POSTFACE

J'ai fini.--L'Institut.--Concerts du palais de l'Industrie.--Jullien.--Le

diapason de l'éternité.--_Les Troyens_.--Représentations

de cet ouvrage à Paris.--_Béatrice et Bénédict_.--Représentations

de cet ouvrage à Bade et à Weimar.--Excursion

à Loewenberg.--Les concerts du Conservatoire.--Festival

de Strasbourg.--Mort de ma seconde femme.--Dernières

histoires de cimetières.--Au diable tout!

Il y a maintenant près de dix ans que j'ai terminé ces mémoires. Il

m'est arrivé pendant ce temps des choses presque aussi graves que celles

dont j'ai fait le récit. Je crois donc devoir en consigner ici

quelques-unes en peu de mots, pour ne plus revenir à ce long travail,

sous aucun prétexte.

Ma carrière est finie, _Othello's occupation's gone_. Je ne compose plus

de musique, je ne dirige plus de concerts, je n'écris plus ni vers ni

prose; j'ai donné ma démission de critique; tous les travaux de musique

que j'avais entrepris sont terminés; je ne veux plus rien faire, et je

ne fais rien que lire, méditer, lutter avec un mortel ennui, et souffrir

d'une incurable névralgie qui me torture nuit et jour.

À ma grande surprise, j'ai été nommé membre de l'Académie des beaux-arts

de l'Institut, et si, quand j'y prends la parole de temps en temps, les

observations que je fais sur nos usages académiques sont assez inutiles

et restent sans résultats, je n'ai pourtant avec mes confrères que des

relations amicales et de tout point charmantes.

J'aurais bien des choses à raconter au sujet des deux opéras de Gluck,

_Orphée_ et _Alceste_, que j'ai été chargé de mettre en scène, l'un au

Théâtre-Lyrique et l'autre à l'Opéra; mais j'en ai déjà beaucoup parlé

dans mon volume _À travers chants_ et ce que je pourrais ajouter..... je

ne veux pas le dire.

Le prince Napoléon m'a fait proposer d'organiser un vaste concert dans

le palais de l'Exposition des produits de l'industrie, pour le jour où

l'Empereur devait y faire la distribution solennelle des récompenses.

J'ai accepté cette rude tâche, mais en déclinant toute responsabilité

pécuniaire. Un entrepreneur intelligent et hardi, M. Ber, s'est

présenté. Il m'a traité généreusement, et cette fois ces concerts (car

il y en a eu plusieurs après la cérémonie officielle) m'ont rapporté

près de huit mille francs. J'avais placé, dans une galerie élevée

derrière le trône, douze cents musiciens qu'on entendit fort peu. Mais

le jour de la cérémonie, l'effet musical était de si mince importance,

qu'au milieu du premier morceau (la cantate _l'Impériale_ que j'avais

écrite pour la circonstance) on vint m'interrompre et me forcer

d'arrêter l'orchestre au moment le plus intéressant, parce que le prince

avait son discours à prononcer et que la musique durait trop

longtemps..... Le lendemain, le public payant était admis. On fit

soixante-quinze mille francs de recette. Nous avions fait descendre

l'orchestre qui, bien disposé cette fois dans la partie inférieure de la

salle, produisit un excellent effet. Ce jour-là on n'interrompit pas la

cantate, et je pus allumer le bouquet de mon feu d'artifice musical.

J'avais fait venir de Bruxelles un mécanicien à moi connu, qui

m'installa un métronome électrique à cinq branches. Par le simple

mouvement d'un doigt de ma main gauche, tout en me servant du bâton

conducteur avec la droite, je pus ainsi marquer la mesure à cinq points

différents et fort distants les uns des autres, du vaste espace occupé

par les exécutants. Cinq sous-chefs recevant mon mouvement par les fils

électriques, le communiquaient aussitôt aux groupes dont la direction

leur était confiée. L'ensemble fut merveilleux. Depuis lors, la plupart

des théâtres lyriques ont adopté l'emploi du métronome électrique pour

l'exécution des choeurs placés derrière la scène, et quand les maîtres de

chant ne peuvent ni voir la mesure ni entendre l'orchestre. L'Opéra seul

s'y était refusé; mais quand j'y dirigeai les répétitions d'_Alceste_,

j'obtins l'adoption de ce précieux instrument. Il y eut, à ces concerts

du Palais de l'Industrie, de beaux effets produits surtout par les

morceaux dont les harmonies étaient larges et les mouvements un peu

lents. Les principaux, autant qu'il m'en souvienne, furent ceux du choeur

d'_Armide_: _Jamais, dans ces beaux lieux_, du _Tibi omnes_ de mon _Te

Deum_, et de l'_Apothéose_ de ma _Symphonie funèbre et triomphale_.

