les blancs sans propriétés, mangent-ils dans de la porcelaine? J'ai vu
chez eux aussi des écuelles de bois, et leurs pots à soupe, quand ils en
ont, sont de terre. Mais je soutiendrai que les plats de bois des nègres
sont plus souvent remplis; jamais un nègre ne se contente, même pour
déjeûner, des patates délicieuses qui lui servent de pain, que je mets
pour la salubrité et le goût, beaucoup au-dessus du mauvais pain noir
des paysans et journaliers; il lui faut en outre, ou du calalou dans son
écuelle de bois, ou de la morue, ou autre poisson, soit frais, soit
salé, tandis que votre journalier, votre paysan, mange le plus souvent
son pain sec à déjeûner. Eh! quel pain? Quant à leurs meubles, tous les
nègres aisés (et il ne dépend que d'eux de l'être tous) ont des coffres
de bois d'acajou, bien mieux garnis que ceux des pauvres paysans
européens sans propriété. Ils ont des chaises, de la faïence, une
chaudière de fer, qui est le premier meuble qu'on leur donne.
«La toile grossière qui cache une partie de leur nudité, ne les garantit
ni des chaleurs insupportables du jour, ni des fraîcheurs dangereuses de
la nuit (tom. III, pag. 177).»
Les lois du Code noir obligent l'habitant d'habiller deux fois par an
ses nègres. On donne à tous les nègres nouveaux, arrivant d'Afrique (où
ils vont tous nus), un pantalon de grosse toile, une chemise assez
longue pour lui couvrir tout le corps, et par dessus une espèce de
surtout qu'on nomme _vareuse_, fait de zinga. Et s'il est destiné à
aller dans les montagnes, où il fait froid, à la place de la vareuse de
zinga, on lui donne une casaque de laine, et une couverture également de
laine; il a donc, quoi qu'en dise Raynal, de quoi couvrir sa nudité
toute entière, et de quoi se garantir, ou des ardeurs du soleil, ou des
fraîcheurs de la nuit. Mais comme la pudeur, quoi qu'en dise l'évêque
Grégoire, est une vertu, en général, inconnue parmi les nègres
d'Afrique, ceux qui travaillent dans les plaines se débarrassent le plus
souvent de vêtemens qui les gênent, et auxquels ils ne sont pas
habitués. Un Européen qui les verroit dans ce moment, croiroit que c'est
faute de vêtemens, qu'ils sont ainsi nus; ce qu'il y a encore de
certain, c'est que les nègres que l'on achette d'Afrique, mettent si peu
d'importance aux vêtemens qu'on leur donne, que beaucoup d'entr'eux les
vendent aussitôt qu'on les leur a donnés. Quant aux nègres créoles,
j'oserois avancer que Raynal et la majeure partie des négrophiles, qui
s'apitoyent sur le sort des nègres et sur leur nudité, n'ont jamais
porté de chemise d'une toile plus belle et d'un prix aussi élevé que
celles que ces mêmes nègres ou négresses portent les jours de fête
lorsqu'elles vont au _calanda_ (c'est-à-dire au bal), beaucoup
d'entr'elles ont des chemises dont la toile a coûté dix-huit à vingt
francs l'aune; des mouchoirs de madras à leur tête, de cinquante à
soixante-six livres, des bracelets de grenat, des jupes de toile des
Indes, d'un grand prix. Il n'est pas rare de voir ces mêmes négresses
venir travailler le lendemain au jardin avec cette toilette, parce
qu'étant sorties du _calenda_, trop tard, elles n'ont pas eu le temps de
se déshabiller. Que de choses pourroient envier bon nombre d'Européens,
à ce peuple noir, dont on plaint tant le sort, qu'on ne connoît pas!
«L'Europe retentit depuis un siècle, des plus saines, des plus sublimes
maximes de la morale: la fraternité de tous les hommes est établie de la
manière la plus touchante, dans d'_immortels écrits_ (t. III, p. 177).»
Cela est vrai, mais malheureusement cette morale sublime n'existe que
dans vos livres; la preuve en est trop récente pour qu'il soit besoin de
la citer.
«Ce ne sont pas les nègres qui refusent de se multiplier dans les
chaînes de l'esclavage, c'est la cruauté de leurs maîtres qui a su
rendre inutile le voeu de la nature; ils exigent des négresses, des
travaux si durs, avant et après leur grossesse, que leur fruit ou
n'arrive pas à terme, ou survit peu à l'accouchement (t. III, p. 183.).»
Une calomnie de plus ne coûte rien à cet auteur trop célèbre; si, au
lieu de s'en rapporter à des mémoires faux ou exagérés, Raynal eût fait
un voyage aux Antilles, il auroit vu que les négresses enceintes étoient
ménagées, qu'on ne leur donnoit jamais à faire des travaux qui fussent
dans le cas de nuire à leur fruit; et en sortoient une heure plutôt,
ainsi que celles qui étoient déjà accouchées depuis peu de temps, et qui
même, ne revenoient au travail que deux mois après leur accouchement: et
pour les encourager à avoir soin de leurs enfans (qui faisoient la
richesse du colon par la suite), on donnoit à chaque négresse,
soixante-six francs, lorsque son enfant avoit passé dix jours, époque
critique pendant laquelle il périt une partie des enfans nègres
nouvellement nés, d'une maladie que l'on nomme mal de mâchoire, ou
tétanos; c'est une espèce de spasme: outre cela, quand une négresse
avoit six enfans vivans, on lui donnoit sa liberté sur l'habitation, (ce
qu'on appeloit liberté de savane), et une exemption de tous autres
travaux, que le soin et la conduite de ses enfans. Dans beaucoup
d'anciens ateliers, les naissances égalant les mortalités, on n'avoit
pas besoin d'acheter des nègres d'Afrique.
«L'Amérique est peuplée de colons atroces, qui, usurpant insolemment le
droit des souverains, font expirer par le fer ou par la flamme les
infortunées victimes de l'avarice (t. III, p. 196).»
Voilà donc un peuple entier transformé en autant de bourreaux! Ne
semble-t-il pas qu'il y ait, sur chaque habitation, des échafauds
toujours dressés, des bûchers toujours prêts à recevoir et à dévorer des
victimes innocentes? Le maître seul est coupable! Calomniateur exalté!
Que doit-on penser de celui qui toujours suppose le crime? La loi défend
aux colons de faire justice capitale sur leurs habitations; mais cette
même loi a cru devoir tolérer dans sa sagesse (ce qui paroît un abus à
Raynal) que le châtiment fût infligé quelquefois, sur le lieu même du
délit; afin de retenir les autres nègres par un exemple plus frappant.
Quel est le magistrat du pays qui ne sache par expérience qu'il n'existe
point de colon assez dénaturé pour faire périr un esclave pour un crime
imaginaire.
Quiconque, noir ou blanc, libre ou esclave, a tué ou empoisonné, ne
mérite-t-il pas la mort? Que le coupable la subisse sur l'habitation où
il a commis le crime, ou sur une place publique dans une ville,
qu'importe? Voilà les seuls crimes pour lesquels on fasse subir la peine
de mort, et ce crime, quoi qu'en dise Raynal, est très-rare. J'ai habité
les colonies pendant 17 ans, je n'ai eu connoissance que de deux
exemples de nègres empoisonneurs qui ont été exécutés sur des
habitations. Il n'est pas étonnant que celui qui met le poignard dans
les mains des esclaves, qui leur prêche la révolte contre leurs maîtres,
et qui leur conseille de chercher dans leur sein pour y percer leur
coeur; il n'est pas, dis-je, étonnant, qu'il présume cet attentat
très-fréquent. Comment Raynal ne légitimoit-il pas la révolte de
l'esclave contre son maître, lorsqu'il dit aux colons, «implorez
l'assistance de la métropole à laquelle vous êtes soumis, et si vous en
éprouvez un refus, rompez avec elle, c'est trop d'avoir à supporter à la
fois, et la misère et l'indifférence (tom. III, pag. 438.).»
Oh! philosophe dangereux! il y avoit dans le temps que vous avez écrit,
une bastille, et vous étiez libre!
«Pourquoi les esclaves, plus heureux (disent les colons) dans les
Antilles que dans leur patrie, soupirent-ils pour y retourner (tom. III,
pag. 199)?»
Argument spécieux, qui tombe par le fait. Sur cent nègres, arrivant
d'Afrique à S. Domingue, il n'est pas douteux, que, tant qu'ils seront
dans l'incertitude du sort qui les attend, ils désireront tous de
retourner dans leur pays; consultez ces mêmes nègres deux ans après, il
n'y en aura pas un qui veuille échanger l'esclavage de S. Domingue, pour
sa condition passée en Afrique, à moins qu'il n'eût pour maître des
négrophiles détrompés, qui passent toujours (quand leur intérêt le
demande), d'un sentiment qui tient autant de la foiblesse que de la
pitié, nous ne disons pas la sévérité, mais à la cruauté et à
l'injustice envers les esclaves. La preuve de ce que j'avance deviendra
bien évidente, lorsque l'on saura que les colons, mécontens d'un
esclave, le menaçoient de le renvoyer dans son pays.
«Il ne seroit pas même peut-être impossible d'obtenir les productions
coloniales, par des mains libres (Raynal, t. III, p. 201).»
Raynal entend-il parler des blancs européens transportés dans les
colonies, ou des nègres affranchis? Une malheureuse expérience nous a
appris que les deux tiers au moins des Européens étoient moissonnés par
le climat brûlant des Antilles, dans la première années qu'ils y
arrivoient, lorsqu'ils étoient forcés de s'adonner à des travaux qui
exigeoient qu'ils s'exposassent aux ardeurs du soleil; et plus ils sont
robustes, et moins ils résistent. Je demanderois à M. Raynal s'il
existoit, ce que sont devenus tous les blancs que l'on a fait passer à
Cayenne? que sont devenus tous les Acadiens et les Allemands que l'on a
fait passer à S. Domingue? Sur plusieurs milliers, il reste à peine
quelques familles à Bombarde, près du Môle, qui fournissent la preuve la
plus convaincante que les blancs ne peuvent s'adonner aux grandes
cultures dans les Antilles. Les plantations des Acadiens et Allemands se
bornent à quelques pieds de café, quelques ceps de vigne, quelques
figuiers, quelques légumes qu'ils vont vendre dans les marchés du Môle.
Ils peuvent, à la vérité, avoir une existence assez douce par ces petits
moyens, mais ils sont condamnés à une éternelle médiocrité; s'ils
vouloient augmenter leurs cultures, il leur faudroit louer des blancs,
pour lors les frais surpasseroient de beaucoup les revenus; ils
donneroient alors la solution du problème (ne pourroit-on pas obtenir
les productions coloniales, par des mains libres?).
Peut-être Raynal entendoit-il, par mains libres, les nègres affranchis?
Le problème est encore résolu par l'expérience. Les nègres, depuis leur
affranchissement, depuis même qu'ils sont momentanément maîtres de S.
Domingue, et qu'ils travaillent pour eux-mêmes, ne font pas le quart des
revenus qu'ils faisoient lorsqu'ils étoient esclaves; et ils cesseroient
totalement de travailler à la culture des denrées de commerce, si les
deux chefs, qui se disputent aujourd'hui l'empire de ce pays infortuné,
ne les forçoient à quelque culture, pour pouvoir faire des échanges avec
les Américains, qui leur fournissent des armes et des munitions de
guerre.
«Craindroit-on, qu'en donnant la liberté aux nègres, la facilité de
subsister, sans agir sur un sol naturellement fertile, de se «passer de
vêtemens, sous un ciel brûlant, plongeât les hommes dans l'oisiveté?»
Oui, sans doute, on doit le craindre, et l'expérience l'a démontré.
Quoi! les mêmes nègres qui n'étoient, dans l'Afrique, leur pays, qu'un
peuple vagabond, guerrier par occasion, vivant de chasse et de pêche, et
des fruits que la nature leur offre partout, changera tout-à-coup ses
habitudes, son caractère, et formera un peuple agricole et commerçant,
qui obéira aux besoins factices, fils naturels d'un luxe qu'il n'a
jamais connu? Raynal peut-il comparer ces Africains, aux habitans de
l'Europe, qui dit-il, ne se bornent pas aux travaux de première
nécessité; mais existe-t-il des travaux de seconde nécessité, pour celui
qui n'en connoît pas même de première? Est-ce bien Raynal, homme de
génie, qui établit cette comparaison, et met sur la même ligne un peuple
sauvage, qui habite la zone torride, et un peuple civilisé, dans une
zone froide ou tempérée? Que deviendroit l'Européen, s'il cessoit de
déchirer péniblement le sein de la terre pour en retirer sa nourriture,
et ses vêtemens? où trouveroit-il, pendant quatre ou cinq mois, que
cette même terre est gelée ou couverte de neige, de quoi alimenter une
famille d'autant plus malheureuse, que le besoin de manger n'est pas le
seul tourment dont elle est affectée? Le froid, ce mal-être
insuportable, inconnu à l'Africain, ne force-t-il pas l'Européen, à
élever des troupeaux, qui lui fourniront de la laine, que la nécessité,
seule mère de l'industrie, lui a appris à ourdir pour s'en faire des
vêtemens? Qui pourra contraindre l'Africain? La chaleur dévorante de son
climat le porte le plus souvent à rejeter de dessus lui de minces
vêtemens qui lui deviennent à charge. Peut-il souffrir de la faim dans
un pays où la nature, en portant l'homme à l'indolence, lui prodigue ses
dons sans qu'il ait presque besoin de les demander; quelques bananiers,
qui rapportent en toute saison, et pour ainsi dire sans culture;
quelques cocotiers, qui, une fois semés, n'exigent aucun soins; quelques
plans de manioc; du riz et du maïs dont les récoltes ne manquent presque
jamais, et exigent peu de travail; la chasse, la pêche très-abondante.
Tout cela ne suffit il pas à un peuple qui ne connût que les besoins
naturel? Enfin, je vous demanderai pourquoi, ce peuple africain, auquel
vous prenez tant d'intérêt, ne fait-il pas dans son pays, ce que vous
avez prétendu qu'il feroit dans les Antilles, après son
affranchissement? Avant que les Portugais, les Anglois, les François
fussent allés en Afrique acheter des esclaves, quelles étoient les
moeurs des nègres? leur lois, leur commerce, leur industrie, leur
agriculture; enfin, qu'étoit leur pays? ce qu'est S. Domingue, depuis
qu'ils en sont maîtres.
«N'est-il pas avilissant pour l'humanité, de se servir pour punir des
hommes, du même fouet dont on se sert pour les bêtes de somme?»
Lorsque des circonstances rassemblent dans un même lieu, un grand nombre
d'hommes incivilisés, qui ne doivent et ne peuvent connoître les
obligations sociales et morales, ne faut-il pas employer des moyens pour
que le plus foible ne devienne pas la victime du plus fort, que le plus
borné ne soit pas dépouillé par le plus rusé? Quels moyens
employez-vous, philantropes européens, pour réprimer le crime dans vos
sociétés civilisées? Que votre cheval, que votre boeuf, votre mouton
vous soient ravis; que votre domestique, abusant de la confiance que
vous avez mise en lui, vous dérobe un couvert d'argent, une pièce de
monnoie d'une médiocre valeur; s'il dépend de vous de connoître et de
vous emparer du coupable, que faites-vous? vous le livrer sans pitié à
la justice, et vous êtes forcés de le faire, pour le maintien de l'ordre
social: Qu'arrive-t-il à ce malheureux? Dans le temps que Raynal
écrivoit, il étoit condamné à mort: les lois d'aujourd'hui, moins
sévères, le condamnent à être marqué sur l'épaule, d'un caractère
ineffaçable d'infamie pire que la mort; à être fouetté en public, et à
passer plusieurs années, quelquefois le reste de sa vie dans les fers,
supplice d'autant plus affreux qu'il est infligé dans un pays ou
l'opinion publique est comptée pour beaucoup. Dans ces mêmes cas, quand
des nègres ont volé à leur maître, un boeuf, un mouton; un cochon, des
poules, de l'argent même, à leurs camarades, que leur arrive-t-il? on
leur donne le fouet. De quel côté est la rigueur, la barbarie? le fouet
du commandeur nègre est-il plus avilissant que le fer et les verges du
bourreau blanc? et celui qui ne se croit pas déshonoré en volant son
maître et ses camarades, se croira-t-il avili par quelques coups de
fouet? Mais, me direz-vous, ce n'est pas toujours pour des vols que les
nègres reçoivent des coups de fouet. J'en conviens; mais, dans un climat
où l'homme est naturellement porté à l'indolence, à la paresse, il faut
bien, lorsque la raison ne peut se faire entendre, que la crainte du
châtiment soit un stimulant; et, ne vaut-il pas mieux se servir du fouet
que de la prison qui priveroit de leur travail, et où ils ne
demanderoient pas mieux que de rester, pour s'y soustraire. Que Raynal
ne vienne pas me demander de quel droit un homme en peut forcer un autre
au travail: je vais copier, mot pour mot, ce qu'il dit à cet égard pour
les Européens:
«Les pays prétendus policés du globe sont couverts d'hommes paresseux,
qui trouvent plus doux de tendre la main dans les rues, que de se servir
de leurs bras dans les ateliers; certes, notre dessein n'est pas
d'endurcir les coeurs, mais, nous prononcerons, sans balancer, que ces
misérables sont autant de voleurs du vrai pauvre, et que celui qui leur
donne des secours se rend leur complice. La connoissance de leur
hypocrisie, leurs vices, de leurs débauches, de leurs nocturnes
saturnales, affoiblit la commisération qui est due à l'indigence réelle.
On souffre, sans doute, à priver un citoyen de sa liberté, la seule
chose qu'il possède, et d'ajouter la prison à sa misère; cependant celui
qui préfère la condition abjecte de mendiant à un asile où il trouverait
le vêtement et la nourriture à côté du travail, est un vicieux qu'il
faut y conduire par la force.»
(Raynal vient de faire, sans le vouloir, le tableau le plus ressemblant
possible du peuple nègre, et il met, sans s'en douter, le remède à côté
du mal, à quelques modifications près.) Voilà donc l'apôtre de la
liberté pour les nègres, qui, s'érigeant en souverain, prononce
l'esclavage, du blanc européen, qu'il prétend que l'on force au travail
ou que l'on traîne en prison, lorsque, trop faible ou trop paresseux, il
tâche de gagner sa vie d'une manière plus douce, en cherchant à exciter
la commisération publique. D'après notre philosophe négrophile, les
nègres seront moins vicieux que les blancs, ils se porteront d'eux-mêmes
à travailler sans y être contraints, les vices qu'il attribue à
l'Européen leur seront étrangers, point d'hypocrisie, point de
débauches, point de nocturnes saturnales. Ah! Raynal! que n'avez-vous
passé quelques années parmi ces frères si parfaits, vous eussiez vu par
vous-même, qu'en fait de vices, d'hypocrisie, de débauches, de nocturnes
saturnales, les Européens que vous citez, quelque vicieux que vous les
supposiez; peuvent venir prendre des leçons, et se perfectionner dans ce
genre, parmi les nègres, vos protégés. Le nègre Toussaint, homme
extraordinaire dans sa caste, doué d'une profonde politique, et d'une
grande connoissance du caractère de ses semblables, a bien senti, que
s'ils ne les contraignoit au travail, par la voie de la rigueur, ils se
livreroient à tous leur vices, surtout à la paresse, qu'il s'ensuivroit
une anarchie affreuse, et une famine qui les détruiroient tous; aussi
fit-il des lois très-sévères sur le travail; et ceux qui s'y refusoient
étaient passés par les verges, supplice bien pire que le fouet; car ces
verges étoient d'acacia, garnies d'épines longues et poignantes, dont
les blessures, dans un pays chaud, sont presque toujours suivies d'un
spasme mortel. Le féroce Dessalines, qui pour lors étoit inspecteur
général des cultures, a fait, de ma connoissance, fusiller plusieurs
commandeurs, pour n'être pas assez sévères envers les nègres, et pour
n'avoir pas fait mettre en culture autant de terre, que le nombre des
nègres travailleurs le comportoit. Pourtant ces mêmes nègres avoient le
quart dans les revenus qu'ils pouvoient faire. Ceux qui ne connoissent
pas le caractère du nègre, doivent naturellement penser, que cette
portion de revenu qui, dans les sucreries, est conséquente, auroit dû
être un stimulant puissant pour les porter à travailler davantage. Je
l'aurois certainement cru moi-même, si je n'eusse été pendant plusieurs
années témoin, que depuis l'époque où ils ont commencé à avoir une part
dans les revenus, ils en ont fait les deux tiers de moins. D'après cette
connoissance fondée sur l'expérience, j'oserois avancer que, si au lieu
du quart des revenus, on eût dit aux nègres: vos maîtres sont
dépossédés, vous êtes les propriétaires des habitations, tous les
produits vous appartiendront désormais; redoublez donc d'activité, afin
d'en augmenter la somme, et qu'on les eût livrés à eux-mêmes: j'oserois
avancer, avec une certitude morale, qu'au bout de six mois, la culture
des revenus en sucre, café, coton et indigo, seroit totalement
abandonnée, que chaque nègre (si toutefois il eût resté sur l'habitation
de son ancien maître) se serait borné à choisir un petit coin de terre,
où il sémeroit du riz, un peu de tabac, quelques pieds de maïs, du
manioc, planteroit quelques touffes de bananiers; que ce jardin, d'une
très petite étendue, seroit infecté de mauvaises herbes qu'il ne
prendroit pas la peine de sarcler.
Bientôt la guerre s'allumeroit entr'eux, ils se disputeroient l'empire,
ils se batteroient pour une femme, pour le coin de terre qu'ils auroient
choisi (cela n'est-il pas arrivé comme je l'avois prévu?). Voilà le
nègre livré à lui-même; voilà l'homme de la nature dans les pays chauds;
quelques racines; quelques fruits sauvages; la chasse, la pêche; le
nourrissent sans beaucoup de peine; le climat ni la pudeur ne le forcent
point à se vêtir; il se contente d'une simple natte de jonc, ou de
quelques feuilles de bananier desséchées, qu'il étend sur la terre pour
y jouir d'un sommeil que l'ambition ne troubla jamais; c'est dans cet
état que le nègre fait consister la liberté et le bonheur.
Nous avons sous les yeux, à S. Domingue, un exemple de ce qu'est
l'homme, même blanc, lorsqu'il n'est pas stimulé par des besoins
renaissans et factices. La partie espagnole, qui vient d'être cédée à la
France, est occupée par soixante ou quatre-vingt mille habitans, tant
Européens que créoles, sans compter les nègres esclaves ou libres. Que
font-ils? Ils passent les journées entières, pendant toute leur vie, à
se balancer dans un hamac, à y dormir, à y fumer du tabac. Leurs lits
sont des cuirs de boeufs qui n'ont d'autre préparation que d'être
desséchés au soleil. Ceux qui ont le plus d'énergie, vont quelquefois
dans les bois, avec une meute de chiens, pour y chasser des cochons
marrons, dont ils font dessécher la chair au soleil, parce que toute
autre préparation entraîneroit trop de soins. Ils ne connoissent point
l'usage du pain ni du vin; et pourtant ces hommes si indolens possèdent
une étendue immense d'une terre vierge, dont le sein ne demanderait qu'à
être légèrement caressé, pour être d'une fécondité sans exemple.
Je reviens à Raynal. «Il existe donc, (selon lui), sur la terre, une
race d'hommes (si, l'on peut la qualifier ainsi) qui fait consister son
bonheur à tourmenter continuellement, à poignarder, à brûler des êtres
déjà malheureux par leur condition, qui sacrifie même son intérêt
particulier à ce plaisir barbare, et qui pire que les tigres, qui au
moins épargnent leurs victimes, lorsque leur faim est assouvie, ne
laisse pas un instant de relâche aux victimes de sa férocité: et cette
race est celle des colons des Antilles.»
Quel est l'homme sensible qui ne reculera pas d'horreur à l'aspect d'un
pareille tableau? Il n'est pourtant pas achevé, Valmont de Bomare va y
donner le dernier coup de pinceau.
