CHAPITRE V

_Continuation du même sujet_

Comme l'évêque Grégoire pouvoit faire des volumes sur les qualités

morales des nègres et des mulâtres, après avoir déjà parlé très au long,

dans son chapitre quatrième, de leur amour pour le travail, de leur

courage, de leur bravoure, de leur tendresse paternelle et filiale, de

leur générosité, etc., il passe au cinquième chapitre, et lui donne pour

titre _Continuation du même sujet_. Comme nous ne sommes pas toujours en

contradiction avec ce prélat, pour lui donner une preuve de notre

impartialité et de notre justice, en reconnoissant le mérite partout où

il se trouve, sans égard à la couleur des individus, nous allons

augmenter son chapitre d'une anecdote qui prouvera aux négrophiles que

les esclaves ne haïssent pas toujours leurs maîtres; c'est à un de nous

que le fait est arrivé, lui-même en sera l'historien.

Le général noir Christophe, qui commandoit au Cap, lors de l'arrivée de

l'armée françoise, en 1802, avoit reçu du général Toussaint, ainsi que

tous les autres chefs noirs, l'ordre exprès de faire tuer tous les

blancs, et de mettre le feu à la ville; ce général promit aux blancs

qu'il ne mettroit point cet ordre à exécution[14], et qu'il ne leur

arriveroit rien tant qu'il commanderoit au Cap. Mais il les avertit

qu'il feroit mettre le feu à la ville, aussitôt que l'escadre françoise

paroîtroit vouloir entrer dans le port; qu'alors il ne pouvoit plus

répondre de ce qui pourroit leur arriver, qu'ils eussent à sortir de la

ville et à se cacher pendant la crise. Peu d'heures après, un vaisseau

de l'escadre, s'étant approché du Fort Picolet, mille voix semblèrent

partir ensemble: le feu! le feu! Ce ne fut que dans ce moment plein

d'horreur, que j'aperçus toute la profondeur du précipice, sur les bords

duquel se trouvoient tous les malheureux blancs, et dans lequel ils

pouvoient être précipités dans un instant. Pouvions-nous conter sur la

foi du général Christophe, qui avoit promis qu'il ne mettroit point à

exécution l'ordre qu'il avoit reçu du général Toussaint, de faire tuer

tous les blancs? Je ne sais qu'elle a été la conduite de ce général,

depuis l'évacuation, envers les colons qui ont eu l'imprudence de rester

dans ce pays infortuné; mais tous ceux qui étoient au Cap, à l'époque de

l'arrivée de l'armée françoise, lui doivent la vie.

[Note 14: Il fit tuer un seul blanc, le frère du général Pajot. Nous en

ignorons la cause.]

