CHAPITRE III.

«Les systèmes qui supposent une différence essentielle entre les nègres

et les blancs, ont été accueillis (ch. II, p. 30) 1º. par ceux qui

veulent à toute force matérialiser l'homme, et lui arracher des

espérances chères à son coeur; 2º. par ceux qui, dans une diversité

primitive de races, humaines, cherchent un moyen de démentir le récit de

Moïse; 3º. par ceux qui, intéressés aux cultures coloniales, voudroient,

dans l'absence supposée des facultés morales du nègre, se faire un titre

de plus, pour le traiter impunément comme des bêtes de somme.»

Abstraction faite de ce que nous enseigne la religion catholique, de la

création de l'homme; dans la supposition (sans doute gratuite) que Dieu

eût créé deux espèces d'hommes, l'une blanche et l'autre noire, ce que

nous ne croyons pas contradictoire à sa toute-puissance qui est sans

bornes, ne pouvoit-il pas avoir doué l'une et l'autre espèce de ce

souffle divin que nous appelons ame, et que nous regardons avec raison

comme immortelle? La supposition de cette diversité primitive de races

humaines, ne tend donc en aucune manière à matérialiser l'homme; si cela

étoit, la race blanche se trouveroit dans la même hypothèse, et l'on

auroit le même titre pour la traiter comme des bêtes de somme.

«L'opinion de l'infériorité des nègres n'est pas nouvelle; la prétendue

supériorité des blancs, n'a pour défenseurs que des blancs juges et

parties, dont on pourroit d'abord discuter la compétence, avant

d'attaquer leur décision (chap. II, pag. 35).»

M. Grégoire nous dit, d'une part, que l'opinion de l'infériorité des

nègres n'est pas nouvelle; nous le savions déjà, et ils viennent d'en

donner une preuve toute récente, par la manière dont ils se sont

comportés en recevant la liberté. D'une autre part, il nous cite des

autorités imposantes, qui nous assurent que ces mêmes nègres ont été nos

pères et nos maîtres dans les sciences et dans les arts: cela ne nous

paroît pas trop conséquent; ce qui ne l'est pas plus, c'est que, selon

lui, les blancs ne peuvent pas s'ériger en défenseurs de leur propre

cause, pour prouver leur prétendue supériorité sur les nègres. L'évêque

Grégoire, appelle-t-il être juge de sa cause, que d'en être l'avocat?

C'est sans doute pour éviter que l'on ne fasse ce reproche aux nègres,

qu'il s'est constitué leur défenseur officieux. Ce n'est qu'après avoir

mis dans un creuset de comparaison les productions des blancs et celles

des nègres, qu'on peut assigner le degré de supériorité des uns sur les

autres; l'évêque Grégoire nous fera sans doute revenir de notre

prévention, en nous mettant sous les yeux les chefs-d'oeuvres de ces

protégés; il peut être certain que nous serons justes. _Amicus Plato,

magis amica veritas_. Nous demanderons, à M. Grégoire, si la citation de

l'apologue du lion, qui, en voyant un tableau où l'on voyoit un lion

terrassé par un homme, dit, les lions n'ont point de peintres, a bien le

mérite de l'a'propos? Les nègres, d'après son ouvrage, n'ont-ils pas des

artistes et des savans?

A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.

L'évêque Grégoire cite des autorités respectables, pour avoir le plaisir

de les confondre (chap. II, p. 36). «Hume, Jefferson, qui tous deux

prétendent que la race blanche est la seule cultivée, que dans des

circonstances données les mêmes pour des blancs et des nègres, ceux-ci

ne pouvoient jamais rivaliser avec ceux-là, que jamais on ne vit un

nègre distingué par ses actions et par ses lumières.» Il cite encore

Barré de S. Venant, à qui il fait dire, que si la nature promet aux

nègres quelques combinaisons, qui les élèvent au-dessus des autres

animaux, elle leur interdit les impressions profondes, et l'exercice

continu de l'esprit, du génie et de la raison. Nous nous permettrons

d'observer, à M. Grégoire, qu'il a dénaturé le passage de Barré de S.

Venant, en n'en citant qu'une partie. Le voici tel qu'il est: «Dans la

Guinée, une atmosphère embrasée, une chaleur constante, affaisse le

corps, porte la torpeur dans tous les membres, et éloigne l'homme de

tout travail; le développement des forces physiques et morales y est

sans cesse arrêté par je ne sais quelle action secrète, qui ôte toute

énergie, et plonge l'homme (il ne dit pas seulement le nègre) dans une

sorte de stupidité et d'engourdissement qui le réduit presque à l'état

des brutes: si elle lui permet quelques petites combinaisons, qui

l'élèvent au-dessus des autres animaux, elle lui interdit les

impressions profondes et l'exercice continu de l'esprit, du génie et de

la raison.» C'est donc au climat et non à la qualité d'homme noir, que

Barré de Saint-Venant attribue l'espèce d'abrutissement des hommes, de

quelque couleur que vous les supposiez, qui habitent la zone torride. La

preuve en deviendra évidente, par la citation suivante du même auteur

(chap. I, pag. 5): «La nature repousseroit-elle la civilisation dans les

pays chauds? Il est impossible de le croire; l'homme, dans tous les

climats, a reçu le même germe d'intelligence, qui le rend partout

également perfectible, le nègre d'Afrique, est donc appelé, comme le

blanc d'Europe, à jouir de ce bienfait; son organisation est la même,

mais son gouvernement est différent.» Il est évident que ce passage

détruit absolument l'inculpation que l'auteur fait à Barré de S. Venant.

Quand bien même Hume, Jefferson et Barré de S. Venant admettroient une

différence entre l'homme nègre et l'homme blanc, quant aux facultés

intellectuelles, qu'en conclueroit-on? Ne remarque-t-on pas cette même

différence d'individu à individu parmi les, blancs; de famille à

famille; de département à département; de royaume à royaume? à plus

forte raison peut-elle exister d'un climat à un climat tout à fait

opposé; il n'y auroit donc rien d'étonnant que cette différence, existât

entre la race blanche et la nègre; l'auteur a même cité des autorités

qui font pencher la balance du côté de cette dernière. En notre qualité

de colons, nous avons eu occasion d'observer différentes nations nègres;

nous avons trouvé, dans quelques-unes, des degrés d'intelligence»

d'aptitude à l'instruction, de beaucoup supérieurs à ceux que nous

rencontrions dans d'autres. Les Congos sont, de tous les nègres, les

plus spirituels, les plus propres à faire des ouvriers, des domestiques;

ils sont en général petits. Pour les travaux de la terre, on choisit de

préférence les Sénégalais et les Aradas; ils ont moins d'intelligence

que les Congos, mais ils sont plus laborieux. Les Aradas ont une

aptitude ou un goût particulier pour la connoissance des plantes

usuelle, même des vénéneuses, aussi trouve-t-on parmi eux beaucoup de

_caprélatas_, ce qui signifie en françois des médecins; il y en a aussi

de _macandals_, ce qui signifie empoisonneur, ensorcelleur. Les Congos

sont naturellement gais, railleurs, improviseurs de chansons qui ont

toujours pour sujet de se moquer de quelqu'un, nègre ou blanc;

quelquefois même de leurs maîtres. Les Mandingues ou Mondongues ont un

caractère de stupidité qui va jusqu'à la férocité; ils sont, pour la

plupart, anthropophages; peut être est-ce pour cela que dans leur pays

on leur lime les dents en pointes: on est souvent forcé de les détruire

sur les habitations, pour avoir dévoré un camarade, ou des enfans.

«Il faut, pour qu'un peuple soit taxé avec raison d'absence totale de

génie, qu'il ait existé en corps de nation, aussi long-temps que les

Grecs, avant d'avoir un Homère; les Romains, un Virgile; les François,

un Racine (chap. I, pag. 38).» Quel pompeux éloge l'évêque Grégoire fait

de la race nègre, puisqu'avant cette époque, elle peut compter un nombre

si considérable de savans distingués dans tous les genres, dont il

promet de nous faire connoître les noms et les ouvrages. Genty a donc

grand tort, lorsqu'il avance que le génie ne peut naître au sein de

l'opprobre et de la misère, quand on n'entrevoit aucune récompense,

aucun espoir de soulagement. Genty veut-il parler des nègres en Afrique,

ou des esclaves de S. Domingue? Ceux d'Afrique existent depuis

long-temps en corps de nation; ils n'y ont pas été sans doute assez

long-temps. Quant à ceux des Antilles et autres colonies de S. Domingue,

nous ferons observer, à M. Genty, que les deux mots opprobre et misère

sont inconvenans. Le mot opprobre ne peut nullement s'appliquer aux

esclaves honnêtes, qui, en remplissant les devoirs attachés à leur

condition qui n'est malheureuse que comparativement, sont tout aussi

respectables, et s'estiment autant qu'une infinité de blancs qui, en se

targuant du titre illusoire d'hommes libres, sont, sous plusieurs

rapports, plus esclaves qu'eux, surtout, sous celui de la misère, dont

le nom seul est ignoré dans les Antilles; fille des besoins naturels

multipliés sous les zones tempérées ou froides, elle n'a jamais dépassé

les tropiques. Tout aussi Vrais philantropes que quelques Européens,

nous désirons, pour beaucoup d'individus, que nous avons sous les yeux,

un sort pareil à celui des nègres esclaves bons sujets. Hélas! plus d'un

tiers des Américains sont réduits en France à le désirer pour eux-mêmes.

Selon le curé Sibire, nous en sommes bien dignes; pourtant nous ne

l'avons pas.

«La religion chrétienne seroit sans doute un grand moyen de hâter et de

maintenir la civilisation (ch. I, p. 41).»

Nous n'en pouvons disconvenir; sa morale sublime devroit être un des

moyens les plus puissans de rendre les hommes meilleurs; mais hélas!

nous voyons avec peine que son effet n'est pas toujours infaillible; le

sang des ministres de cette sainte religion, ne fume-t-il pas encore? ne

crie-t-il pas vengeance contre ceux qui, en se décorant du nom pompeux

de chrétien, se sont vautrés dans la fange, et se sont rendus coupables

de tous les crimes de la barbarie la plus sauvage? Ne se disoient-ils

pas chrétiens, les émissaires qui nous sont venus de France aux

Antilles, et qui ont souillé nos villes et nos campagnes, par des

sacrifices de sang humain? N'eût-il pas mieux vallu, pour nous servir

des propres expressions de M. Grégoire, nous envoyer des serpens à

sonnettes? A Dieu ne plaise que nous en accusions la religion, si nous

maintenons seulement qu'elle n'ait pas toujours un frein assez puissant

pour la multitude, si un chef juste et ferme ne se réunit à elle pour

faire respecter et exécuter ses lois.

«Barron (ch. I, p. 43) attribue la barbarie actuelle de quelques

contrées d'Afrique, au commerce des esclaves.» Il seroit plus vrai de

dire que le commerce des esclaves par les Européens, suscite peut-être

plus de guerres en Afrique qu'il n'y en avoit autrefois; mais les

souverains sont moins barbares depuis qu'ils trouvent à vendre leurs

prisonniers, puisqu'alors ils les faisoient périr; et quoi qu'en disent

les négrophiles, l'esclavage des Antilles est préférable à la mort; et

la fausse idée que les Européens s'en sont fait, ne provient que de

l'exaltation et de l'exagération des négrophiles qui dénaturent tout;

ils veulent à toute force «que les esclaves n'entrevoient dans l'avenir

aucun espoir de récompense, ni de soulagement.» Conviendront-ils qu'il y

avoit dans les colonies beaucoup d'affranchis? D'où leur est venue cette

liberté? N'étoit-elle pas la récompense des services rendus à

l'habitation, au maître? Il n'y avoit presque pas d'exemple qu'un

habitant mourût sans avoir, par son testament, légué la liberté à

plusieurs de ses sujets, soit domestiques, soit cultivateurs; n'étoit-il

pas d'usage de donner la liberté aux négresses qui avoient six enfans

vivans; à celles qui avoient été nourrices des enfans du maître? Mais,

ne parlons pas des affranchissemens, qui ne pouvoient être la récompense

que d'un petit nombre de nègres, la certitude pour tous d'être logés,

vêtus, nourris, médicamentés depuis l'époque où ils cessent, par leur

âge, de pouvoir rendre des services à l'habitation, jusqu'à leur mort,

qui, quoi qu'en disent les négrophiles, arrive souvent à une époque très

reculée; cette certitude n'est-elle pas une récompense, un espoir de

soulagement et de repos pour l'avenir? Vos journaliers, en Europe, et

tous les hommes sans propriétés ou sans talens ont-ils ce même espoir?

