_Ce qu'on entend par le mot nègre. Disparité d'opinion sur leur origine.
Unité du type primitif de la race humaine_.
Si nous avons admiré dans la dédicace de l'ouvrage de l'évêque Grégoire,
la prodigieuse mémoire dont la nature a doué ce prélat, nous ne sommes
pas moins étonnés de l'immensité des recherches qu'il lui a fallu faire,
pour nous apprendre les différens noms qu'ont portés, autrefois, les
nègres. «Les Grecs les appeloient Éthiopiens, et cette assertion
s'appuye sur des passages de la Bible des septante, d'Hérodote, de
Théophraste, de Pausanias, d'Athenée, d'Héliodore, d'Eusèbe, de
Flavius-Joseph, de Pline l'ancien et de Térence. A Rome, on les appeloit
Africains, mais la dénomination d'Éthiopiens leur étoit donnée en
Orient, parce qu'ils y arrivoient par l'Éthiopie.» Cela nous paroît
concluant; cependant l'auteur nous apprend que la dénomination
d'Africain prévaut actuellement, malgré qu'il y ait des noirs
asiatiques; plus loin, il nous parle de nègres pasteurs; ce seront donc
des noirs, si l'on veut; des nègres, si on l'aime mieux; des Éthiopiens,
si on le préfère; des Africains, selon d'autres; des maures, même, selon
quelques-uns; mais l'auteur ne nous dit pas à laquelle de ces
dénominations il s'est fixé; quoique cela importe fort peu pour ce qui
semble être l'objet de son ouvrage, nous eussions été bien aises de le
savoir, afin de ne pas nous servir de dénominations choquantes. Dans le
principe de la révolution de S.-Domingue, les Africains ne vouloient
plus qu'on les appelât nègres, mais noirs; ensuite ils se donnèrent
entr'eux les noms de Monsieur, Madame et Mademoiselle; et ils donnoient
aux blancs celui de Citoyen et Citoyenne; ils prétendoient n'être plus
ni nègres ni noirs. Ils ne croyoient pas, à cette époque, que la couleur
noire étoit la couleur primitive. Cependant, Sonthonax leur avoit déjà
dit: «Cette couleur noire étant, selon l'auteur, le caractère le plus
marqué qui sépare des blancs une partie de l'espèce humaine, on a été
moins attentif aux différences de conformation, qui, entre les noirs
eux-mêmes, établissent des variétés.» Il existe donc, d'après M.
Grégoire, des variétés parmi les nègres? Mais, n'y auroit-il pas plus
loin d'un blanc à un nègre, que d'un nègre à un autre nègre? et s'il
existe plusieurs variétés dans l'espèce d'hommes, ne peut-il pas exister
plusieurs espèces dans le genre? Les Asiatiques que l'auteur appelle
noirs, n'ont autre chose, qui les distingue des blancs, que la couleur;
tandis que les Africains qu'il nomme nègres, ont les os des joues
proéminens, l'os nazal si court, qu'il est presque oblitéré, le coccis
très-allongé, de la laine sur la tête, au lieu de cheveux: si, comme le
pensait l'illustre Buffon, la couleur noire étoit l'effet du climat, on
pourroit croire que les Asiatiques étoient originairement blancs; mais
la différence de conformation dans une grande partie des Africains, ne
laisse pas, selon nous, de doute, qu'ils ne soient une espèce
particulière d'hommes qui diffèrent autant des Asiatiques que des
Européens. Au reste, que les nègres soient une espèce, une variété, ou
une race identique avec la blanche, nous les avons toujours reconnus,
quoi qu'en disent les négrophiles, pour de véritables hommes, et la
majeure partie de nous les traitoit en conséquence, soit par humanité,
soit par intérêt; car, quand nous les eussions mis au rang des bêtes de
somme, peu d'hommes sont assez insensés pour acheter des boeufs ou des
chevaux, et ne pas les nourrir, les assommer du matin au soir, et les
faire mettre tout vivans dans un four; ces sortes de fantaisies coûtent
trop cher. Mais cette digression nous éloigne de notre sujet, et nous
attendons avec impatience les chefs-d'oeuvres de littérature que
l'évêque Grégoire nous a annoncés, qui doivent prouver, sans réplique,
