LIX

Mort de ma soeur.--Mort de ma femme.--Ses obsèques.--L'Odéon.--Ma

position dans le monde musical.--La

presque impossibilité pour moi de braver au théâtre les

haines que j'ai suscitées.--La cabale de Covent-Garden.--La

coterie du Conservatoire de Paris.--La symphonie rêvée

et oubliée.--Le charmant accueil qu'on me fait en Allemagne.--Le

roi de Hanovre.--Le duc de Weimar.--L'intendant

du roi de Saxe.--Mes adieux.

J'ai hâte d'en finir avec ces mémoires, leur rédaction m'ennuie et me

fatigue presque autant que celle d'un feuilleton; d'ailleurs quand

j'aurai écrit les quelques pages que je veux écrire encore, j'en aurai

dit assez, je pense, pour donner une idée à peu près complète des

principaux événements de ma vie et du cercle de sentiments, de travaux

et de chagrins dans lequel je suis destiné à tourner... jusqu'à ce que

je ne tourne plus.

La route qui me reste à parcourir, si longue qu'on la suppose, doit

sûrement ressembler beaucoup à celle que j'ai parcourue; j'y trouverai

partout les mêmes profondes ornières, les mêmes cailloux raboteux, les

mêmes terrains défoncés, traversés ça et là par quelque clair ruisseau,

ombragés de quelque bosquet paisible, surmontés de quelque roche

sublime que je gravirai à grand'peine, pour aller sécher au soleil

couchant la froide pluie subie dans la plaine dès le matin.

Les choses et les hommes changent cependant, il est vrai, mais si

lentement que ce n'est pas dans le court espace de temps embrassé par

une existence humaine que ce changement peut être perceptible. Il me

faudrait vivre deux cents ans pour en ressentir le bienfait.

J'ai perdu ma soeur aînée, Nanci. Elle est morte d'un cancer au sein,

après six mois d'horribles souffrances qui lui arrachaient nuit et jour

des cris déchirants. Mon autre soeur, ma chère Adèle, qui s'était rendue

à Grenoble pour la soigner et qui ne l'a pas quittée jusqu'à sa dernière

heure, a failli succomber aux fatigues et aux cruelles impressions que

lui a causées cette lente agonie.

Et pas un médecin n'a osé avoir l'humanité de mettre fin à ce martyre,

en faisant respirer à ma soeur un flacon de chloroforme. On fait cela

pour éviter à un patient la douleur d'une opération chirurgicale qui

dure un quart de minute, et on s'abstient d'y recourir pour le délivrer

d'une torture de six mois. Quand il est prouvé, certain, que nul remède,

rien, pas même le temps, ne peut guérir un mal affreux; quand la mort

est évidemment le bien suprême, la délivrance, la joie, le bonheur!...

Mais les lois sont là qui le défendent, et les idées religieuses qui s'y

opposent non moins formellement.

Et ma soeur, sans doute, n'eût pas consenti à se délivrer ainsi si on le

lui eût proposé. «Il faut que la volonté de Dieu soit faite.» Comme si

tout ce qui arrive n'arrivait pas par la volonté de Dieu... et comme si

la délivrance de la patiente, par une mort douce et prompte, n'eût pas

été aussi bien le résultat de la volonté de Dieu que son exécrable et

inutile torture...

Quels non-sens que ces questions de fatalité, de divinité, de libre

arbitre, etc.!! c'est l'absurde infini; l'entendement humain y tournoie

et ne peut que s'y perdre.

En tout cas, la plus horrible chose de ce monde, pour nous, êtres

vivants et sensibles, c'est la souffrance inexorable, ce sont les

douleurs sans compensation possible arrivées à ce degré d'intensité; et

il faut être ou barbare ou stupide, ou l'un et l'autre à la fois, pour

ne pas employer le moyen sûr et doux dont on dispose aujourd'hui pour y

mettre un terme. Les sauvages sont plus intelligents et plus humains.

Ma femme aussi est morte, mais au moins sans grandes douleurs. La pauvre

Henriette paralysée depuis quatre ans, et privée du mouvement et de la

parole, s'est éteinte à Montmartre sous mes yeux le 3 mars 1854. Mon

fils avait heureusement pu obtenir un congé et venir de Cherbourg passer

quelques heures auprès d'elle. Il était reparti depuis quatre jours

seulement quand elle a expiré. Cette entrevue a donné quelque douceur à

ses derniers moments, et un hasard favorable a voulu que je ne fusse pas

absent de France à cette époque.

Je l'avais quittée depuis deux heures... une des femmes qui la servaient

court à ma recherche, me ramène... tout était fini... son dernier soupir

venait de s'exhaler. Elle était déjà couverte du drap fatal que j'ai dû

écarter pour baiser son front pâle une dernière fois. Son portrait, que

je lui avais donné l'année précédente, portrait fait au temps de sa

splendeur, me la montrait éblouissante de beauté et de génie, à côté de

ce lit funèbre où elle gisait défigurée par la maladie.