Du jour où ils cessent d'être utiles à la société, commence leur misère;

et leurs ressources finissent précisément à l'époque ou leurs besoins

augmentent, quand la vieillesse et les infirmités qui l'accompagnent

viennent les accabler. N'est-ce pas là l'esclavage de la nécessité,

mille fois pire que celui dont, pour le malheur du plus grand nombre de

nègres, les négrophiles ont demandé imprudemment l'abolition, dans un

temps inconvenant, et de la manière la plus impolitique et la plus

dangereuse.

«Homère assure que quand Jupiter condamne un homme à l'esclavage, il lui

ôte la moitié de son esprit (chap. I, pag. 44).»

N'admirez-vous pas en cela, Monseigneur, la bonté paternelle de Jupiter

pour tous ses enfans. Si les esclaves avoient autant d'esprit et de

connoissance que leur maître, ne seroient-ils pas doublement malheureux,

de pouvoir faire la comparaison entre leur état et le sien? Donnez à des

enfans de paysans et de journaliers la même éducation qu'aux enfans des

riches qui sont destinés à remplir les premières places dans le

gouvernement; renvoyez-les ensuite à leurs pères, pensez-vous qu'ils

veuillent labourer ou bécher la terre? Et dans la supposition qu'ils

soient forcés de le faire, ne souffriront-ils pas plus que ceux de leurs

frères, qui, sans chercher à s'élever au-dessus de la profession de

leurs pères, auront appris dès leur enfance à labourer et à bécher?

Mais, nous direz-vous, on peut mettre dans les places les fils de

paysans, lorsqu'ils ont reçu de l'éducation; on ne peut en disconvenir,

mais, qui labourera? qui béchera la terre? Peuplez la terre de savans,

elle sera bien vite stérile. Remercions donc Jupiter de n'avoir pas

prodigué cette arme si dangereuse, qui dans des mains imprudentes, cause

la plus grande partie des malheurs de la société, l'esprit...

«Quels sentimens de dignité, de respect pour eux-mêmes, peuvent

concevoir des êtres considérés comme le bétail, et que des maîtres

jouent quelquefois contre quelques barils de riz, ou d'autres

marchandises? Que peuvent être des individus dégradés au-dessous des

brutes excédés de travail, couverts de haillons, dévorés par la faim; et

pour la moindre faute, déchirés par le fouet sanglant d'un commandeur

(chap. I, pag. 44).»

Les négrophiles veulent, à toute force, que les colons regardent leurs

nègres comme un troupeau de bétail! nous le leur accordons pour un

instant. Il paroît qu'ils ne sont pas au courant de ce qui se passe dans

les campagnes chez les laboureurs d'Europe; qu'ils n'ont jamais observé

les soins particuliers qu'ils prennent de leur bétail, qui fait leur

principale fortune. Un boeuf est-il malade? rien n'est épargné pour

avoir les médicaments nécessaires; on se lève dix fois dans la nuit, ou

plutôt on ne se couche pas, pour être à même de lui porter tous les

secours que demande son état: nous dirons, même à la honte de l'humanité

que le paysan sera parcimonieux lorsqu'il s'agira d'acheter des remèdes

pour sa femme ou ses enfans, et qu'il ne regardera point à l'argent pour

le soulagement de son boeuf. Nous avons été témoins, en France, qu'un

laboureur venant chez un curé de campagne, lui porter de l'argent pour

faire dire une messe pour le rétablissement d'un de ses boeufs, et que,

le curé lui ayant remontré qu'il devoit plutôt en faire dire pour sa

femme, qui étoit au lit depuis trois mois, il lui répartit que si sa

femme venoit à mourir, il ne lui faudroit pas d'argent pour en avoir une

autre, mais qu'il n'en étoit pas ainsi de son boeuf. Un nègre, qui coûte

mille écus, et souvent beaucoup plus lorsqu'il a des talens, n'excitera

chez les colons ni le sentiment de l'humanité ni même celui de

l'intérêt! Que doit-on penser de ceux qui ne supposent dans les colons

ni l'un ni l'autre de ces mobiles? qu'ils nous prennent tous pour des

fous ou des barbares. Mais y auroit-il existé des colons riches, en

excédant de travail leurs nègres, et, ce qui est contradictoire, en les

faisant mourir de faim (comme si l'homme ou la brute qui ne mangent pas

pouvoient travailler fortement) et en les déchirant par le fouet

sanglant des commandeurs? Peut-on disconvenir que les deux tiers des

colons, non-seulement jouissoient de très grandes fortunes, mais encore

faisoient celle de tous les Européens qui étaient en relation avec eux?

Il seroit facile de démontrer cette vérité, démentie aujourd'hui par une

partie des négocians de France, qui, ne pouvant plus sucer un sein tari

par les circonstances, le déchirent à belles dents. Il en existe

cependant encore un petit nombre d'honnêtes, qui, mêlant leurs larmes

avec les nôtres, gémissent sur le malheur de leur patrie, de s'être

laissée conduire par des esprits exaltés, de faux philosophes, dont les

théories dangereuses ne tendant pas moins qu'à une anarchie universelle,

ont détruit le plus beau pays du monde, S. Domingue.

«Les colons (dit l'auteur) jouoient, aux cartes ou au billard, leurs

esclaves contre quelques barils de ris.» L'évêque Grégoire prouve bien

par là qu'il est dans l'ignorance du prix des marchandises animales et

végétales des colonies. Combien il auroit fallu de barils de riz (qui,

dans ce pays-là, est à un très bas prix), pour équivaloir au prix d'un

nègre que les François nous vendoient au poids de l'or. Nous ne dirons

pas cependant, qu'on ne jouât pas quelquefois des nègres; mais c'étoit

de mauvais sujets que l'on jouoit pour s'en défaire, et plutôt à qui ne

les auroit pas, qu'à qui les gagneroit; quoiqu'ils ne fussent pas

regardés par nous comme des brutes, cependant, d'après leur qualité

d'esclave, ils étoient vénals. Il paroît que, d'après les sentimens de

pitié qu'ont excités dans l'ame sensible de l'évêque Grégoire, les

chevaux de Paris, il ne vendroit pas même les siens, et qu'à plus forte

raison, il ne les joueroit pas. Nous en trouvons cependant un exemple

dans le clergé de France. Un très-digne prélat d'ailleurs, mais qui

aimoit un peu le jeu, (les prélats sont hommes quelquefois) l'évêque de

******, passant près d'une maison qu'il connoissoit sans doute, dit à sa

soeur qui étoit avec lui dans sa voiture, qu'il avoit affaire pour un

instant dans cette maison, et qu'elle voulût bien l'attendre;

Monseigneur perdit non-seulement tout l'argent qu'il avoit sur lui, mais

joua sa voiture et ses chevaux et perdit tout; son vainqueur, impatient

de jouir de sa nouvelle conquête offrit à Monseigneur de le conduire à

son palais épiscopal, et descendit pour prendre possession de la

voiture. Quel fut son étonnement, lorsqu'il aperçut, dedans, une dame:

Madame en est-elle aussi? dit-il à Monseigneur.

Revenons à nos nègres; vous voyez que, quand bien même nous les

mettrions au rang des brutes; nous en aurions, cependant, le soin que

l'on a des brutes, quand on en veut tirer du travail; et qu'en les

excédant, en ne les nourrissant pas, en ne les vêtissant pas, en les

faisant déchirer à coups de fouet, nous n'irions pas à la fortune par

cette voie impossible. Les Européens sont donc des imposteurs, et non

pas les colons, comme le dit votre inestimable cure Sibire, à qui il

paroît que les François rendent la justice qui lui est due. L'intérêt,

Monseigneur! l'intérêt est le plus puissant de tous les mobiles; il

commanderoit aux colons, si leur humanité se taisoit: nous ne pouvons

cependant disconvenir qu'il se trouvât parmi eux quelques insensés (ne

s'en trouve-t-il pas en Europe?), qui sacrifioient, à leur brutal

caractère, tous les sentimens d'humanité, même d'intérêt; mais le nombre

en étoit si petit qu'il n'étoit qu'une exception; encore la faute

doit-elle en être imputée aux commandans et aux magistrats qui sont

chargés par le gouvernement de faire exécuter le code noir (ce code est

un édit rendu par Louis XIV, en 1685, touchant la police des îles

françaises cultivées par des esclaves), dans lequel sont clairement et

sagement énoncés les devoirs des esclaves envers leurs maîtres et les

obligations des maîtres envers leurs esclaves; dans ce code est limitée

l'étendue de leurs pouvoirs relativement aux châtimens des nègres. Quel

homme sera assez injuste et assez impolitique, pour prétendre qu'il faut

laisser le crime ou les fautes graves impunis, parmi les nègres, parce

qu'ils ont le malheur d'être esclaves? Qu'arriveroit-il, dans les

sociétés policées et libres, si la crainte du châtiment n'étoit un frein

pour les méchans? Chaque habitation est l'image d'une petite république;

supposez-la composée d'hommes sans défauts et sans vices, le fouet sera

aussi étranger aux individus, que les punitions le sont aux blancs

libres qui se comportent bien; car, encore une fois, on ne bat point son

nègre, ni son boeuf, ni son cheval pour le plaisir de le battre; et si

les chevaux de Paris, sur lesquels l'extrême sensibilité de l'évêque

Grégoire, a laissé tomber des larmes de pitié, appartenoient aux

charretiers qui les conduisent, ils ne les traiteroient pas avec

barbarie comme ils le font. A Dieu ne plaise que nous veuillons

reprocher, à l'évêque Grégoire, son amour bien prononcé pour les nègres

d'Afrique, pour les chevaux de Paris, et pour les oiseaux d'Italie. Nous

connoissons des individus apathiques qui n'aiment ni les hommes, ni les

bêtes, il y a donc un certain mérite à aimer une partie de l'espèce,

qu'on nomme humaine (qui parfois ne l'est pas trop), ne fût-ce que

l'espèce noire.

Nous sommes cependant forcés de faire un aveu vraiment fait pour

apitoyer sur le sort des esclaves, mais auquel on peut remédier. Il

reste, dans le coeur des blancs, nés dans les colonies, une étincelle

d'amour pour leur ancienne patrie, la France; de cette source, qui

paroît pure, jaillissent les causes les plus directes des malheurs des

nègres, et même des blancs. Les colons, à peine sortis des mains de

leurs nourrices tournent leurs premiers regards et leurs premières

pensées vers la France (_inde mali labes_); tout ce qu'ils entendent

dire par les François qui débarquent, exalte encore leur imagination,

faute de connoître les véritables jouissances, celles de l'âme et celles

de la nature; jouissances que l'homme sage trouve partout, et peut-être

plus facilement en Amérique que dans les autres climats, ils sont dans

la fausse persuasion que l'homme riche ne peut et ne doit trouver qu'en

France tous les moyens de satisfaire ses goûts et ses passions. Oh! trop

funeste erreur! les colons sans expérience ignorent que ce métal, qui,

selon l'usage que l'on en fait, procure également le bonheur et le

malheur de ceux qui le possèdent, diminue des deux tiers en s'éloignant

de la mine dont il est tiré, qu'il s'amincit à l'extrême, en passant par

les filières des régisseurs et des négocians. Que s'ensuit-il delà? Le

colon vient chercher en France un bonheur imaginaire, y dérange sa

fortune; et ce qu'il y a de plus affligeant pour les véritables amis de

l'humanité, c'est qu'abandonnant à des mains mercenaires ses malheureux

esclaves, s'il n'a pas eu le bonheur de choisir un régisseur honnête,

ils seront victimes de la cupidité de l'Européen, qui, ne les regardant

pas comme sa propriété, les contraint à des travaux qui excèdent leurs

forces, les exténue, et fait périr ceux dont le tempéramment ne peut

suffire aux grandes fatigues. Voici, Monseigneur, une des causes

principales des mauvais traitemens des esclaves. Les négrophiles en

accusent les colons, qui n'en sont qu'une cause indirecte en

s'absentant; mais doit-on les couvrir de l'opprobre des Européens? Nous

en revenons toujours à rejeter la faute sur les magistrats et

commandans-inspecteurs des cultures, qui, dans l'absence des colons

propriétaires, devroient regarder les nègres esclaves comme des

orphelins confiés à leurs soins paternels et à leur humanité.

