IV

Premières leçons de musique, données par mon père.--Mes

essais en composition.--Études ostéologiques.--Mon

aversion pour la médecine.--Départ pour Paris.

Quand j'ai dit plus haut que la musique m'avait été révélée en même

temps que l'amour, à l'âge de douze ans, c'est la composition que

j'aurais dû dire; car je savais déjà, avant ce temps, chanter à première

vue, et jouer de deux instruments. Mon père encore m'avait donné ce

commencement d'instruction musicale.

Le hasard m'ayant fait trouver un flageolet au fond d'un tiroir où je

furetais, je voulus aussitôt m'en servir cherchant inutilement à

reproduire l'air populaire de Marlborough.

Mon père, que ces sifflements incommodaient fort, vint me prier de le

laisser en repos, jusqu'à l'heure où il aurait le loisir de m'enseigner

le doigté du mélodieux instrument, et l'exécution du chant _héroïque_

dont j'avais fait choix. Il parvint en effet à me les apprendre sans

trop de peine; et, au bout de deux jours, je fus maître de régaler de

mon air de Marlborough toute la famille.

On voit déjà, n'est-ce pas, mon aptitude pour les grands effets

d'instruments à vent?... (Un biographe pur sang ne manquerait pas de

tirer cette ingénieuse induction...) Ceci inspira à mon père l'envie de

m'apprendre à lire la musique; il m'expliqua les premiers principes de

cet art, en me donnant une idée nette de la raison des signes musicaux

et de l'office qu'ils remplissent. Bientôt après, il me mit entre les

mains une flûte, avec la méthode de Devienne, et prit, comme pour le

flageolet, la peine de m'en montrer le mécanisme. Je travaillai avec

tant d'ardeur, qu'au bout de sept à huit mois j'avais acquis sur la

flûte un talent plus que passable. Alors, désireux de développer les

dispositions que je montrais, il persuada à quelques familles aisées de

la Côte de se réunir à lui pour faire venir de Lyon un maître de

musique. Ce plan réussit. Un second violon du Théâtre des Célestins, qui

jouait en outre de la clarinette, consentit à venir se fixer dans notre

petite ville barbare, et à tenter d'en musicaliser les habitants

moyennant un certain nombre d'élèves assuré et des appointements fixes

pour diriger la bande militaire de la garde nationale. Il se nommait

Imbert. Il me donna deux leçons par jour; j'avais une jolie voix de

soprano; bientôt je fus un lecteur intrépide, un assez agréable

chanteur, et je jouai sur la flûte les concertos de Drouet les plus

compliqués. Le fils de mon maître, un peu plus âgé que moi, et déjà

habile corniste, m'avait pris en amitié. Un matin il vint me voir,

j'allais partir pour Meylan: «Comment, me dit-il, vous partez sans me

dire adieu! Embrassons-nous, peut-être ne vous reverrai-je plus...» Je

restai surpris de l'air étrange de mon jeune camarade et de la façon

solennelle avec laquelle il m'avait quitté. Mais l'incommensurable joie

de revoir Meylan et la radieuse _Stella montis_ me l'eurent bientôt fait

oublier. Quelle triste nouvelle au retour! Le jour même de mon départ,

le jeune Imbert, profitant de l'absence momentanée de ses parents,

s'était pendu dans sa maison. On n'a jamais pénétré le motif de ce

suicide.

J'avais découvert, parmi de vieux livres, le traité d'harmonie de

Rameau, commenté et simplifié par d'Alembert. J'eus beau passer des

nuits à lire ces théories obscures, je ne pus parvenir à leur trouver un

sens. Il faut en effet être déjà maître de la science des accords, et

avoir beaucoup étudié les questions de physique expérimentale sur

lesquelles repose le système tout entier, pour comprendre ce que

l'auteur a voulu dire. C'est donc un traité d'harmonie à l'usage

seulement de ceux qui la savent. Et pourtant je voulais composer. Je

faisais des arrangements de duos en trios et en quatuors, sans pouvoir

parvenir à trouver des accords ni une basse qui eussent le sens commun.

Mais à force d'écouter des quatuors de Pleyel exécutés le dimanche par

nos amateurs, et grâce au traité d'harmonie de Catel, que j'étais

parvenu à me procurer, je pénétrai enfin, et en quelque sorte

subitement, le mystère de la formation et de l'enchaînement des accords.