Quatre ou cinq ans après cette espèce de congrès musical, Jullien, dont

j'ai déjà parlé à propos de sa direction de l'opéra anglais au théâtre

de Drury-Lane, vint à Paris pour y donner une série de grands concerts

dans le cirque des Champs-Élysées. Sa banqueroute l'empêchait de signer

certains engagements; je parvins heureusement à lui faire obtenir son

concordat et par suite la liberté de contracter. Le pauvre homme en me

voyant renoncer si aisément à ce qu'il me devait, fut pris, au tribunal

du commerce, d'un accès d'attendrissement et m'embrassa en versant des

flots de larmes. Mais à partir de ce moment, son état mental, dont

personne ne voulait, à Londres ni à Paris, reconnaître la gravité, ne

fit qu'empirer. Depuis nombre d'années pourtant, il prétendait avoir

fait en acoustique une découverte extraordinaire dont il faisait part à

tout venant. Mettant un doigt dans chacune de ses oreilles, il écoutait

le bruit sourd que le sang produit alors dans la tête en passant par les

artères carotides, et croyait fermement y reconnaître un _la_ colossal

donné _par le globe terrestre en roulant dans l'espace_. Puis sifflant

avec ses lèvres une note aiguë quelconque, un _ré_, ou un _mi bémol_, ou

un _fa_, il s'écriait plein d'enthousiasme: «C'est le _la_, le _la_

véritable, le _la_ des sphères! voilà le diapason de l'éternité!»

Un jour il accourut chez moi: son air était étrange. Il avait _vu Dieu_,

disait-il, _dans une nuée bleue_, et Dieu lui avait ordonné de faire ma

fortune. En conséquence il venait d'abord m'acheter ma partition des

_Troyens_ récemment achevée: il m'en offrait trente-cinq mille francs.

Ensuite il voulait, malgré mon désistement, acquitter sa dette de

Drury-Lane. «J'ai de l'argent, j'ai de l'argent, ajouta-t-il en tirant

de sa poche des poignées d'or et de billets de banque, tenez, tenez, en

voilà, payez-vous!» J'eus beaucoup de peine à lui faire reprendre son or

et ses billets en lui disant: «Une autre fois, mon cher Jullien, nous

nous occuperons de cette affaire et de la mission que Dieu vous a

confiée. Il faut être pour cela plus calme que vous n'êtes aujourd'hui.»

Le fait est qu'il avait déjà reçu des fonds considérables pour ses

concerts des Champs-Élysées, d'un entrepreneur à qui il avait inspiré

une grande confiance. La semaine suivante, après avoir fait, un scandale

public en jouant de la petite flûte dans son cabriolet sur le boulevard

des Italiens, et en invitant les passants à venir à ses concerts,

Jullien mourut d'un transport au cerveau. Combien y a-t-il en Europe à

cette heure, de musiciens que l'on prend au sérieux et qui sont aussi

fous que lui!...

J'avais entièrement terminé à cette époque l'ouvrage dramatique dont je

parlais tout à l'heure et dont j'ai fait mention dans une note d'un des

précédents chapitres. Me trouvant à Weimar quatre ans auparavant chez la

princesse de Wittgenstein (amie dévouée de Liszt, femme de coeur et

d'esprit qui m'a soutenu bien souvent dans mes plus tristes heures), je

fus amené à parler de mon admiration pour Virgile et de l'idée que je me

faisais d'un grand opéra traité dans le système shakespearien, dont le

deuxième et le quatrième livre de _l'Énéide_ seraient le sujet.