Je n'essaierai pas de donner une idée des douleurs que cet arrachement

de coeur m'a fait subir. Elles se compliquaient d'ailleurs d'un sentiment

qui, sans être jamais arrivé auparavant à ce degré de violence, fut

toujours pour moi le plus difficile à supporter--le _sentiment de la

pitié_. Au milieu des regrets de cet amour éteint, je me sentais prêt à

me dissoudre dans l'immense, affreuse, incommensurable, infinie pitié

dont le souvenir des malheurs de ma pauvre Henriette m'accablait: sa

ruine avant notre mariage; son accident; la déception causée par sa

dernière tentative dramatique à Paris; son renoncement volontaire, mais

toujours regretté, à un art qu'elle adorait; sa gloire éclipsée; ses

médiocres imitateurs et imitatrices, dont elle avait vu la fortune et la

célébrité s'élever; nos déchirements intérieurs; son inextinguible

jalousie devenue fondée; notre séparation; la mort de tous ses parents;

l'éloignement forcé de son fils; mes fréquents et longs voyages; sa

douleur fière d'être pour moi la cause de dépenses sous lesquelles

j'étais toujours, elle ne l'ignorait pas, prêt à succomber; l'idée

fausse qu'elle avait de s'être, par son amour pour la France, aliéné les

affections du public anglais; son coeur brisé; sa beauté disparue; sa

santé détruite; ses douleurs physiques croissantes; la perte du

mouvement et de la parole; son impossibilité de se faire comprendre

d'aucune façon; sa longue perspective de la mort et de l'oubli...

Destruction, feux et tonnerres, sang et larmes, mon cerveau se crispe

dans mon crâne en songeant à ces horreurs!...

Shakespeare! Shakespeare! où est-il? où es-tu? Il me semble que lui seul

parmi les êtres intelligents peut me comprendre et doit nous avoir

compris tous les deux; lui seul peut avoir eu pitié de nous, pauvres

artistes s'aimant, et déchirés l'un par l'autre. Shakespeare!

Shakespeare! tu dois avoir été humain; si tu existes encore, tu dois

accueillir les misérables! C'est toi qui es notre père, toi qui es aux

cieux, s'il y a des cieux.

Dieu est stupide et atroce dans son indifférence infinie toi seul es le

Dieu bon pour les âmes d'artistes; reçois-nous sur ton sein, père,

embrasse-nous! _De Profundis ad te clamo._ La mort, le néant, qu'est-ce

que cela? L'immortalité du génie!... _What?... Oh fool! fool! fool!_...

...................

Je dus m'occuper seul des tristes devoirs... Le pasteur protestant

nécessaire pour la cérémonie et chargé du service de la banlieue de

Paris, demeurait à l'autre bout de la ville dans la rue de _M. le

Prince_. J'allai l'avertir à huit heures du soir. Une rue étant barrée

par des paveurs, le cabriolet qui me conduisait fut obligé de faire un

détour et de passer devant le théâtre de l'Odéon. Il était illuminé, on

y jouait une pièce en vogue. C'est là que j'ai vu _Hamlet_ pour la

première fois, il y a vingt-six ans; c'est là que la gloire de la pauvre

morte éclata subitement, un soir, comme un brillant météore; c'est là

que j'ai vu pleurer une foule brisée d'émotions, à l'aspect de la

douleur, de la poétique et navrante folie d'Ophélia; c'est là que

rappelée sur la scène après le dénoûement d'_Hamlet_ par un public

d'élite et par tous les rois de la pensée régnant alors en France, j'ai

vu revenir Henriette Smithson, presque épouvantée de l'énormité de son

succès, saluer tremblante ses admirateurs. Là j'ai vu Juliette pour la

première et la dernière fois. Sous ces arcades, j'ai si souvent, pendant

les nuits d'hiver, promené ma fiévreuse anxiété. Voici la porte par

laquelle je l'ai vue entrer à une répétition d'_Othello_. Elle ignorait

mon existence alors; et si on lui eût montré ce jeune inconnu pâle et

défait, qui, accoudé contre un des piliers de l'Odéon, la suivait d'un

oeil effaré, et qu'on lui eût dit: «Voilà votre futur mari,» elle eût à

coup sûr traité d'insolent imbécile ce prophète de malheur.

Et pourtant... c'est lui qui prépare ton dernier voyage, _poor Ophelia_!

c'est lui qui va dire à un prêtre comme Laërtes: «_What ceremonies

else_?»... lui qui t'a tant tourmentée; lui qui a tant souffert par toi,

après avoir tant souffert pour toi, lui qui, malgré ses torts, peut

dire comme Hamlet:

«_Forty thousand brothers._»

«_Quarante mille frères ne l'eussent pas aimée comme je l'aimais!_»

Shakespeare! Shakespeare! je sens revenir l'inondation, je sombre dans

le chagrin, et je te cherche encore...

