prix des tourments que j'ai soufferts? -- Aimer comme j'aimais
d'un amour monstrueux, inavouable, et que pourtant l'on ne peut
déraciner de son coeur; être condamné à garder le silence le plus
profond, et n'oser se permettre ce que l'amant le plus discret et
le plus respectueux dirait sans crainte à la femme la plus prude
et la plus sévère; se sentir dévoré d'ardeurs insensées et sans
excuses, même aux yeux des plus damnés libertins; que sont les
passions ordinaires à côté de celle-là, une passion honteuse
d'elle-même, sans espérance, et dont le succès improbable serait
un crime et vous ferait mourir de honte? Être réduit à souhaiter
de ne pas réussir, à craindre les chances et les occasions
favorables et à les éviter comme un autre les chercherait, voilà
quel était mon sort.
Le découragement le plus profond s'était emparé de moi; je me
regardais avec une horreur mélangée de surprise et de curiosité.
Ce qui me révoltait le plus, c'était de penser que je n'avais
jamais aimé auparavant, et que c'était chez moi la première
effervescence de jeunesse, la première pâquerette de mon printemps
d'amour.
Cette monstruosité remplaçait pour moi les fraîches et pudiques
illusions du bel âge; mes rêves de tendresse si doucement
caressés, le soir, à la lisière des bois, par les petits sentiers
rougissants, ou le long des blanches terrasses de marbre, près de
la pièce d'eau du parc, devaient donc se métamorphoser en ce
sphinx perfide, au sourire douteux, à la voix ambiguë, et devant
lequel je me tenais debout sans oser entreprendre d'expliquer
l'énigme! L'interpréter à faux eût causé ma mort; car, hélas!
c'est le seul lien qui me rattache au monde; quand il sera brisé,
tout sera dit. Ôtez-moi cette étincelle, je serai plus morne et
plus inanimé que la momie emprisonnée de bandelettes du plus
antique pharaon.
Aux moments où je me sentais entraîné avec le plus de violence
vers Théodore, je me rejetais avec effroi dans les bras de
Rosette, quoiqu'elle me déplût infiniment; je tâchais de
l'interposer entre lui et moi comme une barrière et un bouclier, -
- et j'éprouvais une secrète satisfaction, lorsque j'étais couché
auprès d'elle, à penser qu'au moins c'était une femme bien avérée,
et que, si je ne l'aimais plus, j'en étais encore assez aimé pour
que cette liaison ne dégénérât pas en intrigue et en débauche.
Cependant je sentais au fond de moi, à travers tout cela, une
espèce de regret d'être ainsi infidèle à l'idée de ma passion
impossible; je m'en voulais comme d'une trahison, et, quoique je
susse bien que je ne posséderais jamais l'objet de mon amour,
j'étais mécontent de moi, et je reprenais avec Rosette ma
froideur.
La répétition a été beaucoup mieux que je ne l'espérais; Théodore
surtout s'est montré admirable; on a aussi trouvé que je jouais
supérieurement bien. -- Ce n'est pas cependant que j'aie les
qualités qu'il faut pour être bon acteur, et l'on se tromperait
fort en me croyant capable de remplir d'autres rôles de la même
manière; mais par un hasard assez singulier, les paroles que
j'avais à prononcer répondaient si bien à ma situation qu'elles me
semblaient plutôt inventées par moi qu'apprises par coeur dans un
livre. -- La mémoire m'aurait manqué dans certains endroits qu'à
coup sûr je n'eusse pas hésité une minute pour remplir le vide
avec une phrase improvisée. Orlando était moi au moins autant que
j'étais Orlando, et il est impossible de rencontrer une plus
merveilleuse coïncidence.
À la scène du lutteur, lorsque Théodore détacha la chaîne de son
cou et m'en fit présent, ainsi que cela est dans le rôle, il me
jeta un regard si doucement langoureux, si rempli de promesses, et
il prononça avec tant de grâce et de noblesse la phrase: «Brave
cavalier, portez ceci en souvenir de moi, d'une jeune fille qui
vous donnerait plus si elle avait plus à vous offrir», que j'en
fus réellement troublé, et que ce fut à peine si je pus continuer:
«Quelle passion appesantit donc ma langue et lui donne ainsi des
fers? je ne puis lui parler, et cependant elle désirerait
m'entretenir. Ô pauvre Orlando!»
Au troisième acte, Rosalinde, habillée en homme et sous le nom de
Ganymède, réparait avec sa cousine Célie, qui a changé son nom
pour celui d'Aliéna.
Cela me fit une impression désagréable: -- je m'étais si bien
accoutumé déjà à ce costume de femme qui permettait à mes désirs
quelques espérances, et qui m'entretenait dans une erreur perfide,
mais séduisante! On s'habitue bien vite à regarder ses souhaits
comme des réalités sur la foi des plus fugitives apparences, et je
devins tout sombre quand Théodore reparut sous son costume
d'homme, plus sombre que je ne l'étais auparavant; car la joie ne
sert qu'à mieux faire sentir la douleur, le soleil ne brille que
pour mieux faire comprendre l'horreur des ténèbres, et la gaieté
du blanc n'a pour but que de faire ressortir toute la tristesse du
noir.
Son habit était le plus galant et le plus coquet du monde, d'une
coupe élégante et capricieuse, tout orné de passe-quilles et de
rubans, à peu près dans le goût des raffinés de la cour de Louis
XIII; un chapeau de feutre pointu, avec une longue plume frisée,
ombrageait les boucles de ses beaux cheveux, et une épée
damasquinée relevait le bas de son manteau de voyage.
Cependant il était ajusté de manière à faire pressentir que ces
habits virils avaient une doublure féminine; quelque chose de plus
large dans les hanches et de plus rempli à la poitrine, je ne sais
quoi d'ondoyant que les étoffes ne présentent pas sur le corps
d'un homme ne laissaient que de faibles doutes sur le sexe du
personnage.
Il avait une tournure moitié délibérée, moitié timide, on ne peut
plus divertissante, et, avec un art infini, il se donnait l'air
aussi gêné dans un costume qui lui était ordinaire qu'il avait eu
l'air à son aise dans des vêtements qui n'étaient pas les siens.
La sérénité me revint un peu, et je me persuadai de nouveau que
c'était bien effectivement une femme. -- Je repris assez de sang-
froid pour remplir convenablement mon rôle.
Connais-tu cette pièce? peut-être que non. Depuis quinze jours que
je ne fais que la lire et la déclamer, je la sais entièrement par
coeur, et je ne puis m'imaginer que tout le monde ne soit pas
aussi au courant que moi du noeud de l'intrigue; c'est une erreur
où je tombe assez communément, de croire que, lorsque je suis
ivre, toute la création est soûle et bat les murailles, et, si je
savais l'hébreu, il est sûr que je demanderais en hébreu ma robe
de chambre et mes pantoufles à mon domestique, et que je serais
fort étonné qu'il ne me comprît pas. -- Tu la liras si tu veux; je
fais comme si tu l'avais lue, et je ne touche qu'aux endroits qui
se rapportent à ma situation.
Rosalinde, en se promenant dans la forêt avec sa cousine, est très
étonnée que les buissons portent, au lieu de mûres et de
prunelles, des madrigaux à sa louange: fruits singuliers qui
heureusement ne sont pas habitués à pousser sur des ronces; car il
vaut mieux, quand on a soif, trouver de bonnes mûres sur les
branches que de méchants sonnets. Elle s'inquiète fort pour savoir
qui a ainsi gâté l'écorce des jeunes arbres en y taillant son
chiffre. -- Célie, qui a déjà rencontré Orlando, lui dit, après
s'être fait longtemps prier, que ce rimeur n'est autre que le
jeune homme qui a vaincu à la lutte Charles, l'athlète du duc.
Bientôt paraît Orlando lui-même, et Rosalinde engage la
conversation en lui demandant l'heure. -- Certes, voilà un début
de la plus extrême simplicité; -- il ne se peut rien voir au monde
de plus bourgeois. -- Mais n'ayez pas peur: de cette phrase banale
et vulgaire vous allez voir lever sur-le-champ une moisson de
concetti inattendus, toute pleine de fleurs et de comparaisons
bizarres comme de la terre la plus forte et la mieux fumée.
