_Qualités morales des Nègres. Amour du travail. Courage. Bravoure.
Tendresse paternelle et filiale. Générosité, etc._
L'évêque Grégoire auroit pu, nous dit-il, aborder brusquement la
Littérature des nègres, qui semble être l'objet de son ouvrage; mais ce
prélat a cru nécessaire, pour le complément de la perfection de la race
noire, de mettre sous les yeux des lecteurs l'énumération de ses
qualités morales et de ses vertus. Il nous semble que ce chapitre auroit
dû précéder celui où il nous dit que l'église catholique avoit inséré
dans son calendrier plusieurs saints nègres, car il faut être honnête
homme et vertueux avant que d'être saint; n'importe, s'ils acquièrent
ces vertus après leur canonisation, ils n'en seront pas moins
recommandables.
Commençons par la première vertu dont les gratifie l'évêque Grégoire,
l'amour du travail. Nous nous permettrons de dire, à l'occasion de cette
qualité morale, que si toute les autres vertus des nègres, sont chez eux
au même degré que celle-ci, nous craignons beaucoup que l'église
catholique n'ait introduit, dans son calendrier, des saints un peu
suspects, car l'oisiveté qui, comme tout le monde le sait, est la mère
de tous les vices, est le bonheur suprême, selon les neuf dixièmes des
nègres, et c'est dans la seule faculté de ne rien faire, qu'ils font
consister la liberté. L'évêque Grégoire convient cependant que cette
accusation peut avoir quelque chose de vrai; mais il en trouve de suite
la cause. Les nègres, dit-il, ne sont point stimulés par l'esprit de
propriété, par l'utilité ou par le plaisir; c'est toujours de principes
faux que les négrophiles tirent des conséquences; ils feignent
d'ignorer, que chaque nègre esclave, possède en jouissance, pour toute
sa vie, un morceau de terre, où il sème du tabac, du riz, des légumes de
toute espèce, qu'il y plante des arbres fruitiers, et qu'il va tous les
dimanches, et même tous les soirs, s'il est près d'une ville, vendre le
produit de ce jardin; et que les vivres qu'il peut y recueillir ne lui
sont point nécessaires pour la subsistance alimentaire, que doit lui
fournir l'habitation. Les nègres ont donc une propriété, ils peuvent
donc travailler pour leur utilité particulière, et pour leur plaisir; et
ceux qui sont laborieux (car dans le grand nombre il s'en trouve
quelques-uns), retirent de leurs jardins des profits considérables pour
tous autres que des nègres, qui dépensent ordinairement l'argent avec
autant de facilité qu'ils le gagnent; c'est un peu le caractère de tous
ceux qui sont nés au-delà des tropiques.
Revenons à la paresse du plus grand nombre des nègres; elle est telle,
que si les maîtres, ou les régisseurs ne les forçoient pas par la
crainte des punitions, à travailler dans leurs jardins particuliers, et
à nourrir le cochon qu'on leur a donné, ils le laisseroient mourir de
faim, et leur jardin seroit en friche; ceux qui ne veulent pas laisser
mourir leurs cochons, les laissent sortir pendant la nuit pour aller à
la picorée, au risque qu'ils attrapent un coup de fusil, ou du gérant,
ou des voisins; car ils font beaucoup de tort dans les patates, ou même
dans les pièces de cannes, qu'ils mangent avec avidité. Que les lecteurs
impartiaux et sans exaltation jugent, d'après ce que nous venons de
dire, de l'effet qu'a dû produire sur ces êtres indolens, un
affranchissement subit et général. Ils ont cessé tout-à-coup et
généralement de travailler; qu'en est-il résulté? Cela n'est pas
difficile à deviner: peu s'en est fallu qu'ils ne soient tous morts de
faim; et cela seroit arrivé s'il n'y eût pas eu des cannes à sucre qui
ayant résisté à l'abandon des cultures, leur ont servi de nourriture,
jusqu'à ce que Toussaint les eût forcés de rentrer sur les habitations,
pour y planter des vivres. Voilà la mesure de l'amour du travail chez
les nègres. La preuve irréfragable que l'esprit de propriété n'est pas
un stimulant suffisant pour eux et leur conduite actuelle. Depuis qu'ils
ont S. Domingue en propriété, que font-ils? Ils ramassent quelques
milliers de café, sur des arbres qu'ils n'ont pas pu détruire, et dont
ils n'entretiennent qu'une très-petite quantité. S'ils ne les avoient
pas trouvés tous plantés, ils ne feroient rien..... Quant au sucre et à
l'indigo! oh! il n'en faut pas parler, cela coûte trop de peine, il
faudroit planter les cannes à sucre, semer et sarcler l'indigo. Ce n'est
donc plus l'esprit de propriété qui leur manque; mais les besoins
naturels pour l'homme incivilisé, se réduisent à peu de chose dans les
zones torrides, et les besoins factices sont nuls, _inde mali labes_.
Toussaint qui savoit bien que les nègres, une fois libres, ne
travailleroient plus, rendit une ordonnance par laquelle il étoit
enjoint à tous les nègres de rentrer dans les habitations dont ils
avoient été esclaves; c'étoit le seul moyen de les contenir, et de les
forcer au travail; quelques uns obéirent, mais beaucoup continuèrent à
vagabonder. Il chargea Dessalines de l'inspection des cultures qu'il
vouloit absolument rétablir au moins en partie, ce qui étoit absolument
nécessaire pour l'exécution du projet qu'il avoit déjà conçu de se
rendre chef de S. Domingue. Dessalines, nègre féroce, ne pouvant par les
menaces venir à bout de faire exécuter les ordres de Toussaint, fit dire
aux nègres les plus rebelles, qui habitoient une montagne que l'on
appelle les Chaos, de venir le dimanche à la petite rivière (c'est un
bourg qui est le chef-lieu de l'endroit), pour y passer une revue, et
que personne ne pouvoit s'en exempter; comme tous les nègres étoient
censés former la milice du pays, et qu'ils étoient fiers de cet emploi,
ils se rendirent en très-grand nombre, les uns armés, les autres sans
armes, dans l'intention d'en demander. Dessalines les fit ranger sur
deux rangs sur la place d'armes, et après avoir fait mettre leurs fusils
en faisceaux, il les fit entourer par son régiment de Sans-Culottes, et
leur dit: je vous ai ordonné trois fois de rentrer dans les habitations
dont vous étiez sortis; vous n'avez tenu aucun compte de mes ordres et
de mes menaces, vous allez en être punis. Pour lors, à un signal qu'il
fit, toute la place d'armes fut investie par une armée qu'il avoit
disposée à l'effet qu'aucun nègre ne pût échapper. Ensuite, avec une
douzaine de sicaires, il suivoit les rangs des malheureux nègres
cultivateurs, et sans distinction de ceux qui avoient obéi ou non à
l'ordonnance de Toussaint, il les comptoit, un, deux et trois, et le
quatrième étoit sabré; il en fit exécuter de cette manière vingt-cinq ou
trente. Le commissaire du pouvoir exécutif, qui étoit un blanc, témoin
de cette scène affreuse, crut de son devoir de chercher à la faire
cesser, en implorant la grace des autres; mais le tigre noir, qui
n'étoit pas encore gorgé de sang, tira son sabre et fit le signe de
vouloir l'en frapper: le malheureux blanc s'esquiva heureusement dans la
foule, et la multiplicité des victimes le fit oublier. Mais il n'en fut
pas plus avancé, la peur avoit fait un tel effet sur lui, que la fièvre
le prit, et il mourut dans la journée.
Ce qui venoit de se passer à la petite rivière, fit à peu près l'effet
qu'en attendoient Toussaint et Dessalines, presque tous les nègres
vagabonds rentrèrent dans les habitations, à l'exception de ceux qui
avoient changé de quartier, et que l'on ne pouvoit facilement atteindre.