_Father! Father! Where are you?_

* * *

Le lendemain, deux ou trois hommes de lettres, MM. d'Ortigue, Brizeux,

Léon de Wailly, plusieurs artistes conduits par cet excellent baron

Taylor, et quelques autres bons coeurs, vinrent, _par amitié pour moi_,

conduire Henriette à sa dernière demeure. Si elle fût morte vingt-cinq

ans auparavant, tout le Paris intelligent eût assisté par admiration,

par adoration _pour elle_, à ses obsèques; tous les poëtes, tous les

peintres, tous les statuaires, tous les acteurs à qui elle venait de

fournir de si nobles exemples de mouvements, de gestes, d'attitudes,

tous les musiciens qui avaient senti la mélodie de ses accents de

tendresse, la déchirante vérité de ses cris de douleur, tous les amants,

tous les rêveurs, et plus d'un philosophe, eussent marché, avec larmes,

derrière son cercueil...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Aujourd'hui, pendant qu'elle s'achemine ainsi, à peu près seule, vers le

cimetière, l'ingrat et oublieux Paris grouille là-bas dans sa fumée;

celui qui l'aima et qui n'a pas le courage de la suivre jusqu'à sa

tombe, pleure dans le coin d'un jardin désert, et son jeune fils

luttant au loin contre la tempête est balancé au haut du grand mât d'un

navire sur le sombre Océan.

_Hic jacet._ Dans le petit cimetière de Montmartre, au versant de la

colline, elle repose, la face tournée vers le nord, vers l'Angleterre

qu'elle ne voulut jamais revoir. Sa modeste tombe porte cette

inscription:

«Henriette-Constance Berlioz-Smithson, née à Ennis, en Irlande, morte à

Montmartre le 3 mars 1854.»

Les journaux annoncèrent froidement, en termes vulgaires, cette mort. J.

Janin seul eut du coeur et de la mémoire, et voici les quelques lignes

qu'il écrivit dans le _Journal des Débats_:

«Elles passent si vite et si cruellement ces divinités de la fable! Ils

sont si frêles, ces frêles enfants du vieux Shakespeare et du vieux

Corneille! Hélas! il n'y a pas si longtemps déjà, nous étions jeunes et

superbes, qu'un soir d'été, assise à son balcon qui donne sur la route

de Vérone, Juliette à côté de Roméo, Juliette, enivrée et tremblante

écoutait... le rossignol de la nuit, l'alouette matinale! Elle écoutait

rêveuse et si blanche, avec tant de feu charmant dans ce regard à demi

voilé! Dans cette voix sombre et pure, une voix d'or résonnait

triomphante, adorée, et pleine de sa vie éternelle, la prose de

Shakespeare et sa poésie! un monde entier était attentif à la grâce, à

la voix, à l'enchantement de cette femme.

»Elle avait vingt ans à peine, elle s'appelait miss Smithson, elle

conquit, toute-puissante, la sympathie et l'admiration de ce parterre

enchante de la vérité nouvelle! Elle fut ainsi, sans le savoir, cette

jeune femme, un poëme inconnu, une passion nouvelle et toute une

révolution. Elle a donné le signal à madame Dorval, à

Frédérick-Lemaître, à madame Malibran, à Victor Hugo, à Berlioz! Elle

s'appelait Juliette, elle s'appelait Ophélie. Elle inspirait Eugène

Delacroix lui-même lorsqu'il dessinait cette douce image d'Ophélie. Elle

tombe; sa main qui cède tient encore à la branche; de l'autre main, elle

porte sur son beau sein sa douce et dernière couronne; l'extrémité de sa

robe est déjà voisine de l'eau qui monte; le paysage est triste et

lugubre; on voit accourir tout au loin le flot qui va l'engloutir; ses

vêtements appesantis ont entraîné la pauvre malheureuse et ses douces

chansons dans la vase et dans la mort!

»Elle s'appelait enfin, cette admirable et touchante miss Smithson, d'un

nom que madame Malibran a porté; elle s'appelait Desdémone, et le More

lui disait, en l'embrassant: «Ô ma belle guerrière!» _Oh my fair

warrior!_ Je la vois encore, à cette distance, aussi blanche, aussi pâle

que la Vénitienne d'Angelo, tyran de Padoue! Elle est seule à écouter la

pluie et le vent qui gronde au dehors, cette belle fille, maudite et

charmante, que le poëte Shakespeare entourait de ses amours et de ses

respects. Elle est seule, elle a peur; elle sent au fond de son âme

troublée un indicible malaise; ses bras sont nus, et l'on peut entrevoir

enfin un petit bout de sa blanche épaule! Ah! sainte nudité de la femme

qui va mourir! Elle était merveilleuse ainsi, miss Smithson, et plus

semblable à un fantôme de là-haut qu'à une femme d'ici-bas!--et

maintenant la voilà morte, il y a huit jours, rêvant encore à cette

gloire qui vient si vite et qui s'en va si vite! ô visions! ô regrets! ô

douleurs!... On chantait autrefois, dans ma jeunesse, un choeur à la

louange de Juliette Capulet! Cette marche funèbre était d'un effet

désolant au milieu de ce cri qui revenait sans cesse: _Jetez des fleurs!

jetez des fleurs[124]!_ On descendait ainsi sous la voûte sombre où

dormait Juliette, et la sombre mélodie accomplissait son oeuvre en

racontant l'épouvante de ces voûtes mortuaires. «Jetez des fleurs! jetez

des fleurs!» Juliette est morte, disait le chant funèbre, à la façon

d'un cantique du vieux père Eschyle; Juliette est morte (jetez des

fleurs!), la mort pèse sur elle comme la gelée sur le gazon en avril

(jetez des fleurs!). Ainsi les instruments de la danse servent de

cloches funèbres; le dîner de l'hymen est un repas des morts; les fleurs

de la noce couvrent une sépulture!»