que l'on ne doit pas juger des facultés intellectuelles d'un homme par
sa couleur, ni par sa conformation. Il y auroit, comme le dit l'auteur,
de quoi rire. Cependant, que ferons-nous de la doctrine du docteur Gall,
qu'il cite avec vénération? Ce docteur fameux, ne nous a-t-il pas
démontré que chaque faculté intellectuelle avoit sa bosse particulière
(ch. I, p. 6,)? «Le caractère spécifique des peuples est permanent, tant
que ce peuple est isolé, il s'affoiblit et disparoît par le mélange;
cela est incontestable.» Ici, l'auteur paroît avoir oublié qu'il
n'admettoit pas d'espèce dans le genre _homme_: c'est donc le caractère
national, et non le spécifique qui change; il dit, un peu plus bas,
très-éloquemment, «que les caractères nationaux sont presque
méconnoissables au physique et au moral, depuis que les peuples de notre
continent sont _transvasés_ les uns dans les autres.» L'expression de
_transvaser_ est riche, elle n'est cependant pas neuve. Nous nous
rappelons que, dans notre enfance, qui, pour plusieurs de nous, date de
très-loin, nos bonnes nous disoient que si l'on pouvoit faire une
bouteille assez grande, on pourroit y transvaser Paris; si cela
arrivoit, et qu'avec les Parisiens on transvasât tous les étrangers que
les conquêtes de la France amènent à Paris, des Italiens, des Espagnols,
des Portugais, des Allemands, des Russes, des Autrichiens, il n'y a pas
de doute que la physionomie nationale ne changeât; les Parisiens moins
François tiendroient un peu de l'Allemand, un peu de l'Espagnol, un peu
de l'Italien, un peu du Portugais, un peu de l'Autrichien, un peu du
Russe. Oh, pour le coup, il y auroit de quoi rire de la bigarure des
caractères physionomiques! Les cheveux plats des Espagnols, le teint
jaune des Portugais, les grands nez à la romaine des Italiens, l'air
sérieux des Allemands; quels charmans composés que ces minois _gallo,
hispanico, lusitanico, italico germaniques!_ Que les Chinois sont sages!
ils n'ont jamais voulu laisser transvaser aucun peuple étranger dans
leur bouteille nationale! aussi ont-ils conservé sans altération leurs
grands fronts majestueux, leurs petits yeux ovales, enfin tous leurs
traits physionomiques primitifs; et ce qu'il y a de plus précieux, leurs
lois et leurs moeurs.
Avant d'aborder la littérature des nègres, monseigneur Grégoire pense
qu'il est nécessaire que nous apprenions «que (ch. I, p. 7) les Grecs
avoient des esclaves nègres, qu'un de ces nègres étoit employé au
service des bains; mais on ne sait pas son nom (ce qui eût été d'un
très-grand intérêt), que Visconti et Caylus ont publié plusieurs figures
de ces esclaves. Il nous apprend encore que les Hébreux achetoient des
esclaves noirs et eunuques, malgré que la loi mosaïque défendît de
mutiler les hommes. _Ruit in vetitum nefas gens hebraïca_.» Tout cela
n'est pas encore bien concluant en faveur de la littérature nègre; mais
ce qui le devient, c'est que Blumenbach, le plus fameux des crânomanes,
et qui possède la plus belle collection de crânes humains, qui soit au
monde, sans en excepter celle du docteur Gall (ch. I, pag. 11), «prétend
que la figure du nègre se trouve dans la figure du sphinx; on peut s'en
convaincre en examinant les sphinx dessinés dans Caylus, dans Norden,
dans Niehbur et Cassas. Volney et Olivier, qui ont aussi examiné le
sphinx sur les lieux, trouvent une ressemblance frappante avec le nègre;
preuve incontestable que c'est à la race noire, aujourd'hui esclave, que
nous devons les arts, les sciences, et jusqu'à l'art de la parole.»
Salut aux premiers artistes, aux premiers savans qui montrèrent aux
humains à attacher des idées aux différentes modifications de l'air: Ce
n'est pas tout: sans doute c'est à eux
Que nous devons encor cet art ingénieux
De peindre la parole et de parler aux yeux.