Toussaint et Dessalines voulurent encore remédier à un abus dont ils
s'étoient aperçus; toutes les négresses, mulâtresses et quarteronnes,
qui, avant l'affranchissement, étoient domestiques sur les habitations,
les avoient quittés; voulant jouir de la plénitude de leur liberté,
elles étoient venues s'établir dans les villes, où elles vivoient, les
unes, des fruits de leurs débauches; les autres, mais en plus petit
nombre, de leur industrie. Toutes affichoient le luxe le plus effréné;
ce qui déplaisoit fort à Toussaint, qui leur en avoit plusieurs fois
fait le reproche. Enfin, sa patience se lassa, il donna ordre à
Dessalines de mettre un frein à ce luxe qui le choquoit, en faisant
rentrer sur leurs habitations respectives toutes les mulâtresses et
négresses qui ne seroient pas de la ville. Toussaint répétoit sans cesse
aux nègres, vous êtes libres; mais l'homme libre doit travailler, s'il
ne le fait pas de bon gré, il doit y être forcé; sans cela la société ne
peut se maintenir. Voici le moyen qu'employa Dessalines pour faire
exécuter les ordres de Toussaint:
Ne vous effrayez pas, lecteur sensible. Si la scène tragique de la
petite rivière a excité dans votre ame des sentimens d'horreur et de
pitié, le tableau tragico-comique que nous allons exposer sous vos yeux,
y fera naître des sentimens bien différens. Dans une grande ville, que
nous croyons ne devoir pas nommer, par ménagement pour certains
individus qui se trouvent en France, et qui ont été acteurs dans la
scène que nous allons faire connoître. Dessalines ordonna une revue
générale le lendemain; et ce qui parut extraordinaire, c'est qu'il fit
dire à toutes les femmes, de quelque couleur qu'elles fussent, qu'elles
eussent à s'y trouver. Cet ordre inquiéta un peu; enfin, ne se doutant
de rien, nos belles se mettent dans leurs plus beaux atours. La mode
régnante d'alors, étoit de porter des robes de mousseline brodée, avec
des queues traînantes d'une longueur extraordinaire; d'ailleurs, les
négresses et mulâtresses, devenues libres, croyoient qu'il étoit du bon
ton d'outrer encore la mode. Rendues sur la place, Dessalines ordonna à
un aide-de-camp de les faire ranger sur une ligne, en observant de
placer alternativement une mulâtresse et une négresse; les hommes furent
également placés en ligne à peu de distance derrière les femmes. Tout
étant ainsi disposé, Dessalines, suivi de plusieurs conducteurs
d'habitations, et de plusieurs nègres munis de très-grands ciseaux,
s'approcha du rang des femmes, et en le parcourant, leur demanda de
quelle habitation elles étoient sorties, et pourquoi elles n'avoient pas
obéi aux ordres du général Toussaint, qui leur avoit enjoint d'y
rentrer? Comme elles ne purent donner que de très-mauvaises raisons, à
un signal que fit Dessalines, les nègres, munis de grands ciseaux
s'approchèrent, et coupèrent non-seulement les grandes queues traînantes
des robes, mais encore les chemises au-dessus de l'anagrame de _luc_. La
perspective singulière et plaisante d'un long damier noir et jaune étoit
bien faite pour prêter à rire aux blancs qui étoient derrière; mais
l'incertitude et la crainte de ce qui pouvoit leur arriver à eux-mêmes,
comprimoit en eux tous autres sentimens. Il ne leur arriva cependant
rien à cette époque.
Revenons à la revue qui n'est pas encore terminée. Après que toutes les
queues de robe et les chemises furent coupées, Dessalines allant
successivement d'une femme à l'autre, leur donnoit des petits coups sur
les fesses avec une cravache qu'il tenoit à la main, en leur disant,
retournez sur vos habitations travailler; et adressant la parole aux
conducteurs qui étoient présens, conduisez ces femmes sur les
habitations, je vous les recommande. Voilà comme ses bons et vertueux
nègres se traitent entr'eux. Une seule négresse montra, dans cette
occasion, un caractère qui déconcerta le général Toussaint; elle refusa
ouvertement de quitter la ville, et d'obéir à ses ordres. Etant traduite
devant lui: pourquoi, lui dit Toussaint, n'obéissez-vous pas à mes
ordres, en rentrant sur l'habitation dont vous étiez esclave?--Parce que
je ne le suis plus, et que vous-même m'avez dit, ainsi qu'à tous les
autres nègres, que nous étions libres.--L'homme libre doit travailler,
dit Toussaint.--Oui, s'il y est forcé par ses besoins; mais j'ai de quoi
vivre par mon industrie sans être à charge à personne, et nul n'a le
droit de me forcer au travail--Je vais vous faire fusiller, lui dit le
général.--Vous le pouvez, mais je mourrai libre, Toussaint ferma les
yeux sur la désobéissance de cette négresse, et ordonna qu'on la laissa
dans la ville. Le lecteur ne sera peut-être pas fâché de trouver ici une
notice sur Dessalines.
Dessalines après Toussaint, est sans contredit le nègre qui a joué le
rôle le plus important dans les scènes tragiques qui ont ensanglanté S.
Domingue. Esclave d'un nègre libre du même nom, qu'un de nous a connu
concierge du gouvernement au Cap, il fut, dès sa plus tendre jeunesse,
un complément de tous les vices, il avoit les fesses toutes couturées de
coups de fouet qu'on lui avoit donnés bien inutilement, car il ne se
corrigea jamais. Il disoit une fois en parlant de ses coutures, qu'il ne
pardonneroit, aux nègres comme aux blancs, que lorsqu'elles seroient
disparues. Nous entendons les négrophiles applaudir à cette résolution,
ou au moins excuser les forfaits de ce monstre, en disant ce sont des
représailles. A la vérité, il ne devoit pas avoir ces coutures,
puisqu'un blanc, pour le moindre des crimes qu'il avoit commis, auroit
été pendu; mais il appartenoit à un nègre libre, qui préféroit le faire
fouetter et en tirer profit. Son caractère froidement féroce le fit
distinguer par Toussaint, auquel il falloit en même temps un sicaire, et
un bouc émissaire, sur le compte duquel il put mettre toutes ses
iniquités; il le fit donc général, et ce titre fut confirmé par le
gouvernement françois de ce temps là. On pouvoit, à juste titre,
comparer, Dessalines à une bête féroce, à laquelle toute espèce de curée
est bonne; sa férocité meurtrière avoit également pour objet les nègres
comme les blancs, il n'épargnoit pas plus les uns que les autres. Le
général Toussaint l'avoit fait commandant d'un régiment de nègres qu'il
nomma les Sans-Culottes: ils l'étoient de nom et d'effet, car ils
alloient tout nus; vraiment dignes de leur chef, il n'y a point
d'horreurs et de crimes dont ils ne se soient rendus coupables.
Par une bizarrerie dont on voit quelques exemples, Dessalines avoit pour
épouse une négresse dont le caractère étoit absolument l'opposé de celui
de son mari. Pleine de sensibilité et de moralité, elle ne suivoit ce
monstre que dans l'intention de lui dérober quelques victimes; elle a,
non-seulement sauvé la vie à plusieurs blancs, mais elle leur a donné de
l'argent pour sortir de la colonie, l'usage du pays, parmi les nègres
esclaves, n'étoit point de se marier à l'église; ils s'adoptoient
seulement, et il étoit très-rare qu'ils se quittassent; mais après leur
affranchissement, le général Toussaint, qui affectoit d'avoir de la
religion, exigea de tous ses généraux qu'ils eussent à se marier
sacramentellement, Dessalines se trouva un peu embarrassé dans cette
occasion, il falloit produire au curé, un extrait de baptême; il n'en
avoit point: il fut trouver son ancien maître Dessalines, et lui
proposa, d'une manière à ne pouvoir être refusé, de lui vendre son
extrait de baptême; le maître répugnoit beaucoup à cela, mais quelqu'un
lui fit entendre qu'il n'en seroit pas moins chrétien. L'un de nous
tient cette anecdote de ce nègre libre Dessalines.
Revenons à notre tigre noir. Quand ses Sans-Culottes lui amenoient
quelques victimes blanches ou noires, il levoit sur eux la tête, qu'il
tenoit presque toujours baissée, leur faisant quelques questions en
jargon nègre (car il ne savoit pas parler françois); pendant qu'il
faisoit ses questions, il rouloit entre ses doigts sa tabatière, et
certaine manière de la rouler et de l'ouvrir étoit pour ses bourreaux le
signal de mort, ou de la délivrance des victimes, ce qui n'arrivoit que
très-rarement.