«L'estimable curé Sibire, qui après avoir missionné avec succès en

Afrique, est actuellement, comme tant de dignes prêtres, repoussé du

ministère par des fanatiques; Sibire dit, en se moquant des colons, ils

ont fait des descriptions si bizarres de la béatitude de leur nègres, et

sous des couleurs si riantes et si aimables, qu'en admirant leurs

tableaux d'imagination, on regrette presque, d'être libre, ou qu'il

prend envie d'être esclave..... Je ne souhaiterois pas à ces colons

esclaves, un pareil bonheur dont ils ne sont que trop dignes (ch. II,

pag. 45).»

Comme l'évêque Grégoire nous cite parfois des apologues, et qu'il nous a

mis sous les yeux celui du lion, auquel on montroit un tableau

représentant un lion terrassé par un homme, nous allons aussi, à

l'occasion du bon Sibire, lui rappeler l'apologue du lion mourant. _Tu

quoque mi Sibire!_ vous nous donnez aussi en passant une petite ruade,

encore vous nous avertissez que c'est en vous moquant de nous; nous

sommes si bons, si bons, qu'en vérité nous ne l'eussions pas deviné;

mais nous sommes sans rancune, et nous pensons, comme l'évêque Grégoire,

qu'un aussi digne ecclésiastique que vous, un missionneur aussi zélé,

qui a missionné [7] en Afrique, avec tant de succès, ne devroit pas être

repoussé du ministère, dans une circonstance surtout où l'on manque de

prêtres; ce ne peut-être, comme le dit très-bien l'évêque Grégoire, que

l'effet du fanatisme. Comme nous étions dans l'erreur! nous croyons ce

monstre totalement terrassé en France; eh! contre qui ose-t-il encore

lever sa tête altière? La France n'a-t-elle pas à craindre, que le digne

apôtre Sibire, secouant la poussière de ses souliers, ne retourne en

Afrique? Avec quel plaisir ces chères brebis noires reverroient leur bon

pasteur blanc; mais pourquoi n'iroit-il pas, à S. Domingue, affermir les

nègres dans la doctrine qu'il leur a prêché?

[Note 7: Le mot missionner est nouveau sans doute? nous ne le

connoissions pas; aussi avons-nous mis missionneur au lieu du vieux mot

missionnaire.

_Ita verborum vetus interit ætas_.

]

«Les colons (ch. II, pag. 46), dit Sibire, ont fait des descriptions si

bizarres, de la béatitude de leurs nègres, qu'ils feroient presque

désirer d'être esclave.»

Si vous étiez capable, homme de Dieu, de laisser tomber un regard de

pitié sur les débris des malheureuses familles américaines, que vos

écrits et votre opinion exaltée ont plongées dans l'abîme de la misère

la plus affreuse, vous sauriez que plus des deux tiers se regarderoient

comme très-heureux d'avoir le sort dont jouissoient leurs nègres bons

sujets; et ce sort que vous leur souhaitez, par dérision, est mille fois

à préférer à l'état précaire et malheureux de la majorité d'eux. Nous ne

conviendrons pas, par exemple, que nous eussions autrefois changé notre

sort avec celui de nos nègres, quoiqu'il ne fût pas malheureux: et que

c'est une grosse absurdité, de la part du curé Sibire, de nous avoir

fait le reproche de ne l'avoir pas fait; cela ne prouve rien pour lui,

et l'ironie n'est pas heureuse; car beaucoup de blancs en France sont

heureux dans l'état de domesticité. Cependant il est sans exemple qu'un

maître ait eu la fantaisie de changer son état avec son domestique,

quoique souvent il fût, sous bien des rapports, plus malheureux que lui.

Quand l'évêque Grégoire siégeoit sur le trône épiscopal, lui est-il

jamais venu dans l'idée de changer de place avec un de ses chanoines?

Cependant, les chanoines (dans l'ancien régime) étoient si heureux,

qu'on disoit trivialement: _heureux comme un chanoine._ Et vous, bon

curé Sibire, vous est-il jamais venu dans l'idée de vous mettre à la

place de votre sacristain, qui sans doute n'étoit pas malheureux.

«Si par impossibilité, il existoit sur la terre un homme nécessité à

servir de proie à ses semblables, il seroit un argument invincible

contre la providence (ch. II, pag. 46.)»

L'évêque Grégoire n'est pas beaucoup plus habile que nous, quand il

s'agît des décrets de la providence; ils sont impénétrables aux foibles

mortels. N'existe-t-il pas anthropophages au physique et au moral?

L'homme qui sert de pâture ou de victime à un autre homme, n'a-t-il pas

le droit de penser, que s'il n'a pas été créé pour cela, au moins il

n'étoit pas dans les décrets du Père commun de l'empêcher? L'homme

pauvre n'est-il pas nécessité de servir le riche, de lui vendre sa

liberté? le pauvre et le riche ne sont ils pas également les enfans, du

même Père commun? pourquoi donc ne sont-ils pas traités de la même

manière? La timide brebis devient la proie du tigre féroce; le Créateur

lui a refusé les moyens de se défendre, et a donné au tigre une gueule

énorme garnie de dents déchirantes auxquelles elle ne peut opposer aucun

moyen de résistance. La timide colombe, malgré son vol rapide, tombe

entre les serres poignantes de l'épervier, qui en fait sa pâture. Un

oiseau est pourvu d'un large bec, d'un gosier énorme, il engloutit dans

un jour des milliers d'insectes. L'araignée est pourvue d'un réservoir

rempli d'une substance glutineuse, qui, en se combinant avec l'air et la

lumière, prend assez de consistance pour former des fils d'un diamètre

infiniment petit avec lesquels cet insecte tisserand forme des filets en

forme de réseau, dans lesquels viennent se prendre des mouches de toute

espèces, destinées à lui servir de nourriture. Combien de genres de

poissons ne vivent que d'autres poissons? L'homme omnivore fait servir à

sa nourriture, quadrupèdes, oiseaux, poissons, végétaux, même ses

semblables, et devient lui-même, après sa mort, quelquefois même pendant

sa vie, la proie des insectes qui étoient l'objet de ses mépris, tout ce

qui a reçu l'existence ne peut donc la prolonger que par la destruction

des êtres vivans comme lui. Voilà sans doute des contradictions

apparentes; mais n'est-ce pas de ces prétendues contradictions que naît

l'ordre admirable qui maintient l'univers.

«Si les esclaves sont si heureux, pourquoi en le voit-on annuellement

d'Afrique quatre-vingt mille noirs, pour remplacer ceux qui avoient

succombé aux fatigues, à la misère, au désespoir; car, de l'aveu des

planteurs, il en périt beaucoup dans les premiers temps de leur séjour

en Amérique (chap. II, pag. 46).»

S'il arrivoit aux Antilles quatre-vingt mille nègres tous lès ans, ce

qui est exagéré, ce n'étoit pas tant pour remplacer les mortalités que

pour augmenter les cultures, en faisant de nouveaux défrichemens; et

s'il en périssoit une partie pendant les premières années de leur

séjour, ce n'étoit ni par les fatigues, ni par la misère, ni par le

désespoir. Les Européens de bonne foi, qui sont allés dans les colonies,

attesteront que l'on avoit un soin tout particulier des nègres

nouvellement arrivés, qu'on leur donnoit une nourriture saine et

abondante, parce qu'ils n'avoient pas encore, comme les nègres anciens,

des volailles, des cochons, un petit jardin particulier à fruits et à

légumes; qu'on ne les faisoit travailler qu'autant qu'il falloit, pour

que cela leur servît d'exercice. Ce ne sont donc pas, comme le disent

les négrophiles, ni la faim, ni les fatigues qui causent la mort des

nègres qui arrivent dans les colonies, mais les mêmes causes qui

occasionnent la mort des Européens, quoiqu'ils n'éprouvent en arrivant

ni misère ni fatigue, le changement de climat, de nourriture, et surtout

les affections morales. Il y a des nègres assez bornés pour croire que

les blancs les ont achetés pour les engraisser, les manger, et boire

leur sang. Cette malheureuse prévention porte à se détruire, ceux

d'entr'eux surtout, qui croient à la métempsycose (les mina sont surtout

dans ce cas là); mais ces sortes de suicides sont beaucoup moins communs

que veulent le faire croire les négrophiles, et ils n'ont lieu que dans

les premiers temps de l'arrivée des nègres dans les colonies, lorsqu'ils

sont encore dans l'incertitude de leur sort. Ils avouent tous par la

suite, qu'ils préfèrent leur nouvel état, au sort incertain qu'ils

avoient dans leur pays. Les prétendus élans d'allégresse que suppose

l'évêque Grégoire, aux nègres, lorsqu'ils assistent aux funérailles de

leurs camarades, ou de leurs parens, ne sont rien moins que la preuve

qu'il sont bien aises de les voir délivrés de l'esclavage et de la

misère. Chaque caste ou nation nègre a ses cérémonies particulières pour

les funérailles de ses morts; mais nous avons observé que toutes

s'accordent sur deux points principaux; toutes conduisent le mort à sa

tombe, en pleurant, ou feignant de pleurer, et en chantant des airs

lugubres; et toutes reviennent de la cérémonie en chantant des airs

gais, que leur inspirent les libations abondantes de taffia qu'elles ont

faites sur cette tombe; et les unes et les autres passent la nuit à

boire et à danser.

«A Batavia (chap. II, p. 48), d'après Barlow, on s'abonne, à tant par

année, pour faire fouetter en masse les esclaves, et, sur le champ, on

prévient la gangrène en couvrant les plaies de poivre et de sel». Nous

regardons cette assertion comme si invraisemblable que nous nous croyons

en droit de la nier: pourtant, dans la supposition que les nègres de

Batavia fussent de la nature des sabots, qui ne tournent que lorsqu'on

les fouette, pourquoi imputer aux colons de S.-Domingue, la cruauté des

Hollandois, et supposer à nos esclaves les mêmes vices qu'aux leurs?

Sommes-nous donc les boucs émissaires de tous les peuples? François, ne

sommes-nous plus vos frères? Hélas! les pauvres n'ont plus de frères:

nous sommes dépouillés, et par qui? par ceux même qui devoient nous

garantir nos propriétés, puisqu'ils nous les avoient vendues[8].

[Note 8: Barlow a oublié, on peut-être ne sait pas de quelle manière se

fait cette flagellation en masse. L'entrepreneur, dit-on, a des

mécaniques, des espèces de moulins; on prétend que deux cents nègres, en

se présentant bien, ce qu'ils acquièrent par la grande habitude, peuvent

recevoir le fouet en même temps. Vive les Hollandois pour l'invention!

nous autres François nous ne sommes pas encore rendus à ce degré de

perfection; aussi, pour faire fouetter nos nègres (car il faut que des

nègres soient fouettés), on commence au chant du coq, et l'on n'a pas

fini lorsque la nuit vient. C'est ce qu'assure l'évêque Grégoire,

d'après Wimphen, qui écrivoit, dit-il, pendant la révolution; or, ce qui

a été écrit à cette époque, doit être cru comme parole d'évangile.]

Abandonnant pour un instant les colons, l'évêque Grégoire cite

l'anecdote «d'un capitaine «négrier qui, manquant d'eau et voyant la

mortalité ravager sa cargaison, «jetoit, _par centaines_, les nègres à

la mer».

Le capitaine n'en eût-il jeté que deux cents, engloutissoit dans les

flots, une somme de quatre cent mille francs: à qui l'évêque Grégoire

pourra-t-il faire croire qu'un homme, par un caprice barbare, se décide

à perdre une pareille somme? Si le fait est vrai, il ne peut être

attribué qu'à la force des circonstances, et ne peut nullement être

imputé au capitaine. La disette de vivres, par la longueur des

traversées, a mis, plus d'une fois les capitaines dans la dure nécessité

de sacrifier une partie des hommes de leur vaisseau pour conserver

l'autre, lors même qu'il n'y avoit que des blancs à bord. Comment M.

