Pour les entrées des constructeurs, des matelots et des laboureurs,
Carvalho en trouva l'ensemble froid; d'ailleurs le théâtre n'était pas
assez vaste pour le déploiement d'un pareil cortège. L'intermède de la
chasse fut pitoyablement mis en scène. On me donna un torrent en
peinture au lieu de plusieurs chutes d'eau réelle; les satyres dansants
étaient représentés par un groupe de petites filles de douze ans; ces
enfants ne tenaient point à la main des branches d'arbre enflammées, les
pompiers s'y opposaient dans la crainte du feu; les nymphes ne
couraient pas échevelées à travers la forêt en criant: Italie! les
femmes choristes avaient été placées dans la coulisse, et leurs cris
n'arrivaient pas dans la salle; la foudre en tombant s'entendait à
peine, bien que l'orchestre fût maigre et sans énergie. D'ailleurs le
machiniste exigeait toujours au moins quarante minutes pour changer son
décor après cette mesquine parodie. Je demandai donc moi-même la
suppression de l'intermède. Carvalho s'obstina avec un acharnement
incroyable, malgré ma résistance et mes fureurs, à couper la scène entre
Narbal et Anna, l'air de danse et le duo des sentinelles dont la
familiarité lui paraissait incompatible avec le style épique. Les
strophes d'Iopas disparurent de mon aveu, parce que le chanteur chargé
de ce rôle était incapable de les bien chanter. Il en fut de même du duo
entre Énée et Didon; j'avais reconnu l'insuffisance de la voix de madame
Charton dans cette scène violente qui fatiguait l'artiste au point
qu'elle n'eût pas eu ensuite la force, au cinquième acte, de dire le
terrible récitatif: «_Dieux immortels! il part!_» et son dernier air et
la scène du bûcher. Enfin la chanson d'Hylas, qui avait plu beaucoup aux
premières représentations et que le jeune Cabel chantait bien, disparut
pendant que j'étais retenu dans mon lit exténué par une bronchite. On
avait besoin de Cabel dans la pièce qui se jouait le lendemain des
représentations des _Troyens_ et comme son engagement ne l'obligeait à
chanter que quinze fois par mois, il fallait lui donner deux cents
francs pour chaque soirée supplémentaire. Carvalho en conséquence, et
sans m'en avertir, supprima la chanson par économie. Je fus tellement
abruti par ce long supplice, qu'au lieu de m'y opposer de tout ce qui me
restait de forces, je consentis à ce que l'éditeur de la partition de
piano, entrant dans la pensée de Carvalho qui voulait que cette
partition fût le plus possible conforme à la représentation, supprimât,
lui aussi, dans son édition, plusieurs de ces morceaux. Heureusement la
grande partition n'est pas encore publiée; j'ai employé un mois à la
remettre en ordre en pansant avec soin toutes ses plaies; elle paraîtra
dans son intégrité primitive et absolument telle que je l'ai écrite.
Oh! voir un ouvrage de cette nature disposé pour la vente, avec les
coupures et les arrangements de l'éditeur! y a-t-il un supplice pareil!
une partition dépecée, à la vitrine du marchand de musique, comme le
corps d'un veau sur l'étal d'un boucher, et dont on débite des fragments
comme on vend de petits morceaux de mou pour régaler les chats des
portières!!
Malgré les _perfectionnements_ et les _corrections_ que Carvalho leur
avait fait subir, les _Troyens à Carthage_ n'eurent que vingt et une
représentations. Les recettes qu'ils produisaient ne répondant pas à ce
qu'il en avait attendu, Carvalho consentit à résilier l'engagement de
madame Charton qui partit pour Madrid: et l'ouvrage, à mon grand
soulagement, disparut de l'affiche. Cependant, comme les honoraires que
je reçus, pendant ces vingt et une représentations, étaient
considérables, étant l'auteur du poëme et de la musique, et comme
j'avais vendu la partition de piano à Paris et à Londres, je m'aperçus
avec une joie inexprimable que le revenu de la somme totale égalerait à
peu près le produit annuel de ma collaboration au _Journal des Débats_,
et je donnai aussitôt ma démission de critique. Enfin, enfin, enfin,
après trente ans d'esclavage, me voilà libre! je n'ai plus de
feuilletons à écrire, plus de platitudes à justifier, plus de gens
médiocres à louer, plus d'indignation à contenir, plus de mensonges,
plus de comédies, plus de lâches complaisances, je suis libre! je puis
ne pas mettre les pieds dans les théâtres lyriques, n'en plus parler,
n'en plus entendre parler, et ne pas même rire de ce qu'on cuit dans
ces gargotes musicales! _Gloria in excelsis Deo, et, in terra pax
hominibus bonæ voluntatis!!_
C'est aux _Troyens_, au moins que le malheureux feuilletoniste a dû sa
délivrance.
Après l'entier achèvement de cet opéra et avant sa représentation, je
fis, sur la demande de M. Bénazet[144], l'opéra-comique en deux actes,
_Béatrice et Bénédict_. Il fut joué avec un grand succès et sous ma
direction, sur le nouveau théâtre de Bade, le 9 août 1862. Quelques mois
après, traduit en allemand par M. Richard Pohl, on le mit en scène à
Weimar, et avec le même bonheur, sur la demande de madame la
grande-duchesse. Leurs Altesses m'avaient invité à venir en diriger les
deux premières représentations, et me comblèrent, comme toujours, de
gracieusetés de toute espèce.
Il en fut de même du prince de Hohenzollern-Hechingen qui, pendant ce
séjour à Weimar, m'envoya son maître de chapelle pour m'inviter à venir
diriger un de ses concerts à Loewenberg où il réside maintenant. En
m'avertissant que son orchestre savait tout mon répertoire symphonique,
il me demandait de lui faire un programme instrumental composé
exclusivement de mes ouvrages.
