L'_Esmeralda_ de mademoiselle Bertin.--Répétitions de mon
opéra de _Benvenuto Cellini_.--Sa chute éclatante.--L'ouverture
du _Carnaval romain_.--Habeneck.--Duprez.--Ernest
Legouvé.
J'obtins ensuite pour tout bien, et malgré Cherubini toujours, la place
de bibliothécaire du Conservatoire, que j'ai encore, et dont les
appointements sont de cent dix-huit francs par mois. Mais plus tard,
pendant que j'étais en Angleterre, la république ayant été proclamée en
France, plusieurs dignes patriotes à qui cette place convenait, jugèrent
à propos de la demander, en protestant qu'il ne fallait pas la laisser à
un homme qui faisait comme moi de si longues absences. À mon retour de
Londres, j'appris donc que j'allais être destitué. Heureusement Victor
Hugo, alors représentant du peuple, jouissait à la Chambre d'une
certaine autorité, malgré son génie; il intervint et me fit conserver ma
modeste place.
Ce fut à peu près vers le même temps que celle de directeur des
Beaux-Arts fut occupée par M. Charles Blanc, honnête et savant ami des
arts, frère du célèbre socialiste; en plusieurs occasions il me rendit
service avec un chaleureux empressement. Je ne l'oublierai pas.
Voici un exemple des haines impitoyables toujours éveillées autour des
hommes de la presse politique ou littéraire; haines dont ils sont sûrs
de ressentir les atteintes dès qu'il leur arrive d'y donner prise même
indirectement.
Mademoiselle Louise Bertin, fille du directeur-fondateur du _Journal des
Débats_, et soeur de son rédacteur en chef cultive à la fois les lettres
et la musique avec un succès remarquable. Mademoiselle Bertin est l'une
des têtes de femmes les plus fortes de notre temps. Son talent musical,
selon moi, est plutôt un talent de raisonnement que de sentiment, mais
il est réel cependant, et malgré une sorte d'indécision qu'on remarque
en général dans le style de son opéra d'_Esmeralda_ et les formes de sa
mélodie quelquefois un peu enfantines, cet ouvrage, dont Victor Hugo a
écrit le poëme, contient certes des parties fort belles et d'un grand
intérêt. Mademoiselle Bertin ne pouvant suivre ni diriger elle-même au
théâtre les études de sa partition, son père me chargea de ce soin et
m'indemnisa très-généreusement du temps que je dus consacrer à cette
tâche. Les rôles principaux: Phoebus, Frollo, Esmeralda et Quasimodo,
étaient remplis par Nourrit, Levasseur, mademoiselle Falcon et Massol,
c'est-à-dire parce qu'il y avait de mieux alors en chanteurs-acteurs à
l'Opéra.
Plusieurs morceaux, entre autres, le grand duo entre le Prêtre et la
Bohémienne, au second acte, une romance, et l'air si caractéristique de
Quasimodo, furent couverts d'applaudissements à la répétition générale.
Néanmoins, cette oeuvre d'une femme qui n'a jamais écrit une ligne de
critique sur qui que ce soit, qui n'a jamais attaqué ni mal loué
personne, et dont le seul tort était d'appartenir à la famille des
directeurs d'un journal puissant, dont un certain public détestait alors
la tendance politique cette oeuvre politique, cette oeuvre de beaucoup
supérieure à tant de productions que nous voyons journellement réussir
ou du moins être acceptées, tomba avec un fracas épouvantable. Des
sifflets, des cris, des huées, dont on n'avait encore jamais vu
d'exemple, l'accueillirent à l'Opéra. On fut même obligé à la seconde
épreuve, de baisser la toile au milieu d'un acte et la représentation ne
put en être terminée.
L'air de Quasimodo, connu sous le nom d'_air des cloches_, fut néanmoins
applaudi et redemandé par toute la salle, et comme on n'en pouvait ni
anéantir ni contester l'effet, quelques auditeurs plus enragés que les
autres contre la famille Bertin, s'écriaient sans vergogne: «Ce n'est
pas de mademoiselle Bertin! C'est de Berlioz!...» et le bruit que
j'avais écrit ce morceau de musique imitative de la partition
d'_Esmeralda_ fut activement propagé par ces gens-là. J'y suis pourtant
complètement étranger, comme à tout le reste de la partition, et je jure
sur l'honneur que je n'en ai pas écrit une note. Mais la fureur de la
cabale était trop décidée à s'acharner contre l'auteur, pour ne pas
tirer tout le parti possible du prétexte offert par la part que j'avais
prise aux études et à la mise en scène de l'ouvrage; l'air des cloches
me fut décidément attribué.