Grégoire, qui a tant lu, ne connoît-il pas ces anecdotes? Si on lui

disoit qu'il s'est trouvé des circonstances où l'on a tiré au sort, pour

décider lequel des hommes d'un vaisseau serviroit de pâture aux autres.

Nous pouvons citer un fait, dont il existe à Paris des témoins qui se

sont trouvés dans une conjoncture où l'on a tiré au sort à qui seroit

sauvé, ou à qui seroit noyé; l'on ne pouvoit sauver que la moitié dès

individus, il falloit en passer par là ou périr tous..... Il n'y a donc

que des négrophiles exaltés qui puissent avancer qu'un capitaine a jeté

par caprice ou par barbarie des nègres à la mer, et par centaines. S'il

a été forcé par les circonstances, que signifie cette inculpation? en

quoi consiste le crime du capitaine?

Suit l'anecdote d'un autre capitaine qui, «las d'entendre les cris de

l'enfant d'une négresse, l'arrache du sein de sa mère, et le précipite

dans les flots».

En niant la possibilité de ce fait, nous nous permettons de rappeler à

la charité chrétienne l'évêque Grégoire; son zèle l'emporte et fait tort

à sa cause: qui dit trop, ne dit souvent rien. Que d'erreurs sont sujets

à commettre, les savans de cabinet, par le défaut de connoissances

locales! erreurs d'autant plus funestes que la réputation, l'esprit et

l'érudition de ceux qui les avancent, les font adopter presque sans

examen. La chambre du capitaine est très-loin de l'entre-pont où l'on

tient les nègres, et les négresses ne peuvent venir sur le gaillard de

l'arrière, au bout duquel se trouve cette chambre, qu'autant que le

capitaine le leur permet, et il est naturel que si l'enfant d'une

négresse incommodoit le capitaine, il lui ordonnerait de l'emporter, car

en le jetant à la mer, il ne remédieroit point à l'incommodité

d'entendre crier un enfant, puisqu'il s'en trouve toujours plusieurs

dans une cargaison de nègres. Le capitaine auroit aussi jeté la mère

(dit charitablement l'évêque Grégoire), s'il n'eût espéré en tirer

parti. Monseigneur ignoroit qu'une négresse avec son entant se vend plus

cher de 2 à 300 l.

La troisième anecdote que cite l'évêque Grégoire n'est pas si dépourvue

de vraisemblance.

«Un capitaine ayant apaisé une insurrection de nègres dans son bâtiment,

s'exerçoit à chercher des genres de supplice, pour punir ce qu'il

appeloit une révolte».

Il ne faut jamais faire un métier à demi, puisque ce capitaine étoit

marchand d'esclaves, ne devoit-il pas prendre tous les moyens possibles,

soit pour apaiser cette révolte, soit pour empêcher qu'elle ne

recommençât? cela est dans l'ordre et indispensable, si l'on veut éviter

de tomber soi-même entre les mains des esclaves. C'est la loi du plus

fort, ou du plus rusé, qui, presque toujours, est la meilleure; cette

loi quoiqu'injuste en apparence, est dictée par la nature, puisqu'elle

est établie même parmi les animaux irraisonnables. Mais, si les

anecdotes que vient de citer l'évêque Grégoire, d'après John Newton,

sont vraies, pourquoi ne pas nommer les capitaines? La médisance a

quelquefois un bon côté, en faisant connoître des fautes, elle peut

porter à se corriger, ou, au moins elle sert aux bons à se prémunir

contre les pervers: mais, la calomnie, la calomnie!...

«Outre les coups de fouet, par lesquels on déchire les nègres, à la

Jamaïque, on les musèle, pour les empêcher de sucer une des cannes à

sucre arrosées de leur sueur, et l'instrument de fer, avec lequel on

leur comprime la bouche, empêche encore d'entendre leurs cris lorsqu'on

les fouette (chapitre II, p. 50.)»

Comme l'imagination des négrophiles est active quand il s'agit de

calomnies contre les colons! Cette dernière est si outrée et si

invraisemblable, qu'elle tombe d'elle-même. Les colons de la Jamaïque

n'ont pas besoin d'y répondre. Plusieurs de nous avons habité assez

long-temps cette colonie, même à l'époque que cite l'évêque Grégoire, et

jamais nous n'avons vu, ni même entendu parler de l'instrument ridicule

et barbare avec lequel, dit, impudemment un imposteur et, d'après lui,

l'évêque Grégoire, on musèle les nègres empêcher de sucer les cannes à

sucre, et qui sert, en outre, à leur comprimer la bouche, pour empêcher

qu'on entende leurs cris lorsqu'on les fouette: cet instrument ne les

empêcherai t-il pas aussi de respirer? Cela seroit peu de chose. Cette

méchante inculpation est si fausse, que tous les nègres, quand ils

coupent des cannes à sucre, non-seulement en sucent à discrétion, mais

encore, en emportent à leur case pour leurs enfans et leurs vieillards.

L'auteur d'une pareille imposture mériteroit bien qu'on lui comprimât la

bouche avec l'instrument de son invention. Ce sont de semblables

calomnies émises par les ennemis de la France, qui lui ont fait perdre

ses colonies, et fait tarir la source principale de son commerce et de

ses richesses. Les nègres, même, n'ont-ils pas été, et ne sont-ils pas

encore victimes des maux incalculables sortis de la boîte infernale du

négrophilisme, au fond de laquelle il n'est pas même resté l'espoir.

«La crainte qu'inspirèrent les marrons de la Jamaïque, en 1795, fit

trembler les planteurs; un colonel Quarrel offrit à l'assemblée

coloniale d'aller à Cuba chercher des chiens dévorateurs; sa proposition

est accueillie avec transport: il part; arrivé à Cuba, il revient à la

Jamaïque avec ses chiens et ses chasseurs qui, heureusement, ne

servirent pas, parce qu'on fit la paix avec les marrons. (Chap. II. p.

51.)»

Ce fait est vrai, mais il est denaturé dans l'intention. Les Anglois

envoyèrent à Cuba chercher des chiens, non pour dévorer les nègres

marrons, mais bien pour découvrir et lever les embuscades que ces nègres

leur tendoient dans les bois et dans les ravines des montagnes;

d'ailleurs, peut-on supposer que les Espagnols de l'île de Cuba, qui

n'ont jamais méconnu les droits des nègres et qui les ont toujours

traités comme des frères d'une teinte différente (v. les pages 11 et 12

de la dédicace de M. Grégoire); peut-on supposer que ces mêmes Espagnols

fissent dresser et styler des chiens dévorateurs, et qu'ils en fissent

trafic avec les autres insulaires, en envoyant même des chasseurs

habitués à conduire ces meutes négrophages? Si le fait est vrai, M.

Grégoire nous permettra d'en rabattre sur le compte de ces bons

Espagnols, et de leur appliquer une de ses phrases: «Il est donc vrai

que toujours la soif de l'or rend les Hommes féroces, altère leur raison

et anéantit tout sentiment moral». Nous demanderons à l'évêque Grégoire,

si le colonel Quarrel, qui a fait l'acquisition des chiens, est plus

coupable que ceux qui les font dresser pour les vendre. Pour inspirer

quelque confiance, il faut, au moins être juste, et surtout conséquent.

Et Dallas que l'évêque Grégoire a cité plusieurs fois, comme une

autorité authentique, n'est plus ici qu'un écrivain partial, pour avoir

prétendu que la mesure que les Anglois avoient prise, de faire venir des

chiens, étoit légitime, et qu'on pouvoit aussi bien les employer à la

guerre, que des éléphans et des chevaux.

«Plut à Dieu, ajoute le sensible Grégoire, que les flots eussent

englouti ces meutes antropophages, stylées et dressées par des hommes,

contre des hommes (chap. II, pag. 53).»

Et ces hommes, comme nous l'avons dit plus haut, étoient des Espagnols,

chez lesquels, dit l'évêque Grégoire, les droits des nègres n'ont jamais

été problématiques.

«J'ai ouï assurer, dit encore l'évêque Grégoire, plus bas, que lors de

l'arrivée des chiens de Cuba à S. Domingue, on leur livra, par manière

d'essai, le premier nègre qui se trouva sous la main; la promptitude

avec laquelle ils dévorèrent cette curée, réjouit des tigres blancs à

figure humaine.»

Quant il s'agit de charger d'une nouvelle iniquité les malheureux

colons, les négrophiles ne sont pas à un anachronisme près. Le fait que

cite l'évêque Grégoire, dont nous avons aussi entendu parler, est arrivé

à une époque où, s'il existoit encore quelques colons à S. Domingue, ils

étoient frappés de la nullité la plus absolue, et n'avoient aucune part

à ce qui se passoit.

«Wimphen, qui écrivoit pendant la révolution, déclare, qu'à S. Domingue,

les coups de fouet et les gémissements remplaçoient le chant du coq

(chap. II, p. 53).»

Il n'y a qu'un mot à dire pour réfuter cette méchante inculpation. A

l'époque où Wimphen écrivoit (pendant la révolution), les nègres étoient

maîtres des blancs, comment en auroient-ils reçu le fouet?

Ficta voluptatis causa sint proxima veris.

A plus forte raison, comment auroient-ils souffert «qu'une femme eût

fait jeter son cuisinier nègre dans un four, pour avoir manqué un plat

de pâtisserie. Avant elle, dit le même Wimphen, un autre planteur en

avoit fait autant.»

Plusieurs de nous avons habité S. Domingue pendant très-long-temps,

plusieurs autres y sommes nés, et ne sommes sortis de cette île

infortunée, qu'après l'arrivée des commissaires françois, époque trop

mémorable de la perte de la colonie; nous pouvons certifier, avec

vérité, que nous n'avons jamais entendu parler de ces deux horribles

forfaits. Quand bien même on pourroit en prouver l'existence: dans tous

les temps et dans tous les pays, n'y a-t-il pas eu des fous et des

barbares? Qu'en peut-on conclure contre la généralité des colons?

Robespierre a existé en France; qu'en concluera-t-on? Nous avons déjà

fait cette objection, et nous la répétons. Wimphen et l'évêque Grégoire

peuvent-ils supposer, que si le planteur qu'ils accusent de ce crime,

s'en est réellement rendu coupable, le gouvernement ne soit pas

intervenu, et n'ait pas fait un exemple tellement frappant dans sa

personne, qu'il eût effrayé l'américaine dont ils parlent, et l'eût

certainement détournée de se couvrir d'une pareille infamie. Ces

messieurs ignorent sans doute qu'un nègre cuisinier coûte dix à douze

mille francs, et que l'intérêt est un contre-poids bien puissant du

caprice et de la barbarie.

«En lisant Robin (qui a voyagé à la Louisiane et à la Floride), dit

l'évêque Grégoire, on voit que beaucoup de femmes créoles ont abjuré la

pudeur et la douceur, qui sont l'héritage patrimonial de leur sexe. Avec

quelle effronterie cynique elles vont dans les marchés visiter, acheter

des nègres nus, et qu'on transporte dans les ateliers, sans leur donner

de vêtemens pour se couvrir; ils sont réduits à se faire des ceintures

de mousse (chap. II, pag. 54).»

Nous ne sommes point allés à la Louisiane, ni à la Floride; mais d'après

ce que l'évêque Grégoire nous a dit de la nation espagnole, qu'elle

n'avoit jamais mis en problème les droits des nègres, nous étions bien

loin de soupçonner que les dames créoles de ces pays, qui sont presque

toutes espagnoles, eussent abjuré la pudeur et la douceur, au point que

le dit le voyageur Robin, et qu'elles aillent elles-mêmes visiter et

acheter leurs frères d'une teinte différente; mais nous pouvons

certifier, que dans les Antilles, quand les créoles n'ont ni mari, ni

frères, elles envoient leur régisseur et leur chirurgien pour visiter et

acheter les nègres dont elles ont besoin pour les cultures. Ces nègres,

comme le dit Robin, sont nus; mais pourrions-nous nous en rapporter à la

bonne foi des capitaines négriers, qui, d'après l'assertion même de

l'évêque Grégoire, ordonnent à leurs chirurgiens de donner aux nègres

des remèdes pour répercuter les maladies cutanées qu'ils pourroient

avoir, et qui feroient tort à leur vente? Ces mêmes nègres, s'ils

étoient habillés, ne pourroient-ils pas, sous leurs vêtemens, cacher des

vices naturels plus considérables que les maladies cutanées; nous

payions les nègres deux mille francs, et plus quelquefois, cela valoit

bien la peine de les visiter; et n'est-il pas des cas, en Europe, où

l'on visite aussi les blancs libres? Il est également certain, dans les

Antilles, qu'on ne mène les nègres, dans les ateliers, qu'après leur

avoir donné une chemise et un pantalon.

Le même voyageur Robin, pour donner le dernier coup de pinceau au joli

portrait qu'il vient de faire des créoles de la Floride et de la

Louisiane, ajoute, qu'elles renchérissent encore sur la cruauté des

hommes. Oh! M. Robin! ou vous n'aimiez pas les femmes, ou vous n'en

étiez pas aimé; cependant nous ne disconviendrons pas, que dans les

Antilles même, il se soit trouvé quelques femmes qui aient sorti de ce

caractère de douceur et d'humanité qui doit être l'apanage de leur sexe,

en ordonnant parfois des châtimens trop sévères: nous même avons gémi

sur cette bizarrerie de la nature, et avons essayé d'en chercher la

cause, que nous croyons avoir trouvé dans l'extrême sensibilité des

femmes; cela paroît un paradoxe. N'importe, nous allons développer notre

idée, s'il est possible. Chez les femmes, le système nerveux est

beaucoup plus délicat, plus susceptible d'ébranlement; de cette grande

susceptibilité, il résulte sans doute quelques avantages, mais elle

n'est pas exempte d'inconvéniens.

Nous avons observé les créoles, lorsqu'elles reviennent de France, où on

avoit coutume de les envoyer très-jeunes, pour y recevoir une éducation

plus soignée; nous avons observé les Européennes qui viennent pour la

première fois dans les colonies: les unes ni les autres ne pouvoient

supporter même l'idée d'un nègre que l'on faisoit fouetter; elles se

seroient trouvé mal, si elles eussent été forcées d'assister à ce

châtiment, qui, dans le vrai, ne devroit jamais être exécuté sous les

yeux d'une femme. Les nègres domestiques qui ont un tact particulier

pour connoître le caractère des blancs, et qui savent parfaitement

mettre à profit leurs foibles, ne manquent jamais d'abuser de la pitié

naturelle des créoles et des européennes qui ne les connoissent pas

encore; pendant quelques mois, ils le font impunément; on se plaint, on

se fâche, mais cela ne va pas plus loin: après avoir pardonné plusieurs

fois et que l'esclave tombe toujours dans la même faute, la patience se

lasse, la pitié diminue, on veut se faire servir, on commence par

menacer; les menaces sont toujours comptées pour rien par les nègres;

enfin, nos sensibles européennes, nos bonnes créoles sont forcées d'en

venir à des châtimens qui n'auroient pas eu lieu si les nègres, qui

s'étoient bien aperçus de leur foiblesse, n'eussent été dans la

persuasion qu'ils pouvoient impunément manquer à leurs devoirs: et les

châtimens qu'ordonnent, pour lors, ces dames détrompées, sont d'autant

plus sévères que leur patience, poussée à bout, leur amour-propre, piqué

d'avoir pardonné sans effet trop souvent, semblent trouver, dans ces

châtimens, une petite vengeance d'avoir été trop long-temps les dupes.

La vengeance est, dit-on, le plaisir des dieux; les foibles mortels se

donnent, aussi, parfois, ce petit passe-temps, mais ils vont quelquefois

trop loin, nous en convenons, ce qui nous autorise, en quelque sorte, à

faire une réflexion à cet égard (dont nous demandons pardon au

beau-sexe): nous voudrions que, dans les colonies, il existât un

règlement par lequel il ne seroit pas permis à une femme, de faire

châtier un nègre sous ses yeux; elle porteroit ses plaintes au

régisseur, qui proportionneroit le châtiment au délit. Nous connoissons

parfaitement les nègres d'après une expérience de plusieurs années, et

nous avons appris qu'avec eux il ne faut ni tort ni grace, il faut être

juste et ferme sans sévérité; si on est foible, ils en abusent; si on

les châtie sans raison, le dépit s'en mêlera, et comme ils ne

gagneroient rien à bien faite, ils feront mal; il est rare qu'ils le

fassent s'ils sont sûrs d'être punis. Nous avons vu des ateliers de 3 à

400 nègres, où il n'y en avoit pas six qui se missent dans le cas d'être

punis; encore c'étoit toujours, les mêmes qui voloient ou leur maître ou

leurs camarades: les régisseurs ne leur passoient rien et ils le

savoient bien, aussi leur manquoient-ils moins qu'au maître.

«Les nègres condamnés au fouet, continue Robin, sont attachés la face

contre terre entre quatre piquets (ch. II, p. 54).»

Cela est vrai; mais on n'emploie ce moyen que dans les cas où un nègre a

commis une faute grave, par exemple, pour le vol d'un boeuf, d'un

cochon, soit à un maître, soit à des voisins, soit à des camarades. Mais

nous demandons ce que l'on feroit en Europe, à un blanc libre, qui se

seroit rendu coupable du même crime? Dans beaucoup de pays, il seroit

condamné à la mort; dans d'autres, ce qui pourroit lui arriver de

moindre, ce seroit d'être marqué avec un fer rouge sur l'épaule, et

envoyé aux galères, après avoir été exposé attaché à un poteau sur un

échafaud, la face découverte, et ostensible à tout un peuple, qui vient

être témoin de son infamie. Avouez que cela équivaut bien à être attaché

la face contre terre entre quatre piquets. Voudroit-on donc que le crime

restât impuni, parce que c'est un nègre esclave qui l'a commis?

Pourroit-il exister des colonies avec un pareil régime? mais ce n'est

pas ce qui inquiète les négrophiles; nous nous rappelons encore de leur

phrase: _périssent plutôt les colonies, qu'un seul de nos principes_.

Comment n'ont-ils pas ajouté, et les colons aussi; hélas! ils le

pensoient, et cela est malheureusement arrivé. Tout a péri, colonies et

colons.

«Les enfans blancs, d'après le même Robin, font leur apprentissage

d'inhumanité; en s'amusant à tourmenter les négrillons (chap. II, pag.

55).»

Cela peut-être, chez les Espagnols, à la Louisiane et à la Floride, où a

voyagé M. Robin; mais rien de semblable ne se voyoit dans les Antilles.

Les petits négrillons s'amusoient avec les petits blancs, et se

traitoient absolument comme camarades, jusqu'à ce que les uns et les

autres fussent arrivés à un âge, ou il étoit nécessaire de faire sentir

au domestique, ou à l'esclave, la distance qui devoit exister entre lui

et le maître; mais les petits blancs conservoient toujours une affection

particulière pour eux, quelquefois leur donnoient le nom de frères, et

il n'étoit pas rare que les pères et mères, en mourant, léguassent la

liberté aux nègres enfans de la nourrice des leurs, qui avoient été

élevés avec eux.

«Quoique le cri de l'humanité s'élève de toutes parts contre les

forfaits de la traite et de l'esclavage, quoique le Danemarck,

l'Angleterre et les Etats-Unis repoussent «l'un et l'autre, on ose en

France, dit l'évêque Grégoire, en solliciter le rétablissement, malgré

les décrets rendus, et ces mots de la proclamation du chef de la nation,

«aux nègres de S. Domingue: _Vous êtes tous égaux et libres devant Dieu

et la république_ (chap. II, pag. 55).»

Malgré cela, on ose, dit l'évêque Grégoire solliciter encore le

rétablissement de l'esclavage à S. Domingue, et la continuation de celui

qui n'a cessé d'exister dans les autres colonies françoises.

Négrophiles exaltés, répondez-nous? qu'ont fait les nègres, au

commencement de la révolution, après que Polverel et Sonthonax leur ont

fait proclamer, par leurs maîtres mêmes, le funeste décret qui les

rendoit libres? Nous disons funeste; il l'a été pour les nègres mêmes.

Qu'ont-ils fait à une autre époque, lorsque le chef de la nation leur a

adressé la proclamation que l'évêque Grégoire vient de citer, qui leur

disoit: _Vous êtes tous égaux et libres devant Dieu et la république?_

Ils ont égorgé leurs maîtres, même ceux qui avoient proclamé leur

liberté, et qui avoient combattu avec eux pour la conserver. Les

commissaires, eux-mêmes, s'ils n'eussent fui, auraient été les victimes

de leur imprudence, pour ne rien dire de plus. Et c'est après une

pareille expérience, que l'évêque Grégoire sollicite, dans un nouvel

ouvrage, l'affranchissement des nègres dans les autres colonies, et ose

leur prédire de nouveau (voy. p. 281, ch. II), que bientôt le soleil

n'éclairera plus que des hommes libres sur les rivages des Antillles.

Colons de S. Domingue! victimes malheureuses des faux systèmes, et de

l'exaltation des négrophiles, votre sang, qui fume encore, celui de vos

pères, de vos femmes, et de vos enfans, dont le sol de S. Domingue est

encore rougi, n'est point un holocauste avec expiatoire, pour les

prétendus crimes des colons envers leurs esclaves; il faut de nouvelles

victimes, le négrophilisme les réclame, et c'est par la voix d'un

ministre des autels!

Eh quoi! d'un prêtre est-ce là le langage?

Si au lieu d'employer son génie sa prodigieuse mémoire, son étonnante

érudition, sa raison, ses sentimens, sa religion, à composer des

volumes, pour faire connoître de nouveau, et remettre sous les yeux, des

nègres les crimes vrais, ou prétendus des colons de tous les pays,

l'évêque Grégoire eût employé tous ses talens, à combiner sagement un

plan, pour un affranchissement successif, raisonnable, possible enfin,

sans compromettre, ni la vie des nègres, ni celle des colons, dont la

majeure partie (quoi qu'en disent les négrophiles) n'a jamais mérité,

sous aucun rapport, le sort malheureux qu'elle a eue; il auroit eu des

droits à la juste reconnoissance, et à l'estime des blancs et des

nègres, les uns et les autres lui eussent érigé des autels. Mais non!

les négrophiles ont détruit l'édifice avant d'avoir aucuns matériaux

pour le reconstruire; et de quelle manière l'ont-ils renversé? en

établissant dessous une mine, dont l'effet a été si subit et si

terrible, que tous ceux qui étoient aux environs ont été ensevelis sous

ses décombres.

«Mais, objecte l'évêque Grégoire, les amis des noirs ne vouloient point

un affranchissement subit et général.»

Qu'importe aux colons qu'ils ne le voulussent pas, lorsqu'ils ont

effectué l'un et l'autre. Penser le bien et faire le mal, n'est-il pas

le comble de la déraison?

«Les planteurs, continue l'évêque Grégoire, ont repoussé avec

acharnement, les décrets par lesquels l'assemblée constituante vouloit

graduellement amener des réformes salutaires.»

S'il étoit vrai que les colons eussent pu repousser les décrets de

l'assemblée constituante, pour un affranchissement graduel, auroient-ils

accepté le décret de l'affranchissement subit et général qu'ils ont

proclamé eux-mêmes, par les ordres de Sonthonax, et qu'ils savoient bien

devoir entraîner la perte de la colonie? Certes, s'il eût été à leur

pouvoir de les repousser, ils l'auroient fait, et dans un autre temps,

la France leur auroit voté des remercîmens, comme un malade guéri de la

fièvre ardente, remercie ceux qui l'ont empêché de se précipiter par la

fenêtre.

N'est-ce pas une dérision de nous citer l'Angleterre et les Etats-Unis,

comme repoussant la traite et l'esclavage, lorsque ces deux nations ont

des colonies cultivées par des esclaves, et que, de l'aveu même de M.

Grégoire, ils font le commerce des nègres avec les autres îles, et vont,

pour cet effet, à la côte d'Afrique pour en traiter?

«Ces pamphlétaires parlent sans cesse des malheureux colons, et jamais

des malheureux noirs (chap. II, pag. 56).»

