PRISONNIER DE MARQUE.

Cent ans après Waterloo, le descendant direct du généralissime prussien,

Leberecht von Blücher, prince de Wahlstadt, a trouvé le moyen de se

faire prendre par les gendarmes anglais dans des circonstances fort peu

dramatiques.

Le prince de Blücher avait acheté, voici quelque dix ans, un des îlots

de l'archipel anglo-normand, Herm, entre Guernesey et Sercq. Il y avait

fait construire un somptueux château. Avec une morgue bien prussienne,

il ne manquait jamais une occasion d'insulter, et même d'outrager les

touristes qui débarquaient sur les rivages de _son_ île, qu'ils fussent

Français ou Anglais.

Les autorités militaires de Guernesey l'avaient donc «à l'oeil».

Jusqu'au dernier moment, l'héritier du vainqueur de Waterloo avait

conservé l'espoir que l'Angleterre, l'ancienne alliée de la Prusse,

contemplerait en spectatrice le terrible conflit que l'Allemagne voulait

et préparait. Il ne se décida à boucler ses malles qu'au reçu d'un

télégramme de Berlin. Mais il était trop tard.

La nuit de la déclaration de guerre, soit une heure après l'expiration

du délai imposé à l'Allemagne pour l'évacuation de la Belgique, des

agents de police de Guernesey débarquaient à Herm, envahissaient le

château et arrêtaient le prince au saut du lit. Triste aventure pour le

descendant d'un héros national!

Herm, notons-le en passant, est le seul coin d'Europe où vivent en

liberté des marsupiaux. L'île appartenait précédemment à un riche

Australien qui y acclimata deux couples de kangourous, dont la

progéniture s'est multipliée.

L'abbé WETTERLÉ.

Parmi les nombreux Alsaciens qui, en dépit des tracasseries et des

menaces allemandes, ne cessèrent d'employer tout leur énergie à

maintenir l'idée française aux pays annexés, il n'en fut guère de plus

écouté, de plus influent peut-être, que l'abbé Wetterlé, député

d'Alsace-Lorraine au Reichstag et directeur, à Colmar, du _Nouvelliste

d'Alsace-Lorraine_.

[Illustration: L'abbé Wetterlé (en costume civil) arrivant à

Pontarlier.]

Tous les Français ont été heureux d'apprendre que l'abbé Wetterlé a

réussi à échapper à la vindicte allemande. Il quitta Colmar le 25

juillet, et atteignit Bâle le lendemain, passant inaperçu devant les

autorités prussiennes, grâce au costume civil qu'il avait échangé contre

l'habit ecclésiastique, et sous lequel le représente notre gravure, à

son arrivée sur le sol français, à Pontarlier.

Comment Fonctionnent Les Services De L'intendance Militaire.

La mobilisation des vivres précède, accompagne et suit la mobilisation

des hommes. C'est une organisation formidable et admirable; il faut sans

à-coup assurer quotidiennement la subsistance de 2 millions 1/2 de

bouches. Toutes nos régions ne sont pas également riches; la production,

la concentration du vivre doivent donc s'opérer selon des plans aussi

précis que la formation et la concentration des troupes. Ce service est

assuré par trois groupes d'officiers parfaitement distincts: les

officiers d'administration, les intendants, et les contrôleurs d'armées.

Les officiers d'administration, véritables «fourmis de l'armée», qui

portent au col et au képi la petite étoile d'or, amassent et

entretiennent l'approvisionnement colossal où, quotidiennement, puisent

les convois bien clos et bien gardés qui vont ravitailler nos armées. A

chaque courrier arrivent des ordres dont l'exécution est immédiate; on

expédie, le jour même, les centaines de mille de rations de pain, les

innombrables caisses de conserves, les fourrages et le bétail demandés.

Les officiers aux petites étoiles sont en même temps chargés des

réquisitions et de la fabrication, réquisition de farine, de bétail,

fabrication du pain, des conserves, etc. Depuis le début de la guerre

ces réquisitions se font avec une facilité émouvante: le paysan donne

tout ce qu'il a pour l'armée, il ne discute plus. On doit en théorie

établir avec lui une estimation à l'amiable, mais il s'en rapporte

entièrement aux officiers: «Vous savez mieux que moi, dit-il, ce que

vous déciderez sera bien.» Et c'est partout ainsi.

