1re LETTRE

«Paris, 27 septembre 1864.

»Madame,

»Vous m'avez accueilli avec une bienveillance simple et digne dont bien

peu de femmes eussent été capables en pareil cas. Soyez mille fois

bénie! Depuis que je vous ai quittée je souffre cruellement néanmoins.

J'ai beau me répéter que vous ne pouviez pas me recevoir mieux, que tout

autre accueil eût été ou peu convenable ou inhumain, mon malheureux coeur

saigne comme s'il eût été blessé. Je me demande pourquoi, et voici les

raisons que je trouve: C'est l'_absence_, c'est que je vous ai vue trop

peu, que je ne vous ai pas dit le quart de ce que j'avais à vous dire et

que je suis parti presque comme s'il se fût agi d'une éternelle

séparation. Et pourtant vous m'avez donné votre main, je l'ai pressée

sur mon front, sur mes lèvres, et j'ai contenu mes larmes, je vous

l'avais promis. Mais j'ai un besoin impérieux, inexorable, de quelques

mots encore, que vous ne me refuserez pas, je l'espère. Songez que je

vous aime depuis quarante-neuf ans, que je vous ai toujours aimée depuis

mon enfance, malgré les orages qui ont ravagé ma vie. La preuve en est

dans le profond sentiment que j'éprouve aujourd'hui; s'il eût un seul

jour réellement cessé d'être, il ne se fût pas ranimé sans doute dans

les circonstances actuelles. Combien y a-t-il de femmes qui se soient

jamais entendu faire une telle déclaration? Ne me prenez pas pour un

homme bizarre qui est jouet de son imagination. Non, je suis seulement

doué d'une sensibilité très-vive, alliée, croyez-le bien, à une grande

clairvoyance d'esprit, mais dont les affections vraies sont d'une

puissance incomparable et d'une constance à toute épreuve. Je vous ai

aimée, je vous aime, je vous aimerai, et j'ai soixante et un ans, et je

connais le monde et n'ai pas une illusion. Accordez-moi donc, non comme

une soeur de charité accorde ses soins à un malade, mais comme une noble

femme de coeur guérit des maux qu'elle a involontairement causés, les

trois choses qui seules peuvent me rendre le calme: la permission de

vous écrire quelquefois, l'assurance que vous me répondrez, et la

promesse que vous m'inviterez au moins une fois l'an à venir vous voir.

Mes visites pourraient être inopportunes et par suite importunes, si je

les faisais sans votre autorisation, je n'irai donc auprès de vous, à

Genève ou ailleurs, que quand vous m'aurez écrit: Venez. À qui cela

pourrait-il paraître étrange ou malséant? Qu'y a-t-il de plus pur qu'une

liaison pareille? Ne sommes-nous pas libres tous les deux? Qui serait

assez dépourvu d'âme et de bon sens pour la trouver blâmable? Personne,

pas même vos fils, ils sont, je le sais, des jeunes gens fort

distingués. J'avoue seulement qu'il serait affreux de n'obtenir le

bonheur de vous voir que devant témoins. Si vous me dites: Venez! il

faut que je puisse causer avec vous comme à notre première entrevue de

vendredi dernier, entrevue que je n'ai pas osé prolonger et dont je n'ai

pu goûter le charme douloureux, à cause des efforts terribles que je

faisais pour refouler mon émotion.

»Oh! madame, madame, je n'ai plus qu'un but dans ce monde, c'est

d'obtenir votre affection. Laissez-moi essayer de l'atteindre. Je serai

soumis et réservé; notre correspondance sera aussi peu fréquente que

vous le voudrez, elle ne deviendra jamais pour vous une tâche

ennuyeuse, quelques lignes de votre main me suffiront. Mes voyages

auprès de vous ne pourront être que bien rares; mais je saurai que votre

pensée et la mienne ne sont plus séparées, et qu'après tant de tristes

années où je n'ai rien été pour vous, j'ai enfin l'espérance de devenir

votre ami. Et c'est rare un ami dévoué comme je le serai. Je vous

environnerai d'une tendresse si profonde et si douce, d'une affection si

complète, où se confondront les sentiments de l'homme et les naïves

effusions de coeur de l'enfant. Peut-être y trouverez-vous du charme,

peut-être enfin me direz-vous un jour: «Je suis votre amie» et

voudrez-vous avouer que j'ai bien mérité votre amitié.

»Adieu, madame, je relis votre billet du 23 et j'y vois à la fin

l'assurance _de vos sentiments affectueux_. Ce n'est pas une banale

formule, n'est-ce pas? n'est-ce pas?

»À vous pour toujours,

»HECTOR BERLIOZ.

»P.-S.--Je vous envoie trois volumes; vous daignerez peut-être les

parcourir dans vos moments perdus. Vous comprenez que c'est un prétexte

pris par l'auteur pour vous occuper un peu de lui.»

Mémoires de Hector Berlioz comprenant ses voyages en Italie, en Allemagne, en Russie et en Angleterre, 1803-1865 · 第 140 / 159 题