Adieu, adieu, S. N. T. T.»

Me voilà!

Ah ça! voyons; c'est donc de Darmstadt qu'il s'agit. Nous allons y

trouver quelques amis, entre autres L. Schlosser, le _concert-meister_

qui fut mon condisciple autrefois chez Lesueur, pendant son séjour à

Paris. J'emportais d'ailleurs des lettres de M. de Rothschild, de

Francfort, pour le prince Émile qui me fit le plus charmant accueil, et

obtint du grand-duc, pour mon concert, plus que je n'avais osé espérer.

Dans la plupart des villes d'Allemagne où je m'étais fait entendre

jusqu'alors, l'arrangement pris avec les intendants des théâtres avait

été à peu près toujours le même; l'administration supportait presque

tous les frais, et je recevais la moitié de la recette brute. (Le

théâtre de Weimar seul avait eu la courtoisie de me laisser la recette

entière. Je l'ai déjà dit: Weimar est une ville artiste et la famille

ducale sait honorer les arts.)

Eh bien! à Darmstadt, le grand-duc m'accorda non seulement la même

faveur, mais voulut encore m'exempter de toute espèce de frais. À coup

sûr, ce généreux souverain n'a pas de _neveux qui écrivent aussi des_,

etc., etc.

Le concert fut promptement organisé, et l'orchestre loin de se faire

prier pour répéter, aurait voulu qu'il me fût possible de consacrer aux

études une semaine du plus. Nous fîmes cinq répétitions. Tout marcha

bien, à l'exception cependant du double choeur des jeunes _Capulets

sortant de la fête_ au début de la scène d'amour dans _Roméo et

Juliette_. L'exécution de ce morceau fut une véritable déroute vocale;

les ténors du second choeur baissèrent de près d'un demi-ton, et ceux du

premier manquèrent leur entrée au retour du thème. Le maître de chant

était dans une fureur d'autant plus facile à concevoir, que, pendant

huit jours il s'était donné, pour instruire les choristes, une peine

infinie.

L'orchestre de Darmstadt est un peu plus nombreux que celui de Hanovre:

il possède exceptionnellement un excellent ophicléïde. La partie de

harpe est confiée à un _peintre_, qui, malgré tous ses efforts et sa

bonne volonté, n'est jamais sûr de donner beaucoup de _couleur_ à son

exécution. Le reste de la masse instrumentale est bien composé et animé

du meilleur esprit. On y trouve un virtuose remarquable. Il se nomme

Müller, mais n'appartient point cependant à la célèbre famille des

Müller, de Brunswick. Sa taille presque colossale, lui permet de jouer

de la vraie contre-basse à quatre cordes avec une aisance

extraordinaire. Sans chercher comme il le pourrait, à exécuter des

traits ni des arpèges d'une difficulté inutile et d'un effet grotesque,

il chante gravement et noblement sur cet instrument énorme, et sait en

tirer des sons d'une grande beauté, qu'il nuance avec beaucoup d'art et

de sentiment. Je lui ai entendu _chanter_ un fort bel _adagio_ composé

par Mangold jeune, frère du _capell-meister_, de manière à émouvoir

profondément un sévère auditoire. C'était dans une soirée donnée par M.

le docteur Huth, le premier amateur de musique de Darmstadt, qui, dans

sa sphère, fait pour l'art ce que M. Alsager sait faire à Londres dans

la sienne, et dont l'influence est grande, par conséquent, sur l'esprit

musical du public. Müller est une conquête qui doit tenter bien des

compositeurs et des chefs d'orchestre; mais le grand-duc la leur

disputera de toutes ses forces, très-certainement.

Le maître de chapelle Mangold, habile et excellent homme, a fait en

grande partie son éducation musicale à Paris, où il a compté parmi les

meilleurs élèves de Reicha. C'était donc pour moi un condisciple, et il

m'a traité comme tel. Quant à Schlosser, le _concert-meister_ déjà

nommé, il s'est montré si bon camarade, il a mis tant d'ardeur à me

seconder, que je suis vraiment dans l'impossibilité de parler comme il

conviendrait de celles de ses compositions dont il m'a permis la

lecture; j'aurais l'air de reconnaître son hospitalité, quand je ne

ferais que lui rendre justice. Nouvelle preuve de la vérité de

l'anti-proverbe: Un bienfait est toujours perdu!

Il y a à Darmstadt une bande militaire d'une trentaine de musiciens; je

l'ai bien enviée au grand-duc. Tout cela joue juste, a du style, et

possède un sentiment du rhythme qui donne de l'intérêt même aux parties

de tambours.

Reichel (l'immense voix de basse qui me fut si utile à Hambourg) se

trouvait, à mon arrivée, depuis quelque temps à Darmstadt, où, dans le

rôle de Marcel des _Huguenots_, il avait obtenu un véritable triomphe.

Il eut encore l'obligeance de chanter le _Cinq mai_, mais avec un talent

et une sensibilité de beaucoup au-dessus des qualités qu'il avait

montrées en exécutant ce morceau la première fois. Il fut admirable

surtout à la dernière strophe, la plus difficile a bien nuancer:

Wie? Sterben er? o Ruhm, wie verwaist bist du!

Quoi! lui mourir! ô gloire, quel veuvage!

Ensuite l'air du _Figaro_ de Mozart «_Non più andrai_,» que nous avions

ajouté au programme, montra la souplesse de son talent, en le faisant

briller sous une face nouvelle, lui valut un _bis_ de toute la salle, et

le lendemain un engagement très-avantageux au théâtre de Darmstadt. Je

me dispense de vous narrer... le reste. Si vous allez dans ce pays-là on

vous dira seulement que j'ai eu la vanité naïve de trouver le public et

les artistes très-intelligents.

Nous voici maintenant, mon cher Osborne, au terme de ce pèlerinage, le

plus difficile peut-être qu'un musicien ait jamais entrepris, et dont le

souvenir, je le sens doit planer sur le reste de ma vie. Je viens, comme

les hommes religieux de l'ancienne Grèce, de consulter l'oracle de

Delphes. Ai-je bien compris le sens de sa réponse? Faut-il croire ce

qu'elle paraît contenir de favorable à mes voeux?... N'y a-t-il pas

d'oracles trompeurs?... L'avenir, l'avenir seul en décidera. Quoi qu'il

en soit, je dois rentrer en France et adresser enfin mes adieux à

l'Allemagne, cette noble seconde mère de tous les fils de l'harmonie.

Mais où trouver des expressions égales à ma gratitude, à mon

admiration, à mes regrets?... Quel hymne pourrais-je chanter qui fût

digne de sa grandeur et de sa gloire?... Je ne sais donc, en la

quittant, que m'incliner avec respect, et lui dire d'une voix émue:

Vale, Germania, alma parens!

Mémoires de Hector Berlioz comprenant ses voyages en Italie, en Allemagne, en Russie et en Angleterre, 1803-1865 · 第 108 / 159 题