M. de Gasparin me commande une messe de _Requiem_--Les
directeurs des beaux-arts.--Leurs opinions sur la musique.--Manque
de foi.--La prise de Constantine.--Intrigues
de Cherubini.--Boa constrictor.--On exécute mon _Requiem_.--La
tabatière d'Habeneck.--On ne me paye pas.--On
veut me vendre la croix.--Toutes sortes d'infamies.--Ma
fureur.--Mes menaces.--On me paye.
En 1836, M. de Gasparin était ministre de l'intérieur. Il fut du petit
nombre de nos hommes d'État qui s'intéressèrent à la musique, et du
nombre plus restreint encore de ceux qui en eurent le sentiment.
Désireux de remettre en honneur en France la musique religieuse dont on
ne s'occupait plus depuis longtemps, il voulut que, sur les fonds du
département des beaux-arts, une somme de trois mille francs fût allouée
tous les ans à un compositeur français désigné par le ministre, pour
écrire, soit une messe, soit un oratoire de grande dimension. Le
ministre se chargerait, en outre, dans la pensée de M. de Gasparin, de
faire exécuter aux frais du gouvernement l'oeuvre nouvelle. «Je vais
commencer par Berlioz, dit-il, il faut qu'il écrive une messe de
_Requiem_, je suis sûr qu'il réussira.» Ces détails m'ayant été donnés
par un ami du fils de M. de Gasparin que je connaissais, ma surprise
fut aussi grande que ma joie. Pour m'assurer de la vérité, je sollicitai
une audience du ministre, qui me confirma l'exactitude des détails qu'on
m'avait donnés. «Je vais quitter le ministère, ajouta-t-il, ce sera mon
testament musical. Vous avez reçu l'ordonnance qui vous concerne pour le
_Requiem_?--Non, monsieur, et c'est le hasard seul qui m'a fait
connaître vos bonnes intentions à mon égard.--Comment cela se fait-il?
j'avais ordonné il y a huit jours qu'elle vous fût envoyée! C'est un
retard occasionné par la négligence des bureaux. Je verrai cela.»
Néanmoins plusieurs jours se passèrent et l'ordonnance n'arrivait pas.
Plein d'inquiétude, je m'adressai alors au fils de M. de Gasparin qui me
mit au fait d'une intrigue dont je n'avais pas le moindre soupçon. M.
XX..., le directeur des Beaux-Arts[70], n'approuvait point le projet du
ministre relatif à la musique religieuse, et moins encore le choix qu'il
avait fait de moi pour ouvrir la marche des compositeurs dans cette
voie. Il savait, en outre, que M. de Gasparin, dans quelques jours, ne
serait plus au ministère. Or, en retardant jusqu'à sa sortie la
rédaction de son arrêté qui fondait l'institution et m'invitait à
composer mon _Requiem_, rien n'était plus facile ensuite que de faire
avorter son projet en dissuadant son successeur de le réaliser. C'est ce
qu'avait en tête M. le directeur. Mais M. de Gasparin n'entendait pas
qu'on se jouât de lui, et, en apprenant par son fils que rien n'était
encore fait la veille du jour où il devait quitter le ministère, il
envoya enfin à M. XX.. l'ordre très-sévèrement exprimé de rédiger
l'arrêté sur-le-champ et de me l'envoyer; ce qui fut fait.
Ce premier échec de M. XX... ne pouvait qu'accroître ses mauvaises
dispositions à mon égard, et il les accrut en effet.
Cet arbitre du sort de l'art et des artistes ne daignait reconnaître une
valeur réelle en musique qu'à Rossini seul. Cependant un jour, après
avoir devant moi passé au fil de son appréciation dédaigneuse tous les
maîtres anciens et modernes de l'Europe, à l'exception de Beethoven
qu'il avait _oublié_, il se ravisa tout d'un coup en disant: «Pourtant
il y en a encore un, ce me semble... c'est... comment s'appelle-t-il
donc? un Allemand dont on joue des symphonies au Conservatoire... Vous
devez connaître _ça_, monsieur Berlioz...--Beethoven?--Oui, Beethoven.
Eh bien, celui-là n'était pas sans talent.» J'ai entendu moi-même le
directeur des Beaux-Arts s'exprimer ainsi. Il admettait que Beethoven
_n'était pas sans talent_.
Et M. XX... n'était en cela que le représentant le plus en évidence des
opinions musicales de toute la bureaucratie française de l'époque. Des
centaines de connaisseurs de cette espèce occupaient toutes les avenues
par lesquelles les artistes avaient à passer, et faisaient mouvoir les
rouages de la machine gouvernementale avec laquelle devaient à toute
force s'engrener nos institutions musicales. Aujourd'hui..........