Revenons à l'évêque Grégoire.
«De l'amour du travail (vertu que ce prélat accorde bien gratuitement
aux nègres), il passe à leur bravoure, à leur courage, à leur
intrépidité, au milieu des supplices.»
Comme les nègres ne calculent point le danger, on prendroit aisément
pour bravoure, ce qui n'est chez eux que témérité; cependant on ne peut
disconvenir qu'ils ne puissent faire d'excellens soldats, s'ils ont des
chefs qui sachent diriger ce genre de bravoure. Souvent la témérité eut
des succès, lorsque la prudence aurait échoué. Quant au sang-froid que
quelques-uns paroissent avoir au milieu des supplices, nous croyons
qu'il tient plus à la stupidité qu'à tout autre sentiment; le physique
souffre beaucoup moins quand le moral est moins affecté; c'est ce qui
fait que les brutes mangent jusqu'au moment de mourir. A moins que
l'évêque Grégoire ne prétende que les nègres ajoutent encore à toutes
leurs qualités éminentes, la philosophie de Zénon, et qu'ils comptent la
douleur pour rien.
Comme nous n'avons jamais contesté à M. Grégoire, que les nègres fussent
susceptibles par la civilisation et par l'éducation, de devenir des
hommes comme les autres, supposés dans les mêmes circonstances, nous lui
accorderons avec plaisir, que plusieurs nègres ou mulâtres, qu'il nomme
dans son chapitre troisième, et que nous ne connoissons pas, se soient
distingués, soit à la guerre, soit dans quelqu'autre carrière; ce n'est
pas là la question qu'il s'agit de traiter. Quant aux nègres et aux
mulâtres, que nous avons mieux connus que l'évêque Grégoire, parce que
nous avons été à même de les observer pendant la révolution de S.
Domingue, nous nous permettrons de n'être pas du même avis, surtout
quant à la haute opinion que ce prélat veut donner du plus fameux, qui
est Toussaint Louverture, qui fut en même temps auteur et acteur, de la
sanglante tragédie dont S. Domingue a été le théâtre. Ce nègre,
extraordinaire dans sa caste, avoit, comme le dit très-bien l'évêque
Grégoire, porté les chaînes de l'esclavage; et ce qui prouve réellement
la supériorité de son génie sur les autres nègres, c'est qu'il ne crut
pas impossible de franchir l'espace immense qui se trouve entre
l'esclavage et le pouvoir suprême, il y étoit en quelque sorte parvenu;
mais,
Celui qui met un frein à la fureur des flots,
Sait aussi des méchans arrêter les complots.
Du faite de la grandeur, où il étoit monté par tous les crimes
qu'enfantèrent jamais l'ambition la plus démesurée, le fanatisme le plus
barbare, et la politique la plus machiavélique, Toussaint retomba dans
la fange dont il n'eût jamais dû sortir. Le seul jour peut-être, où il
ne fût pas défiant, fut pour lui le dernier de son règne, et il tomba
entre les mains du général Brunet qui avoit été instruit à temps par le
général Leclerc, du dessein perfide de ce traître, de venir attaquer le
Cap, où sur la foi du traité fait avec lui, tout le monde étoit
tranquille; un heureux hasard fit découvrir sa trahison.
Avant d'entrer dans les détails curieux et étonnans de la vie, et des
actions de ce nègre fameux, nous allons analyser les qualités que lui
accorde bien gratuitement l'évêque Grégoire.
«Tant de preuves (dit ce prélat) ont mis en évidence la bravoure de
Toussaint, que personne ne la conteste.»
Excepté ceux qui, comme nous, ont fait la guerre contre lui, à l'époque
où, traître à son parti, il étoit au service du roi d'Espagne, contre la
république françoise; ou à celle, où traître à l'Espagne, il combattoit
en apparence pour la république françoise contre les Anglois. Jamais on
ne le voyoit à la tête de ses armées, que lorsqu'il n'y avoit nul
danger, et ce qui prouve que les autres généraux nègres n'étoient pas
beaucoup plus braves que lui, c'est que des colons de S. Domingue, qui
commandoient des troupes nègres, auxquelles ils donnoient l'exemple de
la bravoure, en combattant toujours à leur tête, pouvoient, avec mille à
douze cents hommes, et souvent beaucoup moins, attaquer et défaire huit
à dix mille nègres, commandés par d'autres nègres. Ce qui porte cette
assertion jusqu'à l'évidence, c'est qu'au commencement de la révolution
il existoit à S. Domingue au moins cent cinquante mille nègres en état
de porter les armes, et qu'il n'y en a pas actuellement trente mille.
Aussi les colons ne doivent jamais oublier les noms des Dessources, des
Depestre et autres colonels et braves officiers qui auroient conservé à
la France une partie de la colonie intacte, sans la trahison de
Toussaint.
Nous ne contesterons pas, par exemple, à l'évêque Grégoire, la qualité
qu'il donne à Toussaint, d'avoir été actif et infatigable au-delà de
toute expression, nul homme peut-être d'aucune couleur et d'aucun pays,
ne posséda ces deux qualités au même degré. Il mettoit si peu de temps
pour se rendre d'un lieu à un autre très-éloigné, qu'il sembloit être
partout. Ce qui a lieu de nous surprendre beaucoup, c'est l'éloge
pompeux que fait de ce nègre extraordinaire, l'évêque Grégoire, d'après
M. de Vincent, officier du génie, qui certes devoit avoir une forte
récrimination contre lui. Si cet officier lit notre ouvrage, il saura
bien ce que nous voulons dire. Ce qui paroîtroit vraisemblable, c'est
que ce panégyrique, vrai sous quelques rapports, exagéré ou faux, sous
d'autres, a du être fait par M. de Vincent, à une époque postérieure à
l'évènement qui, dans son dernier voyage à S. Domingue, lui eût
certainement fait chanter la palinodie; à moins, qu'à l'imitation de
Notre Seigneur, il ne dise, pardonnez-lui, il ne sait ce qu'il fait. A
l'occasion de ce qui arriva par l'ordre de Toussaint, à cet officier du
génie, un malentendu, fut sur le point d'occasionner le massacre de tous
les habitans de l'Arcahaye. Toussaint avoit donné ordre à un colonel
noir, qui étoit à l'Arcahaye, de faire arrêter M. de Vincent à son
passage sur la route du Port-au-Prince, allant à S. Marc; en donnant cet
ordre; il dit à ce colonel qu'il ne vouloit plus dans la colonie des
blancs venant de France; le colonel entendit mal l'ordre, et crut que
Toussaint lui disoit qu'il ne vouloit plus de blancs: en conséquence,
pendant la nuit qui précédoit le passage de M. de Vincent, ce colonel
noir envoya sur toutes les habitations de l'Arcahaye, ordonner de
s'armer pour l'extermination de tous les blancs. Vers minuit, une
négresse domestique vint frapper à la porte de la grande case où nous
étions plusieurs couchés: Blancs! blancs! levez-vous promptement;
sauvez-vous. Nous nous levâmes à la hâte, et en ouvrant notre porte, qui
donnoit sur la savane, nous aperçûmes et nous entendîmes les préludes de
la scène sanglante dont nous allions être les victimes, mais sans doute
notre heure n'étoit pas encore venue, un hasard nous sauva; ce fut
l'arrivée inattendue du général Toussaint, qui, s'apercevant d'un
tumulte extraordinaire dans les habitations, en demanda la cause au
colonel noir, qui lui répondit que les nègres se préparoient à exécuter
l'ordre qu'il lui avoit donné d'exterminer tous les blancs. Malheureux!
lui dit-il, qu'alliez-vous faire, si je n'étois pas arrivé? Je ne vous
ai point donné un pareil ordre, je vous ai dit d'arrêter à son passage
l'ingénieur Vincent, parce que je ne voulois plus de blancs de France.
Le ciel m'a fait la grace d'arriver à temps pour vous empêcher de
commettre un crime affreux, les blancs de l'Arcahaye sont mes meilleurs
amis. Le monstre réservoit cet ordre pour une autre époque. Et il
parloit encore du ciel!
Revenons au caractère de Toussaint, toujours d'après M. de Vincent.