Volney, qui nous assure que les nègres nous ont appris à parler, auroit
bien dû nous dire quelle espèce de langue ils nous ont montrée; car les
savans blancs qui ont succédé aux nègres, ne sont point d'accord
entr'eux, quand il s'agit de décider quelle a été la langue primitive:
mais pourquoi, les nègres qui sont si savans dans l'art de la parole,
n'ont-ils pas montré à parler aux singes, qui, selon eux, sont des
petits hommes fort adroits, mais fort paresseux, qui ne veulent pas
apprendre à parler, pour qu'on ne les fasse pas travailler? Les nègres
de Saint-Domingue, qui ont oublié leur langue primitive, disent, dans
leur idiome d'aujourd'hui, _singes, ça ptit monde, qui malouc trop, ïo
pas vle palé, pou que ïo pa fair travail_.
Mais, si les nègres ont été si savans, si grands littérateurs, comment
ne reste-t-il d'eux aucun ouvrage qui puisse nous tirer de l'incertitude
où nous sommes sur leur origine, sur la nature des grands événemens,
qui, de la première nation du monde, en ont fait la dernière?
Déplorable Africain qu'as-tu fait de ta gloire?
. . . . . . . . . . . de ton antique grandeur,
il ne nous reste, hélas! que la triste mémoire!
Mais M. Grégoire vous console, en vous présageant les plus hautes
destinées (chap. IX, pag. 283.) «Peut-être, dit-il un jour, cette
vieille et orgueilleuse Europe deviendra une colonie de l'Amérique, et
alors, et alors:» Quelle heureuse prédiction pour les Européens!
Ce qui prouve encore, selon M. Grégoire, que les sciences nous ont été
transmises par les nègres, c'est que, même dans l'hypothèse où elles
nous seroient venues de l'Inde, en Europe, elles auroient traversé
l'Égypte; donc que les nègres ou Éthiopiens qui étoient alors en Égypte
les ont prises au passage pour nous les transmettre; donc qu'ils ont été
nos pères dans les sciences; cette vérité démontrée, augmente encore le
désir que l'auteur a fait naître en nous d'admirer les chefs-d'oeuvres
de ces illustres nègres; mais ce n'est pas encore le moment, Monseigneur
Grégoire veut essayer de nous apprendre pourquoi ces Africains sont
noirs; seroit-ce l'effet du climat? seroit-ce parce qu'ils ont la
membrane réticulaire noire? seroit-ce, enfin, parce que la couleur
primitive de l'homme étoit noire? _adhuc sub judice lis est_. La
question n'est pas facile à résoudre. Le climat peut, sans doute,
changer la couleur de la peau jusqu'à un certain point; mais les blancs
qui sont établis en Afrique, de temps immémorial, y sont devenus bruns,
basanés, mais, non pas noirs; leur membrane réticulaire est restée
blanche, et les noirs, qui, depuis plusieurs générations, ont habité
l'Europe, n'y sont pas devenus blancs, et leur membrane réticulaire est
toujours restée la même, c'est-à-dire, très-noire. Monseigneur Grégoire
ne pourroit-il pas nous dire s'il existe d'autre différence que la
couleur entre la peau d'un nègre et celle d'un blanc? lui qui a vu,
manié et observé tant de différentes peaux humaines, chez l'amateur
Bonn; mais il ne les a observées qu'après avoir été tannées; il eût
fallu aller chez l'écorcheur avant d'aller chez l'amateur..... Dans une
peau tannée le système cutané est dénaturé, la membrane réticulaire,
noire chez les nègres, et blanche chez les Européens, n'offre plus, dans
l'une et dans l'autre peau, que les mêmes résultats. Il étoit donc
indispensable, comme nous avons eu l'honneur de le dire à Monseigneur
Grégoire, de se transporter chez l'écorcheur; là, il eût été possible
d'observer les différens systèmes organiques qui composent le corps d'un
blanc et celui d'un nègre; il eût pu voir si ces systèmes sont égaux en
nombre, si l'harmonie, la concordance qui règnent entr'eux est la même;
car c'est de cette harmonie, plus ou moins parfaite, que provient la
différence qui existe entre les animaux; différence qui, selon le
docteur Gall, est toujours annoncée par des disparités dans le» organes
apparens. Mais si les peaux n'ont pu fournir à l'auteur Grégoire des
caractères assez tranchans, que de bosses, ou protubérances, il a dû
observer sur les crânes africains, chez Blumenbach, qui a la plus belle
collection de crânes qui soit au monde (si, toutefois, on en excepte
l'ancien charnier des Innocens)! Si chaque qualité morale que M.