Je lui répondis: «Monseigneur, je suis à vos ordres, mais puisque votre
orchestre connaît mes symphonies et mes ouvertures, veuillez former
vous-même le programme, je dirigerai tout ce qu'il vous plaira.» En
conséquence le prince choisit l'ouverture du _Roi Lear_, la fête et la
scène d'amour de _Roméo et Juliette_, l'ouverture du _Carnaval romain_,
et la symphonie entière d'_Harold en Italie_. Comme le prince n'avait
point de harpe, il invita en même temps que moi la harpiste de Weimar,
madame Pohl, qui voulut bien, suivie de son mari, faire ce voyage. Le
prince était bien changé depuis mon excursion à Hechingen en 1842; la
goutte le torturait au point qu'il ne pouvait quitter son lit et qu'il
ne put même pas assister au concert que j'étais venu organiser. Cela lui
causait un chagrin qu'il ne cherchait pas à dissimuler. «Vous n'êtes pas
un chef d'orchestre, me disait-il, vous êtes l'orchestre même; c'est une
fatalité que je ne puisse profiter de votre séjour ici.»
Il a fait construire dans son château de Loewenberg une jolie salle de
concerts, d'une sonorité excellente, où il réunit, dix ou douze fois par
an, six cents personnes choisies parmi les amateurs les plus sincères et
les plus instruits de l'art musical. Ces concerts sont donc gratuits, on
y vient de tous les environs de la résidence du prince, on y vient même
de Bunzlau et de Dresde et d'une foule de châteaux assez éloignés.
L'orchestre n'est composé que de quarante-cinq musiciens, mais exercés,
attentifs, intelligents, plus que je ne pourrais dire, et leur chef, M.
Seifrids les dirige et les instruit avec le talent et la patience les
plus rares. Ces artistes, en outre, ne donnent point de leçons et ne
sont exténués, comme les nôtres, ni par le service des églises, ni par
celui des théâtres. Ils sont au prince exclusivement. Le prince m'avait
logé chez lui; le premier jour de répétition un domestique vint me dire:
«Monsieur, l'orchestre est prêt et vous attend.» Je suis un corridor,
j'entre dans la salle de concerts que je ne connaissais pas encore, j'y
trouve les quarante-cinq musiciens en silence, leur instrument à la
main; pas de prélude, pas le moindre bruit, ils étaient d'accord!! Le
pupitre chef portait la partition du _Roi Lear_. Je lève mon bras, je
commence; tout part avec ensemble, avec verve et précision; les plus
violentes excentricités rhythmiques de l'allégro sont enlevées sans
hésitation, et je me dis, en dirigeant cette ouverture que je n'avais
pas entendue depuis dix ou douze ans «Mais c'est foudroyant! comment,
c'est moi qui ai fait cela?...» Il en fut de même pour tout le reste et
je finis par dire aux musiciens: «C'est une plaisanterie, messieurs,
nous répétons pour nous amuser, je n'ai pas la moindre observation à
vous faire.» Le maître de chapelle jouait l'alto solo d'_Harold_, on ne
peut mieux, avec un beau son et un aplomb rhythmique qui me comblaient
de joie; dans les autres morceaux il reprenait son violon. Richard Pohl
jouait des cymbales. Je puis bien dire en toute vérité que jamais je
n'entendis exécuter _Harold_ d'une plus irrésistible manière. Mais
l'adagio de _Roméo et Juliette_... Ah! comme ils l'ont chanté! nous
étions à Vérone, non à Loewenberg... À la fin de ce morceau que nous
n'avions pas interrompu par la moindre faute, M. Seifrids se leva, resta
un instant immobile cherchant à dominer son émotion, puis s'écria en
français: «Non! il n'y a rien de plus beau!» Alors tout l'orchestre
d'éclater en cris, en applaudissements, sur les violons, sur les basses,
les timbales... Je me mordais la lèvre inférieure... Des émissaires
allaient de temps en temps rendre compte des incidents de la répétition
au pauvre prince qui se désolait dans sa chambre. Le jour du concert un
public brillant vint remplir la salle; il se montra d'une chaleur
extrême; on voyait clairement que tous ces morceaux lui étaient
familiers depuis longtemps. Après la _Marche des Pèlerins_, un officier
du prince monta sur l'estrade, et, devant l'auditoire, vint attacher à
mon habit la croix de l'ordre de Hohenzollern au milieu du brouhaha. Le
secret de cette faveur avait été bien gardé, je n'en avais pas le
moindre pressentiment. Alors cela me mit en joie et je me jouai
réellement pour moi-même, sans penser au public, l'orgie d'_Harold_, à
ma manière, avec fureur; j'en grinçais des dents.
Le lendemain les musiciens me donnèrent un grand dîner suivi d'un bal.
Il me fallut répondre à plusieurs toasts; Richard Pohl me servait
d'interprète et reproduisait mes paroles en allemand, phrase par phrase.
J'aurais beaucoup à dire encore sur cette charmante excursion à
Loewenberg; je me bornerai à rappeler la grâce exquise avec laquelle tout
l'entourage du prince et surtout la famille du colonel Broderotti, l'un
de ses officiers, m'ont accueilli. J'ajouterai que les dames Broderotti,
et le colonel lui-même, parlent le français avec une élégance sans prix,
pour moi qui souffre de l'entendre mal parler et qui ne sais pas un mot
d'allemand. Je dus repartir le surlendemain du bal des artistes, et le
prince, qui n'avait pas pu quitter son lit, me dit en m'embrassant:
«Adieu, mon cher Berlioz, vous allez à Paris, vous y trouverez des gens
qui vous aiment, eh bien, dites-leur que je les aime.».......