«Quelquefois, dit-il, des maîtres impitoyables et barbares, en visitant
leurs hôpitaux, se font un jeu atroce de poignarder, parmi leurs nègres,
les malades mutilés ou trop vieux, pour éviter les frais de leur
traitement, ou de leur nourriture (Dict. d'hist. nat., édit. in-4º, tom.
V, pag. 267).»
La plume tombe de mes mains, et je ne sais si je dois répondre à une
pareille calomnie? Valmont de Bomare, dit lui-même, qu'on se refuse à
croire un pareil calcul d'intérêt; mais se croit-il innocent, d'avoir
promulgué dans ses écrits une pareille atrocité, sans pouvoir en donner
des preuves; comment n'a-t-il pas prévu les conséquences funestes d'une
pareille inculpation?
Quel charmant pays à habiter que celui qui renferme des colons tels que
les peignent Raynal, Valmont de Bomare et l'évêque Grégoire. Ah!
Messieurs les philosophes, si au lieu d'avoir écrit dans vos cabinets,
d'après des mémoires ou faux, ou exagérés, vous eussiez voyagé dans les
Antilles, vous sauriez que la majeure partie de ces colons tant décriés,
tant calomniés, étoient plutôt les pères de leurs nègres, que leurs
maîtres! vous eussiez trouvé chez eux une noble et généreuse
hospitalité, dont on ne connoît point d'exemple en Europe. Ce n'étoit
qu'aux Antilles, où l'on trouvoit des hommes, qui venoient au devant des
Européens sans fortune, leur offrir et leur procurer les moyens d'en
commencer une, leur concéder la jouissance d'un morceau de terre, leur
avancer de l'argent, ou les cautionner pour l'achat de quelques nègres,
pour commencer leurs cultures. Combien citeroit-on d'exemples semblables
en Europe?
On reprochoit aux colons, de la hauteur; un ton impérieux qu'on a raison
de ne pas aimer dans la société; mais, qui n'a pas ses défauts? Le plus
parfait, est celui qui en a le moins; heureux ceux qui les rachètent par
quelques bonnes qualités; les anges même ont-ils pu se défendre de ce
péché mignon, qu'on nomme orgueil? Si quelque motif peut, sinon le
légitimer, au moins l'excuser dans les colons, ne seroit-ce pas la
position où ils se trouvoient? Peut-on se défendre d'un peu
d'amour-propre, lorsqu'en commandant à plusieurs centaines d'esclaves,
on peut se dire à soi-même, j'adoucis, autant qu'il est en moi, le sort
des sujets que l'ordre social a mis sous mon pouvoir, et je les traite
comme des amis malheureux.
J'avoue ingénûment, pour justifier jusqu'à un certain point,
l'animadversion de quelques François contre les colons des Antilles, que
d'après la lecture de l'Histoire philosophique de Raynal, à l'article
qui concerne l'esclavage des nègres, et la conduite supposée des colons
à leur égard; d'après les écrits de Valmont de Bomare, des Grégoire et
autres philosophes négrophiles; si je n'eusse pas passé dix-sept ans
dans les colonies, j'aurois cru voir dans chaque colon blanc des
Antilles, le bourreau d'un nègre.
Combien donc doivent être circonspects les historiens qui n'ont pas vu
par eux-mêmes, et qui écrivent d'après des mémoires fournis ou par des
personnes prévenues, ou qui ayant resté peu de temps dans les Antilles,
auront pu être témoins de quelque châtiment, où elles ont cru ne voir
que le caprice du maître contre son esclave: je leur accorde même que
cela fût? Doit-on conclure, d'après un exemple, du caractère et de la
conduite de tous les colons? Si quelques habitans faisoient infliger des
châtimens trop rigoureux en raison du délit, la faute en étoit aux
magistrats, qui dévoient sévir contre le colon qui ne se conformoit pas
aux sages ordonnances du Code noir. J'ai eu connoissance qu'un colon
trop sévère, peut-être injuste et cruel envers ses nègres, avoit eu
ordre de quitter la colonie, et avoit été déclaré incapable de régir son
habitation. Que l'on fasse exécuter ponctuellement les lois du Code
noir, et tout ira bien, et pour les intérêts de l'humanité, et pour ceux
des colons.
En cherchant à réfuter les calomnies des Raynal, des Valmont et des
Grégoire, à Dieu ne plaise que je veuille m'ériger en apôtre de
l'esclavage. Je voudrois la race humaine, noire, blanche, jaune ou
rouge, assez raisonnable pour vivre en société, en en remplissant par
devoir, par instinct ou par raisonnement, toutes les obligations
morales, sans qu'il fût besoin de lois contre l'injustice, de punitions
contre le crime; mais ne fais-je pas une supposition purement gratuite?
Né avec une ame sensible, je me suis attristé plus d'une fois sur la
condition malheureuse des hommes de toutes les couleurs, de tous les
pays, qui sont tous plus ou moins voués, les uns à l'esclavage physique,
qui eut pour origine la loi du plus fort; et les autres, à l'esclavage
moral, qui commença avec la civilisation.
Quel est celui qui, réunissant le plus de connoissances dans l'histoire
de ce bas monde, pourra citer une époque, un pays, où l'homme
incivilisé, foible ou ignorant, n'a pas toujours été, soit dans les
zones torrides, soit dans les tempérées ou glaciales, l'esclave du plus
fort ou du plus rusé; qu'il cite une contrée où l'homme civilisé, vivant
en société, et voulant jouir de tous les avantages attachés à cet ordre,
qui en apparence est le plus parfait, puisse dire je suis libre.
Quiconque reconnoit un chef suprême, se soumet à toutes les lois qui
émanent de cette puissance; il cesse donc d'avoir une volonté, il
renonce à lui-même, puisqu'il doit le sacrifice de son sang, lorsqu'il
s'agit de l'intérêt de ce chef, ou de celui du corps social dont il est
membre. Où est donc sa liberté? L'état de domesticité n'est-il pas un
esclavage temporaire; changer de maître, est-ce ne plus en avoir?
L'esclavage, soit moral, soit naturel, a donc toujours existé; et ce qui
a toujours existé, ne doit-il pas être regardé comme étant dans l'ordre
naturel. Cette vérité est affligeante, j'en conviens. Constantin rendit
une loi par laquelle tous les esclaves qui se feroient chrétiens,
acquerroient par là leur liberté. Cette loi, dictée par l'imprudence et
le fanatisme, doit pour jamais servir d'exemple, qu'une grande
innovation est toujours un grand danger, et que les droits primitifs de
l'espèce humaine (droits bien imaginaires, et qui ont fait couler bien
du sang) ne peuvent et ne doivent pas toujours être les fondements de
l'administration. Cette loi de Constantin ébranla l'état, en ôtant aux
grands propriétaires les bras qui faisoient valoir leurs domaines, et
qui par là se trouvoient réduits à la plus affreuse indigence. Quelle
similitude avec l'affranchissement subit des nègres de St Domingue?
Cette loi irréfléchie, plutôt fille de l'exaltation et de la jalousie,
que de la philanthropie, n'a-t-elle pas entraîné les plus grands
malheurs? En ruinant les colons de S. Domingue, n'a-t-elle pas anéanti
le commerce de France? tari les sources de la fortune, pour un tiers des
Européens malheureux?
Qu'on ne se persuade pas que la perte de nos fortunes nous fasse tenir
un pareil langage. Si, comme l'évêque Grégoire paroit le croire, et
comme il a voulu le persuader au public, les nègres esclaves avoient été
des hommes comme les autres, c'est-à-dire, parvenus au degré de
civilisation nécessaire pour apprécier et jouir du bienfait de la
liberté, n'eussions-nous pas trouvé dans ce nouvel ordre de choses, une
somme de bonheur plus grande, sans diminuer celle de notre fortune; car
nous eussions gagné d'un côté ce que nous perdions de l'autre: plus
d'achats de nègres à faire, plus de mortalités ruineuses à craindre, et
s'il nous eût fallu débourser de l'argent pour le salaire des
cultivateurs, nous n'eussions eu à payer que ceux qui auroient
travaillé; et si cette méthode eût été plus dispendieuse que l'ancienne,
nous eussions augmenté d'autant le prix des denrées coloniales; car il
faut nécessairement qu'il s'établisse une balance entre le prix de la
denrée et celui de la _faisance valoir_, sans cela plus de culture. Nous
n'avions donc qu'à gagner par l'affranchissement des nègres, s'il eût
été possible. Mais que deviendroient les vieillards, les infirmes, les
enfans? La loi, pour les colons des Antilles, sera-t-elle différente que
celle qui existe en France, pour les ouvriers qui sont dans ce cas là?
Les négrophiles avoient-ils d'avance fait bâtir des hospices pour les
recevoir? y avoient-ils attaché des revenus?
Oh non! trop de prudence entraîne trop de soin;
Ils ne prévoyoient pas les choses de si loin.
Les colons, ont-il dit, ne doivent-ils pas par reconnoissance nourrir,
loger et vêtir ceux qui ont sacrifié leur temps et leurs peines pour
leur fortune? Nous le ferions sans doute; mais où seront nos moyens,
lorsque les nègres, en état de travailler, voulant jouir de la plénitude
de leur liberté, ou quitteront l'habitation de leur maître pour
vagabonder, ou s'ils y restent, ne feront pas (comme l'expérience l'a
démontré) le quart du revenu nécessaire pour l'exploitation de
l'habitation, pour la subsistance du maître, et pour la leur. Forcerez
vous les nègres à rester sur les habitations? les attacherez-vous à la
glèbe? Leur liberté ne sera plus qu'une dérision.
Nous allons donner aux Européens une idée du peu d'intelligence de la
majeure partie des nègres. Lorsque la loi par laquelle ils devoient
avoir le quart des revenus a été promulguée, il n'a pas été possible de
leur faire concevoir en quoi consistoit le quart d'une chose; et chaque
fois que sur une habitation, il s'agissoit de faire les partages du
revenu, on étoit obligé d'avoir un piquet de gendarmerie pour empêcher
le tumulte, et pour mettre hors de danger la vie du propriétaire, qu'ils
accusoient toujours de les tromper. Pourtant les partages étoient faits
par le juge de paix et par le commandant du quartier, qui tous les deux
étoient nègres. Ce qui les mécontentait le plus, c'est qu'ils voyaient
donner une portion plus forte aux uns qu'aux autres; on ne pouvoit leur
faire entendre, que les nègres paresseux; les malades, les infirmes, ne
dévoient pas être payés au même taux que ceux qui travailloient tout les
jours. Beaucoup prétendoient que le quart du revenu devoit être la
moitié; d'autres vouloient qu'on partageât d'une autre manière. Sur neuf
balots de coton, ils en vouloient sept, et disoient c'est là le quart.
Voilà les hommes que l'évêque Grégoire préconise pour leurs facultés
intellectuelles, et qu'il place au premier rang dans le genre _homme_.
Revenons à l'évêque Grégoire. La Littérature des nègres, d'après le
titre de son ouvrage, sembloit en être le sujet principal; rien moins
que cela. Sur neuf chapitres dont il est composé, deux seulement en
disent quelque chose: tous les autres y sont absolument étrangers. Nous
suivrons donc l'auteur pas à pas, et nous continuerons de tâcher de
réfuter les mille et une inculpations dont il continue de nous
gratifier.
«Les esclaves, dit-il, sont presque entièrement livrés à la discrétion
des maîtres. Les lois ont fait tout pour ceux-ci, tout contre ceux-là,
qui, frappés de l'incapacité légale ne peuvent pas même être admis en
témoignage contre les blancs (chap. II, pag. 60).»
Nous ignorons si dans les colonies étrangères, les nègres sont
entièrement livrés à la discrétion des maîtres; mais il est notoire, que
dans toutes les Antilles, il existe un Code noir très-sage, qui prescrit
l'étendue des devoirs des maîtres envers leurs esclaves, et limite celle
de leurs pouvoirs relativement aux châtimens qu'ils ont droit de leur
infliger. Et quand les esclaves se sont rendus coupables de crimes
capitaux, les magistrats seuls ont le droit d'en connoître, et de
déterminer le genre de punition; dans ces cas là le gouvernement payoit
le nègre au propriétaire. Nous l'avons déjà dit, et nous le répétons,
parce que l'auteur nous répète le reproche; il se plaint encore que les
esclaves ne soient point admis en témoignage contre les blancs. Mais en
France, les domestiques, quoique réputés libres, peuvent-ils témoigner
contre leurs maîtres? Si le bon Lafontaine vivoit encore, nous lui
demanderions si les rats pouvoient être appelés en témoignage contre les
chats, ou les poules contre les renards? Il est pourtant des cas où les
nègres esclaves sont appelée à témoigner contre des blancs, même contre
leurs maîtres. On ne les condamne pas, à la vérité, d'après leurs
uniques dépositions; mais elles servent d'inductions qui peuvent
conduire à découvrir la vérité.