Après quelques lignes d'un dialogue étincelant, où chaque mot, en
tombant sur la phrase, fait sauter à droite et à gauche des
millions de folles paillettes, comme un marteau d'une barre de fer
rouge, Rosalinde demande à Orlando si d'aventure il connaîtrait
cet homme qui suspend des odes sur l'aubépine et des élégies sur
les ronces, et qui paraît attaqué du mal d'amour quotidien, mal
qu'elle sait parfaitement guérir. Orlando lui avoue que c'est lui
qui est cet homme si tourmenté par l'amour, et que, puisqu'il
s'est vanté d'avoir plusieurs recettes infaillibles pour guérir
cette maladie, il lui fasse la grâce de lui en indiquer une. --
Vous, amoureux? réplique Rosalinde; vous n'avez aucun des
symptômes auxquels on reconnaît un amoureux; vous n'avez ni les
joues maigres ni les yeux cernés; vos bas ne traînent pas sur vos
talons, vos manches ne sont pas déboutonnées, et la rosette de vos
souliers est nouée avec beaucoup de grâce; si vous êtes amoureux
de quelqu'un, c'est assurément de votre propre personne, et vous
n'avez que faire de mes remèdes.
Ce ne fut pas sans une véritable émotion que je lui donnai la
réplique dont voici les mots textuels:
«Beau jeune homme, je voudrais pouvoir te faire croire que je
t'aime.»
Cette réponse si imprévue, si étrange, qui n'est amenée par rien,
et qui semblait écrite exprès pour moi comme par une espèce de
prévision du poète, me fit beaucoup d'effet quand je la prononçai
devant Théodore, dont les lèvres divines étaient encore légèrement
gonflées par l'expression ironique de la phrase qu'il venait de
dire, tandis que ses yeux souriaient avec une inexprimable
douceur, et qu'un clair rayon de bienveillance dorait tout le haut
de sa jeune et belle figure.
«Moi le croire? il vous est aussi aisé de le persuader à celle qui
vous aime, et cependant elle ne conviendra pas aisément qu'elle
vous aime, et c'est une des choses sur lesquelles les femmes
donnent toujours un démenti à leur conscience; -- mais, bien
sincèrement, est-ce vous qui accrochez aux arbres tous ces beaux
éloges de Rosalinde, et auriez-vous en effet besoin de remède pour
votre folie?»
Quand elle est bien assurée que c'est lui, Orlando, et non pas un
autre, qui a rimé ces admirables vers qui marchent sur tant de
pieds, la belle Rosalinde consent à lui dire quelle est sa
recette. Voici en quoi elle consiste: elle a fait semblant d'être
la bien-aimée du malade d'amour, qui était obligé de lui faire la
cour comme à sa maîtresse véritable, et, pour le dégoûter de sa
passion, elle donnait dans les caprices les plus extravagants;
tantôt elle pleurait, tantôt elle riait; un jour elle
l'accueillait bien, l'autre mal; elle l'égratignait, elle lui
crachait au visage; elle n'était pas une seule minute pareille à
elle-même; minaudière, volage, prude, langoureuse, elle était cela
tour à tour, et tout ce que l'ennui, les vapeurs et les diables
bleus peuvent faire naître de fantaisies désordonnées dans la tête
creuse d'une petite-maîtresse, il fallait que le pauvre diable le
supportât ou l'exécutât. -- Un lutin, un singe et un procureur
réunis n'eussent pas inventé plus de malices. -- Ce traitement
miraculeux n'avait pas manqué de produire son effet; -- le malade,
d'un accès d'amour, était tombé dans un accès de folie, qui lui
avait fait prendre tout le monde en horreur, et il avait été finir
ses jours dans un réduit vraiment monastique; résultat on ne peut
plus satisfaisant, et auquel, du reste, il n'était pas difficile
de s'attendre.
Orlando, comme on peut bien le croire, ne se soucie guère de
revenir à la santé par un pareil moyen; mais Rosalinde insiste et
veut entreprendre cette cure. -- Et elle prononça cette phrase:
«Je vous guérirais si vous vouliez seulement consentir à m'appeler
Rosalinde et à venir tous les jours me rendre vos soins dans ma
cabane», avec une intention si marquée et si visible, et en me
jetant un regard si étrange, qu'il me fut impossible de ne pas y
attacher un sens plus étendu que celui des mots, et de n'y pas
voir comme un avertissement indirect de déclarer mes véritables
sentiments. -- Et quand Orlando lui répondit: «Bien volontiers,
aimable jeune homme», elle prononça d'une manière encore plus
significative, et comme avec une espèce de dépit de ne pas se
faire comprendre, la réplique: «Non, non, il faut que vous
m'appeliez Rosalinde.»
Peut-être me suis-je trompé, et ai-je cru voir ce qui n'existait
point en effet, mais il m'a semblé que Théodore s'était aperçu de
mon amour, quoique assurément je ne lui eusse jamais dit un seul
mot, et qu'à travers le voile de ces expressions empruntées, sous
ce masque de théâtre, avec ses paroles hermaphrodites, il faisait
allusion à son sexe réel et à notre situation réciproque. Il est
bien impossible qu'une femme aussi spirituelle qu'elle l'est, et
qui a autant de monde qu'elle en a, n'ait pas, dès les
commencements, démêlé ce qui se passait dans mon âme: -- à défaut
de ma langue, mes yeux et mon trouble parlaient suffisamment, et
le voile d'ardente amitié que j'avais jeté sur mon amour n'était
pas impénétrable à ce point qu'un observateur attentif et
intéressé ne le pût facilement traverser -- La fille la plus
innocente et la moins usagée ne s'y fût pas arrêtée une minute.
Quelque raison importante, et que je ne puis savoir, force sans
doute la belle à ce déguisement maudit, qui a été la cause de tous
mes tourments, et qui a failli faire de moi un étrange amoureux:
sans cela tout aurait été uniquement, facilement, comme une
voiture dont les roues sont bien graissées sur une route bien
plane et sablée avec du sable fin; j'aurais pu me laisser aller
avec une douce sécurité aux rêveries les plus amoureusement
vagabondes, et prendre entre mes mains la petite main blanche et
soyeuse de ma divinité, sans frissons d'horreur, et sans reculer à
vingt pas, comme si j'eusse touché un fer rouge, ou senti les
griffes de Belzébuth en personne.
Au lieu de me désespérer et de m'agiter comme un vrai maniaque, de
me battre les flancs pour avoir des remords, et de me dolenter de
n'en pas avoir, tous les matins, en étendant les bras, je me
serais dit avec un sentiment de devoir rempli et de conscience
satisfaite: -- Je suis amoureux -- phrase aussi agréable à se dire
le matin, la tête sur un oreiller bien doux, sous une couverture
bien chaude, que toute autre phrase de trois mots que l'on
pourrait imaginer, -- excepté toutefois celle-ci: -- J'ai de
l'argent.
Après m'être levé, j'aurais été me planter devant ma glace, et là,
me regardant avec une sorte de respect, je me serais attendri,
tout en peignant mes cheveux, sur ma poétique pâleur, en me
promettant bien d'en tirer bon parti, et de la faire
convenablement valoir, car rien n'est ignoble comme de faire
l'amour avec une trogne écarlate; et, quand on a le malheur d'être
rouge et amoureux, choses qui peuvent se rencontrer, je suis
d'avis qu'il se faut quotidiennement enfariner la physionomie, ou
renoncer à être du bel air et s'en tenir aux Margots et aux
Toinons.
Puis j'eusse déjeuné avec componction et gravité pour nourrir ce
cher corps, cette précieuse boite de passion, lui composer du suc
des viandes et du gibier de bon chyle amoureux, de bon sang vif et
chaud, et le maintenir dans un état à faire plaisir aux âmes
charitables.
Le déjeuner fini, tout en me curant les dents, j'eusse entrelacé
quelques rimes hétéroclites en manière de sonnet, le tout en
l'honneur de ma princesse; j'aurais trouvé mille petites
comparaisons plus médites les unes que les autres, et infiniment
galantes: dans le premier quatrain, il y aurait eu une danse de
soleils, et, dans le second, un menuet de vertus théologales, les
deux tercets n'eussent pas été d'un goût inférieur; Hélène y eût
été traitée de servante d'auberge, et Paris d'idiot; l'Orient
n'eût rien eu à envier pour la magnificence des métaphores; le
dernier vers surtout eût été particulièrement admirable et eût
renfermé deux concetti au moins par syllabe; car le venin du
scorpion est dans sa queue, et le mérite du sonnet dans son
dernier vers. -- Le sonnet parachevé et bien et dûment transcrit
sur papier glacé et parfumé, je serais sorti de chez moi haut de
cent coudées et baissant la tête de peur de me cogner au ciel et
d'accrocher les nuages (sage précaution), et j'aurais été débiter
ma nouvelle production à tous mes amis et à tous mes ennemis, puis
aux enfants à la mamelle et à leurs nourrices, puis aux chevaux et
aux ânes, puis aux murailles et aux arbres, pour savoir un peu
l'avis de la création sur ce dernier produit de ma veine.