Une fois armé de mon arrêté, je me mis à l'oeuvre. Le texte du _Requiem_
était pour moi une proie dès longtemps convoitée, qu'on me livrait
enfin, et sur laquelle je me jetai avec une sorte de fureur. Ma tête
semblait prête à crever sous l'effort de ma pensée bouillonnante. Le
plan d'un morceau n'était pas esquissé que celui d'un autre se
présentait; dans l'impossibilité d'écrire assez vite, j'avais adopté des
signes sténographiques qui, pour le _Lacrymosa_ surtout, me furent d'un
grand secours. Les compositeurs connaissent le supplice et le désespoir
causés par la perte du souvenir de certaines idées qu'on n'a pas eu le
temps d'écrire et qui vous échappent ainsi à tout jamais.
J'ai, en conséquence, écrit cet ouvrage avec une grande rapidité, et je
n'y ai apporté que longtemps après un petit nombre de modifications. On
les trouve dans la seconde édition de la partition publiée par l'éditeur
Ricordi, à Milan[71].
L'arrêté ministériel stipulait que mon _Requiem_ serait exécuté aux
frais du gouvernement, le jour du service funèbre célébré tous les ans
pour les victimes de la révolution de 1830.
Quand le mois de juillet, époque de cette cérémonie, approcha, je fis
copier les parties séparées de choeur et d'orchestre de mon ouvrage, et,
d'après l'avis du directeur des Beaux-Arts, commencer les répétitions.
Mais presque aussitôt une lettre des bureaux du ministère vint
m'apprendre que la cérémonie funèbre des morts de Juillet aurait lieu
sans musique et m'enjoindre de suspendre tous mes préparatifs. Le
nouveau ministre de l'intérieur n'en était pas moins redevable dès ce
moment d'une somme considérable envers le copiste et les deux cents
choristes qui, sur la foi des traités, avaient employé leur temps à mes
répétitions. Je sollicitai inutilement pendant cinq mois le payement de
ces dettes. Quant à ce qu'on me devait à moi, je n'osais même en parler
tant on paraissait éloigné d'y songer. Je commençais à perdre patience
quand un jour, au sortir du cabinet de M. XX... et après une discussion
très-vive que j'avais eue avec lui à ce sujet, le canon des Invalides
annonça la prise de Constantine. Deux heures après, je fus prié en
toute hâte de retourner au ministère. M. XX... venait de trouver le
moyen de se débarrasser de moi. Il le croyait du moins. Le général
Damrémont, ayant péri sous les murs de Constantine, un service solennel
pour lui et les soldats français morts pendant le siége allait avoir
lieu dans l'église des Invalides. Cette cérémonie regardait le ministère
de la guerre, et le général Bernard, qui occupait alors ce ministère,
consentait a y faire exécuter mon _Requiem_. Telle fut la nouvelle
inespérée que j'appris en arrivant chez M. XX...
Mais c'est ici que le drame se complique et que les incidents les plus
graves vont se succéder. Je recommande aux pauvres artistes qui me
liront de profiter au moins de mon expérience et de méditer sur ce qui
m'arriva. Ils acquerront le triste avantage de se méfier de tout et de
tous, quand ils se trouveront dans une position analogue, de ne pas
ajouter plus de foi aux écrits qu'aux paroles et de se précautionner
contre l'enfer et le ciel.
À peine la nouvelle de la prochaine exécution de mon _Requiem_ dans une
cérémonie grandiose et officielle comme celle dont il s'agissait,
fut-elle apportée à Cherubini, qu'elle lui donna la fièvre. Il était
depuis longtemps d'usage qu'on fît exécuter l'une de ses messes funèbres
(car il en a fait deux), en pareil cas. Une telle atteinte portée à ce
qu'il regardait comme ses droits, à sa dignité, à sa juste illustration,
à sa valeur incontestable, en faveur d'un jeune homme à peine au début
de sa carrière et qui passait pour avoir introduit l'hérésie dans
l'école, l'irrita profondément. Tous ses amis et élèves, Halévy en tête,
partageant son dépit, se mirent en course pour conjurer l'orage et le
diriger sur moi; c'est-à-dire pour obtenir qu'on dépossédât le jeune
homme au profit du vieillard. Je me trouvai même un soir au bureau du
_Journal des Débats_, à la rédaction duquel j'étais attaché depuis peu
et dont le directeur, M. Bertin, me témoignait la plus active
bienveillance, lorsque Halévy s'y présenta. Je devinai du premier coup
l'objet de sa visite. Il venait recourir à la puissante influence de M.