«Si un nègre tente de fuir, le Code noir de la Jamaïque, laisse au
tribunal, la faculté de le condamner à mort (chap. II, pag. 60).»
Dans les colonies françoises, le tribunal n'a aucun droit sur l'esclave
d'un colon, à moins que; coupable d'un crime capital, il ne soit livré
par lui-même à sa justice. Il est sans exemple qu'un colon ait consenti
à perdre son nègre pour avoir seulement tenté de fuir (car l'évêque
Grégoire ne dit pas, pour avoir fui). Quand un nègre fuit, ce que l'on
appelle dans le pays _aller marron_, on tâche de le faire reprendre,
souvent il revient de lui-même, on se fait présenter à son maître par un
des voisins, qui ordinairement obtient sa grace, surtout si cela est
arrivé pour la première fois. Si le nègre, au lieu d'être rentré, s'est
fait prendre, on lui fait donner le fouet; s'il récidive plusieurs fois,
on lui met un fer au pied qui l'empêche de retourner. Ne punit-on pas en
Europe les déserteurs de régimens? Mais jamais nous n'avons entendu
parler qu'on eût fait mourir un nègre pour avoir été marron. Les bons
Espagnols les punissent plus sévèrement que les François, quand ils ont
été plusieurs fois marrons, et qu'on a pu les reprendre, ils leur font
couper le jarret. Cette punition est bien forte pour des frères d'une
teinte différente. Le preuve que les colons de la Jamaïque ne laissent
point au tribunal la faculté de condamner à mort les esclaves qui vont
marrons, c'est qu'ils font avertir dans ces cas là les nègres de la
Montagne bleue, qui se mettent à leur poursuite, et le ramènent à leur
maître moyennant une somme de deux guinées; et leur châtiment est autant
de coups de fouet que le Code noir le permet dans pareil cas. Si nous
n'étions trop près encore d'un temps de barbarie où l'on condamnoit à
mort des citoyens, sur des intentions, que, disoit-on, ils devoient
avoir, pourroit-on se permettre d'imputer à un peuple civilisé, et dans
des circonstances calmes, où la justice ci la raison exercent leur
empire dans toute son étendue, de livrer au tribunal, pour être condamné
à mort, un nègre qui n'auroit eu que l'intention de fuir? L'évêque
Grégoire convient pourtant que depuis quelques années, des règlemens
moins féroces ont été substitués dans le Code de cette île; mais il ne
tarde pas à atténuer, pour ne pas dire annuler, ces améliorations, en
ajoutant que ces déterminations récentes pourroient bien n'être autre
chose qu'une dérision législative, pour fermer la bouche aux
réclamations des philantropes; car, dit-il, les blancs font toujours
cause commune contre tout ce qui n'est pas de leur couleur. L'évêque
Grégoire peut sans doute se placer au premier rang dans l'exception, et
on ne lui appliquera pas le proverbe trivial, _similis simili gaudet_.
«Aux Barbades, comme à Surinam, celui qui volontairement et par cruauté,
tue un esclave, s'acquitte en payant quinze livres sterling au trésor
public; dans la Caroline du Sud, l'amende est double; mais un journal
américain nous apprend que ce crime y est absolument impuni, puisque
l'amende n'est jamais payée (chap. II, pag. 61).»
Nous ne sommes allés ni aux Barbades, ni à Surinam, ni dans la Caroline,
mais nous ne pouvons concevoir qu'il puisse exister un gouvernement où
les législateurs aient déterminé une amende pour un crime que l'on ne
pouvoit ni ne devoit prévoir. C'est aux Hollandois et aux Américains à
répondre à cette horrible inculpation, qui est absolument dénuée de
vraisemblance; car si, dans ces pays là, il est permis de tuer son
esclave, pourquoi payer quinze livres sterling au trésor public?
n'est-ce pas assez de perdre sa valeur? Et si l'esclave n'appartient pas
à celui qui l'a tué, comment le colon à qui il appartient, se
contente-t-il d'un prix aussi médiocre?
«Si l'existence des esclaves est à peu près sans garantie, leur pudeur
est livrée sans réserve à tous les attentats de la brutale lubricité.
John Newton, qui, après avoir été employé neuf ans à la traite, est
devenu ministre anglican, fait frissonner les âmes honnêtes, en
déplorant les outrages faits aux négresses, quoique souvent, on admire
en elles des traits de modestie et de délicatesse, dont une Angloise
vertueuse pourroit s'honorer (chap. II, pag. 62).»
La pudeur des négresses! _Risum teneatis amici_. Pour le coup il y a de
quoi rire. L'évêque Grégoire entend-il parler des négresses d'Afrique,
ou de celles des Antilles? Ces dernières, qui ne sont encore qu'au
premier échelon de la civilisation, peuvent-elles bien connoître ce
sentiment délicat, cette perfection morale qui, selon nous ne peut
exister que chez les peuples dont la civilisation est au moins très
avancée, si elle n'est pas autant achevée qu'elle peut l'être; ce
sentiment ne tient-il pas tout-à-fait au préjugé de l'éducation? ne
seroit-il pas même peut-être un rafinement de coquetterie de la part des
femmes? Pardon, Mesdames, nous ne le regardons pas moins comme une vertu
recommandable, mais nous maintenons que ce sentiment n'est point dans la
nature. Nous naissons nus, et si nous habitions dans un climat dont la
température ne nous força pas de nous vêtir, nous resterions nus, si les
préjugés ne nous apprenoient pas qu'il y a plus de mal a montrer
certaines parties de notre corps, que d'autres. A quelle époque notre
première mère a-t-elle commencée à se vêtir? C'est lorsqu'elle eût
acquis des connoissances nouvelles, en mangeant du fruit de l'arbre de
la science du bien et du mal.
Il n'est pas possible de faire un tableau plus expressif de la pudeur,
que celui qu'a fait J. J. Rousseau. La pudeur est aux belles, ce que les
feuilles sont aux arbres, leur plus belle parure, et leur plus bel
apanage. Il n'entendoit certainement pas parler de la pudeur des
négresses des Antilles, elle n'est autre chose qu'une imitation et une
affaire de luxe; elles sont naturellement un peu singes (non que nous
entendions par là les assimiler à ce genre d'animaux); nous voulons dire
qu'elles sont imitatrices, comme le sont les enfans et les peuples qui
sortent des mains de la nature. A l'exemple des femmes créoles blanches,
elles voilent leurs appas avec de superbes mouchoirs de madras,
très-artistement arrangés; car, s'il est un art même pour les guimpes
des religieuses, comme nous l'apprend Gresset, il en est à plus forte
raison, pour arranger ces beaux mouchoirs, qu'on nommoit dans notre
vieux temps _fichus_, et comme ils servoient également à dérober aux
yeux indiscrets des appas qui souvent n'en avoient que le nom, et
d'autres que la bonne nature avoit modelé sur le type le plus parfait,
on avoit donné différens noms à ces prétendus voiles de pudeur; les
premiers s'appeloient _fichus menteurs_; les second, _fichus fichus_.
Nous demandons pardons à l'évêque Grégoire, d'oser lui parler de parures
profanes dont il doit même ignorer le nom.
Nous revenons donc à notre sujet; et pour prouver que les négresses des
Antilles ne connoissent ni pudeur, ni modestie (ce qu'elles prouvent de
mille manières, que la bienséance nous empêche de faire connoître; car
nous avons aussi un peu de pudeur), nous dirons que presque toutes les
jeunes négresses vont nues jusqu'à l'âge de puberté; elles portent, à la
vérité, une chemise, mais par manière d'acquit, et pour peu qu'il fasse
chaud, et qu'elles aient quelque travail un peu pénible à faire, elles
les quittent, et elles se montrent alors telles qu'elles sont venues au
monde; elles n'en sont pas moins innocentes pour cela, parce qu'elles ne
pensent pas qu'il y ait plus de mal à faire voir certaines parties de
leurs corps que d'autres; elles sont donc sans modestie et sans pudeur.
A une certaine époque, elles mettent une jupe par dessus la chemise,
mais moins par pudeur que par un autre motif, elles ne quittent jamais
la jupe; mais si elles ont à travailler, elles quittent leur chemise, en
rabattent la partie supérieure sur leur jupe; elles ont pour lors le
haut du corps nu..... Nous n'avons pas vu chez elles, les négresses
d'Afrique; mais nous savons, par les capitaines négriers, que presque
toutes vont nues, à l'exception d'une ceinture à laquelle tient un petit
tablier fait d'écorce d'arbre, qui sert à garantir, plutôt qu'à voiler
les parties du corps que la modestie et la pudeur défendent de montrer
chez les peuples civilisés. Les petites-maîtresses ou les coquettes (car
les négresses ont aussi leur coquetterie) garnissent ce tablier de
plumes de perroquets ou d'autres oiseaux. C'est avec cette simple parure
qu'on nous les amène dans les Antilles. Et quoi qu'en dise John Newton,
nous nous sommes aperçus plus d'une fois que ces pudiques Africaines
paroissoient très-flattées d'être ce qu'il appelle outragées par les
blancs, ne fût-ce que par les matelots, et qu'elles regardoient cela
comme un honneur.
D'après le portrait que nous venons de faire de la modestie et de la
pudeur des négresses, que penser de l'assertion de John Newton, qui dit,
que les dames angloises vertueuses, pourroient s'honorer des traits de
modestie et de délicatesse des négresses? Mais n'avons-nous pas lieu
d'être surpris, que le capitaine John Newton, devenu depuis ministre
anglican, qui _fait frissonner les ames honnêtes en déplorant les
outrages faits par les blancs aux négresses_, ait continué, pendant neuf
ans, d'en aller chercher à la côte de Guinée, pour les amener vendre
dans les colonies, et exposer leur pudeur et leur modestie aux outrages
des blancs? Ces sortes de contradictions sont faciles à expliquer; on
gagne beaucoup d'argent à ce trafic, puis, quand on est riche, comme
quand on est vieux, on se convertit. Nous connaissons plusieurs
négocians dans ce cas là; après avoir fait fortune à la traite, ils ont
voté pour l'affranchissement des mêmes nègres qu'ils avoient vendus
l'année précédente. Nous rapporterons à cette occasion une note de M.
o'Schiell, dans son ouvrage, ayant pour titre _Reflexions sur la liberté
des nègres, dans les colonies françoises_, pag. 39.
«La frégate l'_Astrée_, croisant dans la partie du sud de S. Domingue,
s'empara d'un bâtiment négrier destiné pour la Jamaïque, et le conduisit
aux Cayes. Ces nègres furent vendus publiquement par le commissaire
Delpech, dans le mois de juin 1793, partie comptant, partie à termes, et
adjugés au plus offrant et dernier enchérisseur. La proclamation de la
liberté générale du fait des commissaires, parut en août de la même
année, et les acquéreurs, dont les termes se prolongeoient au-delà de
cette époque, furent également obligés de payer comme s'il n'existoit
aucune liberté.
«S'il y a une justice aux enfers, dit l'auteur, elle doit ressembler
fort à celle «qui a été exercée par ces infâmes agens.»
N.B. «Il est de fait, qu'il y avoit dans les prisons du Port-au-Prince,
plus de cinquante à soixante esclaves épaves; Sonthonax les fit vendre
au comptant, au profit du gouvernement, empocha l'argent, et les déclara
libres peu de temps après.»
Revenons à l'évêque Grégoire.
