Mon admission parmi les élèves de Lesueur.--Sa bonté.
La chapelle royale.
Je m'étais mis à composer pendant ces cruelles discussions. J'avais
écrit, entre autres choses, une cantate à grand orchestre, sur un poëme
de Millevoye (_Le Cheval arabe._) Un élève de Lesueur, nommé Gerono, que
je rencontrais souvent à la bibliothèque du Conservatoire, me fit
entrevoir la possibilité d'être admis dans la classe de composition de
ce maître, et m'offrit de me présenter à lui. J'acceptai sa proposition
avec joie, et je vins un matin soumettre à Lesueur la partition de ma
cantate, avec un canon à trois voix que j'avais cru devoir lui donner
pour auxiliaire dans cette circonstance solennelle. Lesueur eut la bonté
de lire attentivement la première de ces deux oeuvres informes, et dit en
me la rendant: «Il y a beaucoup de chaleur et de mouvement dramatique
là-dedans, mais vous ne savez pas encore écrire, et votre harmonie est
entachée de fautes si nombreuses qu'il serait inutile de vous les
signaler. Gerono aura la complaisance de vous mettre au courant de nos
principes d'harmonie, et, dès que vous serez parvenu à les connaître
assez pour pouvoir me comprendre, je vous recevrai volontiers parmi mes
élèves.» Gerono accepta respectueusement la tâche que lui confiait
Lesueur; il m'expliqua clairement, en quelques semaines, tout le système
sur lequel ce maître a basé sa théorie de la production et de la
succession des accords; système emprunté à Rameau et à ses rêveries sur
la résonnance de la corde sonore[4]. Je vis tout de suite, à la manière
dont Gerono m'exposait ces principes, qu'il ne fallait point en discuter
la valeur, et que, dans l'école de Lesueur, ils constituaient une sorte
de religion à laquelle chacun devait se soumettre aveuglément. Je finis
même, telle est la force de l'exemple, par avoir en cette doctrine une
foi sincère, et Lesueur, en m'admettant au nombre de ses disciples
favoris, put me compter aussi parmi ses adeptes les plus fervents.
Je suis loin de manquer de reconnaissance pour cet excellent et digne
homme, qui entoura mes premiers pas dans la carrière de tant de
bienveillance, et m'a, jusqu'à la fin de sa vie, témoigné une véritable
affection. Mais combien de temps j'ai perdu à étudier ses théories
antédiluviennes, à les mettre en pratique et à les désapprendre ensuite,
en recommençant de fond en comble mon éducation! Aussi m'arrive-t-il
maintenant de détourner involontairement les yeux, quand j'aperçois une
de ses partitions. J'obéis alors à un sentiment comparable à celui que
nous éprouvons en voyant le portrait d'un ami qui n'est plus. J'ai tant
admiré ces petits oratorios qui formaient le répertoire de Lesueur à la
chapelle royale, et cette admiration, j'ai eu tant de regrets de la voir
s'affaiblir! En comparant d'ailleurs à l'époque actuelle le temps où
j'allais les entendre régulièrement tous les dimanches au palais des
Tuileries, je me trouve si vieux, si fatigué, et pauvre d'illusions!
Combien d'artistes célèbres que je rencontrais à ces solennités de l'art
religieux n'existent plus! Combien d'autres sont tombés dans l'oubli
pire que la mort! Que d'agitations! que d'efforts! que d'inquiétudes
depuis lors! C'était le temps du grand enthousiasme, des grandes
passions musicales, des longues rêveries, des joies infinies,
inexprimables!... Quand j'arrivais à l'orchestre de la chapelle royale,
Lesueur profitait ordinairement de quelques minutes avant le service,
pour m'informer du sujet de l'oeuvre qu'on allait exécuter, pour m'en
exposer le plan et m'expliquer ses intentions principales. La
connaissance du sujet traité par le compositeur n'était pas inutile, en
effet, car il était rare que ce fût le texte de la messe. Lesueur, qui a
écrit un grand nombre de messes, affectionnait particulièrement et
produisait plus volontiers ces délicieux épisodes de l'Ancien Testament,
tels que Noémi, Rachel, Ruth et Booz, Débora, etc., qu'il avait revêtus
d'un coloris antique, parfois si vrai, qu'on oublie, en les écoutant, la
pauvreté de sa trame musicale, son obstination à imiter dans les airs,
duos et trios, l'ancien style dramatique italien, et la faiblesse
enfantine de son instrumentation. De tous les poèmes (à l'exception
peut-être de celui de Mac-Pherson, qu'il persistait à attribuer à
Ossian), la Bible était sans contredit celui qui prêtait le plus au
développement des facultés spéciales de Lesueur. Je partageais alors sa
prédilection, et l'Orient, avec le calme de ses ardentes solitudes, la
majesté de ses ruines immenses, ses souvenirs historiques, ses fables,
était le point de l'horizon poétique vers lequel mon imagination aimait
le mieux à prendre son vol.
Après la cérémonie, dès qu'à l'_Ite missa est_ le roi Charles X s'était
retiré, au bruit grotesque d'un énorme tambour et d'un fifre, sonnant
traditionnellement une fanfare à cinq temps, digne de la barbarie du
moyen âge qui la vit naître, mon maître m'emmenait quelquefois dans ses
longues promenades. C'étaient ces jours-là de précieux conseils, suivis
de curieuses confidences. Lesueur, pour me donner courage, me racontait
une foule d'anecdotes sur sa jeunesse; ses premiers travaux à la
maîtrise de Dijon, son admission à la sainte chapelle de Paris, son
concours pour la direction de la maîtrise de Notre-Dame; la haine que
lui porta Méhul; les avanies que lui firent subir les rapins du
Conservatoire; les cabales ourdies contre son opéra de _la Caverne_, et
la noble conduite de Cherubini à cette occasion, l'amitié de Paisiello
qui le précéda à la chapelle impériale: les distinctions enivrantes
prodiguées par Napoléon à l'auteur des _Bardes_[5]; les mots historiques
du grand homme sur cette partition. Mon maître me disait encore ses
peines infinies pour faire jouer son premier opéra: ses craintes, son
anxiété avant la première représentation; sa tristesse étrange, son
désoeuvrement après le succès; son besoin de tenter de nouveau les
hasards du théâtre; son opéra de _Télémaque_ écrit en trois mois; la
fière beauté de madame Scio vêtue en Diane chasseresse, et son superbe
emportement dans le rôle de Calypso. Puis venaient les discussions; car
il me permettait de discuter avec lui quand nous étions seuls, et
j'usais quelquefois de la permission un peu plus largement qu'il n'eût
été convenable. Sa théorie de la basse fondamentale et ses idées sur les
modulations en fournissaient aisément la matière. À défaut de questions
musicales, il mettait volontiers en avant quelques thèses philosophiques
et religieuses, sur lesquelles nous n'étions pas non plus très-souvent
d'accord. Mais nous avions la certitude de nous rencontrer à divers
points de ralliement, tels que Gluck, Virgile, Napoléon, vers lesquels
nos sympathies convergeaient avec une ardeur égale. Après ces longues
causeries sur les bords de la Seine, ou sous les ombrages des Tuileries,
il me renvoyait ordinairement, pour se livrer pendant plusieurs heures à
des méditations solitaires, qui étaient devenues pour lui un véritable
besoin.