Bertin pour aider à la réalisation des projets de Cherubini. Cependant
un peu déconcerté de me trouver là, et plus encore par l'air froid avec
lequel M. Bertin et son fils Armand l'accueillirent, il changea
instantanément la direction de ses batteries. Halévy ayant suivi M.
Bertin le père dans la chambre voisine, dont la porte resta ouverte, je
l'entendis dire «que Cherubini était extraordinairement affecté au point
d'en être malade au lit; qu'il venait, lui Halévy, prier M. Bertin
d'user de son pouvoir pour faire obtenir à titre de consolation la croix
de commandeur de la Légion d'honneur à l'illustre maître.» La voix
sévère de M. Bertin l'interrompit alors par ces paroles: «Oui, mon cher
Halévy, nous ferons ce que vous voudrez pour qu'on accorde à Cherubini
une distinction bien méritée. Mais s'il s'agit du _Requiem_, si l'on
propose quelque transaction à Berlioz au sujet du sien, et s'il a la
faiblesse de céder d'un cheveu, _je ne lui reparlerai de ma vie_.»
Halévy dut se retirer un peu plus que confus avec cette réponse.
Ainsi le bon Cherubini qui avait voulu déjà me faire avaler tant de
couleuvres, dut se résigner à recevoir de ma main un boa constrictor
qu'il ne digéra jamais.
Maintenant autre intrigue, plus habilement ourdie et dont je n'ose
sonder la noire profondeur. Je n'incrimine personne, je raconte les
faits brutalement, sans le moindre commentaire, mais avec la plus
scrupuleuse exactitude.
Le général Bernard m'ayant annoncé lui-même que mon _Requiem_ allait
être exécuté, à des conditions que je dirai tout à l'heure, j'allais
commencer mes répétitions, quand M. XX... me fit appeler. «Vous savez,
me dit-il, que Habeneck a été chargé de diriger les grandes fêtes
musicales officielles. (Allons! bon! pensai-je, autre tuile qui me tombe
sur la tête!) Vous êtes maintenant dans l'habitude de conduire vous-même
l'exécution de vos ouvrages, il est vrai, mais Habeneck est un vieillard
(encore un), et je sais qu'il éprouvera une peine très-vive de ne pas
présider à celle de votre _Requiem_. En quels termes êtes-vous avec
lui?--En quels termes? nous sommes brouillés sans que je sache pourquoi.
Depuis trois ans, il a cessé de me parler; j'ignore ses motifs, et n'ai
pas, il est vrai, daigné m'en informer. Il a commencé par refuser
durement de diriger un de mes concerts. Sa conduite à mon égard est
aussi inexplicable qu'incivile. Cependant, comme je vois bien qu'il
désire cette fois figurer à la cérémonie du maréchal Damrémont et que
cela paraît vous être agréable, je consens à lui céder le bâton, en me
réservant toutefois de diriger moi-même une répétition.--Qu'à cela ne
tienne, répondit M. XX..., je vais l'avertir.»
Nos répétitions partielles et générales se firent en effet avec beaucoup
de soin. Habeneck me parla comme si nos relations n'eussent jamais été
interrompues, et l'ouvrage parut devoir bien marcher.
Le jour de son exécution, dans l'église des Invalides, devant les
princes, les ministres, les pairs, les députés, toute la presse
française, les correspondants des presses étrangères et une foule
immense, j'étais nécessairement tenu d'avoir un grand succès: un effet
médiocre m'eût été fatal, à plus forte raison un mauvais effet m'eût-il
anéanti.
Or, écoutez bien ceci.
Mes exécutants étaient divisés en plusieurs groupes assez distants les
uns des autres, et il faut qu'il en soit ainsi pour les quatre
orchestres d'instruments de cuivre que j'ai employés dans le _Tuba
mirum_, et qui doivent occuper chacun un angle de la grande masse
vocale et instrumentale. Au moment, de leur entrée, au début du _Tuba
mirum_ qui s'enchaîne sans interruption avec le _Dies iræ_, le mouvement
s'élargit du double; tous les instruments de cuivre éclatent d'abord à
la fois dans le nouveau mouvement, puis s'interpellent et se répondent à
distance, par des entrées successives, échafaudées à la tierce
supérieure les unes des autres. Il est donc de la plus haute importance
de clairement indiquer les quatre temps de la grande mesure à l'instant
où elle intervient. Sans quoi ce terrible cataclysme musical, préparé de
si longue main, où des moyens exceptionnels et formidables sont employés
dans des proportions et des combinaisons que nul n'avait tentées alors
et n'a essayées depuis, ce tableau musical du jugement dernier, qui
restera, je l'espère, comme quelque chose de grand dans notre art, peut
ne produire qu'une immense et effroyable cacophonie.