Dans les cercles, j'aurais parlé avec les femmes d'un air
doctoral, et soutenu des thèses de sentiment d'un ton de voix
grave et mesuré, comme un homme qui en sait beaucoup plus qu'il
n'en veut dire sur la matière qu'il traite, et qui n'a pas appris
ce qu'il sait dans les livres; -- ce qui ne manque pas de produire
un effet on ne peut plus prodigieux, et de faire pâmer comme des
carpes sur le sable toutes les femmes de l'assemblée qui ne disent
plus leur âge, et les quelques petites filles que l'on n'a pas
invitées à danser.
J'aurais pu mener la plus heureuse vie du monde marcher sur la
queue du carlin sans trop faire crier sa maîtresse, renverser les
guéridons chargés de porcelaine, manger à table le meilleur
morceau sans en laisser pour le reste de la compagnie: tout cela
eût été excusé en faveur de la distraction bien connue des
amoureux; et, en me voyant ainsi tout avaler avec une mine
effarée, tout le monde eût dit en joignant les mains: -- Pauvre
garçon!
Et puis cet air rêveur et dolent, ces cheveux en pleurs, ces bas
mal tirés, cette cravate lâche, ces grands bras pendants que je
vous aurais eus! comme j'aurais parcouru les allées du parc,
tantôt à grands pas, tantôt à petits pas, à la façon d'un homme
dont la raison est complètement égarée! Comme j'aurais regardé la
lune entre les deux yeux, et fait des ronds dans l'eau avec une
profonde tranquillité!
Mais les dieux en ont ordonné autrement.
Je me suis épris d'une beauté en pourpoint et en bottes, d'une
fière Bradamante qui dédaigne les habits de son sexe, et qui vous
laisse par moments flotter dans les plus inquiétantes perplexités;
-- ses traits et son corps sont bien des traits et un corps de
femme, mais son esprit est incontestablement celui d'un homme.
Ma maîtresse est de première force à l'épée, et en remontrerait au
prévôt de salles le plus expérimenté; elle a eu je ne sais combien
de duels, et tué ou blessé trois ou quatre personnes; elle
franchit à cheval des fossés de dix pieds de large, et chasse
comme un vieux gentillâtre de province: -- singulières qualités
pour une maîtresse! il n'y a qu'à moi que ces choses-là arrivent.
Je ris, mais certainement il n'y a pas de quoi, car je n'ai jamais
tant souffert, et ces deux derniers mois m'ont semblé deux années
ou plutôt deux siècles. C'était dans ma tête un flux et reflux
d'incertitudes à hébéter le plus fort cerveau; j'étais si
violemment agité et tiraillé en tous sens, j'avais des élans si
furieux, de si plates atonies, des espoirs si extravagants et des
désespoirs si profonds que je ne sais réellement pas comment je ne
suis pas mort à la peine. Cette idée m'occupait et me remplissait
tellement que je m'étonnais qu'on ne la vît pas clairement à
travers mon corps comme une bougie dans une lanterne, et j'étais
dans des transes mortelles que quelqu'un ne vînt à découvrir quel
était l'objet de cet amour insensé. -- Du reste, Rosette, étant la
personne du monde qui avait le plus d'intérêt à surveiller les
mouvements de mon coeur, n'a point paru s'apercevoir de rien; je
crois qu'elle était elle-même trop occupée à aimer Théodore, pour
faire attention à mon refroidissement pour elle; ou bien il faut
que je sois passé maître en fait de dissimulation, et je n'ai pas
cette fatuité. -- Théodore lui-même n'a point montré jusqu'à ce
jour qu'il eût le plus léger soupçon de l'état de mon âme, et il
m'a toujours parlé familièrement et amicalement, comme un jeune
homme bien élevé parle à un jeune homme de son âge, mais rien de
plus. -- Sa conversation avec moi roulait indifféremment sur toute
sorte de sujets, sur les arts, sur la poésie et autres matières
pareilles; mais rien d'intime et de précis qui eût trait à lui ou
à moi.
Peut-être les motifs qui l'obligeaient à ce travestissement
n'existent-ils plus, et va-t-il bientôt reprendre le vêtement qui
lui convient: c'est ce que j'ignore; toujours est-il que la
Rosalinde a prononcé certains mots avec des inflexions
particulières, et qu'elle a appuyé d'une manière très marquée sur
tous les passages du rôle qui avaient une signification ambiguë et
qui se pouvaient détourner dans ce sens-là.
Dans la scène du rendez-vous, depuis l'instant où elle reproche à
Orlando de n'être pas arrivé deux heures avant, comme il sied à un
véritable amoureux, mais bien deux heures après, jusqu'au
douloureux soupir qu'effrayée de l'étendue de sa passion elle
pousse en se jetant dans les bras d'Aliéna: «Ô cousine! cousine!
ma jolie petite cousine! si tu savais à quelle profondeur je suis
enfoncée dans l'abîme de l'amour!», elle a déployé un talent
miraculeux. C'était un mélange de tendresse, de mélancolie et
d'amour irrésistible; sa voix avait quelque chose de tremblant et
d'ému, et derrière le rire on sentait l'amour le plus violent prêt
à faire explosion; ajoutez à cela tout le piquant et la
singularité de la transposition et ce qu'il y a de nouveau à voir
un jeune homme faire la cour à sa maîtresse qu'il prend pour un
homme et qui en a toutes les apparences.
Des expressions qui eussent paru ordinaires et communes dans
d'autres situations prenaient dans celle-ci un relief particulier,
et toute cette menue monnaie de comparaisons et de protestations
amoureuses, qui a cours sur le théâtre, semblait refrappée avec un
coin tout neuf; d'ailleurs les pensées, au lieu d'être rares et
charmantes comme elles le sont, eussent-elles été plus usées que
la soutane d'un juge ou la croupière d'un âne de louage, la façon
dont elles étaient débitées les eût fait trouver de la plus
merveilleuse finesse et du meilleur goût du monde.
J'ai oublié de te dire que Rosette, après avoir refusé le rôle de
Rosalinde, s'était complaisamment chargée du rôle secondaire de
Phoebé; Phoebé est une bergère de la forêt des Ardennes,
éperdument aimée du berger Sylvius, qu'elle ne peut souffrir et
qu'elle accable des plus constantes rigueurs. Phoebé est froide
comme la lune dont elle porte le nom; elle a un coeur de neige qui
ne fond point au feu des plus ardents soupirs, mais dont la croûte
glacée s'épaissit de plus en plus et devient dure comme le
diamant; mais à peine a-t-elle vu Rosalinde sous les habits du
beau page Ganymède, que toute cette glace se résout en pleurs et
que le diamant devient plus mou que de la cire. L'orgueilleuse
Phoebé, qui se riait de l'amour, est amoureuse elle-même; elle
souffre maintenant les tourments qu'elle faisait endurer aux
autres. Sa fierté s'abat jusqu'à faire toutes les avances, et elle
fait porter à Rosalinde, par le pauvre Sylvius, une lettre
brûlante qui contient l'aveu de sa passion dans les termes les
plus humbles et les plus suppliants. Rosalinde, touchée de pitié
pour Sylvius, et ayant d'ailleurs les plus excellentes raisons du
monde pour ne pas répondre à l'amour de Phoebé, lui fait essuyer
les traitements les plus durs et se moque d'elle avec une cruauté
et un acharnement sans pareils. Phoebé préfère cependant ces
injures aux plus délicats et plus passionnés madrigaux de son
malheureux berger; elle suit partout le bel inconnu, et à force
d'importunités, ce qu'elle en peut tirer de plus doux est cette
promesse que, si jamais il épouse une femme, à coup sûr ce sera
elle; en attendant, il l'engage à bien traiter Sylvius et à ne pas
se bercer d'une trop flatteuse espérance.
Rosette s'est acquittée de son rôle avec une grâce triste et
caressante, un ton douloureux et résigné qui allait au coeur; --
et lorsque Rosalinde lui dit: «Je vous aimerais, si je pouvais»,
les larmes furent au moment de déborder de ses yeux, et elle eut
peine à les contenir, car l'histoire de Phoebé est la sienne,
comme celle d'Orlando est la mienne, à cette différence près que
tout se dénoue heureusement pour Orlando, et que Phoebé, trompée
dans son amour, au lieu du charmant idéal qu'elle voulait
embrasser, en est réduite à épouser Sylvius. La vie est ainsi
disposée: ce qui fait le bonheur de l'un fait nécessairement le
malheur de l'autre. Il est très heureux pour moi que Théodore soit
une femme; il est très malheureux pour Rosette que ce ne soit pas
un homme, et elle se trouve jetée maintenant dans les
impossibilités amoureuses où j'étais naguère égaré.
