Notice biographique du nègre Angelo-Solimann.
Nous voici au chapitre sixième de l'ouvrage de l'évêque Grégoire, et
tout ce que nous avons lu jusqu'ici est absolument étranger à la
_Littérature des nègres_; ce prélat auroit-il oublié le sujet de son
livre? Nous serions tenté de le croire, si nous ne lisions en tête de
chaque page, en très-gros caractères, de la Littérature des nègres. Au
reste, ce chapitre qui devoit être intitulé comme le précédent,
_Continuation du même sujet_, apprendra au lecteur l'histoire
très-intéressante du nègre Angelo, qui, s'il n'a pas publié de
chefs-d'oeuvres de littérature, pouvoit cependant en faire, puisqu'il
parloit sept langues, sans compter celle de son pays qui devoit être
très-riche. D'après cela, il n'en mérite pas moins, dit l'évêque
Grégoire, une des premières places «entre les nègres qui se sont
distingués par un haut degré de culture, par des connoissances étendues,
et plus encore par la moralité et l'excellence de son caractère.»
Il faut donc que vous sachiez, lecteur impatient, avant d'arriver à la
Littérature des nègres, qu'Angelo Solimann étoit fils d'un prince
africain, nommé _Magni Famori_; qu'on l'appeloit, quand il étoit petit,
_Mmadi-Make_; qu'il avoit une petit soeur dont on ignore le nom; que le
papa, _Magni Famori_, régnoit sur une peuplade qui avoit déjà un
commencement de civilisation, puisqu'elle adoroit les astres; qu'il y
avoit deux familles de blancs qui demeuroient dans le pays (sans doute
elles n'y étoient pas depuis assez de temps pour être devenues noires),
qu'une guerre éclata inopinément, que la maison du papa fut investie,
que le petit _Mmadi-Make_, âgé de sept ans, eut peur, et prit la fuite
avec la vitesse d'une flèche, que sa chère mère l'appela à grands cris,
en lui disant: où vas-tu, _Mmadi-Make?_ qu'il répondit, où Dieu veut
(n'auroit-il pas dû répondre, où me conduira mon étoile, puisque leurs
divinités étoient les astres). Qu'après un combat sanglant où l'on
entendoit le cliquetis des armes et les hurlemens des blessés, le petit
Mmadi-Make fut pris, malgré qu'il se fût caché les yeux avec ses mains;
qu'il fut vendu, que son premier maître l'échangea pour un cheval, que
le second maître le vendit à un troisième; que le troisième, après
l'avoir mis dans une maison flottante qui l'étonna beaucoup, et où il
essuya une tempête, le conduisit chez lui, que son épouse le reçut avec
bonté, lui fit beaucoup de caresses; que le mari lui donna le nom
d'André, et lui ordonna de conduire les chameaux aux pâturages et de les
garder. Qu'on ignore de quelle nation étoit cet homme là, ni combien de
temps resta chez lui Angelo, qui est mort depuis douze ans, ce qui fait
que cette Notice a été rédigée par ses amis, lesquels nous ont appris
que ce troisième maître le mit encore dans une maison flottante qui le
conduisit à Messine, où il fut vendu à une marquise dont on ne dit pas
le nom, mais qui eut pour lui les soins d'une mère; qu'il tomba
dangereusement malade; que pendant sa maladie il ne voulut pas être
baptisé; qu'il demanda lui-même à l'être dans sa convalescence; qu'il
voulut avoir le nom d'Angelo, à cause d'une négresse qu'il avoit
distingué parmi les domestiques de la marquise, qui se nommoit Angélina.
Que la marquise, malgré la grande affection qu'elle avoit pour lui, le
céda au prince Lobkowitz; qu'étant au service de ce prince, il devint
sauvage et colère; que le vieux maître-d'hôtel du prince, connoissant
son bon coeur et ses excellentes dispositions, malgré son étourderie,
lui donna un instituteur sous lequel il apprit, dans l'espace de
dix-sept jours, à écrire l'allemand (race future, vous ne pourrez le
croire)! qu'ensuite il devint guerrier et combattoit auprès de son
maître, qu'il l'emporta blessé sur ses épaules hors du champ de
bataille; que malgré les grandes obligations que lui avoit ce maître,
lorsqu'il mourut, il ne lui donna point la liberté, mais qu'il le légua
par son testament au prince Winceslas de Lichtenstein. Qu'il suivit ce
dernier maître dans ses voyages à Francfort, lors du couronnement de
l'empereur Joseph, comme roi des Romains; qu'il se maria clandestinement
à la veuve de Christiani, née Kellermann, Belge d'origine; que le prince
ayant appris son mariage, le bannit de sa maison; qu'il raya son nom de
son testament. Qu'ensuite il se retira avec son épouse, dans une petite
maison; que peu de temps après, le prince François le fit inspecteur de
l'éducation de son fils, place dont il remplissoit ponctuellement les
devoirs; qu'enfin, attaqué d'un coup d'apoplexie, il mourut dans la rue,
à l'âge de soixante-quinze ans.
Multis ille bonis flebilis occidit,
Nulli flebilior quam tibi.