«La grande sobriété du général Toussaint, et la faculté donnée à lui
seul de ne jamais se reposer; et l'avantage qu'il a de reprendre le
travail du cabinet après de pénibles voyages, de répondre à cent lettres
par jour, et de lasser habituellement cinq secrétaires, en font un homme
tellement supérieur à tout ce qui l'entoure; que le respect, la
soumission pour lui, vont jusqu'au fanatisme dans le plus grand nombre
des têtes. L'on peut même assurer, qu'aucun individu aujourd'hui n'a eu
sur une masse d'hommes ignorans le pouvoir qu'a pris le général
Toussaint, sur ses frères.»
Nous n'avons rien à objecter à cet article, qui est vrai dans toute son
étendue. Il n'en sera pas ainsi de l'assertion qui suit: «Toussaint est
bon père et bon époux.»
Peut-on bien gratifier de la qualité honorable de bon père, celui qui,
pour couvrir les desseins perfides qu'il avoit conçus depuis long-temps
d'enlever la colonie à la France, et de s'en rendre le chef, avoit fait
le sacrifice de ses deux enfans, en les envoyant en otage au
gouvernement françois; sa révolte contre la France, avant le retour de
ses enfans, n'est-elle pas la preuve la plus forte de ce que nous
avançons? Ajoutez encore la manière dont il les reçut lorsque le général
Leclerc les lui envoya par leur instituteur. Ce monstre leur fit un si
mauvais accueil, qu'ils demandèrent à revenir auprès du général Leclerc,
qui ne crut pas devoir le leur permettre. Ils retournèrent donc près de
Toussaint, et l'un d'eux ayant voulu lui faire quelque représentation
sur sa conduite à l'égard de la France, ce bon père lui tira un coup de
pistolet, mais le manqua. Etoit-il meilleur époux? C'est ce que nous
ignorons; mais nous présumons que non. Un bon époux peut-il être mauvais
père? et _vice versa_.
M. de Vincent ajoute que Toussaint avoit une mémoire prodigieuse; (ce
que nous lui accordons); et que ses qualités civiques étoient aussi
sûres que sa vie politique étoit astucieuse et coupable. Nous sommes
bien éloignés de convenir que Toussaint eut des qualités civiques,
lesquelles peut-on lui supposer, lorsqu'il comprit dans le massacre
général des blancs, qu'il ordonna à l'arrivée du général Leclerc à S.
Domingue, ceux même d'entre eux qui lui étoient les plus dévoués et qui
lui avoient rendu les plus grands services. Ainsi, il ordonna froidement
l'assassinat de M. Vollée, son confident, son homme d'affaire et son
trésorier au Port-au-Prince; ainsi, il fit massacrer les blancs qui
s'étoient réfugiés autour de lui; et même chez lui, croyant éviter le
couteau des autres nègres, et viola les droits sacrés de l'hospitalité
qu'il avoit eu l'air d'accorder à ces malheureuses victimes de leur
confiance. Ainsi, il fit fusiller, sur l'habitation Déricour, soixante à
quatre-vingts nègres, dont les uns charretiers avoient charroyé l'argent
des douanes et autres recettes du Cap (somme qui se montoit à plusieurs
millions), et les autres l'avoient transporté sur leurs têtes dans les
montagnes, ou peut-être il est enfoui pour toujours puisqu'il ne reste
pas un seul individu qui puisse en donner le moindre indice. Les
cadavres de ces malheureux nègres couvroient encore la savane de
l'habitation Déricour, lors du débarquement de l'armée françoise au Cap.
Ainsi, il fit fusiller et noyer plusieurs milliers d'hommes de couleur
et nègres libres. Mais n'en n'avons-nous pas assez dit, pour
caractériser cet homme féroce, dans lequel on veut reconnoître des
qualités civiques.
«Toussaint, continue l'évêque Grégoire, rétablit le culte à S. Domingue,
et son zèle lui avoit mérité l'épithète de _capucin_, de la part des
gens à qui on pourroit en donner une autre. Avec moi, dit ce prélat, il
entretint une correspondance dont le but étoit d'obtenir douze
ecclésiastiques vertueux. Plusieurs partirent sous la direction de
l'estimable évêque Mauviel, sacré pour S. Domingue, qui se dévouoit
généreusement à cette mission pénible.»
Ce sera précisément à cet estimable prélat Mauviel que nous en
appellerons. Quel genre de culte Toussaint avoit-il rétabli? Et si,
comme le suppose l'évêque Grégoire, il eût eu même l'intention de le
faire, auroit-il mal accueilli l'évêque Mauviel, dont le zèle, les
vertus, les lumières eussent été le plus grand moyen, soit pour
rétablir, soit pour maintenir le culte. La correspondance de Toussaint,
avec l'évêque Grégoire, n'eut jamais la religion pour but, c'étoit un
moyen de plus qu'employoit cet hypocrite politique, pour mieux tromper
le gouvernement françois. Et comme à l'époque de l'arrivée de l'évêque
Mauviel, Toussaint croyoit, à peu de choses près, être parvenu au but
qu'il se proposoit, il avoit levé le masque, au point qu'on disoit
hautement qu'il ne se confessoit plus, ce qu'il faisoit plusieurs fois
par an, précédemment à cette époque. On prétend même (ce que nous
n'osons pas affirmer) qu'il communioit sans s'être confessé. Cet homme
étoit parvenu à un degré d'élévation si étonnant, en calculant son point
de départ, qu'il croyoit sans doute traiter de pair à pair avec la
Divinité. Au demeurant, l'évêque Grégoire ne nie pas que Toussaint ait
été cruel, hypocrite et traître, ainsi que les mulâtres et nègres
associés à ces opérations. Mais les blancs, ajoute-t-il..... N'est-ce
donc pas nier formellement les crimes de Toussaint, que de dire après,
cet aveu:
«Un jour peut-être les nègres écriront, imprimeront à leur tour, ou
l'impartialité guidera la plume de quelque blanc: les faits récens sont
le domaine de l'adulation et de la satyre. Tandis que des gens peignent
Toussaint, sans restriction, sous des couleurs odieuses, par un autre
excès, Whitchurch dans son poëme d'_Hispaniola_, en fait un héros.
Quoique Toussaint soit mort, la postérité qui rectifie, casse ou
confirme les jugemens des contemporains, n'est peut-être pas encore
arrivée pour lui.»
En attendant qu'elle arrive, témoins oculaires, et victimes déplorables
des forfaits du héros d'Hispaniola, nous nous croyons en droit de
prononcer et de dire, que si les François lui eussent rendu la justice
qu'il méritoit, il devoit être enchaîné vivant à un poteau, exposé dans
une voierie pour que les corbeaux et les vautours, chargés de la
vengeance des colons, vinssent dévorer chaque jour, non pas le coeur,
car il n'en eut jamais, mais le foie renaissant de ce nouveau Prométhée.
Plusieurs François sont dans la fausse persuasion que Toussaint étoit
conduit, et agissoit par les conseils des blancs; cette erreur est
d'autant plus difficile à détruire, qu'on ne se figure pas aisément,
qu'un nègre, qui n'avoit reçu qu'une très-mince éducation (car à peine
il savoit lire et écrire), et qui devoit tout à la nature; fût assez
versé dans la politique, et eût une connoissance suffisante du caractère
des blancs, des mulâtres et des nègres, pour s'être servi
avantageusement de tous pour les tromper et les détruire successivement
les uns par les autres, pour avoir paru servir plusieurs gouvernemens,
et les avoir tous joués. Cet homme extraordinaire dans cette caste,
commença par trahir son parti, et prit du service chez les Espagnols
pour combattre la république françoise, et s'opposer à la liberté des
nègres, ses frères. Dans la suite il a bien prouvé qu'il n'avoit jamais
eu pour but leur bonheur, mais seulement sa propre élévation.
Les Espagnols le firent général, ainsi que deux autres nègres nommés
Jean-François, et Biassou. Ce furent ces trois généraux, avec une armée
d'environ trois à quatre mille nègres, qui vinrent attaquer les
Gonaives, la Petite Rivière, et les Vérettes; ils se firent précéder
d'une proclamation, par laquelle ils disoient venir avec la torche et le
poignard, pour forcer les colons à se ranger sous les drapeaux de Sa
Majesté catholique le roi d'Espagne, que si l'on se rendoit
volontairement, on pouvoit compter sur une protection puissante, sans
cela tout seroit mis à feu et à sang. Cette proclamation étoit signée,
Toussaint Louverture, généralissime des armées de Sa Majesté catholique.