J'ajoutai que je savais trop quels chagrins une telle entreprise me

causerait nécessairement pour que j'en vinsse jamais à la tenter. «En

effet, répliqua la princesse, de votre passion pour Shakespeare unie à

cet amour de l'antique, il doit résulter quelque chose de grandiose et

de nouveau. Allons, il faut faire cet opéra, ce poëme lyrique;

appelez-le et disposez-le comme il vous plaira. Il faut le commencer et

le finir.» Comme je continuais à m'en défendre: «Écoutez, me dit la

princesse, si vous reculez devant les peines que cette oeuvre peut et

doit vous causer, si vous avez la faiblesse d'en avoir peur et de ne pas

tout braver pour Didon et Cassandre, ne vous représentez jamais chez

moi, je ne veux plus vous voir.» Il n'en fallait pas tant dire pour me

décider. De retour à Paris, je commençai à écrire les vers du poëme

lyrique des _Troyens_. Puis je me mis à la partition, et au bout de

trois ans et demi de corrections, de changements, d'additions, etc.,

tout fut terminé. Pendant que je polissais et repolissais cet ouvrage,

après avoir lu le poëme en maint endroit, avoir écouté les observations

des uns et des autres et en avoir profité de mon mieux, l'idée me vint

d'écrire à l'Empereur la lettre suivante.

«Sire,

»Je viens d'achever un grand opéra dont j'ai écrit les paroles et la

musique. Malgré la hardiesse et la variété des moyens qui y sont

employés, les ressources dont on dispose à Paris peuvent suffire à le

représenter[140]. Permettez-moi, Sire, de vous en lire le poëme et de

solliciter ensuite pour l'oeuvre votre haute protection, si elle a le

bonheur de la mériter. Le Théâtre de l'Opéra est en ce moment dirigé par

un de mes anciens amis[141], qui professe au sujet de mon style en

musique, style qu'il n'a jamais connu et qu'il ne peut apprécier, les

opinions les plus étranges; les deux chefs du service musical placés

sous ses ordres sont mes ennemis. Gardez-moi, Sire, de mon ami, et quant

à mes ennemis, comme dit le proverbe italien, je m'en garderai moi-même.

Si Votre Majesté, après avoir entendu mon poëme, ne le juge pas digne de

la représentation, j'accepterai sa décision avec un respect sincère et

absolu; mais je ne puis soumettre mon ouvrage à l'appréciation de gens

dont le jugement est obscurci par des préventions et des préjugés, et

dont l'opinion, par conséquent, n'est pour moi d'aucune valeur. Ils

prendraient le prétexte de l'insuffisance du poëme pour refuser la

musique. J'ai été un instant tenté de solliciter la faveur de lire mon

livret des _Troyens_ à Votre Majesté, pendant les loisirs que lui

laissait son dernier séjour à Plombières; mais alors la partition

n'était pas terminée et j'ai craint, si le résultat de la lecture n'eût

pas été favorable, un découragement qui m'eût empêché de l'achever; et

je voulais l'écrire cette grande partition, l'écrire complètement, avec

une ardeur constante et les soins et l'amour les plus assidus.

Maintenant, viennent le découragement et les chagrins, rien ne peut

faire qu'elle n'existe pas. C'est grand et fort, et, malgré l'apparente

complexité des moyens, très-simple. Ce n'est pas vulgaire

malheureusement, mais ce défaut est de ceux que Votre Majesté pardonne,

et le public de Paris commence à comprendre que la production des jouets

sonores n'est pas le but le plus élevé de l'art. Permettez-moi donc,

Sire, de dire comme l'un des personnages de l'épopée antique d'où j'ai

tiré mon sujet: _Arma citi properate viro!_ et je crois que je prendrai

le Latium.

»Je suis avec le plus profond respect et le plus entier dévouement,

Sire, de Votre Majesté le très-humble et très-obéissant serviteur.

»HECTOR BERLIOZ,

»_Membre de l'Institut._

»Paris, 28 mars 1858.»

Eh bien, non, je n'ai pas pris le Latium. Il est vrai que les gens de

l'Opéra se sont bien gardés de _properare arma viro_; et l'Empereur n'a

jamais lu cette lettre; M. de Morny m'a dissuadé de la lui envoyer;

«l'Empereur, m'a-t-il dit, l'eût trouvée _peu convenable_»; et quand

enfin _les Troyens_ ont été représentés tant bien que mal, S. M. n'a pas

seulement daigné venir les voir.