Je pus juger par là de ce que j'avais à attendre de mes ennemis
personnels, de ceux que je m'étais faits directement par mes critiques,
réunis à ceux du _Journal des Débats_, quand je viendrais à mon tour, me
présenter sur la scène de l'Opéra, dans cette salle où tant de lâches
vengeances peuvent s'exercer impunément.
Voici comment je fus amené à y faire à mon tour une chute éclatante.
J'avais été vivement frappé de certains épisodes de la vie de Benvenuto
Cellini; j'eus le malheur de croire qu'ils pouvaient offrir un sujet
d'opéra dramatique et intéressant, et je priai Léon de Wailly et Auguste
Barbier, le terrible poëte des _Iambes_, de m'en faire un livret.
Leur travail, à en croire même nos amis communs, ne contient pas les
éléments nécessaires à ce qu'on nomme un drame _bien fait_. Il me
plaisait néanmoins, et je ne vois pas encore aujourd'hui en quoi il est
inférieur à tant d'autres qu'on représente journellement. Duponchel,
dans ce temps-là, dirigeait l'Opéra; il me regardait comme une espèce de
fou dont la musique n'était et ne pouvait être qu'un tissu
d'extravagances. Néanmoins pour être _agréable au Journal des Débats_,
il consentit à entendre la lecture du livret de _Benvenuto_, et le reçut
en apparence avec plaisir. Il s'en allait ensuite partout disant, qu'il
montait cet opéra, non à cause de la musique, qu'il savait bien devoir
être absurde, mais à cause de la pièce, qu'il trouvait charmante.
Il le fit mettre à l'étude en effet, et jamais je n'oublierai les
tortures qu'on m'a fait endurer pendant les trois mois qu'on y a
consacrés. La nonchalance, le dégoût évident que la plupart des acteurs,
déjà persuadés d'une chute, apportaient aux répétitions; la mauvaise
humeur d'Habeneck, les sourdes rumeurs qui circulaient dans le théâtre;
les observations stupides de tout ce monde illettré, à propos de
certaines expressions d'un livret si différent, par le style, de la
plate et lâche prose rimée de l'école de Scribe; tout me décelait une
hostilité générale contre laquelle je ne pouvais rien, et que je dus
feindre de ne pas apercevoir.
Auguste Barbier avait bien, par ci par là, dans les récitatifs, laissé
échapper des mots qui appartiennent évidemment au vocabulaire des
injures et dont la crudité est inconciliable avec notre pruderie
actuelle; mais croirait-on que, dans un duo écrit par L. de Wailly, ces
vers parurent grotesques à la plupart de nos chanteurs:
«_Quand je reprit l'usage de mes sens_
_Les toits luisaient aux blancheurs de l'aurore,_
LES COQS _chantaient_, etc., etc.»
«Oh! les coqs, disaient-ils, ah! ah! les coqs! pourquoi pas les poules!
etc., etc.»
Que répondre à de pareils idiots?
Quand nous en vînmes aux répétitions d'orchestre, les musiciens, voyant
l'air renfrogné d'Habeneck, se tinrent à mon égard dans la plus froide
réserve. Ils faisaient leur devoir cependant. Habeneck remplissait mal
le sien. Il ne put jamais parvenir à prendre la vive allure du
_saltarello_ dansé et chanté sur la place Colonne au milieu du second
acte. Les danseurs ne pouvant s'accommoder de son mouvement traînant,
venaient se plaindre à moi et je lui répétais: «Plus vite! plus vite!
animez donc!» Habeneck, irrité, frappait son pupitre et cassait
cinquante archets. Enfin après l'avoir vu se livrer à quatre ou cinq
accès de colère semblables, je finis par lui dire avec un sang-froid qui
l'exaspéra:
«--Mon Dieu, monsieur, vous casseriez cinquante archets que cela
n'empêcherait pas votre mouvement d'être de moitié trop lent. Il s'agit
d'un _saltarello_.»