* * *

Liszt m'écrivit bientôt après de Weimar une lettre cordiale comme il

sait les écrire: «Elle t'inspira, me disait-il, tu l'as aimée, tu l'as

chantée, sa tâche était accomplie.»

* * *

Je n'ai plus rien à dire maintenant des deux grands amours, qui ont

exercé une influence si puissante et si longue sur mon coeur et sur ma

pensée. L'un est un souvenir d'enfance. Il vint à moi radieux de tous

les sourires, paré de tous les prestiges, armé de toutes les séductions

d'un paysage incomparable dont l'aspect seul avait déjà suffi à

m'émouvoir. Estelle fut vraiment alors l'hamadryade de ma vallée de

Tempe, et j'éprouvai pour la première fois, et à la fois, à l'âge de

douze ans, le sentiment du grand amour et celui de la grande nature.

L'autre amour m'apparut avec Shakespeare, à mon âge viril dans le

buisson ardent d'un Sinaï, au milieu des nuées, des tonnerres et des

éclairs d'une poésie pour moi nouvelle. Il me terrassa, je tombai

prosterné, et mon coeur et tout mon être furent envahis par une passion

cruelle, acharnée, où se confondaient, en se renforçant l'un par

l'autre, l'amour pour la grande artiste et l'amour du grand art.

On conçoit la puissance d'une pareille antithèse, si toutefois il y a

antithèse là-dedans. Aussi n'avais-je pas fait à Henriette un mystère de

mon idylle de Meylan, ni de la vivacité des souvenirs que j'en

conservais. Qui de nous n'a pas eu une première idylle telle quelle?

Malgré sa jalousie, elle était trop intelligente pour en être blessée.

Elle m'a seulement quelquefois à ce sujet adressé de douces railleries.

Les gens qui ne comprennent pas cela, me comprendront bien moins encore,

si j'avoue une autre singularité de ma nature: J'éprouve un vague

sentiment de poétique amour en respirant une belle rose, et j'en ai

ressenti pendant longtemps un semblable à l'aspect d'une belle harpe. En

voyant cet instrument, il fallait alors me contenir pour ne pas

m'agenouiller et l'embrasser!

Estelle fut la rose qui _a fleuri dans l'isolement_[125], Henriette fut

la harpe mêlée à tous mes concerts, à mes joies, à mes tristesses, et

dont, hélas, j'ai brisé bien des cordes!

Maintenant, me voilà, sinon au terme de ma carrière, au moins sur la

pente de plus en plus rapide qui y conduit; fatigué, brûlé, mais

toujours brûlant, et rempli d'une énergie qui se révolte parfois avec

une violence dont je suis presque épouvanté. Je commence à savoir le

français, à écrire passablement une page de partition et une page de

vers ou de prose, je sais diriger et animer un orchestre, j'adore et je

respecte l'art dans toutes ses formes... Mais j'appartiens à une nation,

qui, aujourd'hui, ne s'intéresse plus à aucune des nobles manifestations

de l'intelligence, dont le veau d'or est l'unique dieu. Le peuple

parisien est devenu un peuple barbare; sur dix maisons riches, c'est à

peine s'il en est une où l'on trouve une bibliothèque. Je ne parle pas

d'une bibliothèque musicale... Non, on n'achète plus de livres, on loue,

pour deux sous le volume, de pitoyables romans dans les cabinets de

lecture; cet aliment suffit aux appétits littéraires de toutes les

classes de la société. Comme on s'abonne chez les éditeurs de musique,

pour quelques francs par mois, afin de pouvoir choisir dans le nombre

infini des plates productions dont les magasins regorgent, quelque

chef-d'oeuvre du genre que Rabelais a caractérisé par une si méprisante

épithète.

L'industrialisme de l'art, suivi de tous les bas instincts qu'il flatte

et caresse, marche à la tête de son ridicule cortège, promenant sur ses

ennemis vaincus un regard niaisement superbe et rempli d'un stupide

dédain... Paris est donc une ville où je ne puis rien faire, et où l'on

me regarde comme trop heureux de remplir la seule tâche qui me soit

confiée, celle du feuilletoniste, la seule, à en croire beaucoup de

gens, pour laquelle je sois venu au monde.

Je sens bien ce que je pourrais produire en musique dramatique, mais il

est aussi inutile que dangereux de le tenter. D'abord, la plupart de nos

théâtres lyriques sont d'assez mauvais lieux, musicalement parlant,

l'Opéra surtout à cette heure est ignoble. Ensuite je ne pourrais donner

l'essor à ma pensée dans ce genre de composition, qu'en me supposant

maître absolu d'un grand théâtre, comme je suis maître de mon orchestre

quand je dirige l'exécution d'une de mes symphonies. Je devrais disposer

de la bonne volonté de tous, être obéi de tous, depuis la première

chanteuse et le premier ténor, les choristes, les musiciens, les

danseuses et les comparses, jusqu'au décorateur, aux machinistes et au

metteur en scène. Un théâtre lyrique comme je le conçois, est, avant

tout, un vaste instrument de musique; j'en sais jouer, mais pour que

j'en joue bien, il faut qu'on me le confie sans réserve. C'est ce qui

n'arrivera jamais. Ensuite les menées, les conspirations, les cabales de

mes ennemis se donneraient là trop aisément carrière. Ils n'osent pas

venir me siffler dans une salle de concerts, ils n'y manquent pas dans

un vaste théâtre comme l'Opéra; cela arrivera toujours.