«Tandis que dans les colonies françoises et hollandoises, la loi ou
l'opinion repoussoit les mariages mixtes, au point que les blancs qui
les contractoient, étoient réputés _mésalliés_, et comme tels, ne
pouvoient plus prétendre aux avantages sociaux dont jouissoient les
blancs; les Portugais et les Espagnols formoient une exception
honorable, et, dans leurs colonies, le mariage catholique affranchit
(chap. II, pag. 62).»
Nous avons déjà parlé, dans notre chapitre premier, page 27, de ces
espèces d'affranchissemens, et de ces mariages mixtes, qui étoient
ordonnés par une loi religieuse, qui avoit pour but de mettre un frein
au libertinage, en forçant celui qui avoit eu quelqu'intimité avec une
négresse, à en devenir l'époux.
«Je laisse aux physiologistes, dit l'évêque Grégoire, le soin de
développer les avantages du croisement des races, tant pour l'énergie
des facultés morales, que pour la constitution physique, comme à l'île
Sainte-Hélène, où il a produit une magnifique variété de mulâtres (chap.
II, p. 63).»
L'évêque Grégoire veut à toute force, que les blancs, s'il n'est pas
possible qu'ils fassent des nègres, fassent au moins des mulâtres; c'est
pour lui moitié gagné. Nous ne pouvons disconvenir qu'il y auroit
peut-être quelqu'avantage quant à la constitution physique; car (sans
comparaison), le mulet est plus fort que le cheval et l'âne; mais le
mulet réunit souvent tous les défauts de son père et de sa mère, sans
avoir une seule de leurs bonnes qualités. Tout est donc bien compensé:
ce que l'on gagne d'une part, on le perd de l'autre.
«Je laisse aux moralistes et aux politiques qui devroient partir des
mêmes principes, et qui souvent sont diamétralement opposés, à peser les
résultats de l'opinion qui croit déshonorant d'avoir pour épouse
légitime une négresse, lorsqu'il ne l'est pas de l'avoir pour concubine.
Joël Barlow voudroit, au contraire, que ces mariages mixtes fussent
favorisés par des primes d'encouragement».
Il n'existoit point de loi dans les colonies françoises qui défendit les
mariages mixtes; mais le préjugé étoit à un tel degré, qu'il avoit force
de loi. Et si quelques blancs le franchissoient, ce n'étoit point, comme
le dit l'évêque Grégoire, par libertinage, parce qu'il ne peut être
impérieux dans un pays où l'on peut se procurer autant de concubines que
l'on veut; mais bien par ce motif trop puissant qui porte l'homme à
éluder et lois et préjugés, l'intérêt. Il existoit des mulâtresses et
des négresses libres très-riches.
On devoit s'attendre que ce préjugé avilissant, devoit porter, tôt ou
tard, les hommes de couleur, à chercher à s'y soustraire par tous les
moyens possibles; ils en ont sans doute employé d'illicites et de
barbares, dont ils devoient redouter les suites; mais ils ont prétendu,
et ce n'est pas sans raison, que la mort étoit préférable à l'état
d'abjection où ils étoient réduits. On ne peut s'empêcher d'avouer qu'il
existoit une contradiction bien étrange dans la conduite des colons à
l'égard des hommes de couleur, qui étoient leurs enfans. Pourquoi, s'ils
vouloient les tenir, par la suite, dans l'état d'humiliation,
sacrifioient-ils des sommes considérables pour les envoyer en France,
prendre une éducation qui les mettoit à même de sentir plus vivement
l'état d'opprobre et d'abjection, qui les attendoit à leur retour dans
les colonies? Leurs pères avoient eu souvent pour eux, dans leur
enfance, plus d'affection, plus de foibles que pour leurs enfans
légitimes, et quand ils étoient grands, ils ne leur étoit pas permis de
manger à leur table, pas même de s'asseoir à côté d'eux. Et cela leur
devoit être d'autant plus sensible, qu'ils étoient élevés en Europe,
comme des blancs, et qu'ils ignoroient absolument le préjugé; aussi
plusieurs se sont-ils détruits à leur arrivée à S. Domingue. Leur haine
contre les blancs devoit donc tôt ou tard éclater, et produire les
funestes effets dont plusieurs ont été victimes. S. Domingue existeroit
sans doute encore sans cette aristocratie de couleur portée à l'extrême
(_est modus in rebus_).
La réunion des blancs et des hommes de couleur pouvoit, sinon opposer
une digue insurmontable aux projets dangereux des délégués de la
république, et aux factions des non propriétaires, au moins maintenir
les nègres après leur affranchissement, et les empêcher de céder aux
coupables impulsions qu'ils recevoient des blancs révolutionnaires de
France, qui leur prêchoient l'insurrection et la vengeance.
L'histoire nous apprend que dans tous les pays où il y avoit des
esclaves, les fils d'affranchis jouissoient de toutes les prérogatives
de la société, pourquoi n'auroient-ils pas eu cet avantage dans les
Antilles? Quel inconvénient pouvoit-il en résulter? aucun; et cette
augmentation de population libre, unie par les mêmes intérêts eût fait
la sûreté de la colonie. Cela est incontestable; mais nous sommes bien
éloignés du sentiment de Joël Barlow, qui veut que les mariages mixtes
soient encouragés par des primes; cela ressemble un peu à la récompense
qu'un législateur de la république vouloit que l'on eût accordé aux
filles publiques qui produiroient un enfant. Qu'on n'attache point
d'infamie aux alliances avec les femmes de couleur, la nature fera le
reste. Nous croyons donc d'une très-mauvaise politique d'encourager les
blancs à faire des enfans jaunes, au lieu de blancs, et nous sommes
persuadés d'avance, que la compagnie des jaunisseurs que Joël Barlow
veut instituer, ne fera pas fortune, malgré la prime d'encouragement
qu'il veut qu'on lui accorde. Si l'on vouloit consulter Knight, il
seroit d'avis de ramener la race blanche à sa couleur primitive, qu'il
dit être la noire, et il accorderoit la prime d'encouragement à une
compagnie de noircisseurs. Comment les accorder? Hélas! laissons le
monde comme il est, c'est le plus sage parti. La tentative inutile et
malheureuse que l'on a faite en France, de ramener toutes les classes de
la société, à une égalité chimérique, n'a-t-elle pas assez démontré la
nécessité d'une hiérarchie dans la société? On a été forcé d'y revenir;
il est donc impolitique que le maître s'abaisse à épouser son esclave.
Que pense-t-on aujourd'hui de ceux qui, pour encenser l'idole du jour,
pendant la révolution, ont épousé leurs servantes, qu'ils n'osent
produire en société, depuis que le règne de la raison a prévalu? Les
préjugés sont donc souvent nécessaires quand ils sont modifiés d'après
les pays et les moeurs.
Cependant, nous sommes bien de l'avis de l'évêque Grégoire, qu'il est
injuste et impolitique de prolonger jusqu'à plusieurs générations,
l'exclusion des affranchis, des prérogatives sociales. Le nègre
Toussaint, plus rusé politique que la majeure partie des colons, ne
craignoit rien tant que la franche réunion des hommes de couleur et des
affranchis avec les blancs, qui n'auroit pas manqué d'être un obstacle
insurmontable à ses projets audacieux; aussi ordonna-t-il au nègre
Dessalines, son sicaire, d'exterminer la race entière des mulâtres et
nègres libres. Ce tigre noir, pour lequel cet ordre sanguinaire étoit
une vraie jouissance ne manqua pas de le mettre à exécution, en les
faisant fusiller et noyer par centaines. Nous avons été forcés d'être
témoins oculaires de ces horribles exécutions, dont le théâtre étoit à
l'Arcahaye. Sur l'habitation des sources, près le grand chemin qui
conduit à S. Marc, la terre y est encore couverte des ossemens de ces
malheureuses victimes de la politique barbare du nègre Toussaint.
D'autres ont été noyés dans le canal, qui sépare les terres de
l'Arcahaye de celles de Léogane. Si parmi ces hommes de couleur (comme
il n'y a pas de doute), il en existoit quelques-uns de coupables envers
les blancs, il y en avoit aussi beaucoup auxquels plusieurs colons
devoient la vie. Nous nous attendions bien que toutes ces horreurs
étoient les préludes de ce qui devoit nous arriver; mais, où fuir? On
nous refusoit à cette époque des passeports, et dans la supposition que
nous eussions pu nous en procurer, où aller avec rien? Pouvions-nous
retourner en France, notre ancienne patrie? Nous étions instruits, qu'à
cette époque, l'opinion étoit fortement prononcée contre nous; nous
n'ignorions pas que plusieurs de nos frères colons, victimes de
l'opinion des négrophiles, avoient porté leur tête sur l'échafaud: telle
étoit notre position, qu'en cherchant à éviter un écueil, nous ne
pouvions éviter de tomber dans un autre. Le féroce Dessalines, trop
borné pour être politique, en passant une revue à Jérémie, entendit
quelques blancs qui parloient de la paix entre la République et
l'Angleterre; il leur dit, dans son idiome nègre (car il ne savoit pas
d'autre langue), _blancs, zotes après palé la pe, e ben quand la pe vini
pren gar cor à zotes_. Blancs, vous parlez de la paix, et bien, quand la
paix viendra, prenez garde à vos corps. Sa prédiction ne s'est que trop
accomplie.
«L'usage des bourreaux fut toujours de calomnier les victimes (chap. II,
p. 67).»
_Quo usque tandem abutere patientia nostra?
quandiu etiam furor iste tuus nos eludet?_
Vous ne verrez donc toujours dans les colons que des bourreaux, et dans
les nègres que des victimes? En vous citant au tribunal de la vérité,
nous vous demanderons de quel côté sont aujourd'hui les victimes, et de
quel côté sont les bourreaux?
«Les marchands négriers et les planteurs ont dites-vous nié ou atténué
le récit des forfaits dont on les accuse.»
Depuis quel temps n'est-il plus permis de repousser des inculpations
calomnieuses? Montesquieu, que vous citez pour avoir ridiculisé
l'infaillibilité des colons, l'auroit-il transmise aux négrophiles?
Hélas! il ne pouvoit transmettre ce qu'il n'avoit pas lui-même, _cujus
vis hominis errare_. Nous appliquerons aux négrophiles la seconde partie
de la phrase de Cicéron, _sed nullius nisi insipientis perseverare in
errore_. Ne sommes nous pas fondés à leur faire ce reproche, lorsque la
funeste expérience des malheurs incalculables qui ont dérivé de leur
système (n'a apporté aucun changement dans leur opinion)?
«Les colons ont même voulu faire parade d'humanité, en soutenant que
tous les esclaves, tirés d'Afrique, étoient des prisonniers de guerre,
ou des criminels qui, destinés au supplice, devoient se féliciter
d'avoir la vie sauve, et d'aller cultiver le sol des Antilles; démentis
par une foule de témoins oculaires, ils l'ont été de nouveau, par ce bon
John Newton, qui a résidé long-temps en Afrique.»
Nous demanderons à l'évêque Grégoire s'il existoit des guerres entre les
nègres d'Afrique avant l'établissement de la traite? Il ne pourra le
contester. Que faisoient alors les vainqueurs, de leurs prisonniers?
Plusieurs voyageurs nous ont appris qu'ils les tuoient, et souvent les
mangeoient. Ont-ils encore des guerres entr'eux? il n'y a pas de doute.
M. Grégoire nous dit, même d'après Barlow, que les Européens, pour se
procurer des nègres, font naître et perpétuent l'état de guerre en
Afrique. Que font aujourd'hui les conquérans de leurs prisonniers? ils
les vendent: qu'en feroient-ils, si la traite cessoit? peut-être, un peu
moins barbares qu'ils ne l'étoient jadis, ils ne les tueroient, ni ne
les mangeroient; mais il n'y a pas de doute qu'ils n'en fissent leurs
esclaves: que gagneroient donc les nègres à l'abolition de la traite?
Nous avons déjà indiqué le seul moyen de changer la condition vraiment
malheureuse de ces peuples; c'est la civilisation, mais comment y
parvenir? _Hoc opus; hic labor est_. Si l'on pouvoit former une
compagnie de missionnaires tels que le bon curé Sibire, l'entreprise
deviendroit peut-être possible: mais! où en trouver de semblables?