J'écrivis aussitôt une espèce de pot-pourri à six parties, sur des

thèmes italiens dont je possédais un recueil. L'harmonie en parut

supportable. Enhardi par ce premier pas, j'osai entreprendre de composer

un quintette pour flûte, deux violons, alto et basse, que nous

exécutâmes, trois amateurs, mon maître et moi.

Ce fut un triomphe. Mon père seul ne parut pas de l'avis des

applaudisseurs. Deux mois après nouveau quintette. Mon père voulut en

entendre la partie de flûte, avant de me laisser tenter la grande

exécution; selon l'usage des amateurs de province, qui s'imaginent

pouvoir juger un quatuor d'après le premier violon. Je la lui jouai, et

à une certaine phrase: «À la bonne heure, me dit-il, ceci est de la

musique.» Mais ce quintette, beaucoup plus ambitieux que le premier,

était aussi bien plus difficile; nos amateurs ne purent parvenir à

l'exécuter passablement. L'alto et le violoncelle surtout pateaugeaient

à qui mieux mieux.

J'avais a cette époque douze ans et demi. Les biographes qui ont écrit

dernièrement encore, _qu'a vingt ans, je ne connaissais pas les notes_,

se sont, on le voit, étrangement trompés.

J'ai brûlé les deux quintettes, quelques années après les avoir faits,

mais il est singulier qu'en écrivant beaucoup plus tard, à Paris, ma

première composition d'orchestre, la phrase approuvée par mon père dans

le second de ces essais, me soit revenue en tête, et se sont fait

adopter. C'est le chant en la bémol exposé par les premiers violons, un

peu après le début de l'allégro de l'ouverture des _Francs-Juges_.

Après la triste et inexplicable fin de son fils, le pauvre Imbert était

retourné à Lyon, où je crois qu'il est mort. Il eut presque

immédiatement à la Côte un successeur, beaucoup plus habile que lui,

nommé Dorant. Celui-ci, Alsacien de Colmar, jouait à peu près de tous

les instruments, et excellait sur la clarinette, la basse, le violon et

la guitare. Il donna des leçons de guitare à ma soeur aînée qui avait de

la voix, mais que la nature a entièrement privée de tout instinct

musical. Elle aime la musique pourtant, sans avoir jamais pu parvenir à

la lire et à déchiffrer seulement une romance. J'assistais à ses leçons;

je voulus en prendre aussi moi-même; jusqu'à ce que Dorant en artiste

honnête et original, vint dire brusquement à mon père: «Monsieur, il

m'est impossible de continuer mes leçons de guitare à votre

fils!--Pourquoi donc? vous aurait-il manqué de quelque manière, ou se

montre-t-il paresseux au point de vous faire désespérer de lui?--Rien de

tout cela, mais ce serait ridicule, il est aussi fort que moi.»

Me voilà donc passé maître sur ces trois majestueux et incomparables

instruments, le flageolet, la flûte et la guitare! Qui oserait

méconnaître, dans ce choix judicieux, l'impulsion de la nature me

poussant vers les plus immenses effets d'orchestre et la musique à la

Michel-Ange!... La flûte, la guitare et le flageolet!!!... Je n'ai

jamais possédé d'autres talents d'exécution; mais ceux-ci me paraissent

déjà fort respectables. Encore, non, je me fais tort, je jouais aussi du

_tambour_.

Mon père n'avait pas voulu me laisser entreprendre l'étude du piano.

Sans cela il est probable que je fusse devenu un pianiste _redoutable_,

comme quarante mille autres. Fort éloigné de vouloir faire de moi un

artiste, il craignait sans doute que le piano ne vînt à me passionner

trop violemment et à m'entraîner dans la musique plus loin qu'il ne le

voulait. La pratique de cet instrument m'a manqué souvent; elle me

serait utile en maintes circonstances; mais, si je considère

l'effrayante quantité de platitudes dont il facilite journellement

l'émission, platitudes honteuses et que la plupart de leurs auteurs ne

pourraient pourtant pas écrire si, privés de leur kaléidoscope musical,

ils n'avaient pour cela que leur plume et leur papier, je ne puis

m'empêcher de rendre grâces au hasard qui m'a mis dans la nécessité de

parvenir à composer silencieusement et librement, en me garantissant

ainsi de la tyrannie des habitudes des doigts, si dangereuses pour la

pensée, et de la séduction qu'exerce toujours plus ou moins sur le

compositeur la sonorité des choses vulgaires. Il est vrai que les

innombrables amateurs de ces choses-là expriment à mon sujet le regret

contraire; mais j'en suis peu touché.