Le peu de forces qui se trouvoient alors dans ces trois paroisses,
obligea de recevoir la loi de ces brigands; et l'armée de Biassou,
composée d'environ quinze-cents nègres, fit son entrée triomphale à la
Petite Rivière. Ce spectacle, dont plusieurs de nous furent témoins,
étoit aussi ridicule qu'affligeant; presque tous ces nègres étoient
couverts de haillons, aux lambeaux desquels étoient attachées des croix
de S. Louis, déplorables dépouilles des blancs qui avoient été les
victimes de leur férocité dans la partie du nord; ils avoient jusqu'à
des cordons bleus, et affichoient l'aristocratie la plus prononcée,
faisant tout au nom du roi d'Espagne, et dévouant à la mort tous ceux,
blancs ou noirs, qui auroient osé même prononcer le nom de république.
Cet état de choses ne fut pas de longue durée, Toussaint ayant entendu
parler du rapprochement de la république françoise avec l'Espagne; ayant
sans doute déjà prémédité le projet audacieux de s'emparer de S.
Domingue, et d'en devenir le chef, sut fasciner les yeux de la
république, en faisant égorger toutes les garnisons blanches espagnoles
qui se trouvoient sur le territoire conquis, et s'empara de tous les
postes au nom de la France à laquelle il paroissoit vouloir les offrir,
en expiation des hostilités qu'il avoit commises contre elle. Ce trait,
d'une politique raffinée, ne manqua pas son effet; la république
investit Toussaint du titre pompeux de général en chef de l'armée de S.
Domingue, et ne vit plus en lui qu'un moyen puissant d'avoir dans les
nègres, qui étoient à sa dévotion, une force redoutable à opposer aux
Anglois qui, s'étant déjà emparés d'une partie de l'île, menaçoient
d'envahir le reste. Toussaint, revêtu de ce caractère, qui favorisoit
singulièrement ses projets, ne s'occupa plus que de chasser les Anglois
des cantons qu'ils avoient conquis. Après avoir fait pendant près de
trois ans des tentatives infructueuses contre eux, dans lesquelles il
perdoit considérablement de nègres; désespérant d'en venir à ses fins,
par la voie de la force, il se décida à employer la ruse. Il proposa aux
Anglois d'évacuer l'île, aux conditions qu'il feroit un traité de
commerce exclusif avec eux, qu'il déclareroit alors l'indépendance de la
colonie, qu'il leur laisseroit la possession du Môle S. Nicolas, la plus
forte place de S. Domingue. Les Anglois, qui n'avoient eu d'autre but,
en venant à S. Domingue, que la perte de cette trop belle colonie, ou en
la faisant détruire par la guerre, ou en la portant à se détacher de la
métropole, acceptèrent avec d'autant plus de plaisir les propositions de
Toussaint, que la conservation des cantons qu'ils avoient conquis, leur
coûtoit des sommes énormes, et que leur but principal étoit rempli, si
l'indépendance étoit déclarée. Ils traitèrent donc avec Toussaint, et
c'est la raison pour laquelle les Anglois ne voulurent pas remettre ce
qu'ils possédoient de la colonie, au général Hédouville, qui étoit alors
au Cap. Il paroît que le général anglois, qui conclut le traité avec
Toussaint, avoit carte blanche de la part de son gouvernement, et qu'il
prit sur lui de faire l'évacuation; la preuve en est, qu'il est arrivé
des troupes de l'Angleterre, au Môle S. Nicolas, peu après cette
évacuation, et pendant qu'on la faisoit. Cette opération n'a donc point
été ordonnée par la métropole, ni forcée par les armes des nègres,
puisque Toussaint qui, peu de temps avant, avoit fait attaquer les
Anglois, presque dans tous leurs postes, en même temps, avoit été
repoussé partout avec grande perte des siens. Toussaint ne fut pas plus
de bonne foi avec les Anglois, qu'il ne l'avoit été avec les Espagnols,
et qu'il ne le sera par la suite avec les François; les Anglois
voulurent, d'après un article du traité, s'emparer de la ville du Môle,
et Toussaint les reçut à coups de canons. Il ne resta plus à Toussaint
qu'à s'occuper de tromper la république françoise; et certes, il étoit
trop fin politique pour en faire part aux blancs de S. Domingue; il
répétoit souvent, que si son bras gauche pouvoit se douter de ce que
peut faire son bras droit, il le feroit couper. Ce n'est pas qu'il ne
consultât certains blancs quelquefois, non pour suivre leurs avis, dont
il devoit naturellement se défier, mais pour connoître l'opinion
publique, et la faire tourner à son profit. Il parloit presque toujours
par proverbes, comme Sancho Pancha, avec lequel il avoit d'ailleurs
beaucoup de rapport. Il prétendoit qu'un nègre, qui confioit son secret
à un blanc, donnoit du beurre à garder à un chat. Il lui arrivoit
quelquefois de parler de lui-même, comme d'un homme extraordinaire; il
se comparoit modestement au premier consul Bonaparte, et il n'hésitoit
pas à se placer au-dessus de ce grand homme, par la raison, disoit-il,
des avantages que la naissance et l'éducation avoient donnés sur lui, au
premier consul.
Beaucoup de François sont encore dans la fausse persuasion que l'on eût
sauvé S. Domingue, en en laissant le commandement à Toussaint. C'est une
grande erreur, la perte de cette colonie pour la France étoit évidente
depuis plusieurs années; et si la métropole ne s'est pas aperçu que
Toussaint s'étoit emparé de ce bel empire, c'est qu'elle a été
constamment trompée par les délégués dans lesquels elle avoit placé sa
confiance, dont les uns de bonne foi, mais n'ayant point les
connoissances locales, ont été dupes de leur zèle patriotique; et les
autres, bien instruits, ont sacrifié à leur intérêt particulier, ou à
leur opinion, l'intérêt de la France. Nous avons connu tous les blancs
qui ont approché Toussaint; pas un n'étoit capable de lui donner des
leçons; en fait de politique, il les laissoit bien loin derrière lui.
Depuis notre retour en France, nous entendons continuellement raisonner,
ou plutôt déraisonner sur S. Domingue; et ceux qui tranchent, avec le
ton le plus décisif, ou n'y sont jamais allés, ou n'y ont resté que
quelques mois, et dans un temps de guerre où l'on ne pouvoit plus juger
de rien, ils ne peuvent donc avoir aucune idée, ni de ce qu'étoit S.