Ce jour-là Habeneck s'arrêta, et se tournant vers l'orchestre:
«--Puisque je n'ai pas le bonheur de contenter M. Berlioz, dit-il, nous
en resterons là pour aujourd'hui, vous pouvez vous retirer.»
Et la répétition finit ainsi[75].
Quelques années après, quand j'eus écrit l'ouverture du _Carnaval
romain_, dont l'allégro a pour thème ce même _saltarello_ qu'il n'a
jamais pu faire marcher, Habeneck se trouvait dans le foyer de la salle
de Herz le soir du concert où devait être entendue pour la première fois
cette ouverture. Il avait appris qu'à la répétition du matin, le service
de la garde nationale m'ayant enlevé une partie de mes musiciens, nous
avions répété sans instruments à vent. «Bon! s'était-il dit, il va y
avoir ce soir quelque catastrophe dans son concert, il faut aller voir
cela!» En arrivant à l'orchestre, en effet, tous les artistes chargés de
la partie des instruments à vent m'entourèrent effrayés à l'idée de
jouer devant le public une ouverture qui leur était entièrement
inconnue.
«N'ayez pas peur, leur dis-je, les parties sont correctes, vous êtes
tous des gens de talent, regardez mon bâton le plus souvent possible,
comptez bien vos pauses et cela marchera.»
Il n'y eut pas une seule faute. Je lançai l'allégro dans le mouvement
tourbillonnant des danseurs transtévérins; le public cria bis; nous
recommençâmes l'ouverture; elle fut encore mieux rendue la seconde fois;
et en rentrant au foyer où se trouvait Habeneck un peu désappointé, je
lui jetai en passant ces quatre mots: «Voilà ce que c'est!» auxquels il
n'eut garde de répondre.
Je n'ai jamais senti plus vivement que dans cette occasion le bonheur de
diriger moi-même l'exécution de ma musique; mon plaisir redoublait en
songeant à ce que Habeneck m'avait fait endurer.
Pauvres compositeurs! Sachez vous conduire, et vous bien conduire! (avec
ou sans calembour) car le plus dangereux de vos interprètes, c'est le
chef d'orchestre, ne l'oubliez pas.
Je reviens à _Benvenuto_.
Malgré la réserve prudente que l'orchestre gardait à mon égard pour ne
point contraster avec la sourde opposition que me faisait son chef,
néanmoins les musiciens à l'issue des dernières répétitions ne se
gênèrent pas pour louer plusieurs morceaux, et quelques-uns déclarèrent
ma partition l'une des plus originales qu'ils eussent entendues. Cela
revint aux oreilles de Duponchel, et je l'entendis dire un soir: «A-t-on
jamais vu un pareil revirement d'opinion? Voilà qu'on trouve la musique
de Berlioz charmante et que nos imbéciles de musiciens la portent aux
nues!» Plusieurs d'entre eux néanmoins étaient fort loin de se montrer
mes partisans. Ainsi on en surprit deux un soir qui, dans le finale du
second acte, au lieu de jouer leur partie, jouaient l'air: _J'ai du bon
tabac_. Ils espéraient par là faire la cour à leur chef. Je trouvais sur
le théâtre le pendant à ces polissonneries. Dans ce même finale, où la
scène doit être obscure et représente une cohue nocturne de masques sur
la place Colonne, les danseurs s'amusaient à pincer les danseuses,
joignant leurs cris à ceux qu'ils leur arrachaient ainsi et aux voix des
choristes dont ils troublaient l'exécution. Et quand dans mon
indignation, pour mettre fin à un si insolent désordre, j'appelais le
directeur, Duponchel était toujours introuvable; il ne daignait point
assister aux répétitions.
Bref, l'opéra fut joué. On fit à l'ouverture un succès exagéré, et l'on
siffla tout le reste avec un ensemble et une énergie admirables. Il fut
néanmoins joué trois fois, après quoi, Duprez ayant cru devoir
abandonner le rôle de Benvenuto, l'ouvrage disparut de l'affiche et n'y
reparut que longtemps après; A. Dupond ayant employé _cinq mois entiers_
à apprendre ce rôle qu'il était courroucé de n'avoir pas obtenu en
premier lieu.