Grégoire donne aux nègres, et chaque défaut que leur attribue Valmont de
Bomare (Voyez Valmont de Bomare, Dictionnaire d'histoire naturelle,
article Nègre, édition in-4º.), ont leurs bosses particulières,
quelques-uns de ces crânes ne doivent pas mal ressembler à une pomme de
pin, d'autant qu'il y en a quelques-uns d'un peu pointus, à la Caraïbe;
d'autres, plus arrondis, doivent avoir l'air de melons cantalous qui,
comme on le sait, sont tout couverts de protubérances de différentes
grosseurs. Les jardiniers nomment ces espèces de melons, melons de race,
melons de qualité, sans doute par ce que toutes les bosses dont ils sont
couverts sont des indices de qualités: ce n'est pas la seule analogie
qui se trouve entre le règne animal et le végétal.
Pour mettre nos lecteurs à même de se faire une idée de la grande
quantité de protubérances bonnes ou mauvaises qui doivent couvrir les
crânes des nègres, nous allons exposer, sous leurs yeux, deux tableaux
fortement coloriés par deux grands maîtres: l'évêque Grégoire et Valmont
de Bomare. Ces deux tableaux, opposés dans leur intention, sont un
exemple frappant que, s'il faut de l'élévation pour porter l'imagination
d'un peintre à la hauteur de son sujet, l'exaltation le porte toujours
au-delà des bornes de la vraisemblance.
L'abbé Grégoire, après avoir accordé aux nègres les qualités morales les
plus éminentes, passe à l'énumération de leurs qualités physiques,
d'après des voyageurs, impartiaux sans doute, et très dans le cas d'en
juger. (Chap. I, p. 29.) Il parle de la beauté sans égale des négresses
de Juida, d'après Bauman (surnommé, à Nantes, Baumenteur, et qui avoit
épousé une princesse noire en Afrique, non pour sa beauté, mais pour
favoriser sa traite d'esclaves.) Il cite les négresses Jaloses d'après
Leydar et Lucas, comme des modèles de perfection pour les formes. Lobo
vante par-dessus tout la beauté des Abyssins: Adanson, celle des
négresses du Sénégal: Cossigny n'a rien vu de beau comme les nègres et
négresses de Gorée. Ligon s'est extasié devant une négresse de S. Yago,
qui réunissoit la beauté et la majesté, à un point, qu'il n'avoit jamais
vu rien de comparable. Robert Chasle, dans le _Voyage du Journal_ de
l'amiral Duquesne, n'a rien vu de beau comme les négresses des îles du
cap Vert. Legnat, Ulloa et Izert assurent qu'ils n'ont rien vu de
comparable en beauté aux négresses de Batavia, de l'Amérique et de
Guinée. Osez donc encore, fiers Européens, vous enorgueillir du
caractère de beauté et de supériorité que vous supposez imprimé sur vos
fronts blancs. Faites un voyage en Afrique et en Amérique, et vous
direz, avec tous les voyageurs que nous venons de citer, en voyant une
de ces beautés africaines sans pareille, _nigra es, sed formosissima;
ideo_..... Voici donc la couleur noire reconnue pour type de la vraie
beauté. Tremblez! tremblez! jeunes européennes, que la prédiction de
l'abbé Grégoire ne s'accomplisse, et que l'Europe, devenant une colonie
d'Afrique, les négresses, fières de leur beauté originale, ne viennent
vous ravir vos jeunes époux et vos tendres amans, afin de régénérer la
race blanche, et de lui rendre sa primitive beauté. Que je vous plains!
génération présente! que je vous plains! vous ne verrez pas s'opérer
cette heureuse métamorphose! M. Grégoire nous apprend qu'il faut cinq
générations de race croisées, et qu'il se passera cent vingt-cinq ans
avant l'époque heureuse où les enfans des Européens n'auront plus à
rougir d'avoir reçu de leurs pères une preuve incontestable de leur
dégénération, la couleur blanche; et alors, pour que l'harmonie soit
complète, on fera venir de la Guinée, des chiens noirs, des chats noirs,
des moutons noirs, des boeufs noirs, des chevaux noirs, des cochons
noirs, des singes noirs, toutes sortes d'oiseaux noirs; surtout des
cygnes, des perroquets noirs, auxquels on apprendra à dire aux
perroquets verts des autres pays, fi donc! fi donc! vilain vert-vert.