Je reviens à l'opéra de _Béatrice_.
J'avais, pour la pièce, pris une partie du drame de Shakespeare _Much
ado about nothing_, en y ajoutant seulement l'épisode du maître de
chapelle et les morceaux de chant. Le duo des deux jeunes filles «_Vous
soupirez, madame!_» le trio entre Héro, Béatrice et Ursule «_Je vais
d'un coeur aimant_» et le grand air de Béatrice «_Dieu! que viens-je
d'entendre?_» que madame Charton chanta à Bade avec verve, sensibilité,
un grand entraînement et une rare beauté de style, produisirent un effet
prodigieux. Les critiques venus de Paris à cette occasion, louèrent
chaudement la musique, l'art et le duo surtout. Quelques-uns trouvèrent
qu'il y avait dans le reste de la partition beaucoup de broussailles, et
que le dialogue parlé manquait d'esprit. Ce dialogue est presque en
entier copié dans Shakespeare...
Cette partition est difficile à bien exécuter, pour les rôles d'hommes
surtout. À mon sens, c'est une des plus vives et des plus originales que
j'aie produites. À l'inverse des _Troyens_, elle n'exige aucune dépense
pour la mettre en scène. On se gardera néanmoins de me la demander à
Paris. On fera bien, ce n'est pas de la musique parisienne. M. Bénazet,
avec sa générosité ordinaire, me la paya deux mille francs par acte,
pour les paroles, et autant pour la musique, c'est-à-dire huit mille
francs en tout. De plus il me donna encore mille francs pour en venir
diriger la représentation l'année suivante. J'en ai fait graver la
partition de piano. La grande partition paraîtra plus tard ainsi que les
trois autres, _Benvenuto Cellini_, _la Prise de Troie_ et _les Troyens à
Carthage_, si j'ai assez d'argent pour les publier. L'éditeur Choudens,
en achetant mon opéra des _Troyens_, s'est bien engagé, par écrit, à
publier la grande partition un an après la partition de piano, mais
CETTE PROMESSE N'A PAS ÉTÉ MIEUX TENUE QUE TANT D'AUTRES, ET, À PARTIR
DE LA SIGNATURE DE CE CONTRAT, IL N'EN A, etc., etc. Le duo des jeunes
filles de _Béatrice et Bénédict_ est maintenant fort répandu en
Allemagne où on le chante fréquemment. Je me souviens, à propos de ce
duo, que le grand-duc de Weimar, à mon dernier voyage chez lui,
m'invitait quelquefois à souper en très-petit comité et se plaisait
alors à me questionner sur mon existence à Paris et sur mille détails.
Je l'ai bien étonné et attristé en lui dévoilant les réalités de notre
monde musical. Mais un soir je le fis rire. Il me demanda dans quelle
circonstance j'avais écrit la musique du duo de _Béatrice_: «_Vous
soupirez, madame!_»
«--Vous avez dû composer cela, me dit-il, au clair de lune dans quelque
romantique séjour...
--Monseigneur, c'est là une de ces impressions de la nature dont les
artistes font provision et qui s'extravasent ensuite de leur âme, dans
l'occasion, n'importe où. J'ai esquissé la musique de ce duo un jour à
l'Institut, pendant qu'un de mes confrères prononçait un discours.
--Parbleu! dit le grand-duc, cela prouve en faveur de l'orateur! il
devait être d'une rare éloquence!»
On a aussi exécuté ce duo à l'une des séances de la Société des concerts
de notre Conservatoire et il y a excité des transports dont on voit peu
d'exemples. La salle entière a crié bis avec des applaudissements à
ébranler l'édifice, et mes siffleurs fidèles n'ont pas osé se faire
entendre. Il faut dire aussi que mesdames Viardot et Vandenheufel-Duprez
l'ont chanté d'une délicieuse manière. Et le merveilleux orchestre,
comme il a été gracieux et délicat! Voilà une de ces exécutions qu'on
entend quelquefois... en rêve. La Société des concerts a bien voulu,
cette année encore, faire figurer dans l'un de ses programmes, la
deuxième partie de ma trilogie sacrée _l'Enfance du Christ_; ce
fragment, admirablement rendu, a produit aussi un grand effet; mais le
public, sans que je sache pourquoi, n'a pas redemandé le _Repos de la
sainte famille_, ainsi qu'il le fait toujours ailleurs, et mes deux
siffleurs ont daigné se montrer ce jour-là et indigner toute la salle.
La Société du Conservatoire, dirigée maintenant par un de mes amis, M.
Georges Hainl, ne m'est plus hostile. Elle se propose d'exécuter de
temps en temps des fragments de mes partitions. Je lui ai donné en toute
propriété la masse entière de musique que je possédais, parties séparées
d'orchestre et de choeurs, gravées et copiées, représentant ce qui est
nécessaire pour l'exécution en grand de tous mes ouvrages, les opéras
exceptés. Cette bibliothèque musicale, qui aura du prix plus tard, ne
saurait être en meilleures mains.
Je n'aurai garde d'oublier ici le festival de Strasbourg où je fus
invité à venir, il y a dix-huit mois, diriger l'exécution de _l'Enfance
du Christ_. On avait construit une salle immense contenant six mille
personnes. Il y avait cinq cents exécutants. Cet oratoire, écrit dans
un style presque toujours tendre et doux, semblait devoir être peu
entendu dans ce vaste local. À ma grande surprise, il y produisit une
émotion profonde, telle était l'attention de l'auditoire, et le choeur
mystique sans accompagnement de la fin «_Ô mon âme_!» provoqua même
beaucoup de larmes. Oh! je suis heureux quand je vois mes auditeurs
pleurer!... Ce choeur est fort loin de produire autant d'effet à Paris,
où il est d'ailleurs toujours mal exécuté.