_Quando ullum invenient parem?_ L'évêque Grégoire ajoute, qu'une foule
de témoins oculaires, affirment le contraire de ce que les planteurs et
les marchands négriers avancent sur ce sujet; mais de cette foule de
témoins, il ne cite qu'un individu, que nous sommes bien en droit de
récuser (John Newton) qui, tout en déclamant contre la traite et
l'esclavage des nègres, en a vendu et acheté pendant neuf années
consécutives. Nous ne pourrions pas dire de lui, ce que Pline disoit,
lorsqu'on lui reprochoit d'écrire avec trop de licence:
_Lasciva est nobis pagina, vita proba_.
En transposant le premier et le dernier mot de cette phrase, elle pourra
s'appliquer à John Newton.
_Proba est nobis pagina, vita lasciva_.
Rien de plus commun que la contradiction entre la conduite et les
écrits; mais si l'on veut persuader, il faut prêcher d'exemple, et ne
pas être marchand de nègres, quand on dit et écrit, que ce commerce est
abominable. Ce que nous ne nions pas; mais.....
L'extrême sensibilité de l'évêque Grégoire ne s'étend pas seulement sur
l'espèce humaine noire, comme quelques méchans ont voulu lui en faire le
reproche. Dans son ouvrage sur la _Littérature des nègres_, il
sollicite, de la police de Paris, justement sévère, un règlement qui
déterminera une punition contre les féroces charretiers, et les brutaux
cochers de fiacre, qui tous les jours excèdent de fatigue et de coups,
le plus utile des animaux domestiques, le cheval, que le célèbre Buffon
appelle la plus belle conquête de l'homme. La tolérance de la police, à
cet égard, dit l'évêque Grégoire, habitue le peuple à être insensible et
cruel; aussi ce prélat cite avec plaisir un règlement qu'il a lu à
Londres, qui décerne les amendes contre quelqu'un qui maltraiteroit
inutilement des animaux. Mais est-il bien facile de constater ce délit?
les prévenus, ne soutiendront-t-ils pas toujours que leurs chevaux ne
vouloient pas avancer sans cela, et qu'ils sont bien les maîtres de les
frapper? Nous rapporterons à cette occasion, qu'un prélat, dont nous
avons oublié le nom, qui avoit, comme M. Grégoire, beaucoup de
sensibilité pour les animaux utiles, défendit à un postillon qui menoit
sa voiture, de frapper les chevaux, et surtout de jurer contre eux. Un
mauvais pas se présente, les chevaux s'embourbent, le postillon, d'après
les ordres qu'il avoit reçus, leur parle avec douceur, peut-être même
avec politesse, ils semblent ne pas l'entendre; il leur montre son fouet
en les menaçant seulement; il n'en font aucun cas, et ne bougent pas; le
prélat, pressé de se rendre, demande au postillon si cela durera encore
long-temps? Autant de temps, répondit-il, à sa grandeur, qu'elle ne me
permettra pas de me servir de mon fouet, et de parler à mes chevaux dans
les termes que j'ai coutume d'employer en pareil cas. Le prélat, fatigué
d'attendre: faites et dites tout ce que vous voudrez, pourvu que vous me
sortiez du bourbier. Pour lors le postillon appliqua à sa manière
quelques coups de fouet à ses chevaux, en prononçant quelques gros mots
d'un ton très-énergique et les chevaux sortirent la voiture du bourbier.
Mais, si le cheval est la plus belle conquête de l'homme, ne
pourrions-nous pas avancer que le boeuf est la plus utile? Pourquoi donc
l'évêque Grégoire ne solliciteroit-il pas un règlement en leur faveur?
N'est-ce pas le comble de l'ingratitude de la part des hommes, de se
nourrir d'un pain arrosé de leur sueur. Que disons-nous? du sang de ces
quadrupèdes malheureux, que les laboureurs percent impitoyablement à
coups d'aiguillons, et dont la vie n'est qu'un supplice prolongé, et de
les vendre quand ils sont vieux, et hors d'état de travailler à un
barbare boucher qui les assomme impitoyablement, et en vend les lambeaux
encore fumans au philosophe Grégoire, qui en fait faire de la soupe, et
aux sensibles Anglois, qui en font faire des _roast beef_. Cependant des
maximes touchantes, à cet égard, nous dit, M. Grégoire, sont consignées
dans les livres sacrés que révèrent les Juifs et les Chrétiens (Ep. B.
Pauli ad Thimoteum, ch. V, v. 18). _Non alligabis os bovi trituranti_.
Que dirons-nous de ces quadrupèdes si intéressans, dont la douceur est
l'apanage, que nous dépouillons, tous les ans, de leur toison, pour en
faire des vêtemens qui nous garantissent de la rigueur des saisons?
Qu'en fait-on, quand ils sont vieux? Ne trouveront-ils pas aussi une ame
sensible qui s'appitoyera sur l'ingratitude des hommes à leur égard? Ne
pourrions-nous pas accuser l'évêque Grégoire d'un peu de partialité,
lorsque, du cheval, il passe de suite aux oiseaux, qui, certes n'auront
pas à se plaindre? L'Aréopage condamna à mort un homme pour avoir tué un
oiseau qui, poursuivi par un épervier, s'étoit réfugié dans son sein.
Cette peine, dit M. Grégoire, étoit sans doute exagérée; ce mot: sans
doute, ne laisse point d'incertitude sur l'opinion de ce prélat,
relativement à ce jugement; il trouvoit la punition, à la vérité, un peu
forte pour la première fois; mais, il ne la désapprouve pas tout-à-fait.
Notre manière de voir est bien différente; car nous pensons que les
juges qui ont eu la barbarie de condamner à mort un homme pour avoir tué
un oiseau, que tous les autres hommes mangent, après les avoir tués ou
fait tuer, méritoient de périr sur le même échafaud, et leurs cadavres
auroient dû être exposés sur des arbres, pour servir de pâture aux
corbeaux leurs protégés. Pour être conséquent dans ses principes, sans
doute que l'évêque Grégoire ne mange ni perdrix, ni cailles, ni
alouettes. Votre objection, nous dira-t-on, n'a pas le mérite de
l'à-propos; quand Monseigneur mange des perdrix, des cailles ou des
alouettes, ce n'est pas lui qui les a tuées, elles ont tombé toutes
rôties sur sa table: savez-vous la différence que nous mettons entre
l'ornithocide et l'ornithophage? Celle que l'on met entre le voleur et
le receleur; ils sont, à peu de chose près, aussi coupables l'un que
l'autre. Si les hommes n'achetoient pas le gibier pour le manger, il ne
se trouveroit pas de chasseurs ni d'oiseleurs qui passeroient leur temps
à tendre des filets pour les prendre et pour les tuer. _Sublata causa,
tollitur effectus_. On nous a assuré que M. Grégoire aimoit les huîtres
et qu'il en mangeoit beaucoup: mais ce sensible philosophe songe-t-il
bien qu'il dévore impitoyablement des animaux tout vivans? Est-ce parce
que la nature leur a refusé la faculté d'exprimer la douleur qu'ils
ressentent lorsqu'on les mange? Faut-il donc être dévoré parce que l'on
est stupide. Il faut donc vivre de végétaux! nous dira-t-on. Hélas! si
l'on en croit Pythagore, nous ne serions pas encore exempts de
reproches; ce philosophe ne mangeoit point de fèves, dans la crainte de
manger ses cousines.
«Vingt ans d'expérience m'ont appris, dit M. Grégoire, ce qu'opposent
les marchands de chair humaine: à les entendre, il faut avoir vécu dans
les colonies, pour avoir droit d'opiner sur la légitimité de
l'esclavage, comme si les principes immuables de la liberté et de la
morale, varioient selon les degrés de latitude.»
Nous n'avons jamais avancé qu'il fallût avoir vécu dans les colonies,
pour avoir le droit d'opiner sur la légitimité de l'esclavage, c'est une
question à part: nous avons seulement dit, et nous le répétons, que les
lois de notre gouvernement l'avoient rendu légitime à notre égard; nous
ne l'avions pas institué, et il n'étoit pas en notre pouvoir de
l'abolir. Nous maintenons de plus (ce qui vient d'être prouvé par
l'expérience), qu'il faut avoir une parfaite connoissance du climat, des
colons et des nègres, pour pouvoir entreprendre une opération, que les
législateurs les plus consommés, et les hommes doués de la politique la
plus judicieuse, ont toujours regardée comme très-difficile, même comme
dangereuse, l'affranchissement des esclaves. Constantin, que cite
l'évêque Grégoire, en offre lui-même un argument sans réplique; il
ébranla par l'affranchissement subit les bases de son empire. Est-il de
plus zélé défenseur de la cause des nègres que Raynal? est-il de
négrophile qui ait élevé sa voix au même ton que lui, pour solliciter
l'abolition de l'esclavage? Au moins du milieu du volcan embrasé de son
imagination exaltée, sortent par intervalles des étincelles de raison.
«Il ne faut pas, dit-il, faire tomber les fers des malheureux qui sont
nés dans la servitude, ou qui y ont vieilli. Ces hommes stupides, qui
n'auroient pas été préparés à un changement d'état, seroient incapables
de se conduire eux-mêmes, leur vie ne seroit qu'une indolence
habituelle, ou un tissu de crimes. Le grand bienfait de la liberté doit
être réservé pour leur, postérité, et même avec quelques modifications.»
S'il existe dans le monde quelqu'un, dans lequel on ne puisse soupçonner
la sincérité d'une semblable assertion, c'est sans contredit Raynal; il
n'a pu y avoir que la force de la vérité et de l'évidence qui aient pu
lui arracher un pareil aveu.
Revenons à l'évêque Grégoire.
«Quand on oppose aux colons l'accablante autorité d'hommes qui ont
habité ces climats, et même fait la traite, ils les démentent ou les
calomnient».
Nous ne sommes nullement accablés par l'autorité des hommes que cite
l'évêque Grégoire, nous ne nous mettrons même pas en frais de les
démentir; quiconque prêche la vertu, et pratique le vice, ne se
donne-t-il pas à soi-même le démenti le plus formel? Tel est John
Newton, qui, après avoir vendu des nègres pendant neuf ans, déclame
contre ce trafic abominable, depuis qu'il s'est fait ministre anglican.
Falloit-il donc neuf années pour qu'il s'aperçût qu'il étoit dans la
mauvaise voie; et s'il s'en est aperçu plutôt, que devons-nous penser de
ce ministre?
«Les planteurs auroient fini, dit l'évêque Grégoire, par dénigrer ce
Page, qui après avoir été un des plus forcenés défenseurs de
l'esclavage, chante la palinodie dans un ouvrage où il prend pour base
de la restauration de S. Domingue, la liberté des nègres.»
M. Page étoit colon, et la funeste prévention qui existoit contr'eux, à
l'époque où il s'est rétracté, a pu le déterminer à prendre peut-être le
seul moyen de mettre son existence à couvert; au reste, il ne seroit pas
impossible qu'il eût pu croire qu'il falloit, pour la restauration de S.
Domingue, prendre pour base la liberté des noirs; comme bien d'autres
colons, surtout ceux qui habitoient la France, il a cru que ces noirs
pouvoient, dans un instant, devenir des hommes civilisés. Quelle erreur
funeste! il ne les connoissoit nullement, il falloit, pour acquérir
cette connoissance, les avoir observés avant et depuis leur
affranchissement. L'homme noir ou blanc ne se montre jamais tel qu'il
est dans la servitude; et il n'est donné qu'à un petit nombre
d'observateurs de prévoir ce qu'il pourra devenir après son
affranchissement. Si M. Page écrivoit sur le même sujet, dans ce
moment-ci, il chanteroit de nouveau la palinodie.
«Les planteurs s'obstinent à soutenir que dans les colonies qui sont des
pays agricoles, le premier des arts doit être flétri par la servitude,
sous prétexte que ce travail excède les forces de l'Européen, quoi qu'on
leur allègue le fait irréfragable de la colonie d'Allemands et
d'Acadiens établie par M. d'Estaing, en 1764, à Bombarde, près le Môle
S. Nicolas, dont les descendans, voient autour de leurs habitations, des
cultures prospères, croître sous des mains libres (chap. II, pag. 70).»
