Lettre adressée avec le manuscrit de mes mémoires à M.***
qui me demandait des notes pour écrire ma biographie[137].
Monsieur,
Vous désirez connaître les causes de l'opposition que j'ai rencontrée à
Paris comme compositeur pendant vingt-cinq ans. Ces causes furent
nombreuses; fort heureusement elles ont en partie disparu[138]. La
bienveillance de toute la presse (en exceptant la _Revue des
Deux-Mondes_, dont la critique musicale est confiée à un monomane, et
dont le directeur m'honore de sa haine) à l'occasion de mon dernier
ouvrage _l'Enfance du Christ_, semble le prouver. Plusieurs personnes
ont cru voir dans cette partition un changement complet de mon style et
de ma manière. Rien n'est moins fondé que cette opinion. Le sujet a
amené naturellement une musique naïve et douce, et par cela même plus en
rapport avec leur goût et leur intelligence, qui, avec le temps, avaient
dû en outre se développer. J'eusse écrit _l'Enfance du Christ_ de la
même façon il y a vingt ans.
La principale raison de la longue guerre qu'on m'a faite est dans
l'antagonisme existant entre mon sentiment musical et celui du gros
public parisien. Une foule de gens ont dû me regarder comme un fou,
puisque je les regarde comme des enfants ou des niais. Toute musique qui
s'écarte du petit sentier où trottinent les faiseurs d'opéras-comiques
fut nécessairement, pendant un quart de siècle, de la musique de fou
pour ces gens-là. Le chef-d'oeuvre de Beethoven (la neuvième symphonie)
et ses colossales sonates de piano, sont encore pour eux de la musique
de fou.
Ensuite j'ai eu contre moi les professeurs du Conservatoire ameutés par
Cherubini et par Fétis, dont mon hétérodoxie en matière de théories
harmoniques et rhythmiques avait violemment froissé l'amour-propre et
révolté la foi. Je suis un incrédule en musique, ou, pour mieux dire, je
suis de la religion de Beethoven, de Weber, de Gluck, de Spontini, qui
croient, professent et prouvent par leurs oeuvres que _tout est bon_ ou
que _tout est mauvais_; l'effet produit par certaines combinaisons
devant seul les faire condamner ou absoudre.
Maintenant les professeurs même les plus obstinés à soutenir l'autorité
des vieilles règles s'en affranchissent plus ou moins dans leurs oeuvres.
Il faut compter encore parmi mes adversaires les partisans de l'école
sensualiste italienne, dont j'ai souvent attaqué les doctrines et
blasphémé les dieux.
Aujourd'hui je suis plus prudent. J'abhorre toujours, comme je les
abhorrais autrefois, ces opéras proclamés par la foule des chefs-d'oeuvre
de musique dramatique, mais qui sont pour moi d'infâmes caricatures du
sentiment et de la passion; seulement j'ai la force de n'en plus parler.
Toutefois ma position de critique continue à me faire de nombreux
ennemis. Et les plus ardents dans leur haine sont moins encore ceux dont
j'ai blâmé les oeuvres, que ceux dont je n'ai pas parlé ou que j'ai _mal
loués_. D'autres ne me pardonneront jamais certaines plaisanteries.
J'eus l'imprudence, il y a dix-huit ou vingt ans, de faire la suivante à
propos d'un très-plat petit ouvrage de Rossini. Ce sont trois cantiques
intitulés: _la Foi_, _l'Espérance_ et _la Charité_. Après les avoir
entendus, j'écrivis je ne sais où, en parlant de l'auteur: _Son
Espérance a déçu la nôtre, sa Foi ne transportera pas des montagnes, et
quant à la Charité qu'il nous a faite elle ne le ruinera pas._
Vous jugez de la fureur des rossinistes; bien que j'eusse écrit ailleurs
une longue analyse admirative de _Guillaume Tell_, et répété à satiété
que le _Barbier_ est un des chefs-d'oeuvre du siècle.
M. Panseron m'ayant envoyé un prospectus ridicule où il annonçait, en
français de portière, l'ouverture d'un cabinet de consultations
musicales, où les amateurs auteurs de romances pouvaient aller faire
corriger leurs productions pour la somme de cent francs, je publiai la
chose dans le _Journal des Débats_; j'insérai même en entier le
prospectus de M. Panseron, mais sous ce titre: