_De la Littérature des Nègres_.
_Tandem, tandem, tandem, tandem, denique tandem_.
Enfin, après sept chapitres, qui ne sont qu'un avant-propos, ou plutôt
un hors de propos, du sujet de l'ouvrage annoncé par l'évêque Grégoire,
ce prélat se décide à aborder la Littérature des nègres, dont, selon
notre manière de voir, il ne donne que des preuves négatives. Que
doit-on entendre par la Littérature d'un peuple? C'est l'ensemble des
productions littéraires de cette nation. En partant de cette définition,
nous allons examiner les preuves que prétend donner l'évêque Grégoire,
de l'existence de la Littérature des nègres.
«Willeberforce, de concert avec les membres de la société, qui s'occupe
de l'éducation des Africains, a fondé pour eux un espèce de collége à
Clapham, distant de Londres d'environ six mille, j'ai, dit M. Grégoire,
visité moi-même cet établissement en 1802, pour m'assurer du progrès des
élèves, et j'ai vu qu'entr'eux et les Européens, il n'existoit d'autre
différence que la couleur. La même observation a été faite à Paris, au
collège de Lamarche, par M. Coesnon, professeur de l'Université, où il y
avoit un certain nombre d'enfans nègres. La même observation a été faite
à Philadelphie, à Boston; et le bon Wadstrome prétendoit, à cet égard,
que les noirs avoient la supériorité sur les blancs. L'ancien consul
américain, Skipwith, est du même avis (chap. VII, pag. 176).»
En accordant à l'évêque Grégoire une égalité, même une supériorité
d'aptitude pour les sciences, à quelques nègres, sur les blancs, qu'en
peut-on conclure en faveur de la Littérature de leur nation? L'aptitude
à acquérir dans quelques individus, suppose-t-elle la science de la
nation dont ils sont sortis? Le nègre don Juan Latino, enseignoit à
Séville la langue latine; l'avoit-il apprise en Afrique? où existoient
leurs Universités, leurs Colléges? dans quelle langue leurs littérateurs
ont-ils écrit? Si Clénard, après avoir dit que les nègres étoient des
brutes, reconnut dans un autre temps leur aptitude, et qu'il leur
enseigna la littérature, dans la supposition qu'il ait réussi, n'a-t-il
pas formé des savans en littérature portugaise, et non en littérature
africaine? Que prouvent pour cette littérature, les réparties brillantes
des nègres, dont l'évêque Grégoire cite un exemple.
«Un nègre de la côte, dormoit. Son maître, en le réveillant, lui dit,
n'entends-tu pas maître qui appelle? Le nègre ouvre les yeux et les
ferme aussitôt, en disant sommeil n'a pas de maître.» Cette répartie ne
sent-elle pas un peu la littérature françoise?
Quelles preuves à donner de la littérature des nègres, que leur
intelligence pour les affaires, dont on ne peut citer que quelques
exemples très-rares, et leur mémoire prodigieuse dont on ne peut en
citer qu'un. Leur talent pour servir d'interprètes, pour lequel ils
n'ont besoin que de savoir un peu de françois, et l'idiome très-borné de
quelques peuplades africaines, qui leur vendent des esclaves.
Nous demanderons à M. Grégoire, pourquoi, s'il y avoit en Afrique une
Littérature, des Universités, le fils du roi de Nimbana, est-il venu en
Angleterre pour y apprendre l'hébreu? Pourquoi Stedman, qui accorde aux
Africains le génie poétique et musical, ne nous a-t-il pas apporté
quelques-uns de leurs chefs-d'oeuvres en ces genres? Un opera de leur
façon nous eût fait connoître leur poésie et leur musique, bien mieux
que des relations de voyageur dont on doit toujours se défier.
Enfin, des preuves irréfragables de la Littérature des nègres, selon
l'évêque Grégoire, ce sont les Chevilles du Père Adam, menuisier de
Nevers; les ouvrages de Louise, l'abbé de Lion, surnommée la Belle
Cordière; les oeuvres d'Hubert Pott, simple journalier en Hollande,
proclamé par le voyageur Pratt, le père de la poésie élégiaque; les
Poésies de Béronicius, ramoneur de cheminées; les Romans d'un domestique
de Glatz en Silésie; les Poésies de Bloomfield, valet de charrue; les
Poésies de Greensted, servante, et d'Anne Gearley, laitière à Bristol.
Or, il est évident, d'après ces exemples, que si les blancs, dans les
dernières classes de la société, sont parvenus à un degré de mérite
aussi éminent, à _Fortiori_, les nègres peuvent en faire autant et plus;
donc ils ont une Littérature. D'ailleurs, comme l'observe fort bien
l'évêque Grégoire, le génie est l'étincelle recelée dans le sein du
caillou; dès qu'elle est frappée par l'acier, elle s'empresse de
jaillir. Nous pensons sans doute sur ce point comme M. Grégoire; mais
nous avons observé que dans les cailloux noirs, l'étincelle étoit si
bien encroûtée, que l'acier le mieux trempé pouvoit à peine l'en faire
jaillir.