Hanovre.--Darmstadt.
Hélas! hélas! mon cher Osborne, voilà que mon voyage touche à sa fin! Je
quitte la Prusse, plein de reconnaissance pour l'accueil que j'y ai
reçu, pour la chaleureuse sympathie que m'ont témoignée les artistes,
pour l'indulgence des critiques et du public; mais las, mais brisé, mais
accablé de fatigue par cette vie d'une activité exorbitante, par ces
continuelles répétitions avec des orchestres toujours nouveaux.
Tellement que je renonce pour cette fois à visiter Breslau, Vienne et
Munich. Je retourne en France; et déjà, à une certaine agitation vague,
à une sorte de fièvre qui me trouble le sang, à l'inquiétude sans objet
dont ma tête et mon coeur se remplissent je sens que me voilà rentré en
communication avec le courant électrique de Paris. Paris! Paris! comme
l'a trop fidèlement dépeint notre grand A. Barbier.
. . . . . . Cette infernale cuve,
Cette fosse de pierre aux immenses contours,
Qu'une eau jaune et terreuse enferme à triples tours;
C'est un volcan fumeux et toujours en haleine
Qui remue à long flot de la matière humaine.
. . . . . . . . . .
. . . . . . . . . .
Là personne ne dort, là toujours le cerveau
Travaille, et, comme l'arc, tend son rude cordeau.
C'est là que notre art tantôt sommeille platement et tantôt bouillonne;
c'est là qu'il est à la fois sublime et médiocre, fier et rampant,
mendiant et roi; c'est là qu'on l'exalte et qu'on le méprise, qu'on
l'adore et qu'on l'insulte; c'est à Paris qu'il a des sectateurs
fidèles, enthousiastes, intelligents et dévoués, c'est à Paris qu'il
parle trop souvent à des sourds, à des idiots, à des sauvages. Ici il
s'avance et se meut en liberté; là ses membres nerveux emprisonnés dans
les liens gluants de la routine, cette vieille édentée, lui permettent à
peine une marche lente et disgracieuse. C'est à Paris qu'on le couronne
et qu'on le traite en dieu, pourvu cependant qu'on ne soit tenu
d'immoler sur ses autels que de maigres victimes. C'est à Paris aussi
qu'on inonde ses temples de présents magnifiques à la condition pour le
dieu de se faire homme et quelquefois baladin. À Paris, le frère
scrofuleux et adultérin de l'_art_, le _métier_, couvert d'oripeaux,
étale à tous les yeux sa bourgeoise insolence, et l'_art_ lui-même,
l'Apollon pythien, dans sa divine nudité, daigne à peine, il est vrai,
interrompre ses hautes contemplations et laisser tomber sur le _métier_
un regard et un sourire méprisants. Mais quelquefois, ô honte! le bâtard
importune son frère au point d'obtenir de lui d'incroyables faveurs;
c'est alors qu'on le voit se glisser dans le char de lumière, saisir les
rênes et vouloir faire rétrograder le quadrige immortel; jusqu'au moment
où surpris de tant de stupide audace, le vrai conducteur l'arrachant de
son siège, le précipite et l'oublie...
Et c'est l'argent qui amène alors cette passagère et horrible alliance;
c'est l'amour du lucre rapide, immédiat, qui empoisonne ainsi
quelquefois des âmes d'élite:
L'argent, l'argent fatal, dernier dieu des humains,
Les prend par les cheveux, les secoue à deux mains,
Les pousse dans le mal, et pour un vil salaire
Leur mettrait les deux pieds sur le corps de leur père.
Et ces nobles âmes ne tombent d'ordinaire que pour avoir méconnu ces
tristes, mais incontestables vérités: que dans nos moeurs actuelles et
avec notre forme de gouvernement, plus l'artiste est artiste, et plus il
en doit souffrir, plus ce qu'il produit est neuf et grand, et plus il en
doit être sévèrement puni par les conséquences que son travail entraîne;
plus le vol de sa pensée est élevé et rapide, et plus il est hors de la
portée des faibles yeux de la foule.
Les Médicis sont morts. Ce ne sont pas nos députés qui les remplaceront.
Vous savez le mot profond de ce Lycurgue de province qui écoutant lire
des vers à l'un de nos plus grands poëtes, a celui qui fit _la Chute
d'un Ange_, dit en ouvrant sa tabatière d'un air paterne: «Oui, j'ai un
neveu qui écri-z-aussi des petites c...nades[99] comme ça!» Allez donc
demander des encouragements pour les artistes à ce _collègue du poëte_.