À la fin de la pièce, Rosalinde quitte pour des vêtements de son
sexe le pourpoint du page Ganymède, et se fait reconnaître par le
duc pour sa fille, par Orlando pour sa maîtresse; le dieu
Hymenaeus arrive avec sa livrée de safran et ses torches
légitimes. -- Trois mariages ont lieu. -- Orlando épouse
Rosalinde, Phoebé Sylvius, et le bouffon Touchstone la naïve
Audrey. -- Puis l'épilogue vient faire sa salutation, et le rideau
tombe...
Tout cela nous a extrêmement intéressés et occupés: c'était en
quelque sorte une autre pièce dans la pièce, un drame invisible et
inconnu aux autres spectateurs que nous jouions pour nous seuls,
et qui, sous des paroles symboliques, résumait notre vie complète
et exprimait nos plus cachés désirs. -- Sans la singulière recette
de Rosalinde, je serais plus malade que jamais n'ayant pas même un
espoir de lointaine guérison, et j'aurais continué à errer
tristement dans les sentiers obliques de l'obscure forêt.
Cependant je n'ai qu'une certitude morale; les preuves me
manquent, et je ne puis rester plus longtemps dans cet état
d'incertitude; il faut absolument que je parle à Théodore d'une
manière plus précise. Je me suis approché vingt fois de lui avec
une phrase préparée, sans pouvoir venir à bout de la dire, -- je
n'ose pas; j'ai bien des occasions de lui parler seul ou dans le
parc, ou dans ma chambre, ou dans la sienne, car il vient me voir
et je vais le voir, mais je les laisse passer sans m'en servir,
bien que l'instant d'après j'en éprouve un regret mortel, et que
j'entre contre moi-même en des colères horribles. J'ouvre la
bouche, et malgré moi d'autres mots se substituent aux mots que je
voudrais dire; au lieu de déclarer mon amour, je disserte sur la
pluie et le beau temps ou telle autre stupidité pareille.
Cependant la saison va finir, et bientôt l'on retournera à la
ville; les facilités qui s'ouvrent ici favorablement devant mes
désirs ne se retrouveront nulle part: -- nous nous perdrons peut-
être de vue, et un courant opposé nous emportera sans doute.
La liberté de la campagne est une chose si charmante et si
commode! -- les arbres même un peu effeuillés de l'automne offrent
de si délicieux ombrages aux rêveries du naissant amour! il est
difficile de résister au milieu de la belle nature! les oiseaux
ont des chansons si langoureuses, les fleurs des parfums si
enivrants, le revers des collines des gazons si dorés et si
soyeux! La solitude vous inspire mille voluptueuses pensées, que
le tourbillon du monde eût dispersées ou fait envoler çà et là, et
le mouvement instinctif de deux êtres qui entendent battre leur
coeur dans le silence d'une campagne déserte est d'enlacer leurs
bras plus étroitement et de se replier l'un sur l'autre, comme si
effectivement il n'y avait plus qu'eux de vivants au monde.
J'ai été me promener ce matin; le temps était doux et humide, le
ciel ne laissait pas entrevoir le moindre losange d'azur;
cependant il n'était ni sombre ni menaçant. Deux ou trois tons de
gris de perle, harmonieusement fondus, le noyaient d'un bout à
l'autre, et sur ce fond vaporeux passaient lentement des nuages
cotonneux semblables à de grands morceaux d'ouate; ils étaient
poussés par le souffle mourant d'une petite brise à peine assez
forte pour agiter les sommités des trembles les plus inquiets: des
flocons de brouillards montaient entre les grands marronniers et
indiquaient de loin le cours de la rivière. Quand la brise
reprenait haleine, quelques feuilles rougies et grillées
s'éparpillaient tout émues, et couraient devant moi le long du
sentier comme des essaims de moineaux peureux; puis, le souffle
cessant, elles s'abattaient quelques pas plus loin: vraie image de
ces esprits qu'on prend pour des oiseaux volant librement avec
leurs ailes, et qui ne sont, au bout du compte, que des feuilles
desséchées par la gelée du matin, et dont le moindre vent qui
passe fait son jouet et sa risée.
Les lointains étaient tellement estompés de vapeurs, et les
franges de l'horizon tellement effilées sur le bord qu'il n'était
guère possible de savoir le point précis où commençait le ciel et
où finissait la terre: un gris un peu plus opaque, une brume un
peu plus épaisse indiquaient d'une manière vague l'éloignement et
la différence des plans. À travers ce rideau, les saules, avec
leurs têtes cendrées, avaient plutôt l'air de spectres d'arbres
que d'arbres véritables; les sinuosités des collines ressemblaient
plutôt aux ondulations d'un entassement de nuées qu'au gisement
d'un terrain solide. Les contours des objets tremblaient à l'oeil,
et une espèce de trame grise d'une finesse inexprimable, pareille
à une toile d'araignée, s'étendait entre les devants du paysage et
les fuyantes profondeurs; aux endroits ombrés, les hachures se
dessinaient en clair beaucoup plus nettement, et laissaient voir
les mailles du réseau; aux places plus éclairées, ce filet de
brume était insensible, et se confondait dans une lueur diffuse.
Il y avait dans l'air quelque chose d'assoupi, d'humidement tiède
et de doucement terne qui prédisposait singulièrement à la
mélancolie.
Tout en allant, je pensais que l'automne était venu aussi pour
moi, et que l'été rayonnant était passé sans retour; l'arbre de
mon âme était peut-être encore plus effeuillé que les arbres des
forêts; à peine restait-il à la plus haute branche une seule
petite feuille verte qui se balançait en frissonnant, toute triste
de voir ses soeurs la quitter une à une.
Reste sur l'arbre, ô petite feuille couleur d'espérance, retiens-
toi à la branche de toute la force de tes nervures et de tes
fibres; ne te laisse pas effrayer par les sifflements du vent, ô
bonne petite feuille! car, lorsque tu m'auras quitté, qui pourra
distinguer si je suis un arbre mort ou vivant, et qui empêchera le
bûcheron de m'entailler le pied à coups de hache et de faire des
fagots avec mes branches? -- Il n'est pas encore le temps où les
arbres n'ont plus de feuilles, et le soleil peut encore se
débarrasser des langes de brouillard qui l'environnent.
Ce spectacle de la saison mourante me fit beaucoup d'impression.
Je pensais que le temps fuyait vite, et que je pourrais mourir
sans avoir serré mon idéal sur mon coeur.
En rentrant chez moi, j'ai pris une résolution. -- Puisque je ne
pouvais me décider à parler, j'ai écrit toute ma destinée sur un
carré de papier. -- Il est peut-être ridicule d'écrire à quelqu'un
qui demeure dans la même maison que vous, que l'on peut voir tous
les jours, à toute heure; mais je n'en suis plus à regarder ce qui
est ridicule ou non.
J'ai cacheté ma lettre non sans trembler et sans changer de
couleur; puis, choisissant le moment où Théodore était sorti, je
l'ai posée sur le milieu de la table, et je me suis enfui aussi
troublé que si j'avais commis la plus abominable action du monde.
Chapitre 12
_Je t'ai promis la suite de mes aventures..._
Je t'ai promis la suite de mes aventures; mais en vérité je suis
si paresseuse à écrire qu'il faut que je t'aime comme la prunelle
de mon oeil, et que je te sache plus curieuse qu'Ève ou Psyché,
pour me mettre devant une table avec une grande feuille de papier
toute blanche qu'il faut rendre toute noire, et un encrier plus
profond que la mer, dont chaque goutte se doit tourner en pensées,
ou du moins en quelque chose qui y ressemble, sans prendre la
résolution subite de monter à cheval et de faire, à bride abattue,
les quatre-vingts énormes lieues qui nous séparent, pour t'aller
conter de vive voix ce que je vais t'aligner en pieds de mouche
imperceptibles, afin de ne pas être effrayée moi-même du volume
prodigieux de mon odyssée picaresque.
Quatre-vingts lieues! songer qu'il y a tout cet espace entre moi
et la personne que j'aime le mieux au monde! -- J'ai bien envie de
déchirer ma lettre et de faire seller mon cheval. -- Mais je n'y
pensais plus, -- avec l'habit que je porte, je ne pourrais
approcher de toi, et reprendre la vie familière que nous menions
ensemble lorsque nous étions petites filles bien naïves et bien
innocentes: si jamais je reprends des jupes, ce sera assurément
pour ce motif.