Un soir, aux Tuileries, je pus avoir un instant d'entretien avec

l'Empereur, et il m'autorisa à lui apporter le poëme des _Troyens_,

m'assurant qu'il le lirait s'il pouvait trouver une heure de loisir.

Mais a-t-on du loisir quand on est Empereur des Français? Je remis mon

manuscrit à Sa Majesté qui ne le lut pas et l'envoya dans les bureaux de

la direction des théâtres. Là on calomnia mon travail, le traitant

d'absurde et d'insensé; on fit courir le bruit que cela durerait huit

heures, qu'il fallait deux troupes comme celle de l'Opéra pour

l'exécuter, que je demandais trois cents choristes supplémentaires,

etc., etc. Un an après, on sembla vouloir s'occuper un peu de mon

ouvrage. Un jour Alphonse Royer me prit à part et me dit: «Le ministre

d'État m'a ordonné de vous annoncer qu'on allait mettre à l'étude, à

l'Opéra, votre partition des _Troyens_, et qu'il voulait vous donner

_pleine satisfaction_.»

CETTE PROMESSE FAITE SPONTANÉMENT PAR SON EXCELLENCE NE FUT PAS MIEUX

TENUE QUE TANT D'AUTRES, ET À PARTIR DE CE MOMENT IL N'EN A PLUS, ETC.,

ETC. Et voilà comment, après une longue attente inutile et las de subir

tant de dédains, je cédai aux sollicitations de M. Carvalho et je

consentis à lui laisser tenter la mise en scène des _Troyens à

Carthage_[142] au Théâtre-Lyrique, malgré l'impossibilité manifeste où

il était de la mener à bien. Il venait d'obtenir du gouvernement une

subvention annuelle de cent mille francs. Malgré cela l'entreprise était

au-dessus de ses forces; son théâtre n'est pas assez grand, ses

chanteurs ne sont pas assez habiles, ni ses choeurs, ni son orchestre

suffisants. Il fit des sacrifices considérables; j'en fis de mon côté.

Je payai de mes deniers quelques musiciens qui manquaient à son

orchestre; je mutilai même en maint endroit mon instrumentation pour la

mettre en rapport avec les ressources dont il disposait. Madame

Charton-Demeur, la seule femme qui pût chanter le rôle de Didon, fit à

mon égard acte de généreuse amitié en acceptant de M. Carvalho des

appointements de beaucoup inférieurs à ceux que lui offrait le directeur

du théâtre de Madrid. Malgré tout, l'exécution fut et ne pouvait

manquer d'être fort incomplète. Madame Charton eut d'admirables moments,

Monjauze qui jouait Énée, montra à certains jours de l'entraînement et

de la chaleur; mais la mise en scène, que Carvalho avait voulu

absolument régler lui-même, fut tout autre que celle que j'avais

indiquée, elle fut même absurde en certains endroits et ridicule dans

d'autres. Le machiniste, à la première représentation, faillit tout

compromettre et faire tomber la pièce par sa maladresse dans la scène de

la _chasse pendait l'orage_. Ce tableau, qui serait à l'Opéra d'une

beauté sauvage saisissante, parut mesquin, et pour changer ensuite de

décor, il fallut cinquante-cinq minutes d'entr'acte. D'où résulta le

lendemain la suppression de l'orage, de la chasse et de toute la scène.

Je l'ai déjà dit, pour que je puisse organiser convenablement

l'exécution d'un grand ouvrage tel que celui-là, il faut que je sois le

maître absolu du théâtre, comme je le suis de l'orchestre quand je fais

répéter une symphonie; il me faut le concours bienveillant de tous et

que chacun m'obéisse sans faire la moindre observation. Autrement, au

bout de quelques jours, mon énergie s'use contre les volontés qui

contrarient la mienne, contre les opinions puériles et les terreurs plus

puériles encore dont on m'impose l'obsession; je finis par donner ma

démission, par tomber énervé et laisser tout aller au diable. Je ne

saurais dire ce que Carvalho, tout en protestant qu'il ne voulait que se

conformer à mes intentions et exécuter mes volontés, m'a fait subir de

tourments pour obtenir les coupures qu'il croyait nécessaires. Quand il

n'osait me les demander lui-même, il me les faisait demander par un de

nos amis communs. Celui-ci m'écrivait que tel passage était dangereux,

celui-là me suppliait, par écrit également, d'en supprimer un autre. Et

des critiques de détail à me faire devenir fou.