Les essais de composition de mon adolescence portaient l'empreinte d'une

mélancolie profonde. Presque toutes mes mélodies étaient dans le mode

mineur. Je sentais le défaut sans pouvoir l'éviter. Un crêpe noir

couvrait mes pensées; mon romanesque amour de Meylan les y avait

enfermées. Dans cet état de mon âme, lisant sans cesse l'Estelle de

Florian, il était probable que je finirais par mettre en musique

quelques-unes des nombreuses romances contenues dans cette pastorale,

dont la fadeur alors me paraissait douce. Je n'y manquai pas.

J'en écrivis une, entre autres, extrêmement triste sur des paroles qui

exprimaient mon désespoir de quitter les bois et les lieux _honorés par

les pas_, _éclairés par les yeux_ et les petits brodequins roses de ma

beauté cruelle. Cette pâle poésie me revient aujourd'hui, avec un rayon

de soleil printanier, à Londres, où je suis en proie à de graves

préoccupations, à une inquiétude mortelle, à une colère concentrée de

trouver encore là comme ailleurs tant d'obstacles ridicules... En voici

la première strophe:

«Je vais donc quitter pour jamais

Mon doux pays, ma douce amie,

Loin d'eux je vais traîner ma vie

Dans les pleurs et dans les regrets!

Fleuve dont j'ai vu l'eau limpide,

Pour réfléchir ses doux attraits,

Suspendre sa course rapide,

Je vais vous quitter pour jamais[2].»

Quant à la mélodie de cette romance, brûlée comme le sextuor, comme les

quintettes, avant mon départ pour Paris, elle se représenta humblement à

ma pensée, lorsque j'entrepris en 1829 d'écrire ma symphonie

fantastique. Elle me sembla convenir à l'expression de cette tristesse

accablante d'un jeune coeur qu'un amour sans espoir commence à torturer,

et je l'acueillis. C'est la mélodie que chantent les premiers violons au

début du largo de la première partie de cet ouvrage, intitulé: RÊVERIES,

PASSIONS; je n'y ai rien changé.

Mais pendant ces diverses tentatives, au milieu de mes lectures, de mes

études géographiques, de mes aspirations religieuses et des alternatives

de calme et de tempête dans mon premier amour, le moment approchait où

je devais me préparer à suivre une carrière. Mon père me destinait à la

sienne, n'en concevant pas de plus belle, et m'avait dès longtemps

laissé entrevoir son dessein.

Mes sentiments à cet égard n'étaient rien moins que favorables à ses

vues, et je les avais aussi dans l'occasion manifestés avec énergie.

Sans me rendre compte précisément de ce que j'éprouvais, je pressentais

une existence passée bien loin du chevet des malades, des hospices et

des amphithéâtres. N'osant m'avouer celle que je rêvais, ma résolution

me paraissait pourtant bien prise de résister à tout ce qu'on pourrait

faire pour m'amener à la médecine. La vie de Gluck et celle de Haydn que

je lus à cette époque, dans la _Biographie universelle_, me jetèrent

dans la plus grande agitation. Quelle belle gloire! me disais-je, en

pensant à celle de ces deux hommes illustres; quel bel art! quel bonheur

de le cultiver en grand! En outre, un incident fort insignifiant en

apparence vint m'impressionner encore dans le même sens et illuminer mon

esprit d'une clarté soudaine qui me fit entrevoir au loin mille horizons

musicaux étranges et grandioses.