Par suite de ma méfiance habituelle, j'étais resté derrière Habeneck et,
lui tournant le dos, je surveillais le groupe des timbaliers, qu'il ne
pouvait pas voir, le moment approchant où ils allaient prendre part à la
mêlée générale. Il y a peut-être mille mesures dans mon _Requiem_.
Précisément sur celle dont je viens de parler celle où le mouvement
s'élargit, celle où les instruments de cuivre lancent leur terrible
fanfare, sur la mesure _unique_ enfin dans laquelle l'action du chef
d'orchestre est absolument indispensable, Habeneck _baisse son bâton,
tire tranquillement sa tabatière et se met à prendre une prise de
tabac_. J'avais toujours l'oeil de son côté; à l'instant je pivote
rapidement sur un talon, et m'élançant devant lui, j'étends mon bras et
je marque les quatre grands temps du nouveau mouvement. Les orchestres
me suivent, tout part en ordre, je conduis le morceau jusqu'à la fin, et
l'effet que j'avais rêvé est produit. Quand, aux derniers mots du choeur,
Habeneck vit le _Tuba mirum_ sauvé: «Quelle sueur froide j'ai eue, me
dit-il, sans vous nous étions perdus!--Oui, je le sais bien, répondis-je
en le regardant fixement.» Je n'ajoutai pas un mot... L'a-t-il fait
exprès?... Serait-il possible que cet homme, d'accord avec M. XX..., qui
me détestait, et les amis de Cherubini, ait osé méditer et tenter de
commettre une basse scélératesse?... Je n'y veux pas songer... Mais je
n'en doute pas. Dieu me pardonne si je lui fais injure.
Le succès du _Requiem_ fut complet, en dépit de toutes les
conspirations, lâches ou atroces, officieuses et officielles, qui
avaient voulu s'y opposer.
Je parlais tout à l'heure des conditions auxquelles M. le ministre de la
guerre avait consenti à le faire exécuter. Les voici: «Je donnerai,
m'avait dit l'honorable général Bernard, dix mille francs pour
l'exécution de votre ouvrage, mais cette somme ne vous sera remise que
sur la présentation d'une lettre de mon collègue le ministre de
l'intérieur, par laquelle il s'engagera à vous payer d'abord ce qui vous
est dû pour la composition du _Requiem_ d'après l'arrêté de M. de
Gasparin, et ensuite ce qui est dû aux choristes pour les répétitions
qu'ils firent au mois de juillet dernier, et au copiste.»
Le ministre de l'intérieur s'était engagé verbalement envers le général
Bernard à acquitter cette triple dette. Sa lettre était déjà rédigée, il
n'y manquait que sa signature. Pour l'obtenir, je restai dans son
antichambre, avec l'un de ses secrétaires armé de la lettre et d'une
plume, depuis dix heures du matin jusqu'à quatre heures du soir. À
quatre heures seulement, le ministre sortit et le secrétaire
l'accrochant au passage, lui fit apposer sur la lettre sa tant précieuse
signature. Sans perdre une minute, je courus chez le général Bernard
qui, après avoir lu avec attention l'écrit de son collègue, me fit
remettre les dix mille francs.
J'appliquai cette somme tout entière à payer mes exécutants; je donnai
trois cents francs à Duprez, qui avait chanté le solo du _Sanctus_, et
trois cents autres francs à Habeneck, l'incomparable priseur, qui avait
usé si à propos de sa tabatière. Il ne me resta absolument rien.
J'imaginais que j'allais être enfin payé par le ministre de l'intérieur,
qui se trouvait doublement obligé d'acquitter cette dette par l'arrêté
de son prédécesseur, et par l'engagement qu'il venait de contracter
personnellement envers le ministre de la guerre. _Sancta simplicitas_!
comme dit Méphistophélès; un mois, deux mois, trois mois, quatre mois,
huit mois se passèrent sans qu'il me fût possible d'obtenir un sou. À
force de sollicitations, de recommandations des amis du ministre, de
courses, de réclamations écrites et verbales, les répétitions des
choristes et les frais de copie furent enfin payés. J'étais ainsi
débarrassé de l'intolérable persécution que me faisaient subir depuis si
longtemps tant de gens fatigués d'attendre leur dû, et peut-être
préoccupés à mon égard de soupçons dont l'idée seule me fait encore
monter au front la rougeur de l'indignation.
