Exécution du _Lacrymosa_ de mon _Requiem_ à Lille.--Petite
couleuvre pour Cherubini.--Joli tour qu'il me joue.--Venimeux
aspic que je lui fais avaler.--Je suis attaché à la
rédaction du _Journal des Débats_.--Tourments que me
cause l'exercice de mes fonctions de critique.
Quelques années après la cérémonie dont je viens de raconter les
péripéties, la ville de Lille ayant organisé son premier festival,
Habeneck fut engagé pour en diriger la partie musicale. Par un de ces
caprices bienveillants qui étaient assez fréquents chez lui, malgré
tout, et peut-être pour me faire oublier, s'il était possible, sa
fameuse prise de tabac, il eut l'idée de proposer au comité du festival,
entre autres fragments pour le concert, le _Lacrymosa_ de mon _Requiem_.
On avait placé également dans ce programme le _Credo_ d'une messe
solennelle de Cherubini. Habeneck fit répéter mon morceau avec un soin
extraordinaire et l'exécution, à ce qu'il paraît, ne laissa rien à
désirer. L'effet aussi en fut, dit-on, très-grand, et le _Lacrymosa_,
malgré ses énormes dimensions, fut redemandé à grands cris par le
public. Il y eut des auditeurs impressionnés jusqu'aux larmes. Le comité
lillois ne m'ayant pas fait l'honneur de m'inviter, j'étais resté à
Paris. Mais après le concert, Habeneck, plein de joie d'avoir obtenu un
si beau résultat avec une oeuvre si difficile, m'écrivit une courte
lettre ainsi conçue ou à peu près:
«Mon cher Berlioz,
»Je ne puis résister au plaisir de vous annoncer que votre
_Lacrymosa_ parfaitement exécuté a produit un effet immense.
»Tout à vous,
»HABENECK.»
La lettre fut publiée à Paris par la _Gazette musicale_. À son retour
Habeneck alla voir Cherubini et l'assurer que son _Credo_ avait été
très-bien rendu. «Oui! répliqua Cherubini d'un ton sec, mais vous né
m'avez pas écrit à moi[73]!»
Petite couleuvre innocente, qui lui venait encore à propos de ce diable
de _Requiem_ et dont il me fit très-plaisamment avaler la soeur jumelle
dans la circonstance suivante.
Une place de professeur d'harmonie étant devenue vacante au
Conservatoire, un de mes amis m'engagea à me mettre sur les rangs pour
l'obtenir. Sans me bercer d'un espoir de succès, j'écrivis néanmoins à
ce sujet à notre bon directeur Cherubini; au reçu de ma lettre, il me
fit appeler:
«--Vous vous présentez pour la classe d'harmonie?... me dit-il de son
air le plus aimable et de la voix la plus douce qu'il put trouver.--Oui,
monsieur.--Ah! c'est qué... vous l'aurez cette classe... votre
réputation maintenant... vos relations...--Tant mieux, monsieur, je l'ai
demandée pour l'avoir.--Oui, mais... mais c'est qué ça mé tracasse...
C'est qué zé voudrais la donner à oun autre.--En ce cas, monsieur, je
vais retirer ma demande.--Non, non, zé né veux pas, parcé qué,
voyez-vous, l'on dirait qué c'est moi qué zé souis la cause que vous
vous êtes retiré.--Alors je reste sur les rangs.--Mais qué zé vous dis
qué vous l'aurez, la place, si vous persistez et... zé né vous la
destinais pas.--Pourtant comment faire?--Vous savez qu'il faut... il
faut... il faut être pianiste pour enseigner l'harmonie au
Conservatoire, vous le savez mon ser.--Il faut être pianiste? Ah!