J'aurais à subir en pareil cas, non-seulement les coups des haines

soulevées par mes critiques théoriques, mais ceux non moins furieux des

colères excitées par les tendances de mon style musical; style qui, à

lui seul, est la plus puissante popularité. Ceux-ci se disant avec

raison: «le jour où le gros public en sera venu à comprendre ou à goûter

seulement des compositions pareilles, les nôtres n'auront plus de

valeur.» J'ai eu la preuve de ces vérités à Londres, où une bande

d'Italiens est venue rendre presque impossible la représentation de

_Benvenuto Cellini_ à Covent-Garden. Ils ont crié, chuté et sifflé du

commencement à la fin; ils ont voulu empêcher même l'exécution de mon

ouverture du _Carnaval romain_ qui servait d'introduction au second acte

et qu'on avait applaudie maintes fois à Londres en divers concerts,

entre autres a celui de la Société philharmonique de Hanovre square,

quinze jours auparavant. L'opinion publique, sinon la mienne, plaçait à

la tête de cette cabale comique dans sa fureur, M. Costa, le chef

d'orchestre de Covent-Garden, que j'ai plusieurs fois attaqué dans mes

feuilletons au sujet des libertés qu'il prend avec les partitions des

grands maîtres, en les taillant, allongeant, instrumentant et mutilant

de toutes façons. Si M. Costa est le coupable, ce qui est fort possible,

il a su, en tous cas, par ses empressements à me servir et à m'aider

pendant les répétitions, endormir ma méfiance avec une rare habileté.

Les artistes de Londres, indignés de cette vilenie, ont voulu

m'exprimer leur sympathie en souscrivant, au nombre de deux cent trente,

pour un _Testimonial concert_, qu'ils m'engageaient à donner avec leur

concours gratuit dans la salle d'Exeter-hall, mais qui néanmoins n'a pu

avoir lieu. L'éditeur Beale (aujourd'hui l'un de mes meilleurs amis) m'a

en outre apporté un présent de deux cents guinées qui m'était offert par

une réunion d'amateurs, en tête desquels figuraient les célèbres

facteurs de piano, MM. Broadwood. Je n'ai pas cru devoir accepter ce

présent si en dehors de nos moeurs françaises, mais dont une bonté et une

générosité réelles avaient néanmoins suggéré l'idée. Tout le monde n'est

pas Paganini.

Ces preuves d'affection m'ont touché beaucoup plus que ne m'avaient

blessé les insultes des cabaleurs.

En Allemagne, sans doute, je n'aurais rien de pareil à redouter. Mais je

ne sais pas l'allemand; il faudrait composer sur un texte français qu'on

traduirait ensuite; c'est un grand désavantage. Il faudrait aussi, pour

écrire un grand opéra, y consacrer au moins dix-huit mois sans m'occuper

d'autre chose, sans rien gagner par conséquent, et sans dédommagement

possible sous ce rapport, puisque, en Allemagne, les compositeurs

d'opéras ne touchent pas d'honoraires. Encore a-t-on vu dans mon récit

de la première exécution de _Faust_ en Prusse, ce qu'une inoffensive

observation imprimée dans le _Journal des Débats_ m'avait attiré

d'inimitiés parmi les musiciens de l'orchestre de Berlin.

À Leipzig aussi, bien qu'on entende aujourd'hui ma musique _avec

d'autres oreilles_ qu'au temps de Mendelssohn (à ce que j'ai pu voir, et

à ce que m'assure Ferdinand David) il y a encore quelques petits

fanatiques, élèves du Conservatoire, qui, me regardant, sans savoir

pourquoi, comme un destructeur, un Attila de l'art musical, m'honorent

d'une haine forcenée, m'écrivent des injures et me font des grimaces

dans les corridors de Gewandhaus quand j'ai le dos tourné. Puis certains

maîtres de chapelle, dont je trouble la quiétude, commettent par ci par

là à mon égard, d'assez plates perfidies. Mais cet inévitable

antagonisme, joint même à l'opposition toute naturelle d'une petite

partie de la presse allemande[126], n'est rien en comparaison des

fureurs qui se donneraient carrière à Paris contre moi si je m'y

exposais au théâtre.