Nous oublions des poules noires; c'est, dit-on, un trésor qu'une poule
noire? Heureuse Guinée, pays digne d'envie, où tous les animaux
raisonnables et autres ont conservé sans tache la couleur primitive
qu'ils tiennent immédiatement du Créateur.
Nous venons d'exposer le tableau de la race nègre par l'abbé Grégoire;
nous allons exposer, ci-dessous son pendant, par Valmont de Bomare
(article nègre, Dict. d'Hist. Nat., par Valmont de Bomare, édit. in-4º.
t. V, p. 267).
«La laideur et l'irrégularité de la figure caractérisent l'extérieur du
nègre; les négresses ont les reins écrasés et une croupe monstrueuse, ce
qui donne à leur dos la forme d'une selle de cheval. Les vices les plus
marqués semblent être l'apanage de cette race; la paresse, la perfidie,
la vengeance, la cruauté, l'impudence, le vol, le mensonge,
l'irréligion, le libertinage, la malpropreté et l'intempérance, semblent
avoir étouffé chez eux tous les principes de la loi naturelle, et les
remords de la conscience; les sentimens de compassion leur sont presque
inconnus; seroient-ils un exemple terrible de la corruption de l'homme
abandonné à lui-même? l'on peut, jusqu'à un certain point, regarder les
races des nègres comme des nations barbares, dégénérées ou avilies:
leurs usages sont quelquefois si bizarres, si extravagans, et si
déraisonnables, que leur conduite, jointe à leur couleur, a fait douter,
pendant long-temps, s'ils étoient véritablement des hommes issus du
premier homme comme nous, tant leur férocité et leur animalité les fait,
en certaines circonstances, ressembler aux bêtes les plus sauvages. On a
vu de ces peuples se nourrir de leurs frères, et dévorer leurs propres
enfans.» Quel contraste avec le tableau de l'abbé Grégoire! lequel des
deux peintres a le plus approché de la vérité? ni l'un ni l'autre;
chacun d'eux pouvoit s'appliquer le vers d'Horace:
Cur nescire, pudens prave, quam discere malo?
Le savant professeur de Goettingue, attribuant la couleur des nègres au
climat, avance (chap. I, p. 16) que «dans la Guinée, les hommes, les
chiens, les chevaux, les boeufs, les oiseaux, et surtout les
gallinacées, sont de couleur noire». Cette assertion est absolument
fausse, excepté pour les hommes, encore y a-t-il quelques familles
d'hommes blancs établies, de temps immémorial en Guinée; quant aux
quadrupèdes, il n'y en a pas plus de noirs et moins que dans d'autres
climats, car les poils noirs exposés à l'ardeur du soleil, deviennent
roux; cela arrive aux chevaux noirs qu'on transporte d'Europe dans les
Antilles. Les oiseaux, en Guinée sont parés, comme dans presque tous les
pays chauds, des couleurs les plus variées, les plus vives et les plus
brillantes: on peut se convaincre de cette vérité, en observant la belle
collection de perroquets et autres oiseaux d'Afrique, qui se trouve au
muséum d'histoire naturelle à Paris. Il existe, à la vérité, parmi les
gallinacées, une variété de poules dont la peau et les os sont noirs;
mais la majeure partie des autres poules est semblable à celles
d'Europe; nous pouvons le certifier, ayant observé les volailles que
portoient les capitaines négriers qui venoient de Guinée. «La couleur
noire étant donc, selon Knigt, l'attribut de la race primitive dans tous
les animaux, il est évident, selon lui, que le nègre est le type
original de l'espèce humaine.» Il y a un instant nous recherchions la
cause de la couleur noire des nègres; il nous faut, actuellement
chercher à découvrir comment des nègres ont produit des blancs:
Felix qui potuit rerum cognoscere causas!
quant à nous, nous baissons pavillon; la physiologie n'est pas de notre
compétence. Salut à la race privilégiée, dont la couleur noire de la
peau est une preuve incontestable de sa céleste origine; nous doutons,
cependant que le docteur Knigt puisse parvenir à persuader à nos jolies
européennes, qu'une peau noire et opaque doive l'emporter sur leur peau
blanche et fine dont le tissu, délicat et transparent, laisse apercevoir
les roses de la pudeur et ses nuances variées à l'infini, dont chacune,
peignant un sentiment de l'ame, fait de leur physionomie un tableau
magique et enchanteur.