Je t'ai laissée, je crois, au départ de l'auberge où j'ai passé
une si drôle de nuit et où ma vertu a pensé faire naufrage en
sortant du port. -- Nous partîmes tous ensemble, allant du même
côté. -- Mes compagnons s'extasièrent beaucoup sur la beauté de
mon cheval, qui effectivement est de race et l'un des meilleurs
coureurs qui soient; -- cela me grandit d'une demi-coudée au moins
dans leur estime, et ils ajoutèrent à mon propre mérite tout le
mérite de ma monture.
Cependant ils parurent craindre qu'elle ne fût trop fringante et
trop fougueuse pour moi. -- Je leur dis qu'ils eussent à calmer
leur crainte, et, pour leur montrer qu'il n'y avait point de
danger, je lui fis faire plusieurs courbettes, -- puis je franchis
une barrière assez élevée, et je pris le galop.
La troupe essaya vainement de me suivre; je tournai bride quand je
fus assez loin, et je revins à leur rencontre ventre à terre;
quand je fus près d'eux, je retins mon cheval lancé sur ses quatre
pieds et je l'arrêtai court: ce qui est, comme tu le sais ou comme
tu ne le sais pas, un vrai tour de force.
De l'estime ils passèrent sans transition au plus profond respect.
Ils ne se doutaient pas qu'un jeune écolier, tout récemment sorti
de l'université, était aussi bon écuyer que cela. Cette découverte
qu'ils firent me servit plus que s'ils avaient reconnu en moi
toutes les vertus théologales et cardinales; -- au lieu de me
traiter en petit jeune homme, ils me parlèrent sur un ton de
familiarité obséquieuse qui me fit plaisir.
En quittant mes habits, je n'avais pas quitté mon orgueil: --
n'étant plus femme, je voulais être homme tout à fait et ne pas me
contenter d'en avoir seulement l'extérieur. -- J'étais décidée à
avoir comme cavalier les succès auxquels je ne pouvais plus
prétendre en qualité de femme. Ce qui m'inquiétait le plus,
c'était de savoir comment je m'y prendrais pour avoir du courage;
car le courage et l'adresse aux exercices du corps sont les moyens
par lesquels un homme fonde le plus aisément sa réputation. Ce
n'est pas que je sois timide pour une femme, et je n'ai pas ces
pusillanimités imbéciles que l'on voit à plusieurs; mais de là à
cette brutalité insouciante et féroce qui fait la gloire des
hommes il y a loin encore, et mon intention était de devenir un
petit fier-à-bras, un tranche-montagne comme messieurs du bel air,
afin de me mettre sur un bon pied dans le monde et de jouir de
tous les avantages de ma métamorphose.
Mais je vis par la suite que rien n'était plus facile et que la
recette en était fort simple.
Je ne te conterai pas, selon l'usage des voyageurs, que j'ai fait
tant de lieues tel jour, que j'ai été de cet endroit à cet autre,
que le rôti que j'ai mangé dans l'auberge du Cheval-Blanc ou de la
Croix-de-Fer était cru ou brûlé; que le vin était aigre et que le
lit où j'ai couché avait des rideaux à personnages ou à fleurs: ce
sont des détails très importants et qu'il est bon de conserver à
la postérité; mais il faudra que la postérité s'en passe pour
cette fois et que tu te résignes à ne pas savoir de combien de
plats mon dîner était composé, et si j'ai bien ou mal dormi
pendant le cours de mes voyages. Je ne te donnerai pas non plus
une description exacte des différents paysages, des champs de blés
et forêts, des cultures variées et des collines chargées de
hameaux qui ont successivement passé devant mes yeux: cela est
facile à supposer; prends un peu de terre, plantes-y quelques
arbres et quelques brins d'herbe, barbouille derrière cela un
petit bout de ciel ou grisâtre ou bleu pâle, et tu auras une idée
très suffisante du fond mouvant sur lequel se détachait notre
petite caravane. -- Si, dans ma première lettre, je suis entrée en
quelques détails de ce genre, veuille bien m'excuser, je n'y
retomberai plus: comme je n'étais jamais sortie, la moindre chose
me semblait d'une importance énorme.
Un des cavaliers, mon compagnon de lit, celui que j'avais été près
de tirer par la manche dans la mémorable nuit dont je t'ai décrit
tout au long les angoisses, se prit d'une belle passion pour moi
et tint tout le temps son cheval à côté du mien.
À cette exception près, que je n'eusse pas voulu le prendre pour
amant quand il m'eût apporté la plus belle couronne du monde, il
ne me déplaisait pas autrement; il était instruit, et ne manquait
ni d'esprit ni de bonne humeur: seulement, quand il parlait des
femmes, c'était avec un ton de mépris et d'ironie pour lequel je
lui eusse très volontiers arraché les deux yeux de la tête,
d'autant plus que, sous l'exagération, il y avait dans ce qu'il
disait beaucoup de choses d'une vérité cruelle et dont mon habit
d'homme me forçait de reconnaître la justice.
Il m'invita d'une manière si pressante et à tant de reprises à
venir voir avec lui une de ses soeurs sur la fin de son veuvage,
et qui habitait en ce moment-là un vieux château avec une de ses
tantes, que je ne pus le lui refuser. -- Je fis quelques
objections pour la forme, car au fond il m'était aussi égal
d'aller là qu'autre part, et je pouvais tout aussi bien atteindre
à mon but de cette façon que d'une autre; et, comme il me dit que
je le désobligerais assurément beaucoup si je ne lui accordais au
moins quinze jours, je lui répondis que je voulais bien et que
c'était une chose convenue.
À un embranchement du chemin, -- le compagnon, en montrant le
jambage droit de cet _Y_ naturel, me dit:
-- C'est par là. Les autres nous donnèrent une poignée de main et
s'en furent de l'autre côté.
Après quelques heures de marche, nous arrivâmes au lieu de notre
destination.
Un fossé assez large, mais qui, au lieu d'eau, était rempli d'une
végétation abondante et touffue, séparait le parc du grand chemin;
le revêtement était en pierre de taille; et, dans les angles, se
hérissaient de gigantesques artichauts et des chardons de fer qui
semblaient avoir poussé comme des plantes naturelles entre les
blocs disjoints de la muraille: un petit pont d'une arche
traversait ce canal à sec et permettait d'arriver à la grille.
Une haute allée d'ormes, arrondie en berceau et taillée à la
vieille mode, se présentait d'abord à vous; et, après l'avoir
suivie quelque temps, on débouchait dans une espèce de rond-point.
Ces arbres avaient plutôt l'air surannés que vieux; ils
paraissaient avoir des perruques et être poudrés à blanc; on ne
leur avait réservé qu'une petite houppe de feuillage au sommet de
la tête; tout le reste était soigneusement émondé, en sorte qu'on
les eût pris pour des plumets démesurés plantés en terre de
distance en distance.
Après avoir traversé le rond-point, couvert d'une herbe fine
soigneusement foulée au rouleau, il fallait encore passer sous une
curieuse architecture de feuillage ornée de pots-à-feu, de
pyramides et de colonnes d'ordre rustique, le tout pratiqué à
grand renfort de ciseaux et de serpes dans un énorme massif de
buis. -- Par différentes échappées on apercevait, à droite et à
gauche, tantôt un château de rocaille à demi ruiné, tantôt
l'escalier rongé de mousse d'une cascade tarie, ou bien un vase ou
une statue de nymphe et de berger le nez et les doigts cassés,
avec quelques pigeons perchés sur les épaules et sur la tête.
Un grand parterre, dessiné à la française, s'étendait devant le
château; tous les compartiments étaient tracés avec du buis et du
houx dans la plus rigoureuse symétrie; cela avait bien autant
l'air d'un tapis que d'un jardin: de grandes fleurs en parure de
bal, le port majestueux et la mine sereine, comme des duchesses
qui s'apprêtent à danser le menuet, vous faisaient au passage une
légère inclination de tête. D'autres, moins polies apparemment, se
tenaient raides et immobiles, pareilles à des douairières qui font
tapisserie. Des arbustes de toutes les formes possibles, si l'on
en excepte toutefois leur forme naturelle, ronds, carrés, pointus,
triangulaires, avec des caisses vertes et grises, semblaient
marcher professionnellement au long de la grande allée, et vous
conduire par la main jusqu'aux premières marches du perron.