J'apprends qu'on a entendu depuis un an plusieurs de mes partitions en
Amérique, en Russie et en Allemagne; tant mieux! Décidément ma carrière
musicale finirait par devenir charmante, si je vivais seulement cent
quarante ans.
Je me suis remarié... je le _devais_... et au bout de huit ans de ce
second mariage ma femme est morte subitement, foudroyée par une rupture
du coeur. Quelque temps après son inhumation au grand cimetière
Montmartre, mon excellent ami, Édouard Alexandre, le célèbre facteur
d'orgues, dont la bonté pour moi s'est toujours montrée infatigable,
trouvant sa tombe trop modeste, voulut absolument acheter pour moi et
les miens un terrain _à perpétuité_, dont il me fit don. On y
construisit un caveau et je dus assister à l'exhumation de ma femme et à
son installation dans le caveau neuf. Cela fut d'une tristesse navrante,
je souffris beaucoup. Mais qu'était-ce en comparaison de ce que le sort
me réservait? Il semble que j'aie dû connaître tout ce qu'il peut y
avoir de plus affreux dans une cérémonie de ce genre. Peu après cette
époque, je fus averti officiellement que le petit cimetière de
Montmartre, où reposait ma première femme, Henriette Smithson, allait
être détruit, et que j'eusse en conséquence à faire transporter ailleurs
les restes qui m'étaient chers. Je donnai les ordres nécessaires dans
les deux cimetières, et un matin, par un temps sombre, je m'acheminai
seul vers le funèbre lieu. Un officier municipal chargé d'assister à
l'exhumation m'y attendait. Un ouvrier fossoyeur avait déjà ouvert la
fosse. À mon arrivée il sauta dedans. La bière enfouie depuis dix ans
était encore entière, le couvercle seul était endommagé par l'humidité.
Alors l'ouvrier, au lieu de la tirer hors de terre, arracha les planches
pourries qui se déchirèrent avec un bruit hideux en laissant voir le
contenu du coffre. Le fossoyeur se baissa, prit entre ses deux mains la
tête déjà détachée du tronc, la tête sans couronne et sans cheveux,
hélas! et décharnée, de la _poor Ophelia_, et la déposa dans une bière
neuve préparée _ad hoc_ sur le bord de la fosse. Puis, se baissant une
seconde fois, il souleva à grand'peine et prit entre ses bras le tronc
sans tête et les membres, formant une masse noirâtre sur laquelle le
linceul restait appliqué, et ressemblant à un bloc de poix enfermé dans
un sac humide... avec un son mat... et une odeur... L'officier
municipal, à quelques pas de là, considérait ce lugubre tableau...
Voyant que je m'appuyais sur le tronc d'un cyprès, il s'écria: «Ne
restez pas là, monsieur Berlioz; venez ici, venez ici.» Et comme si le
grotesque devait avoir aussi sa part dans cette horrible scène, il
ajouta en se trompant d'un mot: «Ah! pauvre _inhumanité_!...» Quelques
moments après, suivant le char qui emportait les tristes restes, nous
descendîmes la montagne et parvînmes dans le grand cimetière Montmartre,
au caveau neuf déjà béant. Les restes d'Henriette y furent introduits.
Les deux mortes y reposent tranquillement à cette heure, attendant que
je vienne apporter à ce charnier ma part de pourriture.
* * *
Je suis dans ma soixante et unième année; je n'ai plus ni espoirs, ni
illusions, ni vastes pensées; mon fils est presque toujours loin de
moi; je suis seul; mon mépris pour l'imbécillité et l'improbité des
hommes, ma haine pour leur atroce férocité sont à leur comble; et à
toute heure je dis à la mort: «Quand tu voudras!» Qu'attend-elle donc?
Voyage en Dauphiné.--Deuxième pèlerinage à Meylan.--Vingt-quatre
heures à Lyon.--Je revois madame F******--Convulsions
de coeur.
J'ai rarement souffert de l'ennui autant que pendant les premiers jours
du mois de septembre dernier, 1864. Presque tous mes amis avaient, selon
l'usage à cette époque de l'année, quitté Paris. Stepffen Heller, ce
charmant humoriste, musicien lettré, qui a écrit pour le piano un si
grand nombre d'oeuvres admirables, dont l'esprit mélancolique et les
ardeurs religieuses pour les vrais dieux de l'art ont pour moi un si
puissant attrait, était seul resté. Mon fils, par bonheur, arriva
bientôt après du Mexique et put me donner quelques jours. Il n'était pas
gai, lui non plus, et nous mettions souvent, Heller, Louis et moi, nos
tristesses en commun. Un jour nous allâmes dîner ensemble à Asnières.
Vers le soir, en nous promenant au bord de la Seine, nous parlions de
Shakespeare et de Beethoven, et nous arrivâmes, il m'en souvient, à une
extrême exaltation; mon fils y prenait part quand il s'agissait de
Shakespeare seulement, Beethoven lui étant encore inconnu. Mais, en
somme, nous convînmes tous les trois qu'il est bon de vivre pour adorer
le beau, et que si nous ne pouvons pas détruire et anéantir le contraire
du beau, il faut nous contenter de le mépriser, et tâcher de le
connaître le moins possible. Le soleil se couchait; après avoir marché
quelque temps, nous allâmes nous asseoir dans l'herbe sur le bord de la
rivière, en face de l'île de Neuilly. Comme nous nous amusions à suivre
de l'oeil les capricieuses évolutions des hirondelles se jouant au-dessus
des ondes de la Seine, je m'orientai tout d'un coup et je reconnus le
lieu où nous nous trouvions. Je regardai mon fils... je pensai à sa
mère... Je m'étais assis dans la neige et presque endormi au même
endroit trente-six ans auparavant, pendant un de mes vagabondages
désespérés autour de Paris. Je me rappelai alors la froide exclamation
d'Hamlet apprenant que la morte dont le convoi entre au cimetière, est
la belle Ophélie qu'il n'aime plus: «_What! the fair Ophelia!_» «Il y a
bien longtemps, dis-je à mes deux amis, qu'un jour d'hiver je faillis me
noyer ici même, en voulant traverser la Seine sur la glace. J'errais
sans but dans les champs dès le matin...» Louis soupira.....