Il nous semble qu'après avoir cité l'autorité de Knigt, l'auteur tient
davantage à l'opinion de Buffon, de Camper, de Bonn, de Zimmermann, de
Blumenbach, de Chardel, de Sommering, qui attribuent la couleur des
nègres aux effets du climat. D'après cela, nous lui demanderons, si
c'est dans le temps que les Africains étoient blancs, qu'ils étoient nos
maîtres dans les sciences et dans les arts, ou si c'est depuis qu'ils
sont devenus noirs? D'après Demanet et Imlay, les descendans des
Portugais établis au Congo sont devenus noirs, mais ils ne nous disent
pas si c'est l'effet du climat, ou de leurs alliances avec les
négresses, (ce qui est plus que vraisemblable). Un Portugais aura épousé
une Congo, il en sera provenu des mulâtres, qui, en se mariant à une
négresse, auront fait des griffes, lesquels griffes, se mariant encore à
une négresse, pour lors, les enfans, qu'on nomme marabous, sont si noirs
qu'il faut être très-habitué dans le pays pour les distinguer d'avec les
nègres: voilà comme les blancs peuvent devenir noirs, et les noirs,
devenir blancs; en épousant des blanches, et en en faisant épouser à
leurs enfans et petits-enfans.
Selon un auteur que cite M. Grégoire, il faut quatre mille ans pour
qu'un nègre devienne blanc par l'effet du climat, et six cents ans
seulement pour un Indien: ceci nous paroît un peu problématique. Quant à
ce qu'il avance, que les changemens s'opèrent plus vite chez les nègres,
dans l'état de domesticité, pour le moral, cela est vrai; mais pour la
couleur, mieux un nègre est nourri et à l'aise, plus il est noir; s'il
est maigre, ou qu'il ait du chagrin, ou qu'il ne se porte pas bien, il
devient couleur de bistre; nous pensons aussi que c'est à un certain
état de maladie qu'il faut attribuer la couleur, non pas noire, mais
très-brune, que prend la peau de certaines femmes pendant leur
grossesse, ce qu'on appelle le masque. Nous ne conviendrons pas, pour
cela, avec Hunter, que la race blanche soit une race dégénérée, au moins
quant à la couleur (chap. I. p. 20). Il est vrai, comme l'assure le
chimiste Beddoés, «qu'on peut blanchir la peau d'un nègre, avec de
l'acide muriatique oxigéné.» Il n'est pas même besoin de cette dernière
condition, tous les acides concentrés ont la propriété, en se combinant
avec les corps gras, d'en altérer la nature et la couleur; le feu et les
caustiques produisent le même effet sur la peau des nègres: ainsi, la
compagnie de blanchisseurs qu'un journaliste, _grand ricaneur_, (dit
l'évêque Grégoire, chap. I, p. 20) veut envoyer en Afrique, pourra
employer plus d'un moyen; mais, si la race blanche, comme le pensent
quelques-uns des savans que cite M. Grégoire, est une race dégénérée,
abatardie, ne désirera-t-elle pas aussi une compagnie de noircisseurs?
Nous pensons que cette dernière compagnie sera beaucoup plus facile à
compléter que la première. La chimie, pendant la révolution, a fait des
découvertes si importantes pour les teintures en noir, qu'on ne sera
embarrassé que du choix des sujets; quant au chef de la compagnie, cette
place sera dévolue de droit à ****; personne ne peut ni ne veut la lui
contester: nous revenons à Monseigneur Grégoire; nous lui ferons une
question à laquelle il ne sera sans doute pas embarrassé de répondre.
Adam et Eve étoient-ils noirs, ou blancs? L'opinion de l'auteur semble
être prononcée en faveur de la couleur noire, puisqu'il cite l'autorité
de Knight (chap. I, p. 16), qui pense que le nègre est le type original
de l'espèce humaine. N'eût-il pas été plus exact de dire du genre
humain, puisque l'auteur Grégoire ne suppose point d'espèce dans le
genre homme? Plus loin, (chap. II, p. 18) il cite une autre autorité, T.
Williams, qui dit que, pour amener les noirs à la couleur blanche, sans
croisement de races, et, par la seule action du climat, il faut quatre
mille ans. Nous ferons, d'après cela, une petite objection à M.