j'étais loin de m'en douter. Eh bien, voilà une excellente raison. Je
vais vous écrire que n'étant pas pianiste je ne puis pas aspirer à
professer l'harmonie au Conservatoire, et que je retire ma
demande.--Oui, mon ser. Mais, mais, mais, zé né souis pas la cause de
votre...--Non, monsieur, loin de là; je dois tout naturellement me
retirer, ayant eu la bêtise d'oublier qu'il faut être pianiste pour
enseigner l'harmonie.--Oui, mon ser. Allons, embrassez-moi. Vous savez
comme zé vous aime.--Oh! oui, monsieur, je le sais.» Et il m'embrasse en
effet, avec une tendresse vraiment paternelle. Je m'en vais, je lui
adresse mon désistement et, huit jours après, il fait donner la place à
un nommé Bienaimé qui ne joue pas plus du piano que moi.
Voilà ce qui s'appelle un tour bien exécuté! Et j'en ai ri le premier de
bon coeur.
Le lecteur doit admirer ma réserve pour n'avoir pas répondu à Cherubini:
«Vous ne pourriez donc vous même, monsieur, enseigner l'harmonie?» Car
le grand maître, lui non plus, n'était pas du tout pianiste.
J'ai le regret d'avoir bientôt après, et très-involontairement, blessé
mon illustre _ami_ de la façon la plus cruelle. J'assistais, au parterre
de l'Opéra, à la première représentation de son ouvrage, _Ali Baba_.
Cette partition, tout le monde en convint alors, est l'une des plus
pâles et des plus vides de Cherubini. Vers la fin du premier acte,
fatigué de ne rien entendre de saillant, je ne pus m'empêcher de dire
assez haut pour être entendu de mes voisins: «Je donne vingt francs pour
une idée!» Au milieu du second acte, toujours trompé par le même mirage
musical, je continue mon enchère en disant: «Je donne quarante francs
pour une idée!» Le finale commence: «Je donne quatre-vingts francs pour
une idée!» Le finale achevé, je me lève en jetant ces derniers mots:
«Ah! ma foi, je ne suis pas assez riche. Je renonce!» et je m'en vais.
Deux ou trois jeunes gens, assis auprès de moi sur la même banquette, me
regardaient d'un oeil indigné. C'étaient des élèves du Conservatoire
qu'on avait placés là pour admirer _utilement_ leur directeur. Ils ne
manquèrent point, je l'ai su plus tard, d'aller le lendemain lui
raconter mon insolente mise à prix et mon découragement plus insolent
encore. Cherubini en fut d'autant plus outragé qu'après m'avoir dit:
«Vous savez comme zé vous aime,» il dut sans doute me trouver, selon
l'usage, horriblement _ingrat_. Cette fois il ne s'agissait plus de
couleuvres, j'en conviens, mais d'un de ces venimeux aspics dont les
morsures sont si cruelles pour l'amour-propre. Il m'était échappé.
Je crois devoir dire maintenant de quelle façon je fus attaché à la
rédaction du _Journal des Débats_. J'avais depuis mon retour d'Italie,
publié d'assez nombreux articles dans la _Revue européenne_, dans
l'_Europe littéraire_, dans le _Monde dramatique_ (recueils dont
l'existence a été de courte durée), dans la _Gazette musicale_, dans le
_Correspondant_ et dans quelques autres feuilles aujourd'hui oubliées.
Mais ces divers travaux de peu d'étendue, de peu d'importance, me
rapportaient aussi fort peu, et l'état de gêne dans lequel je vivais
n'en était que bien faiblement amélioré.