La semaine suivante mon fils dut me quitter, son congé expirait.--Je me
sentis pris alors d'un vif désir de revoir Vienne, Grenoble, et surtout
Meylan, et mes nièces et... quelqu'un encore, si je pouvais découvrir
son adresse. Je partis. Mon beau-frère Suat et ses deux filles, que
j'avais prévenus la veille, me reçurent au débarcadère du chemin de fer
de Vienne, et me conduisirent bientôt après à Estressin, campagne peu
éloignée de la ville, où ils vont passer trois ou quatre mois tous les
étés. C'était une grande joie pour ces charmantes enfants, dont l'une a
dix-neuf ans et l'autre vingt et un; joie qui fut un peu troublée, au
moment où, entrant dans le salon de la maison de Vienne, j'aperçus le
portrait de leur mère, ma soeur Adèle, morte quatre ans auparavant. Mon
saisissement fut grand et douloureux. Pour elles et leur père, ce fut
avec un pénible étonnement qu'ils en furent témoins. Ce salon, ces
meubles, ce portrait, étaient depuis longtemps sous leurs yeux chaque
jour; l'habitude, hélas! avait déjà émoussé pour eux les traits du
souvenir, le temps avait agi... Pauvre Adèle! quel coeur! son indulgence
était si complète et si tendre pour les aspérités de mon caractère, pour
mes caprices même les plus puérils!... Un matin, à mon retour d'Italie,
nous nous trouvions réunis en famille à la Côte-Saint-André; il pleuvait
à verse; je dis à ma soeur:
«--Adèle, veux-tu venir te promener?
--Volontiers, cher ami; attends-moi, je vais mettre des galoches.
--Mais voyez donc, dit ma soeur aînée, ces deux fous; ils sont capables
d'aller, comme ils le disent, patauger dans la campagne par un pareil
temps.»
En effet, je pris un grand parapluie, et, sans tenir compte des
railleries de tous, nous descendîmes, Adèle et moi, dans la plaine, où
nous fîmes près de deux lieues, serrés l'un contre l'autre sous le
parapluie, sans dire un mot. Nous nous aimions.
Je passai quinze jours assez tranquilles avec mes nièces et leur père,
dans cette solitude d'Estressin. Mais j'avais prié mon beau-frère de
prendre à Vienne des informations sur madame F****** et de découvrir son
adresse à Lyon; il y parvint. Aussitôt, n'y tenant plus, je partis pour
Grenoble d'où je m'acheminai vers Meylan, comme j'avais fait une
première fois, seize ans auparavant.
......Une certaine anxiété secrète me faisait hâter le pas. Voilà déjà
le vieux Saint-Eynard qui montre à l'horizon au-dessus des autres monts
sa tête demi-chauve. Je vais revoir la petite maison blanche et le
paysage qui l'entoure, et demain... demain... je serai à Lyon et je
verrai Estelle elle-même! Est-ce bien possible?...
Arrivé à Meylan, je ne me trompe pas de chemin cette fois, en gravissant
la montagne: je retrouve bien vite la fontaine, l'allée d'arbres et
enfin la maison. Tout m'était présent comme si j'y fusse venu la
veille. Il n'y avait que seize ans. Je passe devant l'avenue et je monte
sans me retourner jusqu'à la tour. Une végétation luxuriante couvrait
les coteaux voisins, les vignes étalaient leurs pampres mûrs. Arrivé à
grand'peine au pied de la tour, je me retourne, comme autrefois, et
j'embrasse encore d'un coup d'oeil la belle vallée. Je m'étais assez bien
contenu jusque-là, me bornant à murmurer à voix basse: Estelle! Estelle!
Estelle! mais alors une oppression accablante me fait tomber à terre, où
je reste longtemps étendu, écoutant, dans une mortelle angoisse, ces
mots atroces que chaque battement de mes artères fait retentit dans mon
cerveau: Le passé! le passé! le temps!... jamais! jamais!... jamais!
Je me relève, j'arrache au mur de la tour une pierre qui dut _la_ voir,
qu'_elle_ toucha peut-être; je coupe une branche d'un chêne voisin. En
redescendant, à l'angle d'un champ où je n'avais pas passé en 1848, je
reconnais la roche tant cherchée alors et sur laquelle je l'avais vue
monter. Ô surprise! oui, c'est bien cela, un bloc de granit, il ne
pouvait avoir disparu.
J'y monte, mes pieds se posent à la place même où se posèrent ses pieds;
j'en suis bien sûr cette fois, _j'occupe dans l'atmosphère l'espace que
sa forme charmante occupa!_ J'emporte un petit fragment de mon autel
granitique. Mais les pois roses?... ce n'est pas sans doute l'époque de
leur floraison; ou bien on les a détruits; j'ai beau chercher, ils n'y
sont plus. Ah! voilà le cerisier! comme il a grossis je détache un
lambeau de son écorce, et je prends son tronc entre mes bras, je le
presse convulsivement contre ma poitrine. Tu te souviens d'elle sans
doute, bel arbre! et tu me comprends!...