Grégoire. A l'époque où vivoit Moïse, il n'y avoit que deux mille cinq
cents ans que le monde étoit créé; Moïse et tous ceux qui existoient
alors étoient donc nègres, et il n'a dû paroître d'hommes blancs que
quinze cents ans après; _Credat judaeus Appella!_ Dans un autre endroit
(chap. I, p. 7), l'évêque Grégoire cite l'autorité de Jahn, qui, dans
son _Archéologie biblique_, assure que les rois des Hébreux achetoient
des autres nations, des eunuques, et spécialement des noirs: il y avoit
donc, à l'époque de Moïse, des hommes blancs et des hommes noirs: qu'en
conclure? Ou qu'il ne faut pas quatre mille ans, pour blanchir un nègre,
ou que la race primitive n'étoit pas noire, ou qu'il s'est passé quatre
mille ans avant le déluge, ce qui feroit un anachronisme dans notre
cosmogonie chrétienne. _Fiat lux_.
L'évêque Grégoire cite (chap. I, p. 26) Sommering, qui, tout en disant:
«qu'il n'ose décider si la race primitive de l'homme, en quelque coin de
la terre que l'on place son berceau, s'est perfectionnée en Europe, ou
altérée en Nigritie, affirme que pour la force et l'adresse, la
conformation des nègres est aussi accomplie et, peut-être plus que celle
des Européens». Voyez le Dictionnaire d'Histoire naturelle de Valmont de
Bomare, article Nègre, édition in-quarto, t. V. p. 257, il vous donnera
une idée de la belle conformation et des qualités éminentes des nègres
d'Afrique. L'évêque Grégoire ne connoît pas sans doute cet ouvrage; il
n'eût pas oublié de donner au tableau qu'il a fait des colons, un
dernier coup de pinceau d'après le grand maître Valmont de Bomare; «Les
colons font (selon lui) deux où trois fois par an des visites dans les
hôpitaux de leurs habitations, (des hôpitaux dans les habitations? les
négrophiles pourront-ils le croire?) N'allez pas vous imaginer, (dit
Bomare) que ce soit pour y porter les secours que l'humanité et même
leur intérêt exigeroient; ces barbares y vont avec des pistolets, et
tuent tous les nègres qui, par vieillesse ou par des infirmités
incurables, sont hors d'état de rendre service à l'habitation.» Eh bien,
Monseigneur! cela vaut bien les nègres cuisiniers jetés dans des fours,
pour avoir manqué des plats de pâtisserie? Admirez donc notre bonhomie
et notre bonne-foi, vous aviez oublié, dans notre examen général, ce
gros péché, nous le rappelons nous-mêmes à votre souvenir, mais aussi,
nous espérons que d'après cette confession sincère; nous obtiendrons de
Votre Excellence, indulgence plénière et absolution finale. Nous venons
de faire un grand pas vers le ciel, s'il est vrai, comme on nous l'a
appris dans notre jeunesse, qu'il est plus difficile à un riche d'entrer
dans le royaume des cieux, qu'à un chameau de passer par le chas d'une
aiguille. Nous avons le plus grand espoir, il ne reste plus rien à la
majeure partie de nous, et les François nos frères, ont trop à coeur
notre salut, pour chercher à nous remettre dans la voie de la perdition.
Revenons à votre peuple chéri. «Les nègres, dites vous, sont plus forts
et plus adroits que les Européens;» nous vous l'accorderons, si cela
vous fait plaisir; mais le boeuf est aussi plus fort que l'homme, et le
singe est plus adroit; qu'en concluerez-vous? «Les nègres, dites-vous,
surpassent les blancs par la finesse exquise de leurs sens, surtout de
l'odorat (chap. I, pag. 16).» Prenez bien garde, Monseigneur, les
animaux les plus sauvages, les plus éloignés de l'état de domesticité,
sont ceux que la nature favorise le plus du côté de la finesse des sens;
il semble que cette bonne mère, aimant également tous ses enfans, a
voulu dédommager, sous quelques rapports, ceux auxquels elle a moins
accordé sous d'autres. Vous citez les nègres marrons de la Jamaïque,
«comme des êtres doués d'un sens exquis, avec une taille droite, une
contenance fière, et une vigueur qui indiquent leur supériorité.» Nous
oserons vous dire, Monseigneur, que vous les avez vus, avec votre
lorgnette de cabinet, dont les verres, en grossissant trop les objets,
les dénaturent totalement.