Domingue, ni de ce qu'il peut être. Il est constant que Toussaint ne
vouloit de blancs que dans les villes, et tous les massacres des
infortunés colons, qui se sont faits en différens quartiers, n'étoient
exécutés que par ses ordres, et ce monstre, par une politique raffinée,
les mettoit sur le compte de ceux des généraux nègres qui
l'offusquoient, afin d'avoir un prétexte pour s'en défaire; ainsi, après
le massacre des blancs du Limbé, que l'on sait avoir été fait par ses
ordres, il fit mitrailler le général Moyse, son neveu, qui paroissoit
tenir pour la république françoise, et qui prenoit trop d'ascendant sur
les nègres de la partie du Nord. Par ce moyen, Toussaint se défaisoit
d'un concurrent qu'il craignoit, et trompoit le reste des blancs; dont
il paroissoit, par cette mesure, vouloir la conservation. Quel
raffinement de politique et de scélératesse! Quelques François ont porté
la calomnie contre les colons de S. Domingue, jusqu'à dire qu'ils
étoient de connivence avec Toussaint, pour ne pas recevoir les François
de la métropole. L'atrocité et la fausseté de cette calomnie ne
sont-elles pas démontrées par l'ordre que donna Toussaint, lors de
l'arrivée de l'armée françoise; de massacrer tous les blancs sans
exception; ordre qui n'a été que trop bien exécuté dans plusieurs
quartiers. Christophe, qui commandoit au Cap, fut le seul des généraux
nègres, rebelles à la France, qui n'exécuta pas cet ordre. Le général
Laplume en fit autant dans le sud de l'île, avec la différence que ce
dernier resta toujours fidèle à la métropole. La couleur blanche n'étoit
pas la seule dévouée à l'extermination par Toussaint; il craignoit les
hommes de couleur, qui, dans le fait, étoient pour les nègres des
ennemis plus redoutables que les blancs, par la plus grande connoissance
qu'ils avoient de leur caractère, de leurs habitudes, de leurs
retraites; sobres comme eux, capables de supporter les fatigues les plus
fortes, de les suivre dans les montagnes les moins accessibles, en
général plus braves et plus instruits qu'eux Toussaint, qui connoissoit
tout cela parfaitement, leur avoit déclaré une guerre à mort; il en fit
fusiller ou noyer plus de six mille dans la partie du sud et de l'ouest;
et par une suite de raffinement de sa politique, il prenoit pour
prétexte, que ces hommes de couleur avoient formé une conjuration contre
les blancs; par cette fausse inculpation, il se défaisoit de ses
ennemis, et rassuroit les blancs qu'il avoit intérêt de tromper, et de
garder encore pendant quelque temps, et en même temps les aliénoit
contre les hommes de couleur dont il redoutoit toujours la réunion
sincère avec eux. En cela, je crois qu'il voyoit très-bien, car il n'y a
pas de doute que si les blancs et les hommes de couleur eussent été
réunis de bonne foi, au commencement de la révolution, on eût maintenu
les nègres dans l'ordre, malgré la manière brusque et impolitique avec
laquelle le commissaire Sonthonax leur donna une liberté dont ils
étoient incapables de jouir, à laquelle même la majeure partie des
nègres ne crut pas, puisqu'ils se refusèrent à acheter des billets de
liberté, que ce commissaire avoit fait imprimer, et qu'il ne leur
vendoit que deux gourdains, qui ne font de notre monnoie de France, que
cinquante-deux sols. Ce prix, quoique très-modique, si chaque nègre eût
acheté un billet, eût rapporté à Sonthonax au moins deux millions: la
spéculation étoit bonne; mais il ne vendit pas pour cinquante louis de
ces billets. Tous les vieux nègres ne virent dans cette liberté, donnée
par l'esprit de parti, qu'un avenir affreux. Il y a du train en France,
disoient-ils, quand ce train sera passé, on viendra nous ôter cette
liberté à coups de fusil. Et supposé qu'elle existe long-temps, que
deviendrons-nous, quand nous serons hors d'état de travailler? qui aura
pitié de nous, qui nous secourra dans notre vieillesse, dans nos
infirmités? de qui pourrons-nous exciter la commisération? Hélas! ils
n'ont que trop bien prévu; on a vu, pour la première fois des nègres
mendier sur les grands chemins de S. Domingue; Sonthonax et Toussaint
peuvent donc, avec raison être réputés les deux auteurs principaux des
malheurs de S. Domingue; parmi les causes secondaires qui se sont
réunies, la plus étrange sans doute, a été l'opinion du commerce dont
les intérêts paroissoient devoir s'identifier avec ceux des colons. Il
s'est montré en faveur du décret impolitique et dangereux de la liberté
des nègres. Seroit-il que dupe de sa fausse pitié, il n'auroit pas connu
suffisamment le caractère du nègre, et qu'il se seroit persuadé,
qu'étant libres, et ayant une portion dans les revenus, les nouveaux
affranchis en feroient davantage? Je veux bien croire que quelques
négocians aient pensé ainsi. Mais quelques-uns ont vu, dans cet ordre
nouveau, un moyen plus rapide de parvenir à la fortune, en achetant les
denrées coloniales des mains des nouveaux colons noirs qui n'en
connoîtroient pas la valeur. Que nous importe, ont-ils dit, d'acheter
les denrées des noirs ou des blancs (cela n'étoit pas indifférent pour
eux sous tous les rapports)? Hélas! ils sont réduits, ces mêmes
négocians, à mêler leurs larmes avec celles des colons blancs, et à
gémir sur une erreur, qui leur a porté un coup mortel. Nos maux sont-ils
donc sans remède? Non. L'être bienfaisant qui a mis fin aux horreurs de
la révolution, en France, daignera jeter un regard de pitié sur les
restes infortunés des colons de S. Domingue, il leur rendra des
propriétés dont on les a dépouillés par un système erroné, sans qu'il en
soit, ni qu'il puisse en résulter aucun avantage pour l'humanité. Il
mettra par là le comble à sa gloire, et nous nous écrierons tous, le
coeur plein d'amour et de reconnoissance: _Deus nobis hæc otia fecit_
(Napoléon Bonaparte).
Ayons confiance dans sa sagesse pour les moyens qu'il emploiera pour la
restauration de la plus belle colonie du monde; qu'il daigne ne pas
rejeter des colons, quoique vieux, dont les connoissances locales sont
encore précieuses. De notre côté, ne manquons pas d'adopter, dans les
nouvelles plantations, quelques espèces de cannes à sucre de Bourbon et
d'Otahiti, dont l'avantage ne peut plus être révoqué en doute.
Servons-nous de la charrue dans les terres qui la comporteront, car elle
ne convient pas partout. Employons des boeufs au lieu de mulets, dans
toutes les sucreries où il y aura des moulins à eau; et qu'il n'y ait,
dans les habitations où il n'y en a point, que le nombre nécessaire de
mulets pour tourner le moulin à bêtes. Un de nous, fermier de
l'habitation Pois-la-Générat, à l'Arcahaye, a prouvé, par l'expérience,
que l'on pouvoit faire six cent milliers de sucre avec cinquante boeufs,
qui coûtent les deux tiers de moins, que cent cinquante mulets qu'il
faut et plus, pour exploiter cette même quantité de sucre. Il est encore
d'une grande considération, que c'est une mise dehors à faire une fois
seulement; car, quand les boeufs sont vieux, on les échanger à la
boucherie pour de jeunes taureaux, qui, trois mois après, peuvent être
mis au cabrouet. Les boeufs ne sont pas non plus sujets comme les
mulets, aux maladies épizootiques; telle que la morve, qui enlève
quelquefois, en peu de temps, la moitié du troupeau. Il seroit peut-être
très-avantageux d'introduire dans nos colonies le bison de l'Afrique, il
n'y a pas de doute qu'il ne remplaçât avec beaucoup davantage le boeuf
d'Europe dont nous nous servons, il supportera plus facilement les
ardeurs du soleil.
Pourquoi n'aurions-nous pas aussi des chameaux, dont un seul, avec un
appareil convenable, transporteroit plus de cannes au moulin, que quatre
cabrouets attelés de quatre boeufs. Nous savons que cet animal
intéressant peut se reproduire à S. Domingue, en ayant vu au
Port-au-Prince un jeune qui étoit né sur une habitation du Cul-de-Sac.
Le bufle pourroit aussi réussir dans notre climat, dont la température
n'est pas éloignée de celle de son pays.
Que le Code noir, perfectionné s'il en est besoin, soit mis
rigoureusement à exécution; que le nègre soit maintenu dans le devoir et
le respect qu'il doit au blanc; que le blanc n'oublie jamais ce que doit
l'homme à l'homme malheureux, que sa condition a mis sous son autorité;
qu'il se garde d'en abuser, son coeur y gagnera, et ses intérêts n'en
souffriront pas. Et s'il se trouve un colon, qui, étouffant les cris de
la nature, et sourd à la voix de sa conscience, outre-passe par caprice
le droit de châtiment que lui donne les lois du Code noir, sur ses
esclaves, qu'il soit déclaré incapable de régir son habitation; qu'on
lui nomme un substitut dont la moralité sera bien connue, et qu'il soit
embarqué pour la France. Qu'il disparoisse d'un pays, où lui et
quelques-uns de ses semblables, heureusement en plus petit nombre que
l'on ne pense, ont attiré, par leur conduite infâme, les calomnies qui
ont rejailli sur la généralité des colons, et qui ont contribué à la
perte de ce beau pays. Qu'il y ait dans chaque paroisse un inspecteur
des cultures, qui tous les trois mois fera sa visite sur les
habitations, et s'assurera par lui-même s'il y a la quantité nécessaire
de vivres plantés, relativement au nombre des nègres qui la cultivent.
Qu'en outre de ces inspecteurs particuliers, il y ait un inspecteur
général dans chaque arrondissement, qui fera sa visite tous les ans.