«--Votre rapsode qui tient à la main une lyre à quatre cordes, justifie

bien, je le sais, les quatre notes que fait entendre la harpe dans

l'orchestre. Vous avez voulu faire un peu d'archéologie.

--Eh bien?

--Ah! c'est dangereux, cela fera rire.

--En effet, c'est bien risible. Ha! ha! ha! un tétra-corde, une lyre

antique faisant quatre notes seulement! ha! ha! ha!

--Vous avez un mot qui me fait peur dans votre prologue.

--Lequel?

--Le mot _triomphaux_.

--Et pourquoi vous fait-il peur? n'est-il pas le pluriel de triomphal,

comme chevaux de cheval, originaux d'original, madrigaux de madrigal,

municipaux de municipal?

--Oui, mais c'est un mot qu'on n'a pas l'habitude d'entendre.

--Pardieu, s'il fallait dans un sujet épique n'employer que les mots en

usage dans les guinguettes et les théâtres de vaudeville, les

expressions prohibées seraient en grand nombre, et le style de l'oeuvre

serait réduit à une étrange pauvreté.

--Vous verrez, cela fera rire.

--Ha! ha! ha! triomphaux! en effet c'est fort drôle! _triomphaux_! c'est

presque aussi bouffon que _tarte à la crème_ de Molière. Ha! ha! ha!

--Il ne faut pas qu'Énée entre en scène avec un casque.

--Pourquoi?

--Parce que Mangin, le marchand de crayons de nos places publiques, lui

aussi, porte un casque; un casque du moyen âge, il est vrai, mais enfin

un casque et les titis de la quatrième galerie se mettront à rire et

crieront: ohé! c'est Mangin!

--Ah, oui, un héros troyen ne doit pas porter de casque, il ferait rire.

Ha! ha! ha! un casque! ha! ha! Mangin!

--Voyons, voulez-vous me faire plaisir?

--Qu'est-ce encore?

--Supprimons Mercure, ses ailes aux talons et à la tête feront rire. On

n'a jamais vu porter des ailes qu'aux épaules.

--Ah! l'on a vu des êtres à figure humaine porter des ailes aux épaules!

je l'ignorais. Mais enfin je conçois que les ailes des talons feront

rire; ha! ha! ha! et celles de la tête bien plus encore; ha! ha! ha!

comme on ne rencontre pas souvent Mercure dans les rues de Paris,

supprimons Mercure.

Comprend-on ce que ces craintes idiotes devaient me faire éprouver? Je

ne dis rien des idées musicales de Carvalho, qui, pour favoriser une

mise en scène qu'il avait imaginée, voulait me faire prendre plus

lentement ou plus vite le mouvement de certains morceaux, me faire

ajouter seize mesures, huit mesures, quatre mesures, ou en supprimer

deux, ou trois, ou une. À ses yeux la mise en scène d'un opéra n'est pas

faite pour la musique, c'est la musique qui est faite pour la mise en

scène. Comme si d'ailleurs je n'eusse pas longuement calculé ma

partition pour les exigences de théâtre que j'étudie depuis quarante ans

à l'Opéra. Au moins les acteurs se sont-ils complètement abstenus de me

tourmenter, et je leur dois la justice de déclarer qu'ils ont tous

chanté leur rôle tel que je le leur ai donné et sans y changer une seule

note. Ceci est peut-être incroyable, mais cela est, et je les en

remercie. La première représentation des _Troyens à Carthage_ eut lieu

le 4 novembre 1863, ainsi que Carvalho l'avait annoncé. L'ouvrage avait

besoin encore de trois ou quatre sérieuses répétitions générales, rien

ne marchait avec aplomb, sur la scène surtout. Mais le directeur ne

savait de quel bois faire flèche pour alimenter son répertoire, son

théâtre était vide chaque soir, il voulait sortir au plus vite de cette

triste position. En pareil cas, on le sait, les directeurs sont féroces.

Mes amis et moi nous pensions que la soirée serait orageuse, nous nous

attendions à toutes sortes de manifestations hostiles; il n'en fut rien.