Vous autres virtuoses qui ne remuez pas des masses musicales, qui
n'écrivez que pour l'orchestre de vos deux mains, qui vous passez des
vastes salles et des choeurs nombreux, vous avez moins à craindre du
contact des moeurs bourgeoises; et pourtant, vous aussi, vous en
ressentez les effets. Griffonnez quelque niaiserie brillante, les
éditeurs la couvriront d'or et se l'arracheront; mais si vous avez le
malheur de développer une idée sérieuse sous une grande forme, alors
vous êtes sûrs de votre affaire, l'oeuvre vous reste, ou tout au moins,
si elle est publiée, on ne l'achète pas.
Il est vrai de dire, pour justifier un peu Paris et le
constitutionnalisme, qu'il en est de même presque partout. À Vienne,
comme ici, on paye 1,000 francs une romance ou une valse des faiseurs à
la mode, et Beethoven a été obligé de donner la symphonie en _ut mineur_
pour moins de 100 écus.
Vous avez publié à Londres des trios et diverses compositions pour piano
seul d'une facture très-large, d'un style plein d'élévation; et même,
sans aller chercher votre grand répertoire, vos chants pour une voix,
tels que: _The beating of my own heart_,--_My lonely home_,--ou encore
_Such things were_, que madame Hampton, votre soeur, chante si
poétiquement, sont des choses ravissantes. Rien n'excite plus vivement
mon imagination, je l'avoue, en la faisant voler aux vertes collines de
l'Irlande, que ces virginales mélodies d'un tour naïf et original qui
semblent apportées par la brise du soir sur les ondes doucement émues
des lacs de Kellarney, que ces hymnes d'amour résigné qu'on écoute,
attendri sans savoir pourquoi, en songeant à la solitude, à la grande
nature, aux êtres aimés qui ne sont plus, aux héros des anciens âges, à
la patrie souffrante, à la mort même _rêveuse et calme comme la nuit_,
selon l'expression de votre poëte national, Th. Moore. Eh bien! mettez
toutes ces inspirations, toute cette poésie au mélancolique sourire, en
balance avec quelque turbulent _caprice_ sans esprit et sans coeur, tel
que les marchands de musique vous en commandent souvent sur les thèmes
plus ou moins vulgaires des opéras nouveaux, où les notes s'agitent, se
poursuivent, se roulent les unes sur les autres comme une poignée de
grelots qu'on secouerait dans un sac, et vous verrez de quel côté sera
le succès d'argent.
Non, il faut en prendre son parti, à moins de quelques circonstances
produites par le hasard, à moins de certaines associations avec les arts
inférieurs et qui le rabaissent toujours plus ou moins, notre art n'est
pas productif dans le sens commercial du mot; il s'adresse trop
exclusivement aux exceptions des sociétés intelligentes, il exige trop
de préparatifs, trop de moyens pour se manifester au dehors. Il doit
donc y avoir nécessairement une sorte d'ostracisme honorable pour les
esprits qui le cultivent sans préoccupation aucune des intérêts qui lui
sont étrangers. Les plus grands peuples mêmes sont, à l'égard des
artistes purs, comme le député dont je parlais tout à l'heure, ils
comptent toujours, à côté des colosses du génie humain _des neveux qui
écrivent aussi_, etc.
On trouve dans les archives d'un des théâtres de Londres une lettre
adressée à la reine Élisabeth par une troupe d'acteurs, et signée de
vingt noms obscurs, parmi lesquels se trouve celui de William
Shakespeare, avec cette désignation collective: _Your poor players_.
Shakespeare était l'un de ces _pauvres acteurs_... Encore l'art
dramatique était-il, au temps de Shakespeare, plus appréciable par la
masse que ne l'est de nos jours l'art musical chez les nations qui ont
le plus de prétention à en posséder le sentiment. La musique est
essentiellement aristocratique; c'est une fille de race que les princes
seuls peuvent doter aujourd'hui, et qui doit savoir vivre pauvre et
vierge plutôt que de se mésallier. Toutes ces réflexions vous les avez
faites mille fois, sans doute, et vous me saurez bon gré, j'imagine, d'y
mettre un terme, pour en venir au récit des deux derniers concerts que
j'ai donnés en Allemagne après avoir quitté Berlin.