Quelques tourelles, à demi engagées dans des constructions plus
récentes, dépassaient la ligne de l'édifice de toute la hauteur de
leur éteignoir d'ardoises, et leurs girouettes de tôle taillées en
queue d'aronde témoignaient d'une assez honorable antiquité. Les
fenêtres du pavillon du milieu donnaient toutes sur un balcon
commun orné d'une balustrade de fer extrêmement travaillée et
d'une grande richesse, et les autres étaient entourées de cadres
de pierre avec des chiffres et des noeuds sculptés.
Quatre à cinq grands chiens accoururent en aboyant à pleine gueule
et en faisant des cabrioles prodigieuses. Ils gambadaient autour
des chevaux et leur sautaient au nez: ils firent surtout fête au
cheval de mon camarade, à qui probablement ils allaient souvent
rendre visite dans l'écurie, ou qu'ils accompagnaient à la
promenade.
À tout ce tapage, arriva enfin une espèce de valet, l'air moitié
laboureur, moitié palefrenier, qui prit nos bêtes par la bride et
les emmena. -- Je n'avais pas encore vu âme qui vive, si ce n'est
une petite paysanne effarée et sauvage comme un daim, qui s'était
sauvée à notre aspect et tapie dans un sillon, derrière du
chanvre, quoique nous l'eussions appelée à plusieurs reprises, et
que nous eussions fait notre possible pour la rassurer.
Personne ne paraissait aux fenêtres; on eût dit que le château
était inhabité, ou du moins ne l'était que par des esprits; car le
moindre bruit ne transpirait pas au-dehors.
Nous commencions à monter les premières marches du perron, en
faisant sonner nos éperons, car nous avions les jambes un peu
alourdies, lorsque nous entendîmes à l'intérieur comme un bruit de
portes ouvertes et fermées, comme si quelqu'un se hâtait à notre
rencontre.
En effet, une jeune femme parut sur le haut de la rampe, franchit
en un bond l'espace qui la séparait de mon compagnon, et se jeta à
son cou. Celui-ci l'embrassa très affectueusement, et, lui mettant
le bras autour de la taille, il l'enleva presque et la porta ainsi
jusqu'au palier.
-- Savez-vous que vous êtes bien aimable et bien galant pour un
frère, mon cher Alcibiade? -- N'est-ce pas, monsieur, qu'il n'est
pas tout à fait inutile que je vous avertisse que c'est mon frère,
car en vérité il n'en a pas trop les façons? dit la jeune belle en
se retournant de mon côté.
À quoi je répondis qu'on s'y pouvait méprendre, et que c'était en
quelque sorte un malheur que d'être son frère et de se trouver
ainsi exclu de la catégorie de ses adorateurs; que pour moi, si je
l'étais, je deviendrais à la fois le plus malheureux et le plus
heureux cavalier de la terre. -- Ce qui la fit doucement sourire.
Tout en causant ainsi, nous entrâmes dans une salle basse dont les
murs étaient décorés d'une tapisserie de haute lisse de Flandre. -
- De grands arbres à feuilles aiguës y soutenaient des essaims
d'oiseaux fantastiques; les couleurs altérées par le temps
produisaient de bizarres transpositions de nuances; le ciel était
vert, les arbres bleu de roi avec des lumières jaunes et dans les
draperies des personnages l'ombre était souvent d'une couleur
opposée au fond de l'étoffe; -- les chairs ressemblaient à du
bois, et les nymphes qui se promenaient sous les ombrages déteints
de la forêt avaient l'air de momies démaillotées; leur bouche
seule, dont la pourpre avait conservé sa teinte primitive,
souriait avec une apparence de vie. Sur le devant, se hérissaient
de hautes plantes d'un vert singulier avec de larges fleurs
panachées dont les pistils ressemblaient à des aigrettes de paon.
Des hérons à la mine sérieuse et pensive, la tête enfoncée dans
les épaules, leur long bec reposant sur leur jabot rebondi, se
tenaient philosophiquement debout sur une de leurs maigres pattes,
dans une eau dormante et noire, rayée de fils d'argent ternis; par
les échappées du feuillage, on voyait dans le lointain de petits
châteaux avec des tourelles pareilles à des poivrières et des
balcons chargés de belles dames en grands atours qui regardaient
passer des cortèges ou des chasses.
Des rocailles capricieusement dentelées, d'où tombaient des
torrents de laine blanche, se confondaient au bord de l'horizon
avec des nuages pommelés.
Une des choses qui me frappèrent le plus, ce fut une chasseresse
qui tirait un oiseau. -- Ses doigts ouverts venaient de lâcher la
corde, et la flèche était partie, mais, comme cet endroit de la
tapisserie se trouvait à une encoignure, la flèche était de
l'autre côté de la muraille et avait décrit un grand crochet; pour
l'oiseau, il s'envolait sur ses ailes immobiles et semblait
vouloir gagner une branche voisine.
Cette flèche empennée et armée d'une pointe d'or, toujours en
l'air et n'arrivant jamais au but, faisait l'effet le plus
singulier, était comme un triste et douloureux symbole de la
destinée humaine, et plus je la regardais, plus j'y découvrais de
sens mystérieux et sinistres. -- La chasseresse était là, debout,
le pied tendu en avant, le jarret plié, son oeil aux paupières de
soie tout grand ouvert et ne pouvant plus voir sa flèche déviée de
son chemin: et semblait chercher avec anxiété le phénicoptère aux
plumes bigarrées qu'elle voulait abattre et qu'elle s'attendait à
voir tomber devant elle percé de part en part. -- Je ne sais si
c'est une erreur de mon imagination, mais je trouvais à cette
figure une expression aussi morne et aussi désespérée que celle
d'un poète qui meurt sans avoir écrit l'ouvrage sur lequel il
comptait pour fonder sa réputation, et que le râle impitoyable
saisit au moment où il essaye de le dicter.
Je te parle longuement de cette tapisserie, plus longuement à coup
sûr que cela n'en vaut la peine; -- mais c'est une chose qui m'a
toujours étrangement préoccupée, que ce monde fantastique créé par
les ouvriers de haute lisse.
J'aime passionnément cette végétation imaginaire, ces fleurs et
ces plantes qui n'existent pas dans la réalité, ces forêts
d'arbres inconnus où errent des licornes, des caprimules et des
cerfs couleur de neige, avec un crucifix d'or entre leurs rameaux,
habituellement poursuivis par des chasseurs à barbe rouge et en
habits de Sarrasins.
Lorsque j'étais petite, je n'entrais guère dans une chambre
tapissée sans éprouver une espèce de frisson, et j'osais à peine
m'y remuer.
Toutes ces figures debout contre la muraille, et auxquelles
l'ondulation de l'étoffe et le jeu de la lumière prêtent une
espèce de vie fantastique, me semblaient autant d'espions occupés
à surveiller mes actions pour en rendre compte en temps et lieu,
et je n'eusse pas mangé une pomme ou un gâteau volé en leur
présence. Que de choses ces graves personnages auraient à dire,
s'ils pouvaient ouvrir leurs lèvres de fil rouge, et si les sons
pouvaient pénétrer dans la conque de leur oreille brodée. De
combien de meurtres, de trahisons, d'adultères infâmes et de
monstruosités de toutes sortes ne sont-ils pas les silencieux et
impassibles témoins!...
Mais laissons la tapisserie et revenons à notre histoire.
-- Alcibiade, je vais faire avertir ma tante de votre arrivée.
-- Oh! cela n'est pas fort pressé, ma soeur; asseyons-nous d'abord
et causons un peu. Je vous présente un cavalier qui a nom Théodore
de Sérannes et qui passera quelque temps ici. Je n'ai pas besoin
de vous recommander de lui faire bon accueil; -- il se recommande
assez lui-même. (Je dis ce qu'il a dit; ne va pas intempestivement
m'accuser de fatuité.)
La belle fit un petit mouvement de tête, comme pour donner son
assentiment, et l'on parla d'autre chose.
Tout en faisant la conversation, je la regardais en détail et je
l'examinais plus attentivement que je n'avais pu le faire
jusqu'alors.
Elle pouvait avoir vingt-trois ou vingt-quatre ans, et son deuil
lui allait on ne peut mieux; à vrai dire, elle n'avait pas l'air
fort lugubre ni fort désolée, et je doute qu'elle eût mangé dans
sa soupe les cendres de son Mausole en manière de rhubarbe. -- Je
ne sais si elle avait pleuré abondamment son époux défunt; si elle
l'avait fait, en tout cas, il n'y paraissait guère, et le joli
mouchoir de batiste qu'elle tenait à sa main était aussi
parfaitement sec que possible.