Mes ennemis n'osèrent pas se montrer; un coup de sifflet honteux se fit

entendre à la fin lorsqu'on proclama mon nom, et ce fut tout. L'individu

qui avait sifflé s'imposa sans doute la tâche de m'insulter de la même

façon pendant plusieurs semaines, car il revint, accompagné d'un

collaborateur, siffler encore au même endroit, aux troisième, cinquième,

septième et dixième représentations. D'autres péroraient dans les

corridors avec une violence comique, m'accablant d'imprécations, disant

qu'on ne pouvait pas, qu'on ne devait pas _permettre_ une musique

pareille. Cinq journaux me dirent de sottes injures, choisies parmi

celles qui pouvaient en moi blesser le plus cruellement l'artiste. Mais

plus de cinquante articles de critique admirative, en revanche, parurent

pendant quinze jours, parmi lesquels ceux de MM. Gasperini, Fiorentino,

d'Ortigue, Léon Kreutzer, Damcke, Joannes Weber, et d'une foule

d'autres, écrits avec un véritable enthousiasme et une rare sagacité, me

remplirent d'une joie que je n'avais pas éprouvée depuis longtemps. Je

reçus en outre un grand nombre de lettres, les unes éloquentes les

autres naïves, toutes émues, et qui ne manquèrent pas de me toucher

profondément. À plusieurs représentations j'ai vu des gens pleurer.

Souvent, pendant les deux mois qui suivirent la première apparition des

_Troyens_, j'ai été arrêté dans les rues de Paris par des inconnus qui

me demandaient la permission de me serrer la main et me remerciaient

d'avoir produit cet ouvrage. N'étaient-ce pas là des compensations aux

insultes de mes ennemis? ennemis que je me suis faits moins encore par

mes critiques, que par mes tendances musicales; dont la haine ressemble

à celle des filles publiques pour les femmes honnêtes et dont on doit se

trouver honoré. La muse de ceux-là s'appelle ordinairement Laïs, Phryné,

très-rarement Aspasie[143], celle que les nobles natures et les amis du

grand art adorent, s'appelle Juliette, Desdémone, Cordelia, Ophélia,

Imogène, Virgilia, Miranda, Didon, Cassandre, Alceste, noms sublimes qui

éveillent des idées de poétique amour, de pudeur et de dévouement, quand

les premiers ne rappellent qu'un bas sensualisme et la prostitution.

J'avoue avoir, moi aussi, ressenti à l'audition des _Troyens_ des

impressions violentes de certains morceaux bien exécutés. L'air d'Énée:

«_Ah! quand viendra l'instant des suprêmes adieux_» et surtout le

monologue de Didon:

«Je vais mourir,

Dans ma douleur immense submergée.»

me bouleversaient. Madame Charton disait grandement et d'une façon si

dramatique le passage:

«Énée, Énée!

Oh! mon âme te suit!»

et ses cris de désespoir, sans paroles, en se frappant la poitrine et

s'arrachant les cheveux, comme l'indique Virgile:

«Terque quaterque manu pectus percussa decorum,

Flaventesque abscissa comas.»

Il est singulier qu'aucun des critiques aboyants ne m'ait reproché

d'avoir osé écrire cet effet vocal; il est pourtant, je le crois, digne

de leur colère. Dans tout ce que j'ai produit de musique

douloureusement passionnée, je ne connais de comparable à ces accents de

Didon, dans cette scène et dans l'air suivant, que ceux de Cassandre

dans quelques parties de la _Prise de Troie_ qu'on n'a encore

représentée nulle part..... Ô ma noble Cassandre, mon héroïque vierge,

il faut donc me résigner, je ne t'entendrai jamais!..... et je suis

comme le jeune Chorèbe.

......Insano Cassandræ incensus amore.

* * *

On a supprimé dans les _Troyens à Carthage_, au Théâtre-Lyrique, tant

pendant les études qu'après la première représentation, les morceaux

suivants:

1º L'entrée des constructeurs,

2º Celle des matelots,

3º Celle des laboureurs,

4º L'intermède instrumental (chasse royale et orage),

5º La scène et le duo entre Anna et Narbal,

6º Le deuxième air de danse,

7º Les strophes d'Iopas,

8º Le duo des sentinelles,

9º La chanson d'Hylas,

Mémoires de Hector Berlioz comprenant ses voyages en Italie, en Allemagne, en Russie et en Angleterre, 1803-1865 · 第 138 / 159 题