Ce récit ne vous offrira pourtant, je le crains, rien de bien
intéressant quant à ce qui me concerne; je serai obligé de citer encore
des ouvrages dont j'ai peut-être déjà trop parlé dans mes lettres
précédentes; toujours l'éternel _Cinq mai_, _Harold_, les fragments de
_Roméo et Juliette_, etc. Toujours les mêmes difficultés pour trouver
certains instrumentistes, même excellence des autres parties de
l'orchestre, constituant ce que j'appellerai l'orchestre ancien,
l'orchestre de Mozart; et toujours aussi les mêmes fautes se
reproduisant invariablement, à la première épreuve, aux mêmes endroits,
dans les mêmes morceaux, pour disparaître enfin après quelques études
attentives.
Je ne me suis pas arrêté à Magdebourg, où m'attendait cependant un
succès assez original. J'y ai été à peu près insulté pour avoir eu
l'audace de m'appeler par mon nom; et cela par un employé de la poste
qui, en faisant enregistrer mes bagages, et examinant l'inscription
qu'ils portaient, me demanda d'un air soupçonneux:
--«Berlioz? componist?
--Ia!»
Là-dessus, grande colère de ce brave homme, causée par l'impertinence
que j'avais de me faire passer pour Berlioz le compositeur. Il s'était
imaginé, sans doute, que cet étourdissant musicien ne devait voyager que
sur un hippogriffe au milieu d'un tourbillon de flammes, ou tout au
moins environné d'un somptueux attirail et d'une valetaille respectable.
De sorte qu'en voyant arriver un homme fait et défait comme tous les
gens qui ont été à la fois gelés et enfumés dans les diligences d'un
chemin de fer, un homme qui faisait peser sa malle lui-même, qui
marchait lui-même, qui parlait lui-même français, et ne savait dire que
_ia_ en allemand, il en a conclu tout de suite que j'étais un imposteur.
Comme bien vous le pensez, ses murmures et ses haussements d'épaules me
ravissaient; plus sa pantomime et son accent devenaient méprisants, et
plus je me rengorgeais: s'il m'eût battu, sans aucun doute je l'aurais
embrassé. Un autre employé, parlant fort bien ma langue, se montra plus
disposé à m'accorder le droit d'être moi-même; mais les gracieusetés
qu'il me dit me flattèrent infiniment moins que l'incrédulité de son
naïf collègue et sa bonne mauvaise humeur. Voyez pourtant, un
demi-million m'eût privé de ce succès-là! J'aurai bien soin à l'avenir
de n'en pas porter avec moi et de voyager toujours de la même manière.
Ce n'est pas l'avis toutefois de notre jovial et spirituel censeur
dramatique, Perpignan, qui, à propos d'un homme dont une pièce de cent
sous placée dans son gilet, avait, dans un duel, arrêté la balle de son
adversaire, s'écria: «Il n'y a d'heureux que ces gens riches! j'eusse
été tué raide sur le coup!»
J'arrive à Hanovre; A. Bohrer m'y attendait. L'intendant, M. de Meding,
avait eu la bonté de mettre la chapelle et le théâtre à ma disposition,
et j'allais commencer mes répétitions, quand la mort du duc de Sussex,
parent du roi, ayant motivé le deuil de la cour, le concert dut être
retardé d'une semaine. J'eus donc un peu plus de temps pour faire
connaissance avec les principaux artistes qui allaient bientôt avoir à
souffrir du mauvais caractère de mes compositions.
Je n'ai pu me lier très-particulièrement avec le maître de chapelle
Marschner; la difficulté qu'il éprouve à s'exprimer en français, rendait
nos conversations assez pénibles; il est d'ailleurs extrêmement occupé.
C'est actuellement un des premiers compositeurs de l'Allemagne, et vous
appréciez, comme nous tous, le mérite éminent de ses partitions du
_Vampire_ et du _Templier_. Quant à A. Bohrer, je le connaissais déjà:
les trios et les quatuors de Beethoven nous avaient mis en contact à
Paris, et l'enthousiasme qui nous y avait alors brûlés l'un et l'autre
ne s'était pas depuis lors refroidi. A. Bohrer est l'un des hommes qui
m'ont paru le mieux comprendre, et sentir celles des oeuvres de Beethoven
réputées excentriques et inintelligibles. Je le vois encore aux
répétitions des quatuors où son frère Max (le célèbre violoncelliste,
aujourd'hui en Amérique), Claudel, le second violon, et Urhan, l'alto,
le secondaient si bien. En écoutant, en étudiant cette musique
transcendante, Max souriait d'orgueil et de joie, il avait l'air d'être
dans son atmosphère naturelle et d'y respirer avec bonheur. Urhan
adorait la silence et baissait les yeux comme devant le soleil; il
paraissait dire: «Dieu a voulu qu'il y eût un homme aussi grand que
Beethoven, et qu'il nous fût permis de le contempler; Dieu l'a voulu!!!»