Je reviens à cet instant de crise dont le danger devenoit plus pressant,

de minute en minute; le tocsin de la mort sonnoit de toutes parts. Quel

parti prendre, où se cacher? Si les nègres qui étoient sous les ordre de

Christophe devoient nous épargner, que n'avions-nous pas à craindre de

la part des nègres étrangers, qui, après avoir assouvi leur rage sur les

blancs de leurs cantons, ne manqueroient pas de venir aux environs du

Cap, chercher de nouvelles victimes dans cette cruelle conjoncture,

voyant la mort presque certaine, je me décidai à monter sur ma petite

habitation du morne du Cap, me livrer à mes nègres qui m'avoient

toujours témoigné de l'attachement, dans l'alternative de me sauver par

eux, ou d'être leur victime, s'ils n'étoient pas de bonne foi. Un

négociant du Port-au-Prince, M. Morin, me demanda de me suivre, et de

courir la même chance. Nous prîmes donc ensemble la route de mon

habitation; en arrivant on nous cria: qui vive! ce qui nous étonna un

peu; mais comme notre parti étoit pris, nous avançâmes, je reconnus pour

lors deux de mes nègres, armés chacun d'un fusil: je leur demandai

pourquoi ils étoient en armes, ils me répondirent que c'étoit pour se

garder, et empêcher qu'on ne mit le feu à leurs cases; ces paroles nous

donnèrent un peu d'assurance; je dis à l'un d'eux, que je désirerois

parler au conducteur, qui étant arrivé de suite, me dit qu'il

m'attendoit, pour savoir quel parti prendre; que l'intention de

l'atelier étoit de me rester fidèle; mais qu'ils avoient des risques à

courir de la part des autres nègres qui ne pensoient pas comme eux. Il y

avoit sur l'habitation une caverne assez profonde, formée par des

rochers considérables entassés les uns sur les autres; l'entrée en étoit

cachée par un bosquet épais de bambous. Je proposai au conducteur de

faire transporter, pendant qu'il faisoit nuit, tous les bagages de

l'atelier, dans cette vaste caverne, et de nous y réfugier tous

ensemble, pour y passer le moment de crise pendant le débarquement de

l'armée françoise, et jusqu'à ce que les nègres révoltés se fussent

éloignés. La majeure partie des nègres qui s'étoit rassemblée pendant

que nous délibérions, parut accepter avec plaisir cette proposition, et

dans moins de deux heures, nous fûmes tous rendus dans notre caverne.

Malgré les marques d'attachement que nous donnèrent les nègres, mon

camarade et moi nous étions obsédés par une foule d'idées plus sinistres

les unes que les autres, en voyant au-dessous de nous ce superbe et

horrible spectacle, de la plus belle et de la plus riche ville des

Antilles, dévorée par des tourbillons de flammes qui s'élevoient en

forme de trombes, et faisoient entendre un sifflement affreux; capable

de déchirer l'ame la plus insensible. Nos réflexions étoient d'autant

plus poignantes; qu'elles étoient concentrées, et que nous n'osions pas,

au milieu des nègres, nos ennemis naturels, rien énoncer qui pût les

choquer; mais, que dis-je, nos ennemis naturels! Cette dénomination ne

convient-elle pas plutôt à ceux qui, poussés par le démon de l'envie,

ont mis dans leurs mains les poignards et les torches? Tirons le rideau

sur cette scène d'horreurs. Nous sortîmes sains et saufs, mon camarade

et moi, de notre caverne (que j'ai nommée depuis l'antre de salut), où

les nègres ne nous avoient laissé manquer d'aucunes provisions, et nous

descendîmes au Cap pour y embrasser nos frères d'Europe, qui nous

promirent un avenir plus heureux; nous en acceptâmes l'augure, sans y

croire beaucoup. Mes bons nègres portèrent, au général qui commandoit au

Cap, des présens de légumes et de fruits; entr'autre un régime de

bananes qui pesoit près de cent livres (devois-je penser que cette

grappe seroit comme celle des Israélites). Le lendemain ils portèrent

des légumes et des fruits au marchés du Cap, et enhardirent par cette

démarche les autres nègres des mornes à suivre leur exemple, et le

marché se rétablit.

Je ne puis m'empêcher de citer ici un trait de bienfaisance de mon

atelier à mon égard: je crois devoir le faire, tant par reconnoissance,

que pour convaincre le public, que s'il a existé parmi les nègres des

scélérats qui se sont portés aux excès les plus condamnables, la vertu

n'est cependant point étrangère à cette race d'hommes, que tour-à-tour

on a, ou calomnié, ou exalté à l'excès. On doit diviser les nègres en

trois classes: les uns on fait le mal par instinct, par une férocité

naturelle, j'allois dire à l'homme sauvage; hélas! la triste expérience

nous a appris qu'il ne manquoit à quelques hommes civilisés que

l'occasion pour surpasser le sauvage en cruauté; les autres, sans

caractère, ont suivi par crainte ou par foiblesse l'impulsion qu'ils

recevoient des premiers, et ont fait le mal avec eux. Dans la troisième

classe, malheureusement la moins nombreuse, on peut citer des traits de

vertu et d'humanité qui feroient honneur aux hommes blancs les plus

civilisés. Plusieurs ont sauvé leurs maîtres en les cachant et les

dérobant aux recherches des assassins, au risque de perdre eux-mêmes la

vie si on les eût soupçonnés de favoriser un blanc; plusieurs leur ont

envoyé de l'argent hors de l'île de S. Domingue, pour subvenir aux

besoins les plus pressans. Ils ont fait évader des familles entières, en

les conduisant par des sentiers inconnus, jusqu'au bord de la mer, pour

y trouver des navires.

