoire

ne peut se redresser. Nous connoissons parfaitement, pour en avoir vu,

les cannes dont parle l'évêque Grégoire; elles sont faites avec la corne

d'un poisson qu'on nomme le narval; cette corne est droite, quelquefois

longue de dix à douze pieds (trois mètres). Cette belle matière n'a pas

la blancheur matte de l'ivoire, mais elle a une demi-transparence, qui

plaît davantage, et elle n'est pas, comme l'ivoire, sujette à jaunir.

Nous allons, pour terminer ce chapitre, dire encore un mot de deux

chefs-d'oeuvres que cite l'évêque Grégoire, pour prouver la grande

aptitude des nègres, pour les arts mécaniques et libéraux.

«Dikson, dit ce prélat, parle avec admiration des serrures de bois

exécutées par les nègres, et des guitares, sur lesquelles ils jouent des

airs qui respirent une douce mélancolie.»

Rien selon nous n'est une preuve plus forte du peu d'étendue du génie

des nègres, que ces deux prétendus chefs-d'oeuvres. Tous les nègres qui

viennent d'Afrique savent fabriquer des serrures de bois, mais, quand on

en a vu une, on les a toutes vues; c'est comme les nids d'hirondelles,

qui sont partout les mêmes. La même clé peut ouvrir toutes ces serrures,

et quand ils la perdent, le premier petit morceau de bois qu'ils

rencontrent leur en sert.

Quant aux guitares, que les nègres nomment _banza_, voici en quoi elles

consistent: Ils coupent dans sa longueur, et par le milieu, une

callebasse franche (c'est le fruit d'un arbre que l'on nomme

callebassier). Ce fruit a quelquefois huit pouces et plus de diamètre.

Ils étendent dessus une peau de cabrit, qu'ils assujettissent autour des

bords avec des petits cloux; ils font deux petits trous sur cette

surface, ensuite une espèce de latte ou morceau de bois grossièrement

aplati, constitue le manche de la guittarre; ils tendent dessus trois

cordes de pitre (espèce de filasse tirée de l'_agave_ vulgairement

_pitre_); l'instrument construit. Ils jouent sur cet instrument des airs

composés de trois ou quatre notes, qu'ils répètent sans cesse; voici ce

que l'évêque Grégoire appelle une musique sentimentale, mélancolique; et

ce que nous appelons une musique de sauvages.

L'autre instrument, qui leur est le plus familier, parce que c'est celui

au son duquel ils dansent, est le tambour; il est aussi simple que la

guitare. Ils coupent un arbre creux, ils prennent une certaine longueur

du tronc, ils étendent sur chaque bout une peau de mouton, en mettant le

poil en dedans; cette peau est serrée autour du bois par un cercle de

lianne, voici le tambour fait. Ils ne se servent point de baguettes pour

le battre, mais de leurs mains. On peut aisément juger que cet

instrument est peu sonore, il est d'une monotonie insupportable pour les

blancs.

Dans une dissertation sur les briques flottantes des anciens, par

Fabroni, l'évêque Grégoire trouve ce passage: «Comment concevoir la

manière dont les anciens habitans de l'Irlande et des Orcades pouvoient

construire des tours de terre, et les cuire sur place? C'est cependant

ce que quelques nègres de la côte d'Afrique pratiquent encore.»

Voici à quoi se réduit ce chef-d'oeuvre inconcevable. Dans les cantons

de l'Afrique, où la pierre et le bois sont rares, les nègres

construisent grossièrement, non pas des tours, mais de petites huttes

carrées, avec de la terre argileuse; quand ils ont fini cette espèce de

pisé, ils remplissent l'intérieur de la case d'herbes sèches, et en

garnissent aussi le dehors, ensuite ils y mettent le feu; les murailles

se durcissent jusqu'à un certain point, mais ne cuisent point. Nous

avons vu de ces petites maisons de terre à S. Domingue, qui avoient été

construites par des nègres d'Afrique. Il y a bien loin de là, à des

tours cuites sur place.

«Un problème non résolu, jusqu'à présent, mais non pas insoluble, est,

selon M. Grégoire, la manière de concilier le développement de toutes

les facultés intellectuelles, de tous les talens, sans laisser germer

cette corruption que les arts d'agrément traînent, je ne dis pas

inévitablement, mais constamment à leur suite.»

M. Grégoire a raison de dire que ce problème n'est pas insoluble,

puisqu'il se trouve résolu par toutes les qualités morales que les

nègres joignent aux grands talens qu'il leur suppose.