Je n'avais jamais vu de grande partition. Les seuls morceaux de musique

à moi connus consistaient en solfèges accompagnés d'une basse chiffrée,

en solos de flûte, ou en fragments d'opéras avec accompagnement de

piano. Or, un jour une feuille de papier réglé à vingt-quatre portées me

tomba sous la main. En apercevant cette grande quantité de lignes, je

compris aussitôt à quelle multitude de combinaisons instrumentales et

vocales leur emploi ingénieux pouvait donner lieu, je et m'écriai: «Quel

orchestre on doit pouvoir écrire là-dessus!» À partir de ce moment la

fermentation musicale de ma tête ne fit que croître, et mon aversion

pour la médecine redoubla. J'avais de mes parents une trop grande

crainte, toutefois, pour rien oser avouer de mes audacieuses pensées,

quand mon père, à la faveur même de la musique, en vint à un coup d'État

pour détruire ce qu'il appelait mes puériles antipathies, et me faire

commencer les études médicales.

Afin de me familiariser instantanément avec les objets que je devais

bientôt avoir constamment sous les yeux, il avait étalé dans son cabinet

l'énorme Traité d'ostéologie de Munro, ouvert, et contenant des gravures

de grandeur naturelle, où les diverses parties de la charpente humaine

sont reproduites très-fidèlement. «Voilà un ouvrage, me dit-il, que tu

vas avoir à étudier. Je ne pense pas que tu persistes dans tes idées

hostiles à la médecine; elles ne sont ni raisonnables ni fondées sur

quoi que ce soit. Et si, au contraire, tu veux me promettre

d'entreprendre sérieusement ton cours d'ostéologie, je ferai venir de

Lyon, pour toi, une flûte magnifique garnie de toutes les nouvelles

clefs.» Cet instrument était depuis longtemps l'objet de mon ambition.

Que répondre?... La solennité de la proposition, le respect mêlé de

crainte que m'inspirait mon père, malgré toute sa bonté, et la force de

la tentation, me troublèrent au dernier point. Je laissai échapper un

oui bien faible et rentrai dans ma chambre, où je me jetai sur mon lit

accablé de chagrin.

Être médecin! étudier l'anatomie! disséquer! assister à d'horribles

opérations! au lieu de me livrer corps et âme à la musique, cet art

sublime dont je concevais déjà la grandeur! Quitter l'empirée pour les

plus tristes séjours de la terre! les anges immortels de la poésie et de

l'amour et leurs chants inspirés, pour de sales infirmiers, d'affreux

garçons d'amphithéâtre, des cadavres hideux, les cris des patients, les

plaintes et le râle précurseurs de la mort!...

Oh! non, tout cela me semblait le renversement absolu de l'ordre naturel

de ma vie, et monstrueux et impossible. Cela fut pourtant.

Les études d'ostéologie furent commencées en compagnie d'un de mes

cousins (A. Robert, aujourd'hui l'un des médecins distingués de Paris),

que mon père avait pris pour élève en même temps que moi.

Malheureusement Robert jouait fort bien du violon (il était de mes

exécutants pour les quintettes) et nous nous occupions ensemble un peu

plus de musique que d'anatomie pendant les heures de nos études. Ce qui

ne l'empêchait pas, grâce au travail obstiné auquel il se livrait chez

lui en particulier, de savoir toujours beaucoup mieux que moi ses

démonstrations. De là, bien de sévères remontrances et même de terribles

colères paternelles.

Néanmoins, moitié de gré, moitié de force, je finis par apprendre tant

bien que mal de l'anatomie tout ce que mon père pouvait m'en enseigner,

avec le secours des préparations sèches (des squelettes) seulement; et

j'avais dix-neuf ans quand, encouragé par mon condisciple, je dus me

décider à aborder les grandes études médicales et à partir avec lui,

dans cette intention, pour Paris.

* * *

Ici, je m'arrête un instant avant d'entreprendre le récit de ma vie

parisienne et des luttes acharnées que j'y engageai presque en arrivant

et que je n'ai jamais cessé d'y soutenir contre les idées, les hommes et

les choses. Le lecteur me permettra de prendre haleine.

D'ailleurs, c'est aujourd'hui (10 avril) que la manifestation des deux

cent mille chartistes anglais doit avoir lieu. Dans quelques heures

peut-être, l'Angleterre sera bouleversée comme le reste de l'Europe, et

cet asile même ne me restera plus. Je vais voir se décider la question.