L'argument le plus fort contre la possibilité de cultiver les Antilles
avec des Européens, est précisément la citation de l'évêque Grégoire, de
la petite colonie d'Allemands et d'Acadiens, qui ont été sacrifiés à
l'illusion malheureuse du ministère françois. De plusieurs milliers qu'y
conduisit M. d'Estaing, en 1764, il en reste à peine quelques centaines,
qui ne font autre chose que cultiver quelques légumes, quelques
figuiers, quelques ceps de vignes, dont ils vont vendre les fruits aux
habitans du Môle S. Nicolas, ou aux capitaines des navires qui partent
de ce port. Ce genre de culture n'exige pas plus de deux heures de
travail le matin et le soir; l'arrosage est ce qu'il y a de plus
essentiel, mais il n'est pas pénible, parce qu'ils ont disposé des
rigoles de manière qu'elles conduisent l'eau dans chacune des planches,
les unes après les autres. Quelques-uns, mais en petit nombre, cultivent
quelques pieds de café, mais seulement pour leur provision; il est
très-rare qu'ils en vendent. Voilà ce que l'évêque Grégoire appelle des
cultures prospères, qui croissent sous des mains libres.
Si l'absence de l'ambition, quand on est au-dessus des besoins, est une
fortune réelle, cette petit colonie est riche sous ce rapport; mais si
vous peuplez les Antilles de semblables cultivateurs, semez en Europe
des champs de chicorée, rétablissez vos sucreries d'Orléans, plantez des
érables, des betteraves; substituez la laine et la soie au coton, que le
pastel remplace l'indigo, que vos flottes se réduisent à de petits
bateaux qui transporteront sur vos rivières et sur vos superbes canaux
vos richesses territoriales. Vous en serez sans doute plus heureux; mais
hélas! il est attaché à la condition de l'espèce humaine, de rêver
toujours le bonheur, et de n'embrasser au réveil qu'une chimère. La
nation françoise peut-elle s'isoler, en rompant un des anneaux de la
grande chaîne politique, qui doit unir entr'elles toutes les puissances
civilisées, le commerce?
«Ignore-t-on, dit l'évêque Grégoire, que les premiers défrichemens du
sol colonial ont été faits par des blancs, surtout par des manouvriers
qu'on appeloit des engagés de trente-six mois?»
Cela est vrai, mais on ne dit pas qu'un très-petit nombre a pu résister
au climat; nous en avons connu un d'un âge très-avancé, qui nous a dit
avoir, pendant plusieurs années, marché pieds nus, n'ayant sur le corps
qu'une simple chemise de grosse toile, et un pantalon de matelot, et
qu'il n'avoit commencé à sortir de cette misère, qui seroit
insupportable à la majorité des Européens, qu'à l'époque où il avoit pu
se procurer des nègres; il nous a bien assuré que les neuf dixièmes
avoient succombé. La comparaison que fait M. Grégoire, de la chaleur du
climat des Antilles, avec celle des verreries et des forges d'Europe,
qui, selon lui, est bien plus forte, ce que nous ne contesterons pas,
n'a pas le mérite de la justesse; cette dernière chaleur n'est que
momentanée, pendant la nuit, et dans les intervalles des travaux, les
ouvriers peuvent respirer un air ou frais, ou au moins tempéré, ce qui
rend au système animal le ton qu'une chaleur immodérée lui avoit fait
perdre. Dans les Antilles, au contraire, pendant neuf mois de l'année,
la chaleur est constante, et la température des nuits ne diffère que
très-peu de celle des jours, ce qui fait qu'on se lève souvent aussi
fatigué que l'on s'étoit couché.
«Fût-il vrai que ces contrées ne puissent fleurir sans le secours des
nègres, il faudroit en tirer une conclusion très-différente de celle des
colons; mais ils appellent sans cesse le passé à la justification du
présent (chap. II, pag. 71).»
L'argument le plus irréfragable que nous puissions opposer, est
d'appeler le présent à la justification du passé. Que font les nègres,
depuis leur liberté? Mais entreprendre de persuader aux négrophiles, qui
ne connoissent en aucune manière le climat des Antilles, qu'il faut des
nègres et non des Européens pour en cultiver le sol, et qu'ils ne le
feront pas sans y être contraints, c'est vouloir _isthmum fodere_. Ils
vous diront pourtant (ch. I, pag. 18), qu'entre les tropiques, tous les
hommes sont noirs. Bonne nature, vous ne saviez donc ce que vous
faisiez, il falloit y mettre des blancs. Nous ne pouvons cependant
disconvenir qu'on puisse, dans les Antilles, employer des blancs à la
culture, mais à celle du café seulement, parce qu'elle ne peut avoir
lieu que dans les montagnes où la température, souvent plus que fraîche,
donne à l'air que l'on respire, beaucoup d'analogie avec celui d'Europe,
dans le printemps ou dans l'automne.
Supposons donc que les blancs, transportés dans les montagnes des
Antilles, y peuvent résider et travailler sans compromettre leur
existence, pas même leur santé. Voyons actuellement si la chose,
possible sous ce rapport, offre les avantages nécessaires pour
déterminer les colons à se servir des blancs pour la culture du café.
Pleins de santé, de vigueur et d'espérance, il faut se mettre au
travail. La première opération qui se présente et qui est très-urgente,
est de se construire une case, pour se mettre à l'abri des pluies qui
sont presque continuelles dans les montagnes, et pour se garantir du
froid qui est très-poignant pendant les nuits. Comme on ne peut porter
de la plaine, des bois de construction, pour bâtir, il faut couper des
arbres, les écarrir, les scier, travail très-pénible, pour des Européens
qui ne sont pas encore acclimatés; il faut aussi abattre du bois pour
défricher, car toutes les terres des montagnes sont couvertes de forêts
aussi antiques que le monde, il s'y trouve des arbres si gros, qu'un
seul homme ne viendroit pas à bout de le couper seul dans huit ou dix
jours; il faut débiter ensuite ces arbres (c'est un terme usité dans les
Antilles, pour signifier couper les branches d'un arbre, lorsqu'il est
abattu), opération nécessaire pour pouvoir y mettre le feu, car c'est la
manière dont on s'en débarrasse pour découvrir la terre. Après que le
feu a consumé une grande partie de ces énormes végétaux, on plante des
vivres, des pois, des patates, des bananiers surtout, car il faut,
pendant quatre ans, exister comme l'on peut, avant que la première
récolte du café, que l'on plante après les vivres, ou en même temps,
mette dans le cas le planteur de se procurer plus d'aisance, il ne fait
donc que de dépenser jusqu'à cette époque; car, outre les bâtimens qu'il
a fallu faire pour l'exploitation des cafés, il faut encore faire des
escarpemens très-pénibles et très-coûteux pour y faire des glacis ou
terrasses, pour étendre le café au soleil, quand on l'apporte des
jardins. Il faut aussi un moulin à piler, et des mulets pour le tourner.
Nous omettons encore bien d'autres détails et dépenses, parce que ce
n'est pas la plus grande difficulté. Il est évident, d'après tout ce que
nous venons de dire, qu'il faut un certain nombre d'hommes blancs pour
entreprendre la culture du café; il faudra donc que le propriétaire de
l'habitation en fasse venir d'Europe, paye leur passage, les salarie
pendant quatre ans, sans rien retirer de leur travail; car, comme nous
l'avons dit, on ne commence à récolter le café que la quatrième année de
sa plantation: voyons actuellement quelle est la quantité de café que
pourra ramasser un blanc? Un nègre en ramassoit quinze cents à deux
milliers par an; le blanc, moins paresseux et plus raisonnable, pourra
en ramasser quatre cents livres de plus; voilà donc deux mille quatre
cents livres de café par chaque blanc, qui, évalué à un prix moyen,
quinze sols (souvent il se vendoit moins, rarement plus), fera une somme
de dix-huit cents francs. Quel sera le salaire de chaque blanc? Il n'est
pas probable qu'un Européen consente à s'expatrier pour travailler à la
terre dans les Antilles, s'il n'y trouve pas une compensation au
sacrifice qu'il fait; nous jugeons donc qu'il est impossible d'avoir un
blanc à moins de douze cents francs par an et sa nourriture, ce qui fera
pour le moins une somme de dix-huit cents francs; or, nous demanderons
où sera le profit du maître de l'habitation. Le projet de faire cultiver
même le café, par des Européens, est donc une pure chimère qui ne peut
exister que dans le cerveau de ceux qui n'ont pas la moindre
connoissance des colonies.
Voudra-t-on faire travailler ces Européens dans les plaines, à la
culture du sucre, qui est beaucoup plus lucrative. Nous allons citer un
essai qui dépersuadera les négrophiles de la possibilité de le faire, si
toutefois un négrophile peut être dépersuadé. Le régiment de Vermandois,
étant en garnison à Léogane, en 1767, deux planteurs, MM. Merger et
Siber, demandèrent au gouvernement la permission d'employer des soldats
à la culture de leurs habitations; ce qui leur fut accordé. Dans
l'espace de trois mois, sur deux cents soldats, il en mourut cent
quatre-vingts; et pourtant ces hommes étoient contenus par une exacte
discipline, et réprimés dans tous leurs excès.
Revenons à M. Grégoire, notre apologie n'est pas encore finie.
«Tant qu'il y aura, dit-il, un être souffrant en Europe, les planteurs
nous défendent de plaindre ceux qu'on tourmente en Afrique et en
Amérique, ils s'indignent de ce qu'on trouble la puissance des tigres,
dévorant leur proie.»
Dans quel temps et dans quel occasion les planteurs ont-ils reproché de
plaindre les malheureux nègres, car il n'y a pas de doute qu'il n'y en
eût quelques-uns dans cette hypothèse; mais bon et sensible prélat, ne
savez-vous pas mieux que nous, que la pitié, vertu que vous devez
pratiquer plus particulièrement qu'un autre, est un sentiment
susceptible de se diviser, il falloit donc, en plaignant les nègres, que
l'on tourmente, dites-vous, en Afrique et en Amérique, songer un peu aux
suites funestes pour les malheureux blancs, que pouvoit avoir votre
pitié mal dirigée. _Hæc opportuit facere, et illa non omittere_. Mais
quelle pitié peuvent inspirer des tigres dévorant leur proie? M.
Grégoire avoit oublié jusqu'à présent ces belles qualifications, nous
n'avons rien perdu pour attendre; nous eussions cependant préféré le mot
négrophages à celui de tigres, car enfin nous ne marchons pas à quatre
pattes. Tout en nous donnant la douce épithète de tigres, l'évêque
Grégoire se plaint de ce que nous avons «tenté d'avilir la qualité de
philantrope ou ami des hommes, dont s'honore, quiconque n'a pas abjuré
l'affection pour ses semblables, ces colons ont créé, dit il, les
épithètes de négrophiles et de blancophages, dans l'espérance qu'elles
imprimeroient une flétrissure.»
Comme le dit très-bien M. Grégoire, le mot philantrope signifioit
anciennement, en Amérique comme en France, ami des hommes; mais depuis
que des monstres à figure humaine, que le diable, dans sa colère, vomit
sur les côtes de S. Domingue, pour le malheur des blancs et des noirs,
se sont qualifiés du nom de philantropes et de républicains, nous avons
cru que la révolution s'étoit opérée dans la langue françoise comme en
tout autre chose, et que les mots signifioient actuellement tout le
contraire d'autrefois.
«Nous avons, dit l'évêque Grégoire, créé les épithètes de négrophiles et
de blancophages, dans l'espérance qu'elles imprimeroient une
flétrissure.»
À l'égard de quelques négrophiles que nous avons connu, cela seroit
impossible; car, où placer une nouvelle flétrissure, sur des individus
qui en sont tous couverts?
«Ne demandez pas si vos antagonistes n'ont pas encore employé d'autres
armes que le sarcasme et la calomnie (chap. II, pag. 78).»
Pourquoi n'emploierions-nous pas les mêmes armes dont on se sert contre
nous? n'est-ce pas dans l'arsenal des négrophiles que nous les avons
dérobées? Qu'ils ne craignent pas d'en manquer, les auxiliaires leur en
fourniront; plusieurs d'entr'eux ont un talent particulier pour forger
et aiguiser ces sortes d'armes que l'évêque Grégoire nomme sarcasmes et
calomnies.