Les intendants forment, dans l'armée, une élite intellectuelle. Leur

recrutement est très sévère. Le plus grand nombre est passé par l'Ecole

polytechnique ou par l'Ecole d'état-major. Certains, et non les moins

appréciés, sortent du corps même des officiers d'administration.

Docteurs en droit presque tous, ils sont, après un concours spécial très

ardu, devenus les «fonctionnaires» galonnés d'argent, qui «décident».

C'est sous leurs ordres que les officiers aux étoiles «exécutent», la

décision demeurant séparée de l'exécution. En général, les

intendants--commandants, colonels, généraux--sont les officiers de

l'armée les plus jeunes de leurs grades. La plupart, actuellement, sont

aux frontières avec tout un état-major d'officiers d'administration.

Quelques-uns seulement sont demeurés dans leurs régions respectives et

sur ces derniers pèsent les plus gros fardeaux et les plus lourdes

responsabilités.

Au-dessus des intendants il y a les «hommes noirs», les contrôleurs de

l'armée, personnages tout-puissants qui, dans cette grande agitation,

continuent d'examiner avec le calme le plus parfait et la plus lucide

minutie toutes les comptabilités. Parfois même, quand c'est nécessaire,

ils «suppléent» les intendants...

C'est grâce à cette organisation d'élite qu'il y a partout, dans notre

armée, abondance de vivres. Les hommes, depuis le front jusqu'aux dépôts

les plus éloignés, sont confortablement nourris après avoir été

solidement vêtus de neuf.

Balles explosives et balles dum-dum.

Une question qui a toujours soulevé dans les guerres du passé

d'interminables controverses est celle des balles explosives. Ces balles

avaient été jadis créées pour faire sauter les caissons de munitions

d'infanterie ou d'artillerie, chargées en poudre noire, et l'armée

bavaroise notamment en fit usage jusque vers 1870. On fut, par la suite,

amené à employer ces balles contre les troupes, parce que l'on espérait

arrêter ainsi plus facilement des assaillants déterminés en leur causant

des blessures plus graves. Mais l'expérience a montré depuis longtemps

que l'usage des balles explosives constituait une cruauté parfaitement

inutile et, par la convention de Genève, toutes les nations civilisées

se sont mises d'accord pour en interdire l'emploi en temps de guerre.

Ces balles sont, du reste, devenues incapables de faire sauter les

munitions chargées avec la poudre sans fumée. Aussi, à l'heure actuelle,

ne se sert-on plus des balles de ce genre que pour abattre les grands

fauves à courte distance (balles Pertuiset pour la chasse à l'éléphant,

à l'hippopotame, au lion, etc.).

Elles ont d'ailleurs l'inconvénient d'exiger l'emploi d'armes à feu de

très gros calibre; elles sont assez dangereuses pour le tireur qui les

utilise et leur précision est plutôt aléatoire dès que la distance se

rapproche d'une centaine de mètres. En fait, elles ont complètement

disparu de l'armement de tous les pays qui ont seulement conservé les

_grenades_ à main.

[Illustration: Une cartouche à balle dum-dum.]

La balle dum-dum n'a rien de commun avec la balle explosive.

Jusqu'en 1890, la seule balle employée a été la balle en plomb pur ou en

plomb durci, de forme cylindro-ogivale, et sans enveloppe métallique.

Cette balle, d'un calibre généralement voisin de 11 millimètres, avait

une puissance vulnérante et surtout une puissance d'arrêt

(_stopping-power_) très largement suffisantes. Son expansion dans le

corps de l'homme atteint produisait d'ailleurs très souvent des effets

analogues à ceux des balles explosives.