Puissions-nous dire de l'évêque Grégoire, qu'il parle toujours des

malheureux noirs, et jamais des malheureux colons!

«Les planteurs répètent que le sol des colonies a été arrosé de leurs

sueurs, et jamais un mot sur la sueur des esclaves.»

L'évêque Grégoire prouve bien, qu'il connoît peu le caractère de

l'esclave noir; s'il lui arrive de suer, c'est par la chaleur du climat,

et jamais par le travail qu'il fait pour le maître; aussi rien de plus

faux que le proverbe trivial, _travailler comme un nègre_. Un paysan

fait dans un jour plus de travail que n'en feroient quatre nègres; aussi

employoit-on dans les colonies deux cents nègres, pour cultiver un

terrain, que trente vignerons auroient pu entretenir, si toutefois le

climat permettoit aux blancs comme aux nègres d'Afrique, de braver les

ardeurs du soleil.

«Les colons peignent, avec raison, comme des monstres, les nègres de

S.-Domingue, qui, usant de coupables représailles, ont égorgé des

blancs, et jamais ils ne disent que les blancs ont provoqué ces

vengeances, en noyant des nègres, en les faisant dévorer par des chiens

(chap. II, p. 56.).»

Il falloit encore un anachronisme, pour excuser la barbarie des nègres

envers les colons de S.-Domingue; l'évêque Grégoire n'est pas à cela

près, ce sont ses lieux communs; peut-il, cependant, ignorer que les

premiers massacres des colons ont été exécutés plusieurs années avant

les noyades de nègres, et avant que l'on eût fait venir des chiens, pour

s'en servir contr'eux, dans la guerre qu'on a été forcé de leur faire,

et les derniers massacres des blancs qui ont eu lieu à l'arrivée des

François à S. Domingue, en 1802, ont été la cause et non l'effet des

fusillades et des noyades des nègres, par les François arrivant, qui ont

voulu venger la mort des colons leurs frères, dont les cadavres mutilés,

jonchoient encore les grands chemins au moment de leur débarquement. Les

massacres des blancs par les nègres ne sont donc pas des représailles:

et quelles étoient les victimes dont le sang fumoit encore? Nous l'avons

dit plus haut, ceux même qui après leur avoir donné la liberté, aveuglés

par une malheureuse confiance, avoient eu l'imprudence de rester avec

eux pendant la révolution, et de faire cause commune contre les ennemis

de leur liberté; et ces montres d'ingratitude trouvent encore des

panégyristes!

Ce dernier trait de leur férocité ne suffiroit-il pas pour, sinon

légitimer, au moins excuser le sentiment de ceux qui veulent qu'on

replonge dans l'esclavage cette nation barbare, qui n'est point encore

parvenue au degré de civilisation nécessaire pour jouir de la liberté?

La punition ne seroit-elle pas encore trop douce, ce seroit notre avis,

si nous n'étions pas convaincus, que la totalité des nègres ne fût point

coupable des crimes horribles que leurs scélérats chefs ont ordonné à

quelques-uns d'eux, et qu'ils les ont forcés de commettre. Ne

serions-nous pas nous-mêmes taxés, avec raison, de l'ingratitude la plus

marquée, si nous ne publiions pas hautement que la majeure partie de

nous, qui végétons encore sur cette terre de douleur, devons l'existence

à des nègres, qui ont compromis leur vie pour sauver la nôtre? Ils ne

haïssoient donc pas autant leurs maîtres que veulent le faire croire les

négrophiles.

«L'érudition des colons est riche de citations en faveur de la

servitude, personne mieux qu'eux ne connoît la tactique du despotisme

(chap. II, pag. 56).»

Ne diroit-on pas, à entendre l'évêque Grégoire, que ce sont les colons

qui ont institué l'esclavage? n'existoit-il pas long-temps avant la

découverte du nouveau monde? n'auroit-il point, comme le dit Firmin,

pour origine, la loi naturelle, qui est la loi du plus fort, et qui

exista de tout temps? Un vainqueur, un conquérant, chez un peuple encore

sauvage, fait des prisonniers, qu'en fera-t-il? S'il les renvoie, il

aura toujours la guerre à recommencer; il les tue, quelquefois les

mange; un commencement de civilisation, une population plus nombreuse,

amènent un autre ordre de choses; les productions naturelles, ne pouvant

plus suffire aux besoins de tous, que fera pour lors le vainqueur? Au

lieu de tuer ses prisonniers, il les condamnera à travailler pour lui.

Nous croyons que c'est là l'origine de l'esclavage, nous pouvons

certainement nous tromper; mais on ne peut contester qu'il existe, de

temps immémorial; ce qui est à nos yeux un argument concluant, pour en

prouver, sinon la légitimité, au moins la grande utilité, pour ne pas

dire la nécessité. D'après M. Grégoire même, nous pourrions dire que

l'esclavage est juste, puisque, selon lui, il n'y a d'utile et de

durable que ce qui est juste. Or, qu'il nous assigne une époque où

l'esclavage n'existoit pas? Nous le regardons comme une fatalité

attachée à la malheureuse espèce humaine; et s'il y a quelque

probabilité de pouvoir l'y soustraire, ce ne pourroit être que par la

civilisation générale; or, est-il au pouvoir des hommes de civiliser

tous les peuples de l'univers? et l'histoire ne nous apprend-elle pas,

que ceux même qui ont atteint le plus haut degré de perfection, sous ce

rapport, et qui en ont joui pendant plusieurs siècles, à certaines

époques, retombent dans la barbarie? Si le règne de Robespierre avoit

continué, la France n'étoit-elle pas sur le point d'en offrir elle-même

un exemple terrible? Or, l'esclavage existoit avant qu'il y eût des

colons, car le vendeur existe avant l'acheteur; ce sont donc ces mêmes

François qui nous ont vendu les nègres, pour en faire des esclaves, qui

se sont arrogés le droit étrange de les affranchir, sans aucune

indemnité; en avoient-ils le droit? Nous ne pouvons mieux faire, que de

rapporter mot pour mot, ce qu'un de nous a écrit sur ce sujet, dans un

ouvrage trop peu connu [9].

[Note 9: _Réflexions sur la liberté des nègres_, dans les colonies

françoises, par Barnabé o'Schiell.]

«Si le nègre n'a jamais pu ni dû être esclave, on n'a jamais été fondé à

me le vendre. Vous donc, métropole, qui avez autorisé cette vente, et

vous, négociant, qui l'avez consommée, vous nous avez également trompés,

et l'un et l'autre, si ce n'est tous les deux, et vous nous devez

indubitablement une indemnité quelconque, parce que rien n'a pu me faire

perdre le droit de garantie que la vente m'a conféré. Si nous sommes

coupables, pour nous être prêtés à une acquisition odieuse et

attentatoire aux droits de l'homme, l'êtes-vous donc moins, vous autres

tous, qui en avez été les premiers mobiles, qui y avez participé en tout

point et librement, et en avez retiré d'avance tous les profits?

Faudra-t-il que nous supportions, nous colons, nous seuls, tout l'odieux

et toute la charge d'un marché qui nous est commun? Que plusieurs

peuplades de nègres se fussent concertées sur les côtes d'Afrique, pour

venir affranchir leurs frères des iles, ou que parmi ces derniers,

plusieurs se fussent réunis en armes, pour faire la conquête de leurs

droits, ces efforts eussent été bien légitimes, et autorisés par la même

loi de la nature, qui les avoit rendus esclaves; mais que la même nation

qui, sous une forme de gouvernement, a autorisé l'esclavage, s'est

enrichie, elle et une foule de citoyens, par ce genre de trafic, veuille

sous une autre forme le proscrire, en privant tous les possesseurs

actuels d'esclaves de tout dédommagement quelconque; ce n'est pas suivre

les lois de la nature, mais celle des tyrans qui veulent ériger leurs

décisions en lois, et leur force en droit. C'est un reproche que nous

avons le droit de faire à l'assemblée constituante, et nous lui

demanderons si l'intérêt de la classe noire, qui a bien prouvé qu'elle

étoit étrangère aux Antilles, comme à la France, devoit prévaloir

exclusivement sur l'intérêt de la classe blanche, infiniment plus

nombreuse par tous les rameaux qui vont s'implanter jusque dans le sein

de la métropole, et qui lui est attaché par tous les liens du sang, et

par les intérêts les plus chers? Les droits des nègres étoient-ils

tellement sacrés, qu'ils dussent effacer et anéantir radicalement tous

ceux des blancs? Au moins devoit-on chercher à concilier les uns et les

autres?»

Comme l'ouvrage de l'évêque Grégoire ne ressemble pas mal à un habit

d'arlequin, dont les pièces de toutes couleurs, ramassées dans les

quatre coins du monde sont, à la vérité, très-artistement cousues; nous

allons aussi essayer à faire un petit habillement de plusieurs pièces.

Mais qu'on n'exige pas de nous la perfection d'un maître comme M.

Grégoire; nous ne sommes que des petits garçons tailleurs sans

prétentions: aucun de nous n'est patenté. _Non licet omnibus adire

Corinthum_.

Nous revenons à l'article esclavage. Comme la majeure partie des

reproches que fait l'évêque Grégoire aux colons leur a déjà été faite

par les Raynal, les Valmont de Bomare et autres prétendus philosophes du

siècle passé, nous ne croyons pouvoir mieux faire que de citer la

réponse qu'un de nous leur a faite dans l'avant-propos d'un ouvrage

qu'il a publié sous le titre de Flore des Antilles: comme cet ouvrage,

par son luxe typographique, et par la belle exécution des gravures,

n'est pas à la portée de tout le monde, par son prix, nous croyons faire

plaisir au public, en lui mettant sous les yeux le tableau fidèle de

l'esclavage des nègres dans les Antilles, et les réflexions de l'auteur

sur les différentes causes de la perte de S.-Domingue, dont la

principale a été l'affranchissement subit des esclaves.....

«Avant de parler (dit l'auteur) d'un sujet qui réveille de si douloureux

souvenirs, je prie le lecteur de se transporter à l'époque ou j'ecrivois

en 1792. Qu'il s'imagine être avec moi sur les bords de l'Artibonite,

dont les eaux, teintes du sang des malheureux colons, entraînoient vers

la mer leurs cadavres mutilés: qu'il fixe, s'il en a la force, ces

tourbillons de flamme couleur de sang, qui dévoroient leurs habitations;

qu'il sache que les poignards et les torches de ces infâmes assassins,

avoient été mis entre leurs mains contre les colons, par..... oserai-je

le dire? Si, d'après ce spectacle affreux, le lecteur trouve trop amer

le fiel dans lequel j'ai trempé ma plume, il est indigne de la qualité

d'homme, il n'a point d'ame: peu m'importe son suffrage ou son blâme!

(Flore des Antilles, discours préliminaire, page 18.).»

D'après les produits précieux des colonies, dont quelques-uns sont

devenus en Europe des objets de première nécessité (vérité qu'on ne peut

raisonnablement contester), comment expliquer le peu d'importance qu'on

a mis, pendant la révolution, à la conservation de ces mêmes colonies?