Redescendu, sans rencontrer personne, à la porte de l'avenue, je prends
aussitôt la résolution d'entrer, de voir le jardin et la maison. Les
nouveaux propriétaires ne me traiteront peut-être pas comme un
malfaiteur. D'ailleurs qu'importe!--J'entre dans le jardin. Une vieille
dame fait un brusque mouvement de frayeur en m'apercevant, à
l'improviste au détour d'une allée.
«--Excusez-moi, madame, lui dis-je d'une voix à peine intelligible, et
veuillez me permettre... de visiter votre jardin; il... me rappelle...
des souvenirs...
--Entrez, monsieur, promenez-vous.
--Oh, je ne veux qu'en faire le tour.»
Après quelques pas je trouve une jeune personne montée sur une échelle
et cueillant les fruits d'un poirier. Je la salue en passant. Je
traverse un fouillis d'arbustes qui interceptaient presque la
circulation, tant le petit jardin maintenant est mal entretenu. Je coupe
une branche de seringa que je cache dans mon sein, et je sors. En
passant devant la porte toute grande ouverte de la maison, je m'arrête
sur le seuil à en considérer l'intérieur. La jeune fille, qui était
descendue de son arbre et que sa mère avait avertie sans doute de la
bizarre visite qui leur était faite, m'avait suivi. Elle m'aborde et me
dit gracieusement:
«--Je vous en prie, monsieur, prenez la peine d'entrer.
--Merci, mademoiselle, j'accepte.»
Et me voilà dans la petite chambre, dont la fenêtre s'ouvre sur les
profondeurs de la plaine, et d'où, quand j'avais douze ans, _elle_ me
montra d'un geste fier et ravi la poétique vallée. Tout y est encore
dans la même état; le salon-voisin est garni des mêmes meubles... Je
mordais mon mouchoir à belles dents. La jeune personne me regardait d'un
air presque effrayé.
«--Ne soyez pas surprise, mademoiselle, tous ces objets que je revois...
c'est que je ne suis pas... revenu ici depuis... quarante-neuf ans!»
Et je m'enfuis éclatant en sanglots. Qu'ont dû penser ces dames d'une
si étrange scène dont elles ne connaîtront jamais le sens.
Il se répète, va dire le lecteur. Ce n'est que trop vrai. Toujours des
souvenirs, toujours des regrets, toujours une âme qui se cramponne au
passé, toujours un pitoyable acharnement à retenir le présent qui
s'enfuit, toujours une lutte inutile contre le temps, toujours la folie
de vouloir réaliser l'impossible, toujours ce besoin furieux
d'affections immenses! Comment ne pas me répéter? La mer se répète;
toutes ses vagues se ressemblent.
* * *
Le même soir j'étais à Lyon. Ce fut une singulière nuit que celle que je
passai sans dormir, en pensant à la visite projetée pour le lendemain.
J'allais voir madame F******. Je décidai de me rendre chez elle à midi.
En attendant cette heure si lente à venir et supposant fort possible
qu'elle ne voulût pas d'abord me recevoir, j'écrivis la lettre suivante
pour qu'elle la lût avant de connaître le nom de son visiteur:
«Madame,
»Je reviens encore de Meylan. Ce second pèlerinage aux lieux habités par
les rêves de mon enfance a été plus douloureux que le premier, fait il y
a seize ans et après lequel j'osai vous écrire à Vif où vous habitiez
alors. J'ose davantage aujourd'hui, je vous demande de me recevoir. Je
saurai me contraindre, ne craignez rien des élans d'un coeur révolté par
l'étreinte d'une impitoyable réalité. Accordez-moi quelques instants,
laissez-moi vous revoir, je vous en conjure.
»HECTOR BERLIOZ.
»23 septembre 1864.»
Je ne pus attendre midi. À onze et demie je sonnais à sa porte et je
donnais à sa femme de chambre la lettre avec ma carte. Elle y était. Il
eût fallu remettre la lettre seulement; mais je ne savais ce que je
faisais. Néanmoins en voyant mon nom, madame F****** donna sans hésiter
l'ordre de m'introduire et vint au-devant de moi. Je reconnus sa
démarche et son port de déesse... Dieu! qu'elle me parut changée de
visage! son teint est un peu bronzé, ses cheveux grisonnent. Pourtant en
la voyant, mon coeur n'a pas eu un instant d'indécision et toute mon âme
a volé vers son idole, comme si elle eût encore été éclatante de beauté.
Elle me conduit dans son salon, tenant ma lettre à la main. Je ne
respire plus, je ne puis parler. Elle, avec une dignité douce:
«--Nous sommes de bien vieilles connaissances, monsieur Berlioz!...
(Silence...) Nous étions deux enfants!...» (Silence.)
Le mourant trouvant un peu de voix:
«--Veuillez lire ma lettre, madame, elle vous... expliquera ma visite.»
Elle l'ouvre, la lit et la déposant ensuite sur la cheminée:
«--Vous venez encore de Meylan! mais c'est par occasion, sans doute, que
vous vous y êtes trouvé? Vous n'avez pas fait exprès ce voyage?
--Oh! madame, pouvez-vous le croire? avais-je besoin d'une occasion pour
revoir...? Non, non, il y a longtemps que je désirais y revenir.
(Silence.)
--Vous avez eu une vie bien agitée, monsieur Berlioz.
--Comment le savez-vous, madame?
--J'ai lu votre biographie.
--Laquelle?
--Un volume de Méry, je crois. Je l'ai acheté il y a quelques années.
--Oh! n'attribuez pas à Méry, qui est un de mes amis, un artiste et un
homme d'esprit, cette compilation, ce mélange de fables et d'absurdités
dont je devine maintenant l'auteur. J'aurai une véritable biographie,
celle que j'ai faite moi-même.