Le tableau que nous allons faire de ces nègres est d'après nature; nous
l'avons fait sur les lieux même, dans les montagnes Bleues de la
Jamaïque.
Qu'on se figure des hommes, dont les corps plus jaunes que noirs,
décharnés, et couverts à demi de haillons, que les nègres esclaves
n'oseroient pas porter, laissant leurs femmes, leurs enfans, leurs
vieillards dans la misère la plus crapuleuse, parce qu'ils n'ont pas
assez de courage pour cultiver les terres que le gouvernement anglois
leur a accordées. Ils sont avilis, au point de livrer, pour quelques
pièces de monnoie, les nègres esclaves qui viennent chez eux se
réfugier, ou qu'ils vont chercher dans les bois, quand les Colons les
font avertir qu'un d'eux a déserté. Leur moyen de vivre consiste
principalement dans la chasse et la pêche; mais quand par le mauvais
temps, cette ressource leur manque, ils sont forcés de descendre dans
les plaines, se louer à la journée parmi les esclaves. Voilà les hommes
dont vous préconisez la supériorité. Nous les avons vus dans leurs
huttes, car ils n'ont pas eu même le courage ni l'adresse de se
construire des logemens qui méritent le nom de cases. «Pourrez-vous nous
dire que ces nègres de la Montagne Bleue ne peuvent s'organiser
politiquement, parce que les arts de la paix ne peuvent être cultivés
par une troupe fugitive, toujours cachée dans les forêts, toujours
occupée à se nourrir et à se défendre contre ses oppresseurs?» Mais les
nègres dont nous parlons ne sont point dans cette hypothèse; le
gouvernement est en pleine paix avec eux; ils ont des terres qu'ils
peuvent cultiver tranquillement; ils n'ont pas besoin de se défendre
contre des oppresseurs; ils sont indépendans: pourquoi donc ne
s'organisent-ils pas en corps politique, et ne sont-ils qu'une
association de lâches, de paresseux, qui deviendroit très-dangereuse, si
la crapule honteuse dans laquelle ils vivent, n'étoient un obstacle à
l'augmentation de leur population. Vous donnez encore pour preuve de
leur supériorité, la manière dont ils communiquent entr'eux à des
distances considérables par le moyen d'une corne. A vous entendre, nos
télégraphes ne sont rien en comparaison. Vous ignorez que dans la partie
de S. Domingue, qui a été cédée à la France par les Espagnols, tous les
pâtres font revenir leurs troupeaux par le moyen d'une corne, ou plus
souvent un coquillage qu'on nomme _lomby_, dans lequel, en produisant
certains sons plus ou moins forts, ou différemment modifiés, ils
appellent ou leurs cochons, ou leurs chevaux, ou leurs troupeaux de
chèvres, et jamais un troupeau ne vient dans la place d'un autre;
d'après cela, quelle merveille que les nègres soient convenus entr'eux,
que lorsqu'ils sonneront d'une certaine manière, ce sera tel ou tel
nègre qu'ils voudront désigner. D'après ce que nous venons de vous dire
des nègres de la Montagne Bleue de la Jamaïque, ne les citez pas comme
exemple de la prééminence de la race nègre sur la blanche; vous
prêteriez à rire à tous ceux qui les connoissent. Nous ne
disconviendrons cependant pas qu'il n'y ait des nègres (non parmi eux)
qui ont des qualités morales; nous dirons même, à la honte de la couleur
blanche, que si beaucoup de nègres de S. Domingue n'avoient pas été
meilleurs que les blancs de France, qui sont venus les révolutionner, il
n'eût pas resté un seul colon pour répondre aux calomnies des
négrophiles, et confondre leurs raisonnemens absurdes. Un savant
respectable, que vous avez désigné par son nom, pour avoir méconnu des
qualités morales dans les nègres, et les avoir assimilés aux singes,
nous autorise à vous dire que vous avez dénaturé totalement ce qu'il a
dit des nègres. Mais, tout en convenant qu'ils sont des hommes, nous ne
conviendrons pas pour cela qu'ils soient des hommes comme nous. La
civilisation et l'éducation, qui en est la suite, ont mis entr'eux et
nous, une distance immense, qu'ils ne pourront franchir que peu à peu,
par la succession des temps, et des circonstances favorables, qui,
malheureusement pour eux, sont bien plus éloignés que vous le pensez.