«Nous avons, dit-il, supposé que tous les amis des noirs étoient les
ennemis des blancs, et de la France.»
La supposition est-elle gratuite? Lorsque les deux tiers des blancs de
S. Domingue ont été victimes du système impolitique des amis des noirs,
et que cette opinion, au moins irréfléchie, est la cause la plus directe
de la ruine du commerce de France; et n'ont-ils pas à se reprocher, sous
ce rapport, d'avoir servi l'Angleterre, qu'ils en fussent soudoyés ou
non.
«Parle-t-on de justice? les colons répondent, en parlant de sucre, de
café, d'indigo, de balance du commerce. Raisonne-t-on? ils disent qu'on
déclame.»
Les grands mots, justice, vertu, fraternité, humanité, sortoient sans
cesse de la bouche des prétendus philantropes républicains; ils étoient
écrits en grosses lettres sur le frontispice de tous leurs édifices
publics, et dans le même temps, _fratres, fratres, cives, cives
trucidabant, tantum opinio potuit suadere malorum_. Dans quelles
circonstances les négrophiles ont-ils donc pratiqué à notre égard cette
justice dont ils se targuent? Quand ont-ils raisonné conséquemment? La
justice et la raison ont-elles jamais marché de front avec l'exaltation?
«On reproche aux colons de répondre aux objections qu'on leur fait; en
parlant d'indigo, de sucre, et de café.»
_Tractant fabrilia fabri_. Au moins parlent-ils de ce qu'ils
connoissent. Si, à l'exemple des Bossuet, des Fénélon, des Fléchier,
l'évêque Grégoire eût employé son érudition, ses talens littéraires; à
étayer, pendant là révolution, l'édifice de la religion qui écrouloit de
toute part, vraiment digne du caractère dont il est revêtu, nous
n'aurions pas le droit de rappeler à ce prélat, relativement à son
négrophilisme mal dirigé, la fable de l'Ours et de l'Amateur des
jardins.
Rien n'est si dangereux qu'un ignorant ami;
Mieux vaudroit un sage ennemi.
«Fait-on un appel aux coeurs sensibles? les planteurs ricannent.»
Ont-ils bien le droit de faire ce rappel, ceux auxquels le massacre des
deux tiers des colons, et la misère affreuse de ceux qui par miracle ont
échappé, ne peuvent pas faire faire un pas rétrograde vers la pitié?
Jouissez donc, jouissez encore, négrophiles opiniâtres; une nouvelle
curée se présente, quinze mille malheureuses victimes de votre erreur,
devenue coupable par la persévérance, viennent tout récemment d'être
chassés de l'île de Cuba, par les Espagnols; ils ont été déportés à la
Nouvelle-Orléans; suivez les vampires insatiables, précipitez-vous de
nouveau sur leurs corps décharnés, et sucez le reste de leur sang.
Sera-ce le dernier refuge de ces malheureux? Hélas! les pauvres n'ont
plus d'asile, et grace aux impostures des négrophiles, les infortunés
colons sont en horreur à toute la nature. Où trouveront-ils donc où
reposer leur tête, et où terminer une vie dont chaque jour est marqué
par de nouvelles calamités? Les négrophiles verront encore, dans le
dernier coup qui vient d'accabler les planteurs, une punition méritée de
leurs crimes prétendus, tandis que ce n'est qu'une suite funeste de leur
système irréfléchi, et de leurs calomnies outrées. Voltaire disoit qu'il
ne manquoit au peuple juif que d'être antropophage pour être le peuple
le plus abominable de la terre, en nous gratifiant de cette épithète,
l'évêque Grégoire nous met encore au-dessous de ce peuple. Les
planteurs, dit-il, s'acharnent sur les cadavres des malheureux nègres,
dont ils sucent le sang, pour en extraire de l'or.
«Vengeons-nous, dit ce bon prélat, d'une manière qui est la seule avouée
par la religion, saisissons toutes les occasions de faire du bien aux
persécuteurs, comme aux persécutés.»
Sublime morale de la religion chrétienne, pourquoi n'êtes-vous que dans
les livres et sur les lèvres des hommes?... Négrophiles de mauvaise foi,
si vous voulez avoir des droits à la reconnoissance des blancs que vous
qualifiez de l'épithète de persécuteurs, faites leur donc connoître le
bien que vous leur avez fait, ou celui que vous avez l'intention de leur
faire. Seroit-ce un autre ouvrage sur la liberté des nègres, que
l'évêque Grégoire annonce avoir encore l'intention de publier? Oh! pour
le coup, notre reconnoissance sera sans bornes, ainsi que celle des
persécutés noirs, si toutefois il en survit aux suites funestes du
premier essai des négrophiles dont il a causé la destruction des deux
tiers, et le malheur du reste.
A Dieu ne plaise cependant que nous ne rendions pas justice à la pureté
des intentions de l'évêque Grégoire; mais en politique, la plus petite
erreur peut avoir les suites les plus fâcheuses.
Ludere qui nescit, campestribus abstinet armis.
«Les défenseurs de l'esclavage sont presque tous irréligieux, et les
défenseurs des esclaves, presque tous religieux (chap. II, pag. 77).»
Si nous n'avions pas plus de charité que l'évêque Grégoire, nous
donnerions ici une petite liste des noms de plusieurs défenseurs
d'esclaves, et nous laisserions le public maître de prononcer sur leur
moralité et leur religion. Mais, qu'entendent les négrophiles, par
défenseurs de l'esclavage? Ce sont sans doute ceux qui prétendent qu'une
certaine civilisation devoit précéder l'affranchissement des esclaves,
pour ne pas le rendre dangereux, et pour les maîtres, et pour eux-mêmes;
ce qui s'est passé à S. Domingue, à cette occasion, n'est-il pas la
preuve la plus convainquante qu'on en puisse donner. Que les défenseurs
de l'esclavage soient religieux ou irréligieux, la charité chrétienne
demandoit qu'on se tût à cet égard; car cela importe fort peu quand il
s'agit de la solution d'un problème politique.
«On a calomnié les nègres, d'abord pour avoir le droit de les asservir,
ensuite pour se justifier de les avoir asservis; et parce qu'on étoit
coupable envers eux (chap. II, pag. 74).»
Encore une fois, Monseigneur, ce ne sont pas les colons qui ont asservi
les nègres, et les potentats africains n'ont pas besoin d'avoir recours
à la calomnie, pour motiver le droit qu'ils s'arrogent de faire des
esclaves; la loi du plus fort chercha-t-elle jamais à se justifier?
Nous avons, dites-vous, tenté de dénaturer les livres saints, pour y
trouver l'apologie de l'esclavage colonial. Nous n'avons jamais trouvé
dans les livres saints d'apologie de l'esclavage; mais ils ne
l'improuvent pas, puisque S. Paul, dans son épître sixième, à Thimothée,
s'exprime ainsi à l'égard des esclaves: _Quicumque sunt sub jugo servi,
dominos suos omni honore dignos arbitrentur_. Et quelques négrophiles,
qui pourtant se disent chrétiens, leur ont mis le poignard à la main
contre nous.
«L'évêque Grégoire se plaint, que dans les temples des colonies, on voit
les noirs et sang mêlés, dans des places distinctes de celles des
blancs; les pasteurs, dit-il, sont criminels d'avoir toléré un usage si
opposé à l'esprit de la religion. C'est à l'église, dit Paley, que le
pauvre relève son front humilié, et que le riche le regarde avec
respect; c'est là qu'au nom du ciel le ministre des autels rappelle tous
ses auditeurs à l'égalité primitive, devant un Dieu qui déclare ne faire
acception de personne.»
Pour avoir le droit de citer, comme criminels, les pasteurs des temples
des colonies, qui tolèrent des distinctions dans les places, pour les
blancs et pour les noirs, il faudroit que les pasteurs des temples de
France, n'eussent aucun reproche à se faire sous ce même rapport. Or,
nous avons vu dans leurs temples, les riches séparés du peuple, par des
balustrades dorées, fléchissant à peine les genoux sur de superbes
carreaux de velours ornés de glands d'or; et depuis combien de temps ne
leur offre-t-on plus un encens qui ne dut jamais brûler que pour la
divinité. D'autres citoyens, moins riches sans doute, ou moins élevés en
dignité, étoient munis de deux chaises, l'une pour s'asseoir, et l'autre
pour se mettre à genoux, tandis que plusieurs, et en plus grand nombre
que ces premiers, se tenoient debout, et tellement pressés les uns par
les autres, qu'ils n'avoient pas même la faculté de se mettre à genoux.
Cette inégalité n'existe-t-elle pas jusque dans le sa sanctuaire? le
prélat n'y est-il pas distingué par son siège épiscopal? les chanoines
n'y sont-ils pas dans des stalles si commodes, qu'ils pourroient y
dormir, tandis que les prêtres du second ordre et les chantres sont sur
de simples tabourets, d'où ils pourroient culbuter très-aisément, s'ils
s'oublioient un instant. N'ayons-nous pas vu le riche, même après sa
mort, étendu sur un superbe lit de parade, insulter encore à la misère
du pauvre? Est-ce donc là l'esprit de la religion? est-ce là cette
égalité primitive, devant un Dieu qui a déclaré ne faire acception de
personne? Qu'on ne se persuade pas, qu'en parlant de la sorte, notre
intention soit de blâmer une hiérarchie que nous croyons au contraire
nécessaire dans l'ordre social, même dans les églises; mais doit il
exister une parfaite égalité dans les temples d'Amérique, entre les
maîtres et les esclaves, lorsqu'elle n'existe pas même dans les temples
de France, entre des hommes libres?
L'évêque Grégoire, encouragé sans doute par les éloges pompeux que
plusieurs journaux ont fait de son livre de la _Littérature des nègres_,
promet de donner un second ouvrage, où «l'on ne lira pas, dit ce prélat,
sans attendrissement, les décisions rendues contre l'esclavage des
nègres, par le Collége des cardinaux, et par la Sorbonne.»
Ces décisions, bien conformes aux principes de la religion chrétienne,
sont sans doute très-louables. Nous sommes bien éloignés (quoiqu'on
puisse en penser) de les désapprouver; mais nous maintenons, qu'avant de
rendre des décisions contre l'esclavage des nègres, il falloit préalable
avoir trouvé un moyen certain de les mettre à exécution, sans danger
pour les blancs, comme pour les nègres. Nous l'avons déjà dit et nous ne
pouvons trop répéter une vérité que les négrophiles ne veulent pas
entendre, ou qu'ils éludent toujours.
L'auteur de la _Littérature des nègres_, pour mettre le comble à la
perfection de sa race chérie, ne se borne pas à chercher à démontrer sa
supériorité sur les blancs, sous le rapport des sciences et des arts,
dans lesquels, dit ce prélat, elle nous a devancés; il nous annonce de
plus, qu'en fait de religion, elle ne nous cède en rien. Plusieurs
nègres, nous dit-il, ont été insérés comme saints dans le calendrier de
l'église catholique, et il en cite jusqu'à un [11], qui se nomme S.
Elesbaan, et que les nègres des dominations espagnoles ont adopté pour
patron; ce que nous croyons sans peine, bien persuadés que les nègres,
dans leur calendrier, n'ont point inséré de saints blancs, puisqu'ils
représentent le diable le plus blanc possible; nous, nous le peignons
noir, lesquels ont raison? _Diù sub judice lis erit_. Cela n'est pas
facile à décider, car dans un corps noir, comme le dit fort bien
l'évêque Grégoire, en parlant de Benoît de Palerme, il peut se
rencontrer une ame très-blanche, _nigro quidem corpore, sed candere
animi praeclarissimus_. Nous avons donc tort de peindre notre diable en
noir, surtout depuis que l'évêque Grégoire, d'après l'autorité de
Knight, nous a appris que la couleur noire étoit l'attribut de la race
primitive dans l'homme, comme dans tous les animaux. C'est sans doute
d'après cette assertion que le gouvernement Portugais a toujours insisté
pour que le clergé séculier et régulier, de ses possessions en Asie, fût
composé de noirs.
[Note 11: Mais il en existera sous peu un second, si toutefois, comme
l'annonçoient les gazettes de 1807, il est vrai que l'on s'occupe de sa
canonisation; il se nomme Benoît de Palerme.]