Claudel admirait surtout ces profondes admirations. Quant à Antoine
Bohrer, le premier violon, c'était la passion à son apogée, c'était
l'amour extatique. Un soir dans un de ces adagios surhumains, où le
génie de Beethoven plane immense et solitaire comme l'oiseau colossal
des cimes neigeuses du Chimboraço, le violon de Bohrer, en chantant la
mélodie sublime, semblait animé du souffle épique; sa voix redoublait de
force expressive, éclatait en accents à lui-même inconnus; l'inspiration
rayonnait sur le visage du virtuose; nous retenions notre haleine, nos
coeurs se gonflaient, quand A. Bohrer s'arrêtant tout à coup, déposa son
brûlant archet et s'enfuit dans la chambre voisine. Madame Bohrer
inquiète, l'y suivit, et Max, toujours souriant, nous dit:
«--Ce n'est rien, il n'a pu se contenir; laissons-le se calmer un peu et
nous recommencerons. Il faut lui pardonner!»
Lui pardonner... cher artiste!
Antoine Bohrer remplit à Hanovre les fonctions de maître de concert: il
compose peu maintenant; son occupation la plus chère consiste à diriger
l'éducation musicale de sa fille, charmante enfant de douze ans, dont
l'organisation prodigieuse inspire à tout ce qui l'entoure des alarmes
qu'il est facile de concevoir. Son talent de pianiste est des plus
extraordinaires d'abord, et sa mémoire est telle ensuite, que dans les
concerts qu'elle a donnés à Vienne, l'an dernier, son père, au lieu de
programme, présentait au public une liste de soixante-douze morceaux,
sonates, concertos, fantaisies, fugues, variations, études, de
Beethoven, de Weber, de Cramer, de Bach, de Handel, de Liszt, de
Thalberg, de Chopin, de Döhler, etc., que la petite Sophie sait par
coeur, et qu'elle pouvait, sans hésitation, jouer de mémoire au gré de
l'assemblée. Il lui suffit d'exécuter trois ou quatre fois un morceau,
de quelque étendue et de quelque complication qu'il soit, pour le
retenir et ne plus l'oublier. Tant de combinaisons de diverse nature se
graver ainsi dans ce jeune cerveau! N'y a-t-il pas là quelque chose de
monstrueux et de fait pour inspirer autant d'effroi que d'admiration?
Il faut espérer que la petite Sophie, devenue mademoiselle Bohrer, nous
reviendra dans quelques années, et que le public parisien pourra
connaître alors ce talent phénoménal dont il n'a encore qu'une
très-faible idée.
L'orchestre de Hanovre est bon, mais trop pauvre d'instruments à cordes.
Il ne possèdent en tant que 7 premiers violons, 7 seconds, 3 altos, 4
violoncelles et 3 contre-basses. Il y a quelques violons infirmes; les
violoncelles sont habiles; les altos et les contre-basses sont bons. Il
n'y a que des éloges à donner aux instruments à vent, surtout à la
première flûte, au premier hautbois (Édouard Rose), qui joue on ne peut
mieux le _pianissimo_, et à la première clarinette dont le son est
exquis. Les deux bassons (il n'y en a que deux) jouent juste, chose
cruellement rare. Les cors ne sont pas de première force, mais ils vont;
les trombones sont solides, les trompettes simples assez bonnes; il y a
une excellentissime trompette à cylindres; l'artiste qui joue cet
instrument se nomme comme celui de Weimar son rival, Sachse; je ne sais
auquel des deux donner la palme. Le premier hautbois joue du cor
anglais, mais son instrument est très-faux.
Il n'y a pas d'ophicléïde; on peut tirer bon parti des bass-tubas de la
bande militaire. Le timbalier est médiocre; le _musicien_ chargé de la
partie de grosse caisse n'_est pas musicien_; le cymbalier n'est pas
sûr, et les cymbales sont brisées au point qu'il ne reste plus que le
tiers de chacune.
Il y a une harpe assez bien jouée par une dame des choeurs. Ce n'est pas
une virtuose, mais elle possède son instrument, et forme, avec les
harpistes de Stuttgard, de Berlin et de Hambourg, les seules exceptions
que j'aie rencontrées en Allemagne, où les harpistes, en général, ne
savent pas jouer de la harpe. Malheureusement elle est très-timide et
assez faible musicienne; mais quand on lui donne quelques jours pour
étudier sa partie, on peut se fier à son exactitude. Elle fait
supérieurement les sons harmoniques; sa harpe est à double mouvement et
fort bonne.