Qu'il y ait dans chaque quartier un médecin chargé de visiter les
hôpitaux des habitations, pour voir si les pharmacies sont pourvues des
remèdes nécessaires, et si les drogues sont de bonne qualité. Ce sera
par tous les moyens que nous venons d'indiquer, et beaucoup d'autres,
qui doivent émaner de la sagesse du gouvernement, que nous pouvons
espérer de voir cicatriser les plaies meurtrières que les François
ingrats ont faites au sein de leur mère nourricière, l'Amérique.
La conquête de S. Domingue ne sera point aussi difficile qu'on se le
persuade en France; le nombre des nègres guerriers, déjà
considérablement diminué, s'affoiblit encore tous les jours dans la
lutte continuelle qui existe entre les mulâtres du Sud, et les nègres du
Nord. Les cultivateurs n'ont jamais réellement cessé d'être esclaves,
les femmes, les enfans, et tous les nègres hors d'état de porter les
armes, ou qui ne le veulent pas, car nous savons qu'il en existe
quelques-uns, sont obligés de sacrifier à l'ambition de leurs chefs, le
produit, à la vérité, très-médiocre, du travail auquel on les force, sur
les habitations même dont ils étoient esclaves. Cette contrainte que les
frais de la guerre nécessite, est heureuse sous deux rapports; en
empêchant la désorganisation totale des habitations, elle en facilitera
beaucoup la restauration; sous un autre rapport, en forçant les nègres
au travail, elle les garantit de mourir de faim, ce qui ne manqueroit
pas d'arriver, s'ils jouissoient d'une liberté absolue. Les François
sont dans la fausse persuasion que tous les nègres sont dispersés et
errans dans les bois et dans les montagnes; si cela étoit ainsi, S.
Domingue seroit perdu sans ressource, toutes les habitations étant
affermées, et le produit devant en revenir au gouvernement, ou aux chefs
quelconque. Pour mettre le fermier à même de payer, il étoit nécessaire
de contraindre les nègres à rester sur la ferme; il a fallu, pour cela,
employer des voies de rigueur, dont nous avons déjà parlé à l'article du
nègre Dessalines, inspecteur des cultures à l'Artibonite, et de Lefranc,
mulâtre, inspecteur à S. Louis; l'un et l'autre ont fait fusiller ou
mourir, sous les verges, plusieurs conducteurs et cultivateurs, tout en
leur disant vous êtes libres, mais il faut travailler pour nous. Une
autre erreur encore très-accréditée en France, c'est qu'il ne faudra pas
laisser à S. Domingue un seul ancien nègre, de peur, dit-on, qu'il ne
donne de mauvais conseils aux nègres nouveaux dont il faudra repeupler
la colonie. Mais avant la révolution, n'y a-t-il pas eu des négrophiles
qui ont donné aux nègres le conseil de se soustraire au joug de leurs
maîtres? Tous les esclaves n'ont-ils pas naturellement, et sans qu'on
leur conseille, le désir de s'affranchir? Qui donc les empêchoit de
l'exécuter? Il falloit des armes, et il y avoit peine de mort contre un
blanc qui leur en auroit fourni; il falloit un point de ralliement
presque impossible par la surveillance des blancs. D'après cela, une
insurrection générale, telle que l'avoit prédite l'abbé Raynal, étoit
moralement impossible. Sonthonax n'auroit jamais réussi à désorganiser
la colonie, même en prononçant l'affranchissement général des nègres, et
en leur disant que l'insurrection étoit le plus saint des devoirs, si la
république françoise n'eût fait la faute irréparable, d'avoir envoyé à
S. Domingue cent mille fusils pour armer les noirs de Toussaint; et si
chaque parti, c'est-à-dire, les blancs contre les mulâtres, les mulâtres
contre les blancs, les royalistes contre les républicains, et les
républicains contre les royalistes n'eussent tous armés des nègres. Il
étoit aisé de prévoir ce que feroient tous ces nègres armés, après avoir
servi pendant quelque temps les partis différens.
Nous nous flattons que le lecteur nous pardonnera la digression que nous
venons de faire relativement à la restauration de S. Domingue; ne fut-ce
qu'une illusion, elle est chère à nos coeurs, le bonheur que l'on rêve
n'est pas tout-à-fait une chimère. Au reste, cette digression est bien
moins étrangère au sujet que nous traitons, que ne le sont les crimes
prétendus des colons, pour prouver la littérature des nègres.
Nous nous sommes oubliés un instant, déjà nous entendons l'évêque
Grégoire nous faire le reproche de passer trop légèrement sur le
chapitre des qualités morales des héros de son roman. Enfin nous y
voilà.
Après Toussaint, celui qui a joué le second rôle, sur le théâtre
révolutionnaire de S. Domingue, est le mulâtre Rigaud: comme nous étions
dans un quartier très-éloigné de celui où il avoit établi la petite
souveraineté que lui enleva Toussaint, nous ne parlerons de ce mulâtre
que d'après M. o'Schiell.[12]
[Note 12: _Réflexions sur la liberté des nègres_, dans les colonies
françoises; par _B. o'Schiell_, pag. 70.]
«Dans la province du Sud, dit cet auteur, les mulâtres dominent en
souverains, ils sont intéressés à faire travailler les nègres,
puisqu'eux seuls, à peu d'exception près, y prélèvent tous les revenus
et les partagent entr'eux; ils n'ont pu encore assujétir les nègres à un
travail suivi, malgré toutes les mesures de rigueur et de barbarie
qu'ils ont employées. Il est de notoriété publique qu'un nommé Lefranc,
mulâtre de S. Louis, établi inspecteur des travaux, faisant sa tournée
sur les habitations situées dans la plaine du Fond, accompagné de ses
alguasils s'est trouvé forcé de mener lui-même, aidé de ses records, les
nègres au travail, à grands coups de bâton et de plat de sabre, et que
plusieurs ont péri sur la place, par la violence de ses traitemens. Ces
inspections, accompagnées d'exécutions, ayant indisposé et irrité les
nègres, Rigaud, l'homme tigre, et le bourreau de toute cette dépendance,
s'est vu forcé de les supprimer, et d'aller cajoler lui-même les nègres,
dans la crainte qu'ils ne se révoltassent contre l'autorité sanguinaire
que tous les siens exerçoient dans ces contrées dévastées et
malheureuses. Les derniers désastres qui y ont eu lieu, à l'arrivée des
délégués des commissaires, le Borgne et Rey, et de Desfourneaux, dans
lesquels quatre cents blancs françois ont été massacrés, les uns chez
eux, les autres dans les rues et dans les places publiques, avec cette
joie et cette férocité brutale, que des animaux carnassiers mettent à
déchiqueter leur proie, à s'abreuver de leur sang. Ces affreux désastres
provinrent uniquement, de ce que le délégués avoient voulu établir les
lois de la république, et contraindre les nègres au travail, et de ce
que les mulâtres, surtout leur chef Rigaud, ont été choqués et irrités
de voir une autorité supérieure à la leur.»
Il nous est tombé dans les mains une lettre adressée aux citoyens Rigaud
et Bauvais, qui peut donner une idée de la souveraineté que s'étoient
arrogés les mulâtres dans la partie du sud. Cette lettre, écrite par les
commissaires délégués par la Convention nationale, aux îles du Vent, est
conçue en ces termes:
Basse-Terre, Guadeloupe, le 7 prairial, an 3 de la république.
_Aux citoyens Rigaud et Bauvais, commandans militaires dans les
provinces de l'ouest et du sud de S. Domingue._
C'est avec une surprise extrême que nous avons appris que vous avez mis
en réquisition la corvette le Scipion, c'est un droit que nous ne
connoissions pas encore au militaire, dans le gouvernement républicain.
Vous voudrez bien, sitôt la présente reçue, la renvoyer avec sa
cargaison aux îles du Vent, où l'égalité règne et la république
triomphe, où la mulâtricomanie est éteinte, où la véritable liberté
règne, où les seules vertus et le travail sont récompensés, et le crime
et la paresse punis.