Ses yeux n'étaient pas rouges, mais au contraire les plus clairs
et les plus brillants du monde, et l'on eût en vain cherché sur
ses joues le sillon par où avaient passé les larmes; il n'y avait
en vérité que deux petites fossettes creusées par l'habitude de
sourire, et, pour une veuve, il est juste de dire qu'on lui voyait
très fréquemment les dents: ce qui n'était certainement pas un
spectacle désagréable, car elle les avait petites et bien rangées.
Je l'estimai tout d'abord de ne s'être pas crue obligée, parce
qu'il lui était mort quelque mari, de se pocher les yeux et de se
rendre le nez violet: je lui sus bon gré aussi de ne prendre
aucune petite mine dolente et de parler naturellement avec sa voix
sonore et argentine, sans traîner les mots et entrecouper ses
phrases de vertueux soupirs.
Cela me parut de fort bon goût; je la jugeai tout d'abord une
femme d'esprit, ce qu'elle est en effet.
Elle était bien faite, le pied et la main très convenables; son
costume noir était arrangé avec toute la coquetterie possible et
si gaiement que le lugubre de la couleur disparaissait
complètement, et qu'elle eût pu aller au bal ainsi habillée, sans
que personne le trouvât étrange. Si jamais je me marie et que je
devienne veuve, je lui demanderai un patron de sa robe, car elle
lui va comme un ange.
Après quelques propos, nous montâmes chez la vieille tante.
Nous la trouvâmes assise dans un grand fauteuil à dos renversé,
avec un petit tabouret sous son pied, et à côté d'elle un vieux
chien tout chassieux et tout renfrogné, qui leva son museau noir à
notre arrivée, et nous accueillit par un grognement très peu
amical.
Je n'ai jamais envisagé une vieille femme qu'avec horreur. Ma mère
est morte toute jeune; sans doute, si je l'avais vue lentement
vieillir et que j'eusse vu ses traits se déformer dans une
progression imperceptible, je m'y fusse paisiblement habituée. --
Dans mon enfance, je n'ai été entourée que de figures jeunes et
riantes, en sorte que j'ai gardé une antipathie insurmontable pour
les vieilles gens. Aussi je frissonnai quand la belle veuve toucha
de ses lèvres pures et vermeilles le front jaune de la douairière.
-- C'est une chose que je ne saurais prendre sur moi. Je sais que
lorsque j'aurai soixante ans, je serai ainsi; -- c'est égal, je
n'y puis rien faire, et je prie Dieu qu'il me fasse mourir jeune
comme ma mère.
Cependant cette vieille avait conservé de son ancienne beauté
quelques linéaments simples et majestueux qui l'empêchaient de
tomber dans cette laideur de pomme cuite qui est le partage des
femmes qui n'ont été que jolies ou simplement fraîches; ses yeux,
quoique terminés à leurs angles par une patte de plis et
recouverts d'une paupière large et molle, avaient encore quelques
étincelles de leur feu primitif, et l'on voyait qu'ils avaient dû,
sous le règne de l'autre roi, lancer des éclairs de passion à
éblouir. Son nez mince et maigre, un peu recourbé en bec d'oiseau
de proie, donnait à son profil une sorte de grandeur sérieuse que
tempérait le sourire indulgent de sa lèvre autrichienne peinte de
carmin, selon la mode du siècle passé.
Son costume était antique sans être ridicule, et s'harmonisait
parfaitement avec sa figure; elle avait pour coiffure une simple
cornette blanche avec une petite dentelle; ses mains, longues et
amaigries, qu'on devinait avoir été fort belles, flottaient dans
des mitaines sans pouce et sans doigts, une robe feuille-morte,
brochée de ramages d'une couleur plus foncée, une mante noire et
un tablier de pou-de-soie gorge-de-pigeon complétaient son
ajustement.
Les vieilles femmes devraient toujours s'habiller ainsi et
respecter assez leur mort prochaine pour ne point se harnacher de
plumes, de guirlandes de fleurs de rubans de couleurs tendres et
de mille affiquets qui ne vont qu'à l'extrême jeunesse. Elles ont
beau faire des avances à la vie, la vie n'en veut plus; -- elles
en sont pour leurs frais, comme ces courtisanes surannées qui se
plâtrent de rouge et de blanc, et que les muletiers ivres
repoussent sur la borne avec des injures et des coups de pied.
La vieille dame nous reçut avec cette aisance et cette politesse
exquise qui est le partage des gens qui ont suivi l'ancienne cour,
et dont le secret semble se perdre de jour en jour, comme tant
d'autres beaux secrets, et d'une voix qui, bien que cassée et
chevrotante, avait encore une grande douceur.
Je parus lui plaire beaucoup, et elle me regarda très longtemps et
très attentivement avec un air fort touché. -- Une larme se forma
dans le coin de son oeil et descendit lentement dans une de ses
grandes rides, où elle se perdit et se sécha. Elle me pria de
l'excuser et me dit que je ressemblais fort à un fils qu'elle
avait autrefois et qui avait été tué à l'armée.
Tout le temps que je demeurai au château, je fus, à cause de cette
ressemblance, réelle ou imaginaire, traitée par la bonne dame avec
une bienveillance extraordinaire et toute maternelle. J'y trouvais
plus de charmes que je ne l'aurais cru d'abord, car le plus grand
plaisir que les personnes qui sont d'âge me puissent faire, c'est
de ne me parler jamais et de s'en aller quand j'arrive.
Je ne te conterai pas en détail et jour par jour ce que j'ai fait
à R***. Si je me suis un peu étendue sur tout ce commencement, et
si je t'ai esquissé avec quelque soin ces deux ou trois
physionomies, soit de personnes, soit de lieux, c'est qu'il
m'arriva là des choses très singulières et pourtant fort
naturelles, et que j'aurais dû prévoir en prenant des habits
d'homme.
Ma légèreté naturelle me fit faire une imprudence dont je me
repens cruellement, car elle a porté dans une bonne et belle âme
un trouble que je ne puis apaiser sans découvrir ce que je suis et
me compromettre gravement.
Pour avoir parfaitement l'air d'un homme et me divertir un peu, je
ne trouvai rien de mieux que de faire la cour à la soeur de mon
ami. -- Cela me paraissait très drôle de me précipiter à quatre
pattes lorsqu'elle laissait tomber son gant et de le lui rendre en
faisant des révérences prosternées, de me pencher au dos de son
fauteuil avec un petit air adorablement langoureux, et de lui
couler dans le tuyau de l'oreille mille et un madrigaux on ne
saurait plus charmants. Dès qu'elle voulait passer d'une chambre à
une autre, je lui présentais gracieusement la main; si elle
montait à cheval, je lui tenais l'étrier, et, à la promenade, je
marchais toujours à côté d'elle; le soir, je lui faisais la
lecture et je chantais avec elle; -- bref, je m'acquittais avec
une scrupuleuse exactitude de tous les devoirs d'un cavalier
servant.
Je faisais toutes les mines que j'avais vu faire aux amoureux, ce
qui m'amusait et me faisait rire comme une vraie folle que je
suis, lorsque je me trouvais seule dans ma chambre et que je
réfléchissais à toutes les impertinences que je venais de débiter
du ton le plus sérieux du monde.
Alcibiade et la vieille marquise paraissaient voir cette intimité
avec plaisir et nous laissaient fort souvent tête à tête. Je
regrettais quelquefois de n'être pas véritablement un homme pour
en mieux profiter; si je l'avais été, il n'aurait tenu qu'à moi,
car notre charmante veuve semblait avoir parfaitement oublié le
défunt, ou, si elle s'en souvenait, elle eût été volontiers
infidèle à sa mémoire.
Ayant commencé sur ce ton, je ne pouvais guère honnêtement
reculer, et il était fort difficile de faire une retraite avec
armes et bagages; je ne pouvais cependant pas non plus dépasser
une certaine limite et je ne savais guère être aimable qu'en
paroles: -- j'espérais attraper ainsi la fin du mois que je devais
passer à R*** et me retirer avec promesse de revenir, sauf à n'en
rien faire. -- Je croyais qu'à mon départ la belle se consolerait,
et en ne me voyant plus, m'aurait bientôt oubliée.
Mais, en me jouant, j'avais éveillé une passion sérieuse et les
choses tournèrent autrement: -- ce qui vous retrace une vérité
très connue depuis longtemps, à savoir qu'il ne faut jamais jouer
ni avec le feu ni avec l'amour.
Avant de m'avoir vue, Rosette ne connaissait pas encore l'amour.