Mais moi, l'auteur du _Requiem_, supposer que j'attachasse du prix au
vil métal! fi donc! c'eût été me calomnier! Conséquemment on se gardait
bien de me payer. Je pris la liberté grande, néanmoins, de réclamer dans
son entier l'accomplissement des promesses ministérielles. J'avais un
impérieux besoin d'argent. Je dus me résigner de nouveau à faire le
siége du cabinet du directeur des Beaux-Arts; plusieurs semaines se
passèrent encore en sollicitations inutiles. Ma colère augmentait, j'en
maigrissais, j'en perdais le sommeil. Enfin, un matin j'arrive au
ministère, bleu, pâle de fureur, résolu à faire un esclandre, résolu à
tout. En entrant chez M. XX: «Ah ça, lui dis-je, il paraît que
décidément on ne veut pas me payer!--Mon cher Berlioz, répond le
directeur, vous savez que ce n'est pas ma faute. J'ai pris tous les
renseignements, j'ai fait de sévères investigations. Les fonds qui vous
étaient destinés ont disparu, on leur a donné une autre destination. Je
ne sais dans quel bureau cela s'est fait. Ah! si de pareilles choses se
passaient dans le mien!...--Comment! les fonds destinés aux beaux-arts
peuvent donc être employés hors de votre département sans que vous le
sachiez?... votre budget est donc à la disposition du premier venu?...
mais peu m'importe! je n'ai point à m'occuper de pareilles questions. Un
_Requiem_ m'a été commandé par le ministre de l'intérieur au prix
convenu de trois mille francs, il me faut mes trois mille francs.--Mon
Dieu, prenez encore un peu de patience. On avisera. D'ailleurs il est
question de vous pour la croix.--Je me f... de votre croix! donnez-moi
mon argent.--Mais...--Il n'y a pas de _mais_, criai-je, en renversant un
fauteuil, je vous accorde jusqu'à demain à midi, et si à midi précis je
n'ai pas reçu la somme, je vous fais à vous et au ministre un scandale
comme jamais on n'en a vu! Et vous savez que j'ai les moyens de le
faire, ce scandale.» Là-dessus M. XX bouleversé, oubliant son chapeau,
se précipite par l'escalier qui conduisait chez le ministre, et je le
poursuis en criant: «Dites-lui bien que je serais honteux de traiter mon
bottier comme il me traite, et que sa conduite à mon égard acquerra
bientôt une rare célébrité[72].»
Cette fois, j'avais découvert le défaut de la cuirasse du ministre. M.
XX, dix minutes après, revint avec un bon de trois mille francs sur la
caisse des beaux-arts. On avait trouvé de l'argent... Voilà comment les
artistes doivent quelquefois se faire rendre justice à Paris. Il y a
encore d'autres moyens plus violents que je les engage à ne pas
négliger...
Plus tard l'excellent M. de Gasparin, ayant ressaisi le portefeuille de
l'intérieur, sembla vouloir me dédommager des insupportables dénis de
justice que j'avais endurés à propos du _Requiem_, en me faisant donner
cette fameuse croix de la Légion d'honneur que l'on m'avait en quelque
sorte voulu vendre trois mille francs, et dont, alors qu'on me l'offrait
ainsi, je n'aurais pas donné trente sous. Cette distinction banale me
fut accordée en même temps qu'au grand Duponchel, alors directeur de
l'Opéra, et à Bordogui le plus maître de chant des maîtres de chant de
l'époque.
Quand ensuite le _Requiem_ fut gravé, je le dédiai à M. de Gasparin,
d'autant plus naturellement qu'il n'était plus au pouvoir.
Ce qui rend piquante au plus haut degré la conduite du ministre de
l'intérieur à mon égard dans cette affaire, c'est qu'après l'exécution
du _Requiem_, quand, ayant payé les musiciens, les choristes, les
charpentiers qui avaient construit l'estrade de l'orchestre, Habeneck et
Duprez et tout le monde, j'en étais encore au début de mes
sollicitations pour obtenir mes trois mille francs, certains journaux de
l'opposition me désignant comme un des favoris du pouvoir, comme un des
vers à soie vivant sur les feuilles du budget, imprimaient sérieusement
qu'on venait de me donner pour le _Requiem_ trente mille francs.
Ils ajoutaient seulement un zéro à la somme que je n'avais pas reçue.
C'est ainsi qu'on écrit l'histoire.