«N'avons-nous pas Orléans qui nous fournira du sucre (ont crié, d'une

voix de Stentor, ces faux patriotes, aussi ignorans qu'exaltés)? Nos

chimistes, éclairés par le flambeau du patriotisme, ne nous ont-ils pas

appris que ce sel sucré, qui fait nos délices, ne se trouve pas

exclusivement dans la canne à sucre; ne possédons-nous pas, dans notre

territoire, des betteraves, des carottes, des poires, des raisins, des

bouleaux, qui nous fourniront abondamment cette substance qui doit

perdre toute sa douceur auprès des bons patriotes, lorsque l'on

considère qu'elle a été arrosée de la sueur, que dis-je? du sang des

malheureux Africains que l'on a la cruauté d'enlever à leur patrie? (_à

laquelle ils ne peuvent être attachés, puisqu'ils y naissent les

esclaves d'un despote atroce qui a sur eux le droit de mort, et qui en

use quand son caprice ou son intérêt le demande._) d'enfans qu'on

arrache impitoyablement des bras de leurs pères et mères (_qui les

vendent eux-mêmes, lorsqu'ils ont des besoins et qu'ils sont assez forts

pour les livrer._), des pères et mères que l'on enlève à leurs enfans

(_qui les vendent aussi quand ils peuvent, ou les massacrent sans pitié,

lorsqu'ils deviennent trop vieux, et qu'ils_ sont hors d'état de

pourvoir eux-mémes à leur subsistance particulière, et se soustrayent,

par cette atrocité, au plus saint et au plus doux des devoirs, de

nourrir dans leur vieillesse ceux qui ont pourvu à leurs besoins pendant

leur jeune âge.), des malheureux que l'on enlevé à leurs douces

habitudes (qui n'en ont d'autres que de se faire une guerre continuelle,

ou pour se défendre eux-mêmes ou pour le despote dont ils sont esclaves,

et dont la chance, s'ils sont faits prisonniers, est d'être massacrés,

si le vainqueur ne trouve pas à les vendre). Oh! philantropes ignorans,

s'il vous étoit possible de mettre en parallèle l'esclave africain avec

celui de S. Domingue, dont le sort vous est absolument étranger, et,

dont vous parlez en aveugles; vous seriez forcés de convenir que,

puisqu'il est impossible de civiliser les Africains chez eux, c'est une

grande amélioration dans leur sort que de devenir les esclaves d'un

peuple civilisé, chez lequel ils sont, à la vérité, asservis à un

travail journalier, mais qui, plus heureux que les blancs européens sans

propriété, ont une subsistance assurée pour toute leur vie; pendant leur

enfance, pendant leur vieillesse, pendant leurs maladies; d'un côté, je

vois l'esclave de nom, de l'autre, l'esclave de la nécessité: si ce

n'est l'humanité, c'est au moins l'intérêt qui adoucit le sort du

premier; quelle ressource trouve le second dans votre prétendue

philantropie? le payez-vous, l'habillez-vous, le nourrissez-vous,

lorsque l'enfance, la vieillesse ou les infirmités, le mettent hors

d'état de vous donner en échange un travail beaucoup plus pénible que

celui de nos nègres? vous chargez-vous, dans ces circonstances

fâcheuses, de pourvoir aux besoins pressans de sa famille infortunée?

Non, non! Votre hypocrite philantropie a pour objet un peuple sauvage à

deux mille lieues, qui vous a prouvé de plus d'une manière qu'il

dédaignoit votre fausse pitié, et qui, lorsque vous lui avez mis les

armes à la main et fait connoître sa force, les a tournées contre

vous-mêmes, et vous a prouvé sans réplique que celui qui a la témérité

de démuseler un ours, avant de l'avoir apprivoisé, en est presque

toujours la première victime; vous l'auriez été, oh monstres! que je

n'ose nommer, de crainte de souiller ma plume, si vous n'aviez pris le

parti de fuir devant Toussaint, qui voyoit en vous des hommes plus

ambitieux que lui. Mais, qu'eussent été quelques victimes infâmes, pour

expier le sang des milliers de victimes innocentes que vous avez fait

sacrifier, dirai-je, par votre philantropie? non; ce sentiment étoit

trop pur pour entrer dans vos ames: dirai-je par un faux système? non;

vous n'en fûtes jamais dupes: mais par la soif inextinguible de l'or des

malheureux colons:

Auri sacra fames! quid non mortalia pectora cogis?

Vous avez réduit ces infortunés, après les avoir fait languir dans les

fers, à venir mendier dans un empire où, jadis, ils portèrent

l'abondance et la prospérité. [10] Toussaint, l'atroce et hypocrite

Toussaint, fut moins coupable que vous: un tigre déchaîné par une main

imprudente, obéit au penchant irrésistible de la nature. Que j'ai honte

de la couleur de ma peau! disoit un jour un de ces fourbes philantropes

dans une orgie patriotique, en s'extasiant sur la couleur noire, de la

peau visqueuse d'un gros vilain nègre Congo, qui exhaloit à la ronde une

odeur si fétide, que plusieurs des convives, malgré leur civisme,

étoient sur le point de faire le sacrifice de leur dîner à cet arôme

fraternel. Non! monstre infâme! ta peau ne devoit pas être blanche, elle

devoit être teinte du sang des innombrables victimes qu'a fait immoler

ta rage révolutionnaire. Vous êtes la race primitive, disoit-il à tous

les nègres, vous êtes le type du genre humain, les blancs ne sont qu'une

race dégénérée; reconnoissez enfin, reprenez votre dignité, et que la

race coupable qui vous a avilis jusqu'à ce jour, vous cède enfin un pays

dont vous êtes les indigènes (selon lui, les nègres et les hommes de

couleur étoient les indigènes de S. Domingue), ou que, périssant victime

de son opiniâtreté, elle serve d'un exemple frappant à la postérité.

N'étoit-ce pas mettre le poignard, dans les mains des nègres, contre les

blancs? Peu de jours après les massacres commencèrent, et les monstres

qui avoient prêché l'insurrection, voyageoient en sûreté parmi les

assassins.

[Note 10: Plusieurs de ceux qui ont été incarcérés par eux, sont à

Paris..... plusieurs sont morts dans les prisons.]

Parmi toutes les causes qui ont produit l'insouciance des François pour

les colonies, et qui ont amené leur perte, qu'on ne ressent que depuis

qu'elle est consommée; il en est qu'il n'est plus permis de rappeler,

depuis que le règne de la raison a succédé à celui de l'exaltation: mais

aussi il est des systèmes dangereux, qui s'opposeroient à leur

rétablissement indispensable, si l'on ne prémunissoit contre eux les

personnes qui n'ont pas les connoissances locales nécessaires pour se

défier des innovations. Un auteur, à la pureté des intentions duquel je

rends justice, M. de Cossigni, mais qui lui-même est dupe de son zèle

patriotique, a proposé de cultiver les cannes à sucre en France; il ne

met même pas en question si ces cannes pourront acquérir le degré de

maturité nécessaire pour produire le sel essentiel que l'on nomme sucre;

et malgré les objections sages et bien raisonnées du ministre de la

marine (M. Forfait), il a persisté à proposer le moyen de faire réussir

ce projet dangereux dans son exécution, supposé qu'il fût possible. Il a

été démontré par l'expérience, que même dans les contrées méridionales

de la France, en Provence, où l'on avoit introduit la canne à sucre, on

a été forcé d'en abandonner la culture, parce que les produits

n'équivaloient pas aux dépenses de l'exploitation. En Espagne même,

plusieurs capitalistes ont dérangé leur fortune en établissant des

sucreries, le climat est cependant beaucoup plus favorable que celui de

la France, mais la main d'oeuvre est trop chère. Il faut partir d'un

principe: une culture ne peut être avantageuse, qu'autant qu'elle sera

favorisée par le climat et par le sol; et j'oserois prédire la ruine de

la France, et en même temps celle de nos colonies, du jour où l'on

adopteroit le faux système de planter des cannes à sucre en France, et

du blé et des vignes dans les colonies. Consultons la nature; ce guide

ne nous égarera jamais. Nunquam aliud sapientia, aliud natura dicit.

Elle a désigné le pays où doivent habiter certains animaux, où doivent

croître certains végétaux; changez cet ordre, tout sera bouleversé.

L'animal languit ou meurt; la plante à peine végète; il faut, aux

Antilles, des jardins couverts pour les plantes d'Europe, afin de les

soustraire aux rayons trop directs d'un soleil dévorant; il faut, en

Europe, des serres chaudes pour les végétaux des Antilles, pour les

garantir de la rigueur des hivers. L'Européen, en cherchant l'ombre et

la fraîcheur, à S. Domingue, a bien de la peine, malgré toutes ces

précautions, à se soustraire à l'influence d'un climat, qui n'est

dangereux pour lui qu'en sa qualité d'Européen. L'Américain des

Antilles, quelques moyens qu'il emploie pour lutter contre les frimas de

l'Europe, est exposé à des maladies qu'il n'eût jamais éprouvées dans

son pays natal, et périt en sa qualité d'Américain. Il ne faut cependant

pas prendre trop strictement la maxime, qu'il n'est pas avantageux de

transporter des animaux, ou des végétaux, d'un climat dans un autre, et

d'essayer à les y naturaliser; il est d'heureuses exceptions. Parmi les

animaux, il en est qui s'accommodent de tous les climats, et qui peuvent

y devenir très-utiles. Il est également des végétaux constitués d'une

manière, qu'ils peuvent supporter le soleil brûlant des zones torrides,

et qu'ils ne craignent pas les glaces des zones tempérées. Mais

souvenons-nous d'être sagement entreprenans, et ne donnons hospice aux

étrangers, dans ces deux genres, qu'autant que le nombre en sera peu

considérable d'abord, et que nous pouvons sans danger en étudier les

bonnes ou mauvaises qualités, avant de leur donner des lettres de

naturalisation. Parmi les végétaux exotiques, un de ceux que je crois

pouvoir être cultivé en France, dans les parties méridionales, est le

coton, mais, le coton herbacé seulement, qui peut, en cinq mois,

produire son fruit; car, quant à toutes les autres espèces, même dans la

zone torride, il leur faut huit à neuf mois.

On doit encore mettre au rang des causes les plus directes de la perte

des colonies, les écrits des prétendus philosophes; entr'autres, de

Raynal, de Valmont de Bomare, et des Grégoire. Ah! Raynal! dont

l'éloquence captieuse présente trop souvent, pour la vérité, les rêves

aune imagination exaltée, je vais analyser de sang-froid les calomnies

atroces que tu as vomi contre les colons, et les reproches mal fondés

que tu leur as faits; reproches dont les conséquences malheureuses ont

amené la révolution de ce pays infortuné; révolution aussi funeste aux

nègres, qui paroissoient en être l'objet, et dont elle a presque anéanti

la race, qu'à la France, dont elle a ruiné le commerce.

Qu'êtes-vous, me dira-t-on, pour oser, avec une foible plume, lutter

contre Raynal? La colombe ne doit-elle pas fuir devant l'aigle? A cela,

je répondrai, que la véritable beauté ne tire pas son éclat des riches

vêtemens, elle brille par elle-même; telle est la vérité, dont le

flambeau me servira toujours de guide. Ah! combien est dangereux un

auteur, qui, fascinant nos sens, par les charmes de sa diction, les

maîtrise et entraîne notre raison par le torrent de son éloquence. Quel

poison subtil se mêle au doux parfum des fleurs qui embellissent le

vaste champ de son érudition!

Protée dangereux, est-ce bien le même homme? est-ce bien Raynal qui

entre dans le temple de Gnide, pour y dérober la palette de l'Amour, et

les pinceaux de la Volupté, avec lesquels il peint le tableau séduisant

des Bailladères de Surate, qui delà descend dans l'antre de Vulcain,

pour y faire forger des lances, des poignards, pour y allumer des

torches qu'il met dans les mains des esclaves, contre des maîtres, dont

la majeure partie cherchoit à adoucir leur sort, et qui les ont achetés

de ces mêmes négrophiles, qui jouissent sans remords du produit de ce

trafic, et qui osent encore réclamer des colons ce qu'ils peuvent leur

devoir pour l'acquisition d'une propriété dont leur système les a

privés.

Je les ai vus, ces négrophiles de mauvaise foi, savourer avec volupté du

café dans lequel ils avoient mis avec profusion, ce sucre qui, selon

eux, est teint du sang des malheureux Africains; soyez donc conséquens;

si vous voulez me persuader.

Ah! Raynal! si les âmes dégagées de leur enveloppe mortelle, peuvent

encore être affectées de quelque passion, et qu'elles puissent en donner

des signes dans la région que tu habites, ne dois tu pas être obsédé par

la foule innombrable des ombres plaintives des malheureuses victimes que

ta philosophie exaltée et ton système impolitique ont précipitées dans

l'abîme du tombeau. Instruit par l'expérience, et détrompé à un âge plus

mur, tu as reconnu l'erreur de ton système et les malheurs qui pouvoient

en dériver; tu as chanté la palinodie et fait amende honorable aux

malheureux colons; mais il n'étoit plus temps, le poison fatal avoit

déjà pénétré, le mal étoit sans remède.

Interprète et vengeur, si je le puis, de tous mes frères les colons des

Antilles, je vais entreprendre, non de les disculper, car le plus grand

nombre ne fut jamais coupable; mais de démontrer aux yeux de l'Europe,

combien sont peu fondés les reproches que leur ont faits les philosophes

négrophiles. Je commencerai par Raynal. Vérité sainte, je t'invoque et

fais le serment, sur tes autels, de ne jamais marcher qu'à la lueur de

ton flambeau.