Mariée fort jeune à un homme beaucoup plus vieux qu'elle, elle
n'avait pu sentir pour lui qu'une espèce d'amitié filiale; -- sans
doute, elle avait été courtisée, mais elle n'avait pas eu d'amant,
tout extraordinaire que la chose puisse paraître: ou les galants
qui lui avaient rendu des soins étaient de minces séducteurs, ou,
ce qui est plus probable, son heure n'était pas encore sonnée. --
Les hobereaux et les gentillâtres de province, parlant toujours de
fumées et de laisses, de ragots et d'andouillers, d'hallali et de
cerfs dix cors, et entremêlant le tout de charades d'almanach et
de madrigaux moisis de vétusté, n'étaient assurément guère faits
pour lui convenir, et sa vertu n'avait pas eu beaucoup à se
débattre pour ne leur point céder. -- D'ailleurs, la gaieté et
l'enjouement naturel de son caractère la défendaient suffisamment
contre l'amour, cette molle passion qui a tant de prise sur les
rêveurs et les mélancoliques; l'idée que son vieux Tithon avait pu
lui donner de la volupté devait être assez médiocre pour ne la
point jeter en de grandes tentations d'en essayer encore, et elle
jouissait doucement du plaisir d'être veuve de si bonne heure et
d'avoir encore tant d'années à être jolie.
Mais, à mon arrivée, tout cela changea bien. -- Je crus d'abord
que, si je me fusse tenue avec elle entre les bornes étroites
d'une froide et exacte politesse, elle n'aurait pas fait autrement
attention à moi; mais, en vérité, je fus obligée de reconnaître
par la suite qu'il n'en eût été ni plus ni moins, et que cette
supposition, quoique fort modeste, était purement gratuite.
Hélas! rien ne peut détourner l'ascendant fatal, et nul ne saurait
éviter l'influence bienfaisante ou maligne de son étoile.
La destinée de Rosette était de n'aimer qu'une fois dans sa vie et
d'un amour impossible; il faut qu'elle la remplisse, et elle la
remplira.
J'ai été aimée, ô Graciosa! et c'est une douce chose, quoique je
ne l'aie été que par une femme, et que, dans un amour ainsi
détourné, il y eût quelque chose de pénible qui ne se doit pas
trouver dans l'autre; -- oh! une bien douce chose! -- Quand on
s'éveille la nuit et qu'on se relève sur son coude, se dire: --
Quelqu'un pense ou rêve à moi; on s'occupe de ma vie; un mouvement
de mes yeux ou de ma bouche fait la joie ou la tristesse d'une
autre créature; une parole que j'ai laissée tomber au hasard est
recueillie avec soin, commentée et retournée des heures entières;
je suis le pôle où se dirige un aimant inquiet; ma prunelle est un
ciel, ma bouche est un paradis plus souhaité que le véritable; je
mourrais, une pluie tiède de larmes réchaufferait ma cendre, mon
tombeau serait plus fleuri qu'une corbeille de noce; si j'étais en
danger, quelqu'un se jetterait entre la pointe de l'épée et ma
poitrine; on se sacrifierait pour moi! -- c'est beau; et je ne
sais pas ce que l'on peut souhaiter de plus au monde.
Cette pensée me faisait un plaisir que je me reprochais, car pour
tout cela je n'avais rien à donner, et j'étais dans la position
d'une personne pauvre qui accepte des présents d'un ami riche et
généreux, sans espoir de pouvoir jamais lui en faire à son tour.
Cela me charmait d'être adorée ainsi, et par instants je me
laissais faire avec une singulière complaisance. À force
d'entendre tout le monde m'appeler monsieur, et de me voir traiter
comme si j'étais un homme, j'oubliais insensiblement que j'étais
femme; -- mon déguisement me semblait mon habit naturel, et il ne
me souvenait pas d'en avoir jamais porté d'autre; je ne songeais
plus que je n'étais au bout du compte qu'une petite évaporée qui
s'était fait une épée de son aiguille, et une paire de culottes en
coupant une de ses jupes.
Beaucoup d'hommes sont plus femmes que moi. -- Je n'ai guère d'une
femme que la gorge, quelques lignes plus rondes, et des mains plus
délicates; la jupe est sur mes hanches et non dans mon esprit. Il
arrive souvent que le sexe de l'âme ne soit point pareil à celui
du corps, et c'est une contradiction qui ne peut manquer de
produire beaucoup de désordre. -- Moi, par exemple, si je n'avais
pas pris cette résolution, folle en apparence, mais très sage au
fond, de renoncer aux habits d'un sexe qui n'est le mien que
matériellement et par hasard, j'eusse été fort malheureuse: j'aime
les chevaux, l'escrime, tous les exercices violents, je me plais à
grimper et à courir çà et là comme un jeune garçon; il m'ennuie de
me tenir assise les deux pieds joints, les coudes collés au flanc,
de baisser modestement les yeux, de parler d'une petite voix
flûtée et mielleuse, et de faire passer dix millions de fois un
bout de laine dans les trous d'un canevas; -- je n'aime pas à
obéir le moins du monde, et le mot que je dis le plus souvent est:
-- Je veux. -- Sous mon front poli et mes cheveux de soie remuent
de fortes et viriles pensées; toutes les précieuses niaiseries qui
séduisent principalement les femmes ne m'ont jamais que
médiocrement touchée, et, comme Achille déguisé en jeune fille, je
laisserais volontiers le miroir pour une épée. -- La seule chose
qui me plaise des femmes, c'est leur beauté; -- malgré les
inconvénients qui en résultent, je ne renoncerais pas volontiers à
ma forme, quoique mal assortie à l'esprit qu'elle enveloppe.
C'était quelque chose de neuf et de piquant qu'une pareille
intrigue, et je m'en serais fort amusée, si elle n'avait pas été
prise au sérieux par la pauvre Rosette. Elle se mit à m'aimer avec
une naïveté et une conscience admirables, de toute la force de sa
belle et bonne âme, -- de cet amour que les hommes ne comprennent
pas et dont ils ne sauraient se faire même une lointaine idée,
délicatement et ardemment, comme je souhaiterais d'être aimée, et
comme j'aimerais, si je rencontrais la réalité de mon rêve. Quel
beau trésor perdu, quelles perles blanches et transparentes comme
jamais les plongeurs n'en trouveront dans l'écrin de la mer!
quelles suaves haleines, quels doux soupirs dispersés dans les
airs, et qui auraient pu être recueillis par des lèvres amoureuses
et pures!
Cette passion aurait pu rendre un jeune homme si heureux! tant
d'infortunés, beaux, charmants, bien doués, pleins de coeur et
d'esprit, ont vainement supplié à genoux d'insensibles et mornes
idoles! tant d'âmes tendres et bonnes se sont jetées de désespoir
dans les bras des courtisanes, ou se sont éteintes silencieusement
comme des lampes dans des tombeaux, et qui auraient été sauvées de
la débauche et de la mort par un sincère amour!
Quelle bizarrerie dans la destinée humaine! et que le hasard est
un grand railleur!
Ce que tant d'autres avaient désiré ardemment me venait, à moi qui
n'en voulais pas et ne pouvais pas en vouloir. Il prend fantaisie
à une jeune fille capricieuse de courir le pays en habits d'homme
pour savoir un peu à quoi s'en tenir sur le compte de ses amants
futurs; elle couche dans une auberge avec un digne frère qui
l'amène par le bout du doigt devant sa soeur, qui n'a rien de plus
pressé que d'en devenir amoureuse comme une chatte, comme une
colombe, comme tout ce qu'il y a d'amoureux et de langoureux au
monde. -- Il est bien évident que, si j'eusse été un jeune homme
et que cela eût pu me servir à quelque chose, il en eût été tout
autrement, et que la dame m'eût prise en horreur. -- La fortune
aime assez à donner des pantoufles à ceux qui ont des jambes de
bols, et des gants à ceux qui n'ont pas de mains; -- l'héritage
qui aurait pu vous faire vivre à votre aise vous vient
ordinairement le jour de votre mort.
J'allais quelquefois, non pas aussi souvent qu'elle aurait voulu,
voir Rosette dans sa ruelle; quoique habituellement elle ne reçût
que debout, cependant, en ma faveur, on passait par là-dessus. --
On eût passé par-dessus bien d'autres choses, si j'eusse voulu; --
mais, comme on dit, la plus belle fille ne peut donner que ce
qu'elle a, et ce que j'avais n'eût pas été d'une grande utilité à
Rosette.
Elle me tendait sa petite main à baiser; -- j'avoue que je ne la
baisais pas sans quelque plaisir, car elle est fort douce, très
blanche, exquisément parfumée, et moelleusement attendrie par une
naissante moiteur; je la sentais frissonner et se contracter sous
mes lèvres, dont je prolongeais malicieusement la pression. --
Alors Rosette, tout émue et d'un air suppliant, tournait vers moi
ses longs yeux