Le choeur est peu nombreux; c'est un petit groupe d'une quarantaine de
voix, qui a de la valeur cependant tout cela chante juste; les ténors
sont en outre précieux par la qualité de leur timbre. La troupe
chantante est plus que médiocre; à l'exception de la basse, Steinmüller,
excellent musicien, doué d'une belle voix qu'il conduit habilement en la
forçant un peu parfois, je n'ai rien entendu qui me parût digne d'être
cité.
Nous ne pûmes faire que deux répétitions; encore on trouva cela
extraordinaire et quelques-uns des membres de la chapelle en murmurèrent
hautement. C'est la seule fois que ce désagrément me soit arrivé en
Allemagne, où les artistes m'ont constamment accueilli en frère, sans
jamais plaindre le temps ni la peine que les études de mes concerts leur
demandaient. A. Bohrer se désespérait, il aurait voulu qu'on répétât
quatre fois, ou au moins trois; on ne put l'obtenir. L'exécution fut
passable cependant, mais froide et sans puissance. Jugez donc, trois
contre-basses! et, de chaque côté, six violons et demi!!! Le public se
montra poli, voilà tout; je crois qu'il en est encore à se demander ce
que diable ce concert a voulu dire. Le docteur Griepenkerl était venu de
Brunswick exprès pour y assister: il dut constater entre l'esprit
artiste des deux villes une notable différence. Nous nous amusions, lui,
quelques militaires brunswickois et moi, à tourmenter ce pauvre Bohrer,
en lui racontant la fête musicale qu'on m'avait donnée à Brunswick trois
mois auparavant; ces détails lui fendaient le coeur. M. Griepenkerl me
fit alors présent de l'ouvrage qu'il avait écrit à mon sujet, et me
demanda en retour le bâton avec lequel je venais de conduire l'exécution
du _Cinq mai_.
Espérons que ces bâtons, ainsi plantés en France et en Allemagne,
prendront racine et deviendront des arbres qui me donneront de l'ombre
quelque jour...
Le prince royal de Hanovre assista à ce concert: j'eus l'honneur de
l'entretenir quelques instants avant mon départ, et je m'estime heureux
d'avoir pu connaître la gracieuse affabilité de ses manières et la
distinction de son esprit, dont un affreux malheur (la perte de la vue)
n'a point altéré la sérénité.
Partons maintenant pour Darmstadt. Je passe à Cassel à sept heures du
matin.
Spohr dort[100], il ne faut pas le réveiller.
Continuons. Je rentre pour la quatrième fois à Francfort. J'y retrouve
Parish-Alvars, qui me magnétise en me jouant sa fantaisie en sons
harmoniques sur le choeur des _Naïades d'Obéron_. Décidément cet homme
est sorcier: sa harpe est une sirène au beau col incliné, aux longs
cheveux épars, qui exhale des sons fascinateurs d'un autre monde, sous
l'étreinte passionnée de ses bras puissants. Voilà Guhr, fort empêché
par les ouvriers qui restaurent son théâtre. Ah! ma foi, pardonnez-moi
de vous quitter, Osborne, pour dire quelques mots a ce tant redouté
_capell-meister_, dont le nom vient encore se présenter sous ma plume,
je reviens à vous à l'instant.
«Mon cher Guhr,
«Savez-vous bien que plusieurs personnes m'avaient fait concevoir la
crainte de vous voir mal accueillir les drôleries que je me suis
permises à votre sujet, en racontant notre première entrevue! J'en
doutais fort, connaissant votre esprit, et cependant ce doute me
chagrinait. Bravo! J'apprends que loin d'être fâché des dissonances que
j'ai prêtées à l'harmonie de votre conversation vous en avez ri le
premier, et que vous avez fait imprimer dans un des journaux de
Francfort la traduction allemande de la lettre qui les contenait. À la
bonne heure! vous comprenez la plaisanterie, et d'ailleurs on n'est pas
perdu pour jurer un peu. Vivat! _terque quaterque vivat_! S. N. T. T.
Tenez-moi bien réellement pour un de vos meilleurs amis: et recevez
mille nouveaux compliments sur votre chapelle de Francfort, elle est
digne d'être dirigée par un artiste tel que vous.