Un jour, ne sachant à quel saint me vouer, j'écrivis pour gagner
quelques francs une sorte de nouvelle intitulée _Rubini à Calais_, qui
parut dans la _Gazette musicale_. J'étais profondément triste en
l'écrivant, mais la nouvelle n'en fut pas moins d'une gaieté folle; ce
contraste, on le sait, se produit fréquemment. Quelques jours après sa
publication, le _Journal des Débats_ la reproduisit, en la faisant
précéder de quelques lignes du rédacteur en chef, pleines de
bienveillance pour l'auteur. J'allai aussitôt remercier M. Bertin, qui
me proposa de rédiger le feuilleton musical du _Journal des Débats_. Ce
trône de critique tant envié était devenu vacant par la retraite de
Castil-Blaze. Je ne l'occupai pas d'abord tout entier. J'eus seulement à
faire pendant quelque temps la critique des concerts et des compositions
nouvelles. Plus tard quand celle des théâtres lyriques me fut dévolue,
le Théâtre-Italien resta sous la protection de M. Delécluse où il est
encore aujourd'hui, et J. Janin conserva ses droits du seigneur sur les
ballets de l'Opéra. J'abandonnai alors mon feuilleton du
_Correspondant_, et bornai mes travaux de critique à ceux que le
_Journal des Débats_ et la _Gazette musicale_ voulaient bien accueillir.
J'ai même à peu près renoncé aujourd'hui à ma part de rédaction dans ce
recueil hebdomadaire, malgré les conditions avantageuses qui m'y ont été
faites, et je n'écris dans le _Journal des Débats_ que si le mouvement
de notre monde musical m'y oblige absolument[74].
Telle est mon aversion pour tout travail de cette nature. Je ne puis
entendre annoncer une première représentation à l'un de nos théâtres
lyriques sans éprouver un malaise qui augmente jusqu'à ce que mon
feuilleton soit terminé.
Cette tâche toujours renaissante empoisonne ma vie. Et cependant,
indépendamment des ressources pécuniaires qu'elle me donne et dont je ne
puis me passer, je me vois presque dans l'impossibilité de l'abandonner,
sous peine de rester désarmé en présence des haines furieuses et presque
innombrables qu'elle m'a suscitées. Car la presse, sous un certain
rapport, est plus précieuse que la lance d'Achille; non-seulement elle
guérit parfois les blessures qu'elle a faites, mais encore elle sert de
bouclier à celui qui s'en sert. Pourtant à quels misérables ménagements
ne suis-je pas contraint!... que de circonlocutions pour éviter
l'expression de la vérité! que de concessions faites aux relations
sociales et même à l'opinion publique! que de rage contenue! que de
honte bue! Et l'on me trouve emporté, méchant, méprisant! Hé! malotrus
qui me traitez ainsi, si je disais le fond de ma pensée, vous verriez
que le lit d'orties sur lequel vous prétendez être étendus par moi,
n'est qu'un lit de roses, en comparaison du gril où je vous rôtirais!...
Je dois au moins me rendre la justice de dire que jamais, pour quelque
considération que ce soit, il ne m'est arrivé de refuser l'expression la
plus libre de l'estime, de l'admiration ou de l'enthousiasme aux oeuvres
et aux hommes qui m'inspiraient l'un ou l'autre de ces sentiments. J'ai
loué avec chaleur des gens qui m'avaient fait beaucoup de mal et avec
lesquels j'avais cessé toute relation. La seule compensation même que
m'offre la presse pour tant de tourments, c'est la portée qu'elle donne
à mes élans de coeur, vers le grand, le vrai et le beau, où qu'ils se
trouvent. Il me paraît doux de louer un ennemi de mérite; c'est
d'ailleurs un devoir d'honnête homme qu'on est fier de remplir; tandis
que chaque mot mensonger, écrit en faveur d'un ami sans talent, me cause
des douleurs navrantes. Dans les deux cas, néanmoins, tous les critiques
le savent, l'homme qui vous hait, furieux du mérite que vous paraissez
acquérir en lui rendant ainsi publiquement et chaleureusement justice,
vous en exècre davantage, et l'homme qui vous aime, toujours peu
satisfait des pénibles éloges que vous lui accordez, vous en aime moins.