--Oh, sans doute, vous écrivez si bien.
--Ce n'est pas à la valeur de mon style que je fais allusion, madame,
mais à l'exactitude et à la sincérité de mon récit. Quant à mes
sentiments pour vous, j'ai tout dit sans restrictions dans ce livre,
mais sans vous nommer. (Silence.)
--J'ai obtenu aussi, reprend madame F****** bien des détails sur vous,
d'un de vos amis qui a épousé une nièce de mon mari.
--Je l'avais en effet prié, quand je pris la liberté de vous écrire, il
y a seize ans, de s'informer du sort de ma lettre. Je tenais à savoir au
moins si vous l'aviez reçue. Mais je ne l'ai plus revu, il est mort
maintenant, et je n'ai rien appris. (Silence.)
Madame F******--Quant à ma vie elle a été bien simple et bien triste;
j'ai perdu plusieurs de mes enfants, j'ai élevé les autres, mon mari est
mort quand ils étaient encore en bas âge... J'ai rempli de mon mieux mon
rôle de mère de famille. (Silence.) Je suis bien touchée et bien
reconnaissante, monsieur Berlioz, des sentiments que vous m'avez
gardés.»
À ces mots bienveillants, je commençais à palpiter plus violemment. Je
la regardai avec des yeux avides, reconstruisant en imagination sa
beauté et sa jeunesse éclipsées; et je lui dis enfin:
«--Donnez-moi votre main, madame.»
Elle me la tendit aussitôt, je la portai à mes lèvres et je crus sentir
mon coeur se fondre et tous mes os frissonner.....
«--Dois-je espérer, ajoutai-je après un nouveau silence, que vous me
permettrez de vous écrire quelquefois et de vous faire de loin en loin
une visite?
--Oh, sans doute; mais je resterai peu de temps à Lyon. Je marie un de
mes fils et je dois aller bientôt après son mariage, habiter Genève avec
lui.»
N'osant prolonger davantage ma visite, je me levai. Elle m'accompagna
jusqu'à sa porte où elle me dit encore:
«--Adieu, monsieur Berlioz, adieu, je suis profondément reconnaissante
des sentiments que vous m'avez conservés.»
En m'inclinant devant elle je pris encore une fois sa main que je gardai
quelque temps appuyée sur mon front, et j'eus la force de m'éloigner.
J'errais aux environs de sa demeure, tantôt me heurtant contre les
arbres des Brotteaux, tantôt m'arrêtant à contempler, du haut du pont
Morand, le cours tumultueux du Rhône, puis reprenant ma marche
fiévreuse, sans savoir pourquoi j'allais d'un côté plutôt que de
l'autre, quand je rencontrai M. Strakosch, le beau-frère de la célèbre
cantatrice Adelina Patti.
«--C'est vous! Quel hasard! Adelina sera bien contente de vous voir;
elle est ici en représentations, on donne demain _le Barbier de
Séville_, au Grand-Théâtre, voulez-vous une loge pour l'entendre?
--Je vous remercie, je partirai probablement ce soir.
--Eh bien, venez au moins dîner avec nous aujourd'hui; vous savez le
plaisir que vous nous faites toujours en pareil cas.
--Je n'ose vous le promettre, cela dépendra... je ne suis pas bien
portant... Où demeurez-vous?
--Au Grand-Hôtel.
--Moi aussi. Eh bien, si je ne suis pas trop insociable ce soir, j'irai
dîner avec vous; mais ne m'attendez pas.»
Une idée m'était venue, un prétexte m'était donné pour retourner chez
madame F******, pour la revoir encore. Je courus chez elle où j'appris
qu'elle venait de sortir. Alors je chargeai sa femme de chambre de lui
dire que j'aurais le jour suivant une loge pour le Grand-Théâtre, que si
madame F****** voulait bien l'accepter et venir entendre mademoiselle
Patti, je resterais à Lyon, espérant avoir l'honneur de l'accompagner à
cette représentation; que dans le cas contraire je partirais le soir
même. Que je la priais en conséquence de me faire parvenir sa réponse
avant six heures.
Je rentre; vingt minutes se passent. J'essaye de lire. J'avais un volume
de voyages acheté à Grenoble. Je ne comprends pas un mot de mon livre.
Je marche dans ma chambre. Je me jette sur mon lit. J'ouvre la fenêtre.
Je descends. Je sors. Bientôt je me retrouve devant le numéro 56 de
l'avenue de Noailles où elle demeurait. Mes jambes m'y avaient conduit
machinalement. Je ne me contiens plus, je remonte chez elle. Je sonne.
On ne m'ouvre pas. Une idée funeste vient aussitôt me marteler le coeur;
aurait-elle soupçonné que j'allais revenir et donné l'ordre de ne pas me
recevoir? Idée absurde qui me ronge cependant. Je reviens une heure
après et j'envoie cette fois le petit garçon de la portière sonner chez
madame F******. On n'ouvre pas non plus à l'enfant. Que devenir? rester
à monter la garde devant la maison? c'est inconvenant, c'est ridicule.
Malheur! m'en aller? où? chez moi? dans le Rhône?... Elle ne veut
peut-être pas m'éviter, on est réellement sorti!... Une heure après
nouvelle ascension de son escalier. J'entends au-dessus de ma tête
fermer sa porte et des voix de femmes parlant allemand. Je continue à
monter; je rencontre une dame inconnue qui descendait, puis une seconde,
et enfin une troisième... C'était elle, tenant une lettre à la main.
«--Mon Dieu, monsieur Berlioz, vous venez chercher une réponse?
--Oui, madame.