Depuis trois ans, je suis tourmenté par l'idée d'un vaste opéra dont je

voudrais écrire les paroles et la musique, ainsi que je viens de le

faire pour ma trilogie sacrée: _l'Enfance du Christ_. Je résiste à la

tentation de réaliser ce projet et j'y résisterai, je l'espère, jusqu'à

la fin[127]. Le sujet me paraît grandiose, magnifique et profondément

émouvant, ce qui prouve jusqu'à l'évidence que les Parisiens le

trouveraient fade et ennuyeux. Me trompai-je même en attribuant à notre

public _un goût si différent du mien_ (pour parler comme le grand

Corneille), je n'aurais pas une femme intelligente et dévouée capable

d'interpréter le rôle principal, un rôle qui exige de la beauté, une

grande voix, un talent dramatique réel, une musicienne parfaite, une âme

et un coeur de feu. J'aurais bien moins encore entre les mains le reste

des ressources de toute espèce dont je devrais pouvoir disposer à mon

gré, sans contrôle ni observations de qui que ce fût. L'idée seule

d'éprouver pour l'exécution et la mise en scène d'une oeuvre pareille les

obstacles stupides que j'ai dû subir et que je vois journellement

opposer aux autres compositeurs qui écrivent pour notre grand opéra, me

fait bouillir le sang. Le choc de ma volonté contre celle des

malveillants et des imbéciles en pareil cas, serait aujourd'hui

excessivement dangereux, je me sens parfaitement capable de tout à leur

égard, et je tuerais ces gens-là comme des chiens. Quant à grossir le

nombre des oeuvres agréables et utiles qu'on nomme opéras-comiques et qui

se produisent journellement à Paris, par fournées, comme on y produit

des petits pâtés, je n'en éprouve pas la moindre envie. Je ne ressemble

point, sous ce rapport, à ce caporal qui avait _l'ambition d'être

domestique_. J'aime mieux rester simple soldat[128]. L'influence de

Meyerbeer, je dois le dire aussi, et la pression qu'il exerce par son

immense fortune, au moins autant que par _les réalités_ de son talent

éclectique, sur les directeurs, sur les artistes, sur les critiques, et

par suite sur le public de Paris, y rendent à peu près impossible tout

succès sérieux à l'Opéra. Cette influence délétère se fera sentir encore

peut-être dix ans après sa mort. Henri Heine prétend qu'il _a payé

d'avance_...[129] Quant aux concerts _musicaux_ que je pourrais donner à

Paris, j'ai déjà dit dans quelles conditions je me trouvais placé et

quelle était devenue l'indifférence du public pour tout ce qui n'est pas

le théâtre. La coterie du Conservatoire a d'ailleurs trouvé le moyen de

me faire interdire l'accès de sa salle, et M. le ministre de l'intérieur

est un jour venu, à une distribution de prix, déclarer à tout

l'auditoire que cette salle (la seule convenable qui existe à Paris)

était la propriété exclusive de la Société du Conservatoire et qu'elle

ne serait plus désormais prêtée à personne pour y donner des concerts.

Or, _personne_, c'était moi; car, à deux ou trois exceptions près, aucun

autre que moi n'y avait donné de grandes exécutions musicales depuis

vingt ans.

Cette société célèbre, dont presque tous les membres exécutants sont de

mes amis ou partisans, est dirigée par un chef et par un petit nombre de

_faiseurs_ qui me sont hostiles. Ils se garderaient donc bien d'admettre

dans leurs concerts la moindre de mes compositions. Une seule fois, il y

a six ou sept ans, ils s'avisèrent de me demander deux fragments de

_Faust_. Le comité qui avait été alors tant soit peu influencé par

l'opinion de mes partisans de l'orchestre, essaya en revanche de

m'écraser en me plaçant, dans le programme, entre le finale de _la

Vestale_, de Spontini, et la _Symphonie en ut mineur_, de Beethoven. Le

bonheur voulut que l'écrasement n'eût pas lieu et que ces messieurs

fussent déçus dans leur attente. Malgré les terribles voisins qu'on lui

avait donnés, la scène des Sylphes de _Faust_ excita un véritable

enthousiasme et fut bissée. Mais M. Girard, qui en avait fort

maladroitement et fort platement dirigé l'exécution, feignit de ne pas

pouvoir trouver dans la partition l'endroit où il fallait recommencer,

et, malgré les cris de bis de toute la salle, il ne recommença pas. Le

succès n'en fut pas moins évident. Aussi, depuis cette époque, la

coterie s'est-elle abstenue de mes ouvrages comme de la peste.

Des millionnaires, qui abondent à Paris, pas un seul n'aurait l'idée de

rien faire pour la grande musique. Nous ne possédons pas une bonne salle

de concerts publique; il ne viendrait en tête à aucun de nos Crésus d'en

construire une. L'exemple de Paganini a été perdu, et ce que ce noble

artiste fit pour moi restera un trait unique dans l'histoire.