«Il est des colons barbares qui regardent la pitié comme une faiblesse;

se plaisent à tenir la verge de la tyrannie; toujours levée sur leurs

esclaves (Histoire philosophique, tom. III, pag. 175).»

Quel homme même, d'un sens ordinaire, examinant de sang-froid et sans

prévention, cette inculpation ridicule, pourra se persuader qu'il se

trouve dans le monde une contrée, où les hommes, ne connoissant ni les

sentimens d'humanité, ni cette passion impérieuse, l'intérêt, sacrifient

leur bonheur et leur fortune, au plaisir atroce de tourmenter des êtres,

sans aucune utilité, que de satisfaire leur caprice.

«Ils ne donnent, continue Raynal, que très-peu de nourriture à ces

malheureux esclaves, encore est-elle de mauvaise qualité (tom. III, pag.

177).»

Vous n'avez sans doute jamais connu de laboureur assez fou, assez ennemi

de lui-même, pour priver, par spéculation ou par caprice, ses boeufs ou

ses chevaux de la nourriture nécessaire, tant pour leur existence, que

pour réparer les pertes qu'ils font en travaillant, et leur donner des

forces nouvelles; et après les avoir fait jeûner, se repaître du plaisir

extraordinaire de les frapper du matin au soir? pensez-vous, qu'avec de

pareils moyens, les boeufs fussent long-temps capables de labourer? Les

nègres sont-ils pour le physique bien différens des boeufs dont je viens

de parler? Et si les colons des Antilles ne leur donnoient que très-peu

de nourriture, et encore de mauvaise qualité, la nature outragée ne

mettrait-elle pas un terme très-court à cette manière bizarre d'agir, et

le moral, vivement affecté, se joignant au physique mutilé, les nègres

vivroient-ils bien long-temps? Et dans la supposition qu'ils puissent

résister à des châtimens réitérés, et à une diète austère, comment

pourroient-ils suffire à des travaux pénibles que Raynal exagère chaque

fois qu'il en trouve l'occasion?

Que tous ceux que Raynal pourroit avoir persuadés sachent que chaque

nègre esclave, outre la portion de vivres que lui fournit l'habitation,

qui serait plus que suffisante pour sa subsistance, possède encore un

jardin particulier, où il cultive du tabac, du ris, des giraumonts, des

pois de toute espèce, qu'il va vendre les dimanches au marché des

blancs, dans les villes ou dans les bourgs, preuve incontestable qu'il

n'en a pas besoin pour vivre. Il possède aussi des cochons qu'il

engraisse; il en tue de temps en temps, en fait fondre la graisse qu'il

vend aux blancs; il coupe la chair par morceaux et va la vendre dans les

habitations voisines, et il en réserve pour lui, dont il fait du

petit-salé. J'oserois avancer qu'il n'y a pas de nègre, lorsqu'il est

laborieux, qui, de son tabac, de son riz, de ses cochons, de ses poules,

ne se fasse un revenu de plus de mille francs, tous les ans.

Si l'on en croyoit Raynal, un atelier d'esclaves nègres n'offriroit aux

yeux qu'un troupeau dégoûtant de squelettes mutilés, poignardés,

couverts de cicatrices, sans aucune énergie, sans vigueur et sans

courage. Eh bien! suivez ces mêmes nègres au jardin, lorsqu'ils sont à

planter une pièce de cannes, qui est le travail le plus pénible qu'ils

aient jamais à faire, vous verrez des hommes vigoureux, à poitrine

large, à muscles fortement prononcés, faisant, à chaque coup de houe,

trembler au loin la terre autour d'eux. Suivez-les encore, quand ils

sortent de ce travail le samedi au soir; ils se rendent à leurs cases,

et après avoir pris un bain de propreté, ils mangent leur calalou, leur

morue, ou leur petit-salé, ou du poisson frais qu'ils ont pêché dans les

heures d'intervalle de leur travail, ils boivent du taffia, font leur

toilette, et vont au _calenda_ (c'est ce que nous appelons un bal),

passer la nuit à danser. Observez-les dans leurs danses, examinez la

souplesse de tous leurs mouvemens, leurs différentes attitudes, la

passion et la gaieté qui règnent dans leurs chants; et, si vous êtes de

bonne-foi, je vous demanderai si des hommes excédés de fatigue par un

travail au-dessus de leurs forces, exténués par le défaut de nourriture,

macérés par les coups de fouet d'un commandeur féroce, peuvent se livrer

à un exercice qui, outre qu'il exige des forces corporelles, n'annonce

certainement pas un moral vivement affecté d'une condition, peut-être

malheureuse sous quelques rapports et comparativement, mais, sur

laquelle ils ne réfléchissent jamais, parce qu'ils sont nés dans cet

ordre de choses....

«Le suicide, dit Raynal, est très commun parmi les nègres (ch. III, p.

44).»

S'il eût habité pendant plusieurs années les Antilles, il eût su que si

quelques nègres se donnent la mort, ce sont particulièrement ceux de

nation mina et ils ne le font que peu de jours après leur arrivée dans

les colonies, et lorsqu'ils sont encore incertains du sort qu'on leur

prépare; quelques-uns se persuadent que les blancs les ont achetés pour

boire leur sang; d'après cela, comme ils croient à la résurrection, ils

pensent, qu'en se donnant la mort, c'est un moyen de retourner dans leur

pays. Ce ne sont donc pas, comme le dit Raynal, les mauvais traitemens

de leurs maîtres qui les portent à cela; car on a encore un soin bien

plus particulier des nègres nouvellement arrivés, que des anciens qui

peuvent se pourvoir par eux-mêmes de tout ce qu'ils ont besoin. Le

suicide, parmi les nègres créoles, est très-rare, et la seule cause qui

les y porte, est la jalousie, passion beaucoup plus commune et plus

exaltée dans les zones torrides. Eh, ne voyons-nous pas, parmi les

blancs d'Europe, des exemples trop fréquens du dégoût d'un pèlerinage

dans ce bas monde, dont les routes ne sont pas toujours semées de

fleurs; et que seroit-ce, s'ils étoient persuadés, comme les nègres,

qu'ils dussent ressusciter dans un nouveau monde, où tous leurs goûts

seroient flattés, et leurs passions satisfaites.

«Les nègres, dit encore notre philantrope, se vengent des mauvais

traitemens de leur maître, en empoisonnant leurs camarades, ou lui-même.

Ils sont, dit-il, dès l'enfance, instruits dans l'art des

empoisonnemens.»

Des causes bien différentes entr'elles portent les nègres à se servir de

poison: les mauvais traitemens d'un maître barbare en sont la cause la

plus rare; car l'expérience apprend aux Antilles, que plus les esclaves

ont à craindre de la rigueur d'un maître sévère, et moins ils se

décident à lui manquer. Cela me semble dans la nature. Tandis que les

colons, qu'on nomme _gâte-nègres_, parce qu'ils sont faibles à leur

égard, sont presque toujours la victime des bontés mal entendues qu'ils

ont pour eux; les nègres font une grande différence entre le tyran

auquel ils obéissent par crainte; l'homme humain, ferme et juste, auquel

ils obéissent sans peine, et l'homme pusillanime et sans caractère,

qu'ils méprisent, et dont ils font tourner tous les foibles à leur

profit.

Je rapporterai ici une cause d'empoisonnement, que l'on croira sans

doute inventée à plaisir; elle n'en est pas moins vraie. Beaucoup de

nègres périssoient depuis quelque temps sur une habitation, le

chirurgien et médecin (car on est l'un et l'autre dans les Antilles)

avertit le propriétaire, que le poison en étoit la seule cause; on fait

des perquisitions, enfin, on découvre le coupable, on s'en saisit;

c'étoit le commandeur (l'on nomme commandeur, le nègre qui dirige les

travaux de l'habitation, d'après les ordres qu'il reçoit du maître). Le

commandeur avoue tout; on lui demande la raison d'une conduite aussi

atroce; sa réponse extraordinaire fut, qu'aimant beaucoup son maître, et

en recevant tous les jours de nouveaux bienfaits, il avoit appris qu'il

se préparoit à partir pour la France, et qu'il avoit cherché à le rendre

pauvre en empoisonnant ses nègres, pour le mettre dans l'impossibilité

d'exécuter son projet. J'ai connoissance qu'un nègre domestique, fort

attaché à son maître, crut lui en donner une preuve non équivoque, en

empoisonnant son frère, pour lui en procurer l'héritage. En général, les

empoisonnemens ne sont point aussi fréquens que veulent le persuader les

négrophiles; et les nègres ne sont point, comme le dit Raynal,

instruits, dès leur enfance, dans l'art des empoisonnemens. Une remarque

bien essentielle qui prouve le contraire, c'est que, par l'ouverture de

plusieurs individus empoisonnés, nègres ou blancs, on a découvert que le

poison étoit de l'arsenic. Si les nègres, comme le prétend Raynal,

étoient instruits dans la connoissance des plantes délétères,

s'exposeroient-ils, ou à voler de l'arsenic dans une pharmacie qu'on

auroit imprudemment laissée ouverte, ou chercheroient-ils à tenter par

de l'argent, la cupidité d'un pharmacien, qui, s'il ne se trouvoit pas

malhonnête, pourroit les perdre? Il est bien à désirer que le

gouvernement s'oppose à l'avenir à l'introduction dangereuse de ce métal

meurtrier dans nos colonies; ne vaut-il pas mieux avoir des rats de

plus, que des nègres de moins: d'ailleurs, nous n'avons point dans les

Antilles de manufacture qui ait besoin d'employer cette drogue

malfaisante.

«_Rien de plus affreux, dit notre négrophile Raynal, que la condition du

noir en Amérique_.»

Si ce n'est celle du blanc Européen, sans propriétés et sans talens,

lorsqu'il est vieux, malade ou infirme. Et combien sont dans ce cas là?

«Une cabane étroite, malsaine, sans commodités lui sert de

demeure.»

Dans la majeure partie des habitations, les cases des nègres sont plus

grandes, plus propres, plus commodes que celles d'un tiers des habitans

de l'Europe; n'est-il pas du plus grand intérêt de mettre à l'abri des

intempéries de l'air, des individus que la cupidité des négocians

européens nous fait acheter au poids de l'or. La paille qui couvre les

cases des nègres, les met dans l'été à l'abri des fortes chaleurs, bien

mieux que ne feroient des tuiles qui, une fois pénétrées par le

calorique, le conservent long-temps, même jusque pendant la nuit; elle

fait aussi une couverture bien plus impénétrable aux grosses pluies

d'orage, dont souvent on n'est pas garanti par les tuiles ou les

ardoises; la paille résiste aussi bien mieux à l'impétuosité du vent,

qui, une fois qu'il a soulevé quelques tuiles, les a bien vite enlevées

toutes. Enfin, la paille offre tant d'avantages que presque tous les

anciens colons, préférant la salubrité et la commodité au luxe, avoient

encore, à l'époque de la révolution, la case particulière, où ils

couchoient, couverte en paille. Les feuilles de latanier remplissent

parfaitement cet objet, et on ne manque pas de leur donner la

préférence, lorsqu'on est à même de s'en procurer.

«Les lits des nègres, dit Raynal, sont des claies plus propres à briser

le corps qu'à le reposer.»

De quoi est donc composé le fond des lits des blancs malheureux en

Europe? n'est-il pas aussi de bois? combien j'en ai vu qui n'étoient

autre chose que des sarmens de vigne. Vous êtes vous occupé, philantrope

Raynal, de leur procurer une couche plus molle? Nos nègres se servent de

nattes épaisses qui les empêchent de ressentir le bois, et tous ceux qui

ne sont pas insoucians pour leurs aises, ont des paillasses de paille de

maïs, même des couvertures; et ils ont de moins, que vos blancs

malheureux, à se garantir de la rigueur des hivers.

«Quelques plats de bois, quelques pots de terre forment l'ameublement

des nègres.»

Cri des colons contre un ouvrage de M. l'évêque et sénateur Grégoire, ayant pour titre 'De la Littérature des nègres' · 第 8 / 16 题