--Je vous avais écrit, et j'allais avec ces dames vous porter ce billet
au Grand-Hôtel. Je ne pourrai malheureusement accepter demain votre
aimable invitation. On m'attend à la campagne assez loin d'ici et je
partirai à midi. Mille pardons de vous avoir instruit de cela si tard,
mais je ne suis rentrée et n'ai connu votre offre que tout à l'heure.»
Comme elle faisait le geste de mettre la lettre dans sa poche:
«--Veuillez me la donner, m'écriai-je.
--Oh! cela ne vaut pas la peine...
--Je vous en prie, vous me la destiniez.
--Eh bien, la voilà.»
Elle me donna la lettre et je vis son écriture pour la première fois.
«--Ainsi je ne vous reverrai pas? lui dis-je dans la rue.
--Vous partez ce soir?
--Oui, madame, adieu.
--Adieu, je vous souhaite un bon voyage.» Je lui serre la main et je la
vois s'éloigner avec les deux dames allemandes. Alors, le croira-t-on,
je devins presque joyeux; je l'avais revue une seconde fois, je lui
avais parlé de nouveau, j'avais encore pressé sa main, je tenais une
lettre d'elle, lettre qu'elle terminait en m'assurant de ses _sentiments
affectueux_. C'était un trésor inespéré; et je m'acheminai vers le
Grand-Hôtel avec l'espoir de dîner à peu près tranquillement chez
mademoiselle Patti. En me voyant entrer dans un salon, la virtuose
pousse un cri de joie, battant des mains comme font les enfants: «Ah!
quel bonheur! le voilà! le voilà!» et la ravissante diva accourt, selon
sa coutume, présenter à mes lèvres son front virginal. Je me mets à
table avec elle, son père, son beau-frère et quelques amis. Pendant le
dîner elle m'accable de mille adorables câlineries, en disant de temps
en temps: «Il a quelque chose! à quoi pensez-vous? je ne veux pas que
vous ayez du chagrin.» L'heure du départ venue, on décide qu'on
m'accompagnera à l'embarcadère: la charmante enfant, une de ses amies et
son beau-frère montent en voiture avec moi. On nous permet d'entrer tous
les quatre dans la gare. Adelina ne veut me laisser qu'au dernier moment
quand le train se mettra en marche. Le signal est donné. Il faut se
quitter. Alors la folâtre me saute au cou, m'embrasse: «Adieu, adieu, à
la semaine prochaine. Nous retournons à Paris mardi, vous viendrez nous
voir jeudi. C'est entendu, n'est-ce pas? Vous n'y manquerez pas?» On
part...
Que n'eussé-je pas donné pour recevoir de telles marques d'affection de
madame F****** et n'être accueilli de mademoiselle Patti qu'avec une
froide politesse!... Pendant toutes ces chatteries de la mélodieuse
Hébé, il me semblait qu'un oiseau merveilleux aux yeux de diamant
voltigeât autour de ma tête, se posant sur mon épaule, becquetant mes
cheveux et me chantant avec des battements d'ailes ses plus joyeuses
chansons. J'étais ravi, mais non ému. C'est que la jeune, belle,
éblouissante et célèbre virtuose, qui, à vingt-deux ans, a déjà vu
l'Europe et l'Amérique musicales à ses pieds, je ne l'aime pas d'amour;
et la femme âgée, triste et obscure, à qui l'art est inconnu, possède
mon âme, comme elle l'eut autrefois, comme elle l'aura jusqu'à mon
dernier jour.
Balzac et Shakespeare lui-même, ce grand peintre des passions, n'ont
jamais songé qu'il pût exister rien de pareil. Un seul poëte, un poëte
anglais, Thomas Moore, a cru que cela pouvait être et a su décrire ce
rare sentiment, en vers admirables qui me reviennent en ce moment à la
pensée:
«_Believe me, if all endearing young charms._»
(Irish melodies.)
En voici la traduction:
_Crois-moi, quand tous ces charmes ravissants que je contemple si
passionnément aujourd'hui viendraient à changer demain et à s'évanouir
entre mes bras, comme un présent des fées, tu serais encore adorée
autant que tu l'es en ce moment. Que ta grâce se flétrisse, chaque désir
de mon coeur ne s'enlacera pas moins, toujours verdoyant, autour de la
ruine chérie._
_Ce n'est pas pendant que tu possèdes la jeunesse et la beauté, quand
tes joues n'ont pas encore été profanées par une larme, que peuvent être
connues la ferveur et la foi d'une âme à laquelle le temps ne fera que
te rendre plus chère. Non, le coeur qui vraiment aima jamais n'oublie,
mais aime vraiment jusqu'à la fin. Comme la fleur du soleil tourne vers
son dieu quand il se couche, le même regard dont elle a salué son
lever._
* * *
Combien de fois, pendant cette triste nuit en chemin de fer, ne me
suis-je pas répété: Imbécile! pourquoi es-tu parti? il fallait rester.
Si j'étais resté je la reverrais encore demain matin. Qui m'obligeait à
revenir à Paris? Sans doute, mais la crainte d'être indiscret, ennuyeux,
importun... Que faire à Lyon pendant ces longues heures où j'eusse été à
quelques pas d'elle, sans la voir? c'eût été une torture...
Après quelques jours d'angoisses, à Paris, je lui écrivis la lettre
suivante. On verra par ces pages et celles qui lui succédèrent, comme
aussi par ses réponses, le misérable état de mon esprit et le calme du
sien. On devinera plus facilement encore ce que je dois éprouver
aujourd'hui que je n'ai plus même la consolation de lui écrire. C'eût
été terminer ma vie trop doucement, que de cultiver comme une
romanesque amitié cet amour inutile. Non, je devais être broyé et
déchiré jusqu'à la fin.