Il faut donc compter seulement sur soi-même quand on est compositeur à

Paris, produisant des oeuvres sérieuses en dehors du théâtre. Il faut se

résigner à des exécutions incomplètes, incertaines, et par suite plus ou

moins infidèles, faute de répétitions qu'on ne peut payer[130], à des

salles incommodes où les exécutants ni l'auditoire ne peuvent être bien

installés, à des entraves de toute espèce suscitées, sans mauvais

vouloir, par les théâtres lyriques dont on est obligé d'employer le

personnel musical et qui ont nécessairement à veiller aux intérêts de

leur répertoire; il faut subir des spoliations insolentes de la part de

MM. les percepteurs _du droit des hospices_, qui ne tiennent aucun

compte des frais d'un concert, et viennent aggraver les pertes de celui

qui le donne, en prélevant le huitième de la recette brute; des

appréciations hâtives et nécessairement fausses d'oeuvres vastes et

complexes entendues dans de pareilles conditions, et rarement plus d'une

ou deux fois; et, en dernière analyse, il faut avoir à dépenser beaucoup

de temps et beaucoup d'argent. Sans compter la force d'âme et de volonté

qu'on a l'humiliation d'user contre de pareils obstacles. L'artiste le

plus puissamment doué de ces qualités, est alors comme un obus chargé

qui va droit son chemin, renverse tout ce qu'il rencontre, laisse une

trace, il est vrai, mais ne doit pas moins, au terme de sa course, se

briser en éclatant. Je ferais pourtant en général, tous les sacrifices

possibles. Mais il est des circonstances où cessant d'être généreux, ces

sacrifices deviennent éminemment coupables.

Il y a deux ans, au moment où l'état de la santé de ma femme, qui

laissait encore alors quelque espoir d'amélioration, m'occasionnait le

plus de dépenses, une nuit, j'entendis en songe une symphonie que je

rêvais composer. En m'éveillant le lendemain je me rappelai presque tout

le premier morceau qui (c'est la seule chose dont je me souvienne) était

à deux temps (allegro), en _la mineur_. Je m'approchais de ma table pour

commencer à l'écrire, quand je fis soudain cette réflexion: si j'écris

ce morceau, je me laisserai entraîner à composer le reste. L'expansion à

laquelle ma pensée tend toujours à se livrer maintenant, peut donner à

cette symphonie d'énormes proportions. J'emploierai peut-être trois ou

quatre mois exclusivement à ce travail. (J'en ai bien mis sept pour

écrire _Roméo et Juliette_.) Je ne ferai plus ou presque plus de

feuilletons. Mon revenu diminuera d'autant. Puis, quand la symphonie

sera terminée, j'aurai la faiblesse de céder aux sollicitations de mon

copiste; je la laisserai copier, je contracterai ainsi tout de suite une

dette de mille ou douze cents francs. Une fois les parties copiées, je

serai harcelé par la tentation de faire entendre l'ouvrage, je donnerai

un concert, dont la recette couvrira à peine la moitié des frais; c'est

inévitable aujourd'hui. Je perdrai ce que je n'ai pas; je manquerai du

nécessaire pour la pauvre malade, et je n'aurai plus ni de quoi faire

face à mes dépenses personnelles ni de quoi payer la pension de mon fils

sur le vaisseau où il doit monter prochainement. Ces idées me donnèrent

le frisson et je jetai ma plume en disant: Bah! demain j'aurai oublié la

symphonie! La nuit suivante, l'obstinée symphonie vint se présenter

encore et retentir dans mon cerveau; j'entendais clairement l'allégro en

_la mineur_, bien plus, il me semblait le voir écrit. Je me réveillai

plein d'une agitation fiévreuse, je me chantai le thème, dont le

caractère et la forme me plaisaient extrêmement; j'allais me lever...

mais les réflexions de la veille me retinrent encore, je me raidis

contre la tentation, je me cramponnai à l'espoir d'oublier. Enfin, je me

rendormis, et le lendemain, au réveil, tout souvenir en effet, avait

disparu pour jamais.

Lâche! va dire quelque jeune fanatique à qui je pardonne d'avance son

injure, il fallait oser! il fallait écrire! il fallait te ruiner! On n'a

pas le droit de chasser ainsi la pensée, de faire rentrer dans le néant

une oeuvre d'art qui en veut sortir et qui implore la vie! Ah! jeune

homme qui me traites de lâche, tu n'as pas subi le spectacle que j'avais

alors sous les yeux, sans quoi tu serais moins sévère. Je n'ai pas

reculé aux jours où l'on pouvait encore douter des conséquences de mes

coups d'audace. Il y avait dans ce temps à Paris un petit public

d'élite, il y avait les princes de la maison d'Orléans et la Reine

elle-même qui s'y intéressaient. Ma femme d'ailleurs était toute vivante

et la première à m'encourager: «Tu dois produire cette oeuvre, me

disait-elle, et la faire grandement et dignement exécuter. Ne crains

rien, nous subirons les privations que ces dépenses nous imposeront. Il

le faut! va toujours!» Et j'allais. Mais plus tard, quand elle était là,

à demi morte, ne pouvant plus que gémir, quand il lui fallait trois

femmes pour la soigner, quand le médecin devait lui faire presque chaque

jour une visite, quand j'étais sûr, mais sûr comme il l'est que les

Parisiens sont des barbares, de trouver au bout de toute entreprise

musicale le désastreux résultat que je viens de signaler, je n'étais pas

lâche de m'abstenir, jeune homme, non, j'ai la conscience d'avoir été

seulement humain; et, tout en me croyant aussi dévoué à l'art que toi,

et que bien d'autres, je crois l'honorer en ne le traitant pas de

monstre avide de victimes humaines et en prouvant qu'il m'a laissé assez

de raison pour distinguer le courage de la férocité. Si j'ai cédé peu à

peu à l'entraînement musical, en écrivant dernièrement ma trilogie

sacrée (_l'Enfance du Christ_), c'est que ma position n'est plus la

même, d'aussi impérieux devoirs ne me sont plus imposés. D'ailleurs j'ai

la certitude de faire aisément et souvent exécuter cet ouvrage en

Allemagne où je suis invité à revenir par plusieurs villes importantes.