Duprez était fort beau dans les scènes de violence, telles que le milieu
du sextuor quand il menace de briser sa statue; mais déjà sa voix ne se
prêtait plus aux chants doux, aux sons filés, à la musique rêveuse ou
calme. Ainsi dans son air, _Sur les monts les plus sauvages_, il ne
pouvait soutenir le sol haut à la fin de la phrase; _Je chanterais
gaîment_, et, au lieu de la longue tenue de trois mesures que j'ai
écrite, il ne faisait qu'un sol bref et détruisait ainsi tout l'effet.
Madame Gras-Dorus et madame Stoltz furent l'une et l'autre charmantes
dans les rôles de Térésa et d'Ascanio qu'elles apprirent avec beaucoup
de bonne grâce et tous leurs soins. Madame Stoltz fut même si remarquée
dans son rondo du second acte: _Mais qu'ai-je donc_? qu'on peut
considérer ce rôle comme son point de départ vers la position
exorbitante qu'elle acquit ensuite à l'Opéra et du haut de laquelle on
l'a si brusquement précipitée.
Il y a quatorze ans[76] que j'ai été ainsi traîné sur la claie à
l'Opéra; je viens de relire avec soin et la plus froide impartialité ma
pauvre partition, et je ne puis m'empêcher d'y rencontrer une variété
d'idées, une verve impétueuse, et un éclat de coloris musical que je ne
retrouverai peut-être jamais et qui méritaient un meilleur sort.
J'avais mis assez longtemps à écrire la musique de _Benvenuto_, et, sans
un ami qui me vint en aide, n'eussé-je pas pu la terminer pour l'époque
désignée. Il faut être libre de tout autre travail pour écrire un opéra,
c'est-à-dire il faut avoir son existence assurée pendant plus ou moins
longtemps. Or, j'étais fort loin d'être alors dans ce cas-là; je ne
vivais qu'au jour le jour des articles que j'écrivais dans plusieurs
journaux et dont la rédaction m'occupait exclusivement. J'essayai bien
de consacrer deux mois à ma partition dans le premier accès de la fièvre
qu'elle me donna; l'impitoyable nécessité vint bientôt m'arracher de la
main la plume du compositeur pour y mettre de vive force celle du
critique. Ce fut un crève-coeur indescriptible. Mais il n'y avait pas à
hésiter, j'avais une femme et un fils, pouvais-je les laisser manquer du
nécessaire? Dans le profond abattement où j'étais plongé, tiraillé d'un
côté par le besoin et de l'autre par les idées musicales que j'étais
obligé de repousser, je n'avais même plus le courage de remplir comme à
l'ordinaire ma tâche détestée d'écrivailleur.
J'étais plongé dans les plus sombres préoccupations quand Ernest Legouvé
vint me voir. «Où en est votre opéra, me demanda-t-il?--Je n'ai pas
encore fini le premier acte. Je ne puis trouver le temps d'y
travailler.--Mais si vous aviez ce temps...--Parbleu, alors j'écrirais
du matin au soir--Que vous faudrait-il pour être libre?--Deux mille
francs que je n'ai pas.--Et si quelqu'un... Si on vous les... Voyons,
aidez-moi donc.--Quoi? Que voulez-vous dire?...--Eh bien, si un de vos
amis vous les prêtait...--À quel ami pourrais-je demander une pareille
somme?--Vous ne la demanderez pas, c'est moi qui vous l'offre!...» Je
laisse à penser ma joie. Legouvé me prêta en effet, le lendemain, les
deux mille francs, grâce auxquels je pus terminer _Benvenuto_. Excellent
coeur! Digne et charmant homme! écrivain distingué, artiste lui-même, il
avait deviné mon supplice, et dans son exquise délicatesse, il craignait
de me blesser en me proposant les moyens de le faire cesser!... Il n'y a
guère que les artistes qui se comprennent ainsi... Et j'ai eu le bonheur
d'en rencontrer plusieurs qui me sont venus en aide de la même façon.