(8 heures du soir). Allons, les chartistes sont de bonnes pâtes de

révolutionnaires. Tout s'est bien passé. Les canons, ces puissants

orateurs, ces grands logiciens dont les arguments irrésistibles

pénètrent si profondément dans les masses, étaient à la tribune. Ils

n'ont pas même été obligés de prendre la parole, leur aspect a suffi

pour porter dans toutes les âmes la conviction de l'inopportunité d'une

révolution, et les chartistes se sont dispersés dans le plus grand

ordre.

Braves gens! vous vous entendez à faire des émeutes comme les Italiens à

écrire des symphonies. Il en est de même des Irlandais

très-probablement, et O'Connell avait bien raison de leur dire toujours:

Agitez! agitez! mais ne bougez pas!

(12 juillet). Il m'a été impossible pendant les trois mois qui viennent

de s'écouler de poursuivre le travail de ces mémoires. Je repars

maintenant pour le malheureux pays qu'on appelle encore la France, et

qui est le mien après tout. Je vais voir de quelle façon un artiste peut

y vivre, ou combien de temps il lui faut pour y mourir, au milieu des

ruines sous lesquelles la fleur de l'art est écrasée et ensevelie.

_Farewell England!..._

(France, 16 juillet 1848). Me voilà de retour! Paris achève d'enterrer

ses morts. Les pavés des barricades ont repris leur place, d'où ils

ressortiront peut-être demain. À peine arrivé, je cours au faubourg

Saint-Antoine: quel spectacle! quels hideux débris! Le Génie de la

Liberté qui plane au sommet de la colonne de la Bastille, a lui-même le

corps traversé d'une balle. Les arbres abattus, mutilés, les maisons

prêtes à crouler, les places, les rues, les quais semblent encore

vibrants du fracas homicide!... Pensons donc à l'art par ce temps de

folies furieuses et de sanglantes orgies!... Tous nos théâtres sont

fermés, tous les artistes ruinés, tous les professeurs oisifs, tous les

élèves en fuite; de pauvres pianistes jouent des sonates sur les places

publiques, des peintres d'histoire balayent les rues, des architectes

gâchent du mortier dans les ateliers nationaux... L'Assemblée vient de

voter d'assez fortes sommes pour rendre possible la réouverture des

théâtres et accorder en outre de légers secours aux artistes les plus

malheureux. Secours insuffisants pour les musiciens surtout! Il y a des

premiers violons à l'Opéra dont les appointements n'allaient pas à neuf

cents francs par an. Ils avaient vécu à grand'peine jusqu'à ce jour, en

donnant des leçons. On ne doit pas supposer qu'ils aient pu faire de

brillantes économies. Leurs élèves partis, que vont-ils devenir, ces

malheureux? On ne les déportera pas, quoique beaucoup d'entre eux

n'aient plus de chances de gagner leur vie qu'en Amérique, aux Indes ou

à Sydney; la déportation coûte trop cher au gouvernement: pour

l'obtenir, il faut l'avoir méritée, et tous nos artistes ont combattu

les insurgés et sont montés à l'assaut des barricades...

Au milieu de cette effroyable confusion du juste et de l'injuste, du

bien et du mal, du vrai et du faux, en entendant parler cette langue

dont la plupart des mots sont détournés de leur acception, n'y a-t-il

pas de quoi devenir complètement fou!!!

Continuons mon auto biographie. Je n'ai rien de mieux à faire. L'examen

du passé servira, d'ailleurs, à détourner mon attention du présent.

V

Une année d'études médicales.--Le professeur Amussat.--Une

représentation à l'Opéra.--La bibliothèque du Conservatoire.--Entraînement

irrésistible vers la musique.--Mon

père se refuse à me laisser suivre cette carrière.--Discussions

de famille.

En arrivant à Paris, en 1822, avec mon condisciple A. Robert, je me

livrai tout entier aux études relatives à la carrière qui m'était

imposée; je tins loyalement la promesse que j'avais faite à mon père en

partant. J'eus pourtant à subir une épreuve assez difficile, quand

Robert, m'ayant appris un matin qu'il avait acheté un _sujet_ (un

cadavre), me conduisit pour la première fois à l'amphithéâtre de

dissection de l'hospice de la Pitié. L'aspect de cet horrible charnier

humain, ces membres épars, ces têtes grimaçantes, ces crânes

entr'ouverts, le sanglant cloaque dans lequel nous marchions, l'odeur

révoltante qui s'en exhalait, les essaims de moineaux se disputant des

lambeaux de poumons, les rats grignotant dans leur coin des vertèbres

saignantes, me remplirent d'un tel effroi que, sautant par la fenêtre de

l'amphithéâtre, je pris la fuite à toutes jambes et courus haletant

jusque chez moi comme si la mort et son affreux cortège eussent été à

mes trousses. Je passai vingt-quatre heures sous le coup de cette

première impression, sans vouloir plus entendre parler d'anatomie, ni de

dissection, ni de médecine, et méditant mille folies pour me soustraire

à l'avenir dont j'étais menacé.