J'y vais maintenant fréquemment, j'y ai fait quatre voyages pendant les

derniers dix-huit mois[131]. On m'y accueille de mieux en mieux; les

artistes m'y témoignent une sympathie de jour en jour plus vive; ceux de

Leipzig, de Dresde, de Hanovre, de Brunswick, de Weimar, de Carlsruhe,

de Francfort, m'ont comblé de marques d'amitié pour lesquelles je manque

d'expressions de reconnaissance. Je n'ai qu'à me louer du public aussi,

des intendants des théâtres royaux et des chapelles ducales, et de la

plupart des princes souverains. Ce charmant jeune roi de Hanovre et son

Antigone[132] la reine, s'intéressent à ma musique au point de venir à

huit heures du matin à mes répétitions et d'y rester jusqu'à midi

quelquefois, _pour mieux pénétrer_, me disait le roi dernièrement, _le

sens intime des oeuvres et se familiariser avec la nouveauté des

procédés_! Avec quelle joie, quels mouvements d'enthousiasme, il

m'entretenait de mon ouverture du _Roi Lear_:

«C'est magnifique, monsieur Berlioz, c'est magnifique! votre orchestre

parle, vous n'avez pas besoin de paroles. J'ai suivi toutes les scènes:

l'entrée du roi dans son conseil, et l'orage sur la bruyère, et

l'affreuse scène de la prison, et les plaintes de Cordelia[133]! Oh!

cette Cordelia! comme vous l'avez peinte! comme elle est timide et

tendre! c'est déchirant, et si beau!»

La reine, à ma dernière visite à Hanovre, me fit prier de mettre dans

mon programme, deux morceaux de _Roméo et Juliette_, dont l'un surtout,

lui est particulièrement cher, la scène d'amour (l'adagio). Le roi m'a

ensuite formellement demandé de revenir l'hiver prochain pour organiser

au théâtre l'exécution de l'oeuvre entière de _Roméo et Juliette_, dont

je n'ai donné encore à Hanovre que des fragments. «Si vous ne trouvez

pas suffisantes les ressources dont nous disposons, a-t-il ajouté, je

ferai venir des artistes de Brunswick, de Hambourg, de Dresde même, s'il

le faut, vous serez content.» De son côté le nouveau grand-duc de Weimar

m'a dit en me quittant, à la dernière visite que je lui ai faite:

«Donnez-moi votre main, monsieur Berlioz, que je la serre avec une

sincère et vive admiration; et n'oubliez pas que le théâtre de Weimar

vous est toujours ouvert.» M. de Lüttichau, l'intendant du roi de Saxe,

m'a proposé la place de maître de chapelle de Dresde, qui ne tardera pas

à être vacante. «Si vous vouliez (ce sont ses paroles), que de belles

choses nous ferions ici! avec nos artistes que vous trouvez si

excellents, et qui vous aiment tant, vous qui dirigez comme si peu de

gens dirigent, vous feriez de Dresde le centre musical de l'Allemagne!»

Je ne sais si je me déciderai à me fixer ainsi en Saxe quand le moment

sera venu... C'est à bien examiner. Liszt est d'avis que je dois

accepter. Mes amis de Paris sont d'un avis contraire. Mon parti n'est

pas pris, et la place d'ailleurs est encore occupée. Il est question de

mettre en scène, à Dresde, mon opéra de _Cellini_, que cet admirable

Liszt a déjà ressuscité à Weimar.

Certainement alors j'irais en diriger les premières représentations. Au

reste, je n'ai pas à m'occuper ici de l'avenir et me suis peut-être trop

appesanti sur le passé, bien que j'aie laissé dans l'ombre beaucoup de

curieux épisodes et de tristes détails. Je finis... en remerciant avec

effusion la sainte Allemagne où le culte de l'art s'est conservé pur; et

toi, généreuse Angleterre; et toi, Russie qui m'as sauvé; et vous, mes

bons amis de France: et vous, coeurs et esprits élevés de toutes les

nations que j'ai connus. Ce fut pour moi un bonheur de vous connaître:

je garde et je garderai fidèlement de nos relations le plus cher

souvenir. Quant à vous, maniaques, dogues et taureaux stupides, quant à

vous mes _Guildenstern_, mes _Rosencranz_[134], mes _Jago_, mes petits

_Osrick_[135], serpents et insectes de toute espèce, _farewell my...

friends_[136]; je vous méprise, et j'espère bien ne pas mourir sans vous

avoir oubliés.

Paris, 18 octobre 1854.

Mémoires de Hector Berlioz comprenant ses voyages en Italie, en Allemagne, en Russie et en Angleterre, 1803-1865 · 第 133 / 159 题