N'oublions pas le mal que vous font au coeur, quand on a comme moi le
malheur d'être artiste et critique à la fois, l'obligation de s'occuper
d'une façon quelconque de mille niaiseries lilliputiennes, et surtout
les flagorneries, les lâchetés, les rampements des gens qui ont ou
auront besoin de vous. Je m'amuse souvent à suivre le travail souterrain
de certains individus creusant un tunnel de vingt lieues de long pour
arriver à ce qu'ils appellent un _bon_ feuilleton, sur un ouvrage qu'ils
ont l'intention de faire. Rien n'est risible comme leurs laborieux coups
de pioche, si ce n'est la patience avec laquelle ils déblayent la
galerie et construisent la voûte; jusqu'au moment où le critique,
impatienté de ce travail de taupe, ouvre tout à coup une voie d'eau qui
noie la mine et quelquefois le mineur.
Aussi n'attaché-je guère de prix, lorsqu'il s'agit de l'appréciation de
mes oeuvres, qu'à l'opinion des gens placés en dehors de l'influence du
feuilleton. Parmi les musiciens, les seuls dont le suffrage me flatte
sont les exécutants de l'orchestre et du choeur, parce que le talent
individuel de ceux-là étant rarement appelé à subir l'examen du
critique, je sais qu'ils n'ont aucune raison pour lui faire la cour. Au
reste les éloges qui me sont ainsi extraits de temps en temps doivent
peu flatter ceux qui les reçoivent. La violence que je me fais pour
louer certains ouvrages, est telle, que la vérité suinte à travers mes
lignes, comme dans les efforts extraordinaires de la presse hydraulique,
l'eau suinte à travers le fer de l'instrument.
De Balzac, en vingt endroits de son admirable _Comédie humaine_, a dit
de bien excellentes choses sur la critique contemporaine: mais en
relevant les erreurs et les torts de ceux qui l'exercent, il n'a pas
assez fait ressortir, ce me semble, le mérite de ceux qui restent
honorables, ni apprécier leurs secrètes douleurs. Dans son livre même
intitulé: _La Monographie de la Presse_, malgré la collaboration de son
ami Laurent-Jan (qui est aussi le mien et dont l'esprit est l'un des
plus pénétrants que je connaisse) de Balzac n'a pas éclairé toutes les
facettes de la question. Laurent-Jan a écrit dans plusieurs journaux,
mais sans suite, en fantaisiste plutôt qu'en critique, et pas plus que
de Balzac, il n'a pu tout savoir, ni tout voir.
* * *
Un jour M. Armand Bertin, qui se préoccupait de la gêne dans laquelle je
vivais, m'aborda avec ces mots qui me causèrent une joie d'autant plus
grande qu'elle était plus inattendue:
«Mon cher ami, votre position est faite maintenant. J'ai parlé de vous
au ministre de l'intérieur et il a décidé qu'on vous donnerait, en dépit
de l'opposition de Cherubini, une place de professeur de composition au
Conservatoire, avec quinze cents francs d'appointements et, de plus, une
pension de quatre mille cinq cents francs sur les fonds de son
ministère, destinés à l'encouragement des beaux-arts. Avec ces six mille
francs par an, vous serez à l'abri de toute inquiétude et vous pourrez
ainsi vous livrer librement à la composition.»
Le lendemain soir, me trouvant dans les coulisses de l'Opéra, M. XX.
dont on connaît les dispositions pour moi et qui était encore alors chef
de la division des beaux-arts au ministère, m'aperçut, vint à ma
rencontre avec empressement et me répéta à peu près dans les mêmes
termes ce que m'avait dit M. Armand Bertin. Je le chargeai de témoigner
au ministre ma vive gratitude en lui offrant à lui-même mes
remercîments. CETTE PROMESSE FAITE SPONTANÉMENT A UN HOMME QUI NE
DEMANDAIT RIEN, NE FUT PAS MIEUX TENUE QUE TANT D'AUTRES ET À PARTIR DE
CE MOMENT, IL N'EN A PLUS ÉTÉ QUESTION.