Ce prélat, craignant d'être contredit par le grand nombre de capitaines

qui ont fréquenté les côtés d'Afrique, affirme, sur le témoignage de

quelques voyageurs, entr'autre de l'abbé Prévot, que les nègres de

l'intérieur de l'Afrique sont bien plus civilisés et plus moraux. En

nous bornant, «dit-il, à l'acception que présente l'idée de sociabilité,

d'aptitude à vivre avec les hommes, en rapport de services mutuels,

l'idée d'un état policé qui, a une forme constituée de gouvernement et

de religion, un pacte conservateur des personnes, des propriétés; qui

pourroit disputer à plusieurs peuples noirs la qualité de civilisés?

Seroit-ce à ceux dont parle Léon l'Africain, qui, dans les montagnes,

ont quelque chose de sauvage, mais qui, dans les plaines, ont bâti des

villes où ils cultivent les sciences et les arts.»

Ne sommes-nous pas en droit de demander ce que sont les villes dont nous

parle Léon? quelles sont les sciences et les arts qui y fleurissent,

pourquoi les voyageurs ne nous apportent pas le moindre produit de tant

de talens?[15] quelle est enfin la religion que l'on y professe? C'est

par elle particulièrement que nous pourrions juger du degré de

civilisation des peuples. Ne savons-nous pas que plusieurs de ces castes

noires adorent les astres, d'autres des serpens, les autres, des

fétiches.

[Note 15: «La France, dit un voyageur, est pleine des étoffes faites par

des nègres.» Cela est vrai; mais ces étoffes viennent de l'Inde, où

elles sont faites par des Indiens noirs à cheveux longs, qui ont

beaucoup plus d'intelligence que les nègres d'Afrique, qui ont de la

laine au lieu de cheveux.]

Il existe, parmi les peuples de l'intérieur de l'Afrique (à ce que nous

assure l'évêque Grégoire), un pacte conservateur des personnes.

Et le plus grand nombre des esclaves que traitent les capitaines

négriers, est amené de plus de deux cents lieues de l'intérieur des

terres. Ce prélat, pour nous prouver la perfection d'un des gouvernemens

de la contrée de Juida, nous cite la négresse Zingha, reine d'Angola,

dont l'astuce diplomatique ne le cédoit en rien à celle des souverains

d'Europe qui ont le plus perfectionné cet art funeste; la preuve en est,

dit-il, dans la conduite de cette reine, morte à quatre-vingt-deux ans;

à qui un esprit éminent et une intrépidité féroce assurent une place

dans l'histoire. Elle fit périr, à la vérité, une grande quantité de ses

sujets; mais, dans sa vieillesse, elle eut des remords, qui, comme le

dit fort bien M. Grégoire, ne rendoient pas la vie aux malheureux

qu'elle avoit fait sacrifier. Quel exemple de civilisation à citer! Ne

pourrions-nous pas, par la même raison, préconiser la civilisation du

féroce Dessalines, qui peut-être auroit aussi expié ses forfaits par des

remords, si les mulâtres et les nègres n'avoient purgé la terre de ce

monstre noir, qui, peu à peu, les auroit tous dévorés?

«En parlant des idées reçues parmi nous, communément on croit qu'un

peuple n'est pas civilisé, s'il n'a des historiens et des annales. Nous

ne prétendons, pas mettre les nègres au niveau de ceux qui, héritiers

des découvertes de tous les âges, y ajoutent les leurs; mais, peut-on

inférer de là, que les nègres sont incapables d'entrer en partage du

dépôt des connoissances humaines (chapitre VI, page 153)?»

Ce seroit sans doute un acte d'ingratitude la plus marquée de la part

des blancs: quand les pères ont perdu leur fortune, c'est un devoir de

la part des enfans de partager avec eux le peu qu'ils ont. L'évêque

Grégoire ne nous a-t-il pas dit, d'après Volney et Grégory, que les

nègres ont été nos pères dans les sciences et dans les arts, et qu'ils

nous ont appris jusqu'à l'art de parler.

L'évêque Grégoire ne peut pourtant s'empêcher de convenir que la

civilisation est presque nulle dans plusieurs de ces états nègres. Par

exemple, dans celui où l'on parle au roitelet, à travers une sarbacanne;

ou quand il a dîné, un héraut annonce qu'alors tous les autres potentats

du monde peuvent dîner à leur tour. Ce prélat traite encore de barbare

le roi de Kakongo, qui, réunissant tous les pouvoirs, juge toutes les

causes, avale une coupe de vin de palmier à chaque sentence qu'il

prononce, et termine quelquefois cinquante procès dans une séance.

Quelle barbarie! Tandis que chez nous, où la civilisation est montée au

dernier échelon, il faut souvent cinquante séances et plus, pour

terminer un procès.

Cri des colons contre un ouvrage de M. l'évêque et sénateur Grégoire, ayant pour titre 'De la Littérature des nègres' · 第 13 / 16 题