Mais à partir de 1890 environ, lorsque toutes les armées du monde eurent

adopté une arme à feu de petit calibre (8 millimètres) tirant une balle

de plomb durci avec enveloppe de maillechort ou d'acier, on s'aperçut

que la puissance vulnérante des nouvelles balles avait singulièrement

diminué. A l'heure actuelle, un blessé qui a eu le poumon, ou l'abdomen,

traversé par une balle de 8 m/m (et surtout par une balle de 6 m/m-5

comme la balle italienne ou la balle japonaise) guérit très

souvent avec une facilité déconcertante, d'où le nom de balle

_humanitaire_ donné à ce projectile vers 1895. En outre la _puissance

d'arrêt_ des nouvelles balles est devenue tout à fait insuffisante dans

le combat rapproché contre des adversaires fanatisés; on a constaté à

mainte reprise dans l'Inde, en Afrique, aux Philippines, qu'un indigène

traversé par une balle conservait souvent assez de force pour venir

_zigouiller_, avant de mourir, l'Européen qui l'avait blessé.

C'est cette constatation, faite pour la première fois par les Anglais,

au Tchitral qui a amené ceux-ci à fabriquer les balles dites balles

_dum-dum_, du nom de la fabrique hindoue où on les confectionnait.

Les premières balles _dum-dum_, car il existe un grand nombre de modèles

différents de ces projectiles, possédaient leur enveloppe en maillechort

fendue en croix à la partie avant, ce qui permettait au noyau de plomb

intérieur de s'épanouir dans la blessure, comme le faisaient en 1866 ou

en 1870 les balles en plomb nu de 18 m/m ou de 11 m/m alors en usage.

Mais ces balles se déformant dans le canon ou dans l'air tiraient fort

mal. On leur substitua bientôt des balles analogues à la balle _express_

inventée aux Etats-Unis pour la chasse aux grands animaux.

La nouvelle balle _dum-dum_ présentait à l'avant un trou cylindrique

borgne qui avait pour effet de produire une sorte d'éclatement du

projectile au moment où il rencontrait le but. Les cipayes anglais de

l'Inde emportèrent en Chine pendant la campagne de 1900 des munitions de

ce modèle. Cette balle ne tire pas très bien; il faut, pour lui rendre

sa précision, boucher le trou qu'elle présente à l'avant soit avec de la

cire, soit avec une petite capsule de cuivre mince.

Enfin, on a employé des balles de plomb de petit calibre avec enveloppe

métallique interrompue à l'avant. L'armée suisse a eu longtemps des

balles de ce genre et la Société française des munitions fabrique, pour

les sociétés de tir, une balle analogue, dite balle de _stand_ qui

présente une très grande précision.

On a bientôt reconnu, toutefois, que, dans les guerres _européennes_,

l'emploi des balles _dum-dum_ était assez peu justifié et ne constituait

guère qu'une cruauté inutile, comme jadis celui des balles explosives.

Par un article spécial de la convention de La Haye, toutes les

puissances du monde se sont interdit l'emploi dans les guerres

régulières, de toutes les balles à enveloppe fendue ou interrompue.

Il n'est pas bien certain, toutefois, que certaines puissances n'aient

point continué à se servir de ces projectiles dans les opérations

coloniales où l'on se bat le plus souvent à courte distance et où il est

indispensable de pouvoir arrêter net l'adversaire fanatisé qui vous

menace. C'est là une précaution parfaitement légitime; aussi la balle

_express_ est-elle d'un usage courant avec les revolvers ou les

pistolets automatiques, armes de défense rapprochée. L'usage de cette

balle est non moins légitime contre les apaches et l'on trouve un peu

partout des cartouches de revolver ou de pistolet automatique munies de

balles _express_, c'est-à-dire de balles _dum-dum_; ces munitions sont

presque toujours d'origine américaine ou anglaise.

L'usage n'en est pas moins sévèrement interdit dans la guerre actuelle

par une convention à laquelle ont adhéré toutes les puissances.

[Illustration: Le paquebot _Cristobal_, baptisé du prénom de Christophe

Colomb, s'engage dans la fameuse percée de la Culebra, qui défia pendant

vingt ans l'activité d'une armée d'ouvriers.]

L'Illustration, No. 3732, 5 Septembre 1914 · 第 11 / 16 题