Robert perdait son éloquence à combattre mes répugnances et à me

démontrer l'absurdité de mes projets. Il parvint pourtant à me faire

tenter une seconde expérience. Je consentis à le suivre de nouveau à

l'hospice, et nous entrâmes ensemble dans la funèbre salle. Chose

étrange! en revoyant ces objets qui dès l'abord m'avaient inspiré une si

profonde horreur, je demeurai parfaitement calme, je n'éprouvai

absolument rien qu'un froid dégoût; j'étais déjà familiarisé avec ce

spectacle comme un vieux carabin; c'était fini. Je m'amusai même, en

arrivant, à fouiller la poitrine entr'ouverte d'un pauvre mort, pour

donner leur pitance de poumons aux hôtes ailés de ce charmant séjour. À

la bonne heure! me dit Robert en riant, tu t'humanises!

Aux petits des oiseaux tu donnes la pâture.

--Et ma bonté s'étend sur toute la nature.

répliquai-je en jetant une omoplate à un gros rat qui me regardait d'un

air affamé.

Je suivis donc, sinon avec intérêt, au moins avec une stoïque

résignation le cours d'anatomie. De secrètes sympathies m'attachaient

même à mon professeur Amussat, qui montrait pour cette science une

passion égale à celle que je ressentais pour la musique. C'était un

artiste en anatomie. Hardi novateur en chirurgie, son nom est

aujourd'hui européen; ses découvertes excitent dans le monde savant

l'admiration et la haine. Le jour et la nuit suffisent à peine à ses

travaux. Bien qu'exténué des fatigues d'une telle existence, il

continue, rêveur, mélancolique, ses audacieuses recherches et persiste

dans sa périlleuse voie. Ses allures sont celles d'un homme de génie. Je

le vois souvent; je l'aime.

Bientôt les leçons de Thénard et de Gay-Lussac qui professaient, l'un la

chimie, l'autre la physique au Jardin des Plantes, le cours de

littérature, dans lequel Andrieux savait captiver son auditoire avec

tant de malicieuse bonhomie, m'offrirent de puissantes compensations; je

trouvai à les suivre un charme très-vif et toujours croissant. J'allais

devenir un étudiant comme tant d'autres, destiné à ajouter une obscure

unité au nombre désastreux des mauvais médecins, quand, un soir, j'allai

à l'Opéra. On y jouait les _Danaides_, de Salieri. La pompe, l'éclat du

spectacle, la masse harmonieuse de l'orchestre et des choeurs, le talent

pathétique de madame Branchu, sa voix extraordinaire, la rudesse

grandiose de Dérivis; l'air d'Hypermnestre où je retrouvais, imités par

Salieri, tous les traits de l'idéal que je m'étais fait du style de

Gluck, d'après des fragments de son _Orphée_ découverts dans la

bibliothèque de mon père; enfin la foudroyante bacchanale et les airs de

danse si mélancoliquement voluptueux, ajoutés par Spontini à la

partition de son vieux compatriote, me mirent dans un état de trouble et

d'exaltation que je n'essayerai pas de décrire. J'étais comme un jeune

homme aux instincts navigateurs, qui, n'ayant jamais vu que les nacelles

des lacs de ses montagnes, se trouverait brusquement transporté sur un

vaisseau à trois ponts en pleine mer. Je ne dormis guère, on peut le

croire, la nuit qui suivit cette représentation, et la leçon d'anatomie

du lendemain se ressentit de mon insomnie. Je chantais l'air de Danaüs:

«Jouissez du destin propice,» en sciant le crâne de mon _sujet_, et

quand Robert, impatienté de m'entendre murmurer la mélodie «Descends

dans le sein d'Amphitrite» au lieu de lire le chapitre de Bichat sur les

aponévroses, s'écriait: «Soyons donc à notre affaire! nous ne

travaillons pas! dans trois jours notre _sujet_ sera gâté!... il coûte

dix-huit francs!... il faut pourtant être raisonnable!» je répliquais

par l'hymne à Némésis «Divinité de sang avide!» et le scalpel lui

tombait des mains.