Mais revenons au trait que je veux et dois citer. Deux jours après

l'arrivée de l'escadre françoise au Cap, le général Leclerc envoya une

frégate à la Jamaïque, pour y complimenter le général anglois; ayant

perdu, dans l'incendie du Cap et de l'Arcahaye, tous mes moyens

pécuniaires, je sollicitai un passage sur cette frégate (la Cornélie),

commandée par M. de Lavillemadrin; j'obtins cette faveur et m'embarquai

dans l'espoir de trouver à la Jamaïque des ressources auprès de

quelqu'un qui m'étoit redevable d'une petit somme; nous ne fûmes pas à

une demi-lieue en mer que le calme nous surprit; nous vîmes arriver vers

la frégate une pirogue, que nous prîmes d'abord pour des pêcheurs; mais

quand elle fut plus près, je distinguai trois des nègres de mon

habitation, dont un nommé Gabou étoit le conducteur, quoiqu'il fût âgé

de plus de quatre-vingts ans; je demandai au capitaine la permission de

laisser monter à bord ce respectable vieillard, qui, aussitôt qu'il fut

sur le pont, demanda à me parler en particulier; quelle fut ma surprise,

lorsque ce bon patriarche me fit, au nom de tout l'atelier, des

reproches d'être parti sans leur rien dire; nous ne méritons pas, me

dit-il, cette indifférence de votre part. En même temps il tira d'un

petit papier un sac d'argent, et me le présenta au nom de tous les

nègres, qui s'étoient privés de la part d'argent qui leur revenoit sur

les produits de l'habitation, pour me l'envoyer, parce qu'ils savoient

que j'étois parti sans argent. Peut-être, me dit-il, ne reviendrez-vous

plus parmi nous; acceptez donc ce petit présent, qui vous fera rappeler

que nous vous sommes restés fidèles. Les larmes me gagnèrent, et

j'appelai le capitaine pour le rendre témoin d'une action qui feroit

honneur aux hommes de toutes les classes et de toutes les couleurs.

Aussi je frémis d'horreur et d'indignation, quand j'entends dire à

quelques François, qui par leur faux système, et leurs opinions

exaltées, ont démoralisé cette caste malheureuse, plus à plaindre qu'à

blâmer, qu'il faut exterminer jusqu'à l'enfant de six ans pour rétablir

la colonie. Ce système me paroît aussi absurde, aussi inhumain,

qu'impraticable dans son exécution.

A la fin du chapitre quatrième, de l'ouvrage de M. Grégoire, qui, comme

on l'a vu, est la continuation du troisième, sur les qualités morales

des nègres et des mulâtres, ce prélat commence à craindre que

l'exagération ne nuise un peu à la cause qu'il plaide, et il dit (pag.

127): «Gardons-nous cependant d'une exagération insensée, qui, chez les

noirs et les mulâtres, voudroit ne trouver que des qualités estimables;

mais, nous autres blancs, avons-nous le droit d'être leurs

dénonciateurs?»

Ici, la force de la vérité arrache à l'évêque Grégoire l'aveu que les

nègres et les mulâtres pourroient bien ne pas valoir autant qu'il l'a

dit; mais pour ne pas paroître tout-à-fait chanter la palinodie, les

blancs, dit-il, ne valent pas mieux; et d'après cela, ils n'ont pas le

droit d'être leurs dénonciateurs. Cette vérité affligeante pour

l'humanité entière, n'avoit malheureusement pas besoin de sortir de la

bouche d'un prélat pour acquérir la force d'une démonstration. La

révolution nous a appris que tous les hommes, noirs, jaunes, blancs,

cuivrés, olivâtres, civilisés ou non, savans ou ignorans, agités par les

mêmes passions, sont partout aussi méchans les uns que les autres; mais

en convenant de leur égale propension au vice, dans tous les climats,

nous ne conviendrons pas de leur aptitude égale pour les sciences et

pour les arts, que nous maintenons être les enfans naturels de

l'industrie, laquelle a pour mère la nécessité; et cette mère

malheureuse ne dépassa jamais les tropiques.

Cri des colons contre un ouvrage de M. l'évêque et sénateur Grégoire, ayant pour titre 'De la Littérature des nègres' · 第 11 / 16 题