Ce n'est pas assez de battre l'ennemi, il faut encore rétablir l'ordre
et faire aimer le travail, c'est ce que nous n'avons pas vu par les
dépêches que nous avons reçues par la Cornélie. Il faut avoir des vertus
pour pouvoir en inspirer, il faut avoir la confiance des hommes que l'on
commande, et être irréprochables. Les rapport du citoyen Kenel nous ont
sensiblement affligés, et votre système ne peut que rendre les maux de
S. Domingue irréparables. C'est l'amour des vertus et du travail qu'il
faut prêcher aux nègres. Quant aux hommes de couleur, ci-devant libres,
ils ne seront jamais susceptibles ni de l'un ni de l'autre; leur
despotisme à S. Domingue s'est acquis par des crimes, ne redoutez-vous
pas qu'il soit détruit par des crimes? pouvez-vous leur inspirer de la
confiance, vous, leurs chefs, qui en 1792, avez livré ceux qui vous
avoient soutenu vos droits pour être jetés sur une côte abandonnée,
après vous avoir soustraits au fer assassin de vos ennemis. Ce crime
encore ignoré en France, recevra un jour une juste punition: un jour
viendra où la France ouvrira les yeux sur tant d'atrocités, où elle
vengera tant de crimes et d'innocentes victimes.
_Signé_, Lebas et Victor Hugues.
Il paroît que, malgré toutes les dépositions qui ont été faites en
différens temps, contre Rigaud, la république françoise étoit aussi
aveugle sur son compte que sur celui de Toussaint; ce qui viendroit à
l'appui de cette assertion, c'est que le général Hédouville, agent
particulier du directoire exécutif, dans lequel nous n'avons connu que
des intentions bien pures de faire le bien à S. Domingue, mais qui par
les menées de Toussaint, n'en a eu ni le temps ni les moyens, avoit
envoyé à ce mulâtre le brevet de commandant général de la partie du Sud
[13], qu'il s'étoit arrogé d'avance, et où il régnoit en despote; de
cinq malheureux jeunes gens qui furent chargés de lui porter les
intentions du général Hédouville, quatre furent assassinés par les
ordres de Toussaint, à la ravine sèche, à une lieue de S. Marc: le
lendemain on vit leurs bourreaux vêtus de leurs habits, et cherchant à
vendre leurs armes et leurs bijoux. Un seul de ces jeunes gens, échappé
par miracle à cent nègres qui les attaquèrent dans un chemin creux, nous
a rapporté avec quel sang-froid un de ses camarades, nommé Cyprès, avoit
mangé un papier dont il étoit porteur, pour qu'il ne tombât pas entre
les mains des nègres, et avoit ensuite vendu sa vie, très-chèrement; ses
compagnons ne montrèrent pas moins de bravoure, mais ils succombèrent au
nombre des assassins.
[Note 13: Ce brevet ne pouvoit pas manquer d'être une pomme de discorde
entre Toussaint et Rigaud; aussi il en résulta une guerre sanglante dans
laquelle ont péri au moins quatre-vingt mille nègres ou mulâtres, ce qui
facilitera beaucoup la conquête de S. Domingue.]
Rigaud pouvoit être (sous un rapport seulement) comparé à Domitien; son
visage devenoit riant dans l'instant où sa haine contre les blancs se
concentroit autour de son coeur, ce moment étoit celui où il ordonnoit
leur meurtre; il avoit pour lors l'air serein et satisfait d'un homme
vertueux qui vient de trouver l'occasion de faire une bonne action. Tel
étoit, nous a-t-on dit, le caractère de sa figure, lorsqu'il fit
fusiller plusieurs blancs négocians ou colons, qu'il trouva dans la
ville de Léogane, lorsqu'il s'en empara; du nombre de ceux qu'il fit
sacrifier à sa haine, étoit le curé de Léogane, qui reçut le coup
funeste en chantant les louanges de l'Eternel, et en le priant de
pardonner à ses bourreaux.
Rigaud avoit pris en France l'état d'orfèvre, il avoit, dit-on, de
l'esprit, et avoit profité de l'éducation soignée que son père lui avoit
fait donner; mais les hommes, pour être éclairés, en sont-ils meilleurs?
Cette question souvent agitée vient enfin d'être résolue dans la
révolution. Rigaud est d'une figure agréable et douce (ah! Lawater, te
voilà en défaut); il portoit la dissimulation au point de donner un
déjeûner ou un dîner splendide, à de malheureuses victimes qu'il avoit
l'intention de faire sacrifier après, et pour cet effet, il proposoit
une promenade dans son jardin ou ailleurs, et là se trouvoient les
sicaires exécuteurs de sa férocité; et il faisoit succéder en un instant
toute l'horreur d'un supplice inattendu, à l'espoir qu'il avoit fait
naître d'y échapper. Quel raffinement de barbarie!
Rigaud avoit déclaré une guerre à mort à tous les colons qui se
trouvoient dans les dépendances occupées par les Anglois. Il avoit armé
des barges dont les capitaines avoient l'ordre, lorsqu'ils prendroient
des bâtimens où il se trouveroient des blancs, de massacrer tous les
mâles, jusqu'aux enfans, et d'abandonner les femmes sur des barques, à
la merci des flots.
C'est un fait que nous tenons de sept Américaines de S. Domingue, qui
ont elles-mêmes été victimes de cette ordre barbare. Après avoir été
témoins du massacre de leurs maris, de leurs enfans et de leurs gérans,
on les a dépouillées et on les a exposées dans cet état à la merci des
flots, dans une barque si frêle, que la moindre vague pouvoit les
engloutir; mais leur heure n'étoit pas sans doute venue, un vaisseau
anglo-américain passa par hasard dans les parages où elles se
trouvoient, et les recueillit à son bord; après les avoir vêtues comme
il le put, il les conduisit à l'île de Cuba, à Baracou, où deux de ces
malheureuses moururent en peu de jours des suites de cet événement. Cinq
existent encore et peuvent attester le fait.
S'il arrivoit à Rigaud de ne pas faire de suite massacrer les blancs,
que ses troupes avoient faits prisonniers, ce n'étoit que par un
raffinement de barbarie, et pour les condamner à un supplice mille fois
pire que la mort. Il les faisoit enchaîner deux à deux, les envoyoit aux
travaux publics, et les obligeoit de porter des pierres dont le poids
excédoit leurs forces, et quand ils paroissoient fléchir sous ce
fardeau, il les faisoit fouetter par des nègres. C'est ainsi qu'il
traita un capitaine blanc, nommé Sébire, qui trouva le moyen d'en
instruire son régiment. Nous tenons ce fait de ses camarades, et
malheureusement il y avoit avec lui beaucoup d'autres blancs, même des
femmes traitées de la même manière.
Ce qui prouve bien que les François étoient absolument dans l'erreur sur
la conduite de Rigaud, c'est que l'armée françoise, qui est venue à S.
Domingue, en 1802, le ramena dans cette île, au grand étonnement de tous
les blancs. Mais on ne fut pas long-temps à être détrompé à son égard.
Il fut envoyé dans la partie du Sud, où bientôt ses vues ambitieuses se
manifestèrent; une lettre maladroite, qu'il écrivit au général noir
_Laphime_, ne laissoit point de doute qu'il ne cherchât à reprendre
l'ascendant qu'il avoit eu sur les nègres de cette partie là, et à y
établir son empire; mais il fut pris et renvoyé en France.
Lors de l'arrivée de ce monstre à S. Domingue, il passa au
Port-au-Prince pour se rendre dans le sud de l'île; on lui donna un
billet de logement, avec lequel il se présenta chez un blanc, qui à son
aspect recula d'effroi. Que me voulez-vous? lui dit ce blanc.--Je viens
loger chez vous, et voilà mon billet.--Vous n'y logerez pas, dit le
propriétaire de la maison.--J'y logerai malgré vous, lui répartit
Rigaud.--Eh bien, puisque vous pouvez m'y forcer, donnez-moi le temps de
trouver un logement pour moi, je craindrois, en logeant sous le même
toit que vous, d'être assassiné pendant la nuit.
S'il falloit ajouter un dernier coup de pinceau, au tableau de Rigaud,
nous pourrions indiquer un homme respectable qui est en France, auquel
on peut s'adresser; outré de la barbarie de ce petit despote, ce
courageux citoyen tenta de purger la terre de ce monstre, il lui tira un
coup de pistolet et le manqua; il eut heureusement le temps de se
soustraire à sa vengeance.