La semaine suivante, je retournai à l'Opéra où j'assistai, cette fois, à

une représentation de la _Stratonice_ de Méhul et du ballet de _Nina_

dont la musique avait été composée et arrangée par Persuis. J'admirai

beaucoup dans _Stratonice_ l'ouverture d'abord, l'air de Séleucus

«Versez tous vos chagrins» et le quatuor de la consultation; mais

l'ensemble de la partition me parut un peu froid. Le ballet, au

contraire, me plut beaucoup, et je fus profondément ému en entendant

jouer sur le cor anglais par Vogt, pendant une navrante pantomime de

mademoiselle Bigottini, l'air du cantique chanté par les compagnes de ma

soeur au couvent des Ursulines, le jour de ma première communion. C'était

la romance «Quand le bien-aimé reviendra.» Un de mes voisins qui en

fredonnait les paroles, me dit le nom de l'opéra et celui de l'auteur

auquel Persuis l'avait empruntée, et j'appris ainsi qu'elle appartenait

à la _Nina_ de d'Aleyrac. J'ai bien de la peine à croire, quel qu'ait pu

être le talent de la cantatrice[3] qui créa le rôle de Nina, que cette

mélodie ait jamais eu dans sa bouche un accent aussi vrai, une

expression aussi touchante qu'en sortant de l'instrument de Vogt, et

dramatisée par la mime célèbre.

Malgré de pareilles distractions, et tout en passant bien des heures, le

soir, à réfléchir sur la triste contradiction établie entre mes études

et mes penchants, je continuai quelque temps encore cette vie de

tiraillements, sans grand profit pour mon instruction médicale, et sans

pouvoir étendre le champ si borné de mes connaissances en musique.

J'avais promis, je tenais ma parole. Mais, ayant appris que la

bibliothèque du Conservatoire, avec ses innombrables partitions, était

ouverte au public, je ne pus résister au désir d'y aller étudier les

oeuvres de Gluck, pour lesquelles j'avais déjà une passion instinctive,

et qu'on ne représentait pas en ce moment à l'Opéra. Une fois admis dans

ce sanctuaire, je n'en sortis plus. Ce fut le coup de grâce donné à la

médecine. L'amphithéâtre fut décidément abandonné.

L'absorption de ma pensée par la musique fut telle que je négligeai

même, malgré toute mon admiration pour Gay-Lussac et l'intérêt puissant

d'une pareille étude, le cours d'électricité expérimentale, que j'avais

commencé avec lui. Je lus et relus les partitions de Gluck, je les

copiai, je les appris par coeur; elles me firent perdre le sommeil,

oublier le boire et le manger; j'en délirai. Et le jour où, après une

anxieuse attente, il me fut enfin permis d'entendre _Iphigénie en

Tauride_, je jurai, en sortant de l'Opéra, que, malgré père, mère,

oncles, tantes, grands parents et amis, je serais musicien. J'osai même,

sans plus tarder, écrire à mon père pour lui faire connaître tout ce que

ma vocation avait d'impérieux et d'irrésistible, en le conjurant de ne

pas la contrarier inutilement. Il répondit par des raisonnements

affectueux, dont la conclusion était que je ne pouvais pas tarder à

sentir la folie de ma détermination et à quitter la poursuite d'une

chimère pour revenir à une carrière honorable et toute tracée. Mais mon

père s'abusait. Bien loin de me rallier à sa manière de voir, je

m'obstinai dans la mienne, et dès ce moment une correspondance régulière

s'établit entre nous, de plus en plus sévère et menaçante du côté de mon

père, toujours plus passionnée du mien et animée enfin d'un emportement

qui allait jusques à la fureur.

Mémoires de Hector Berlioz comprenant ses voyages en Italie, en Allemagne, en Russie et en Angleterre, 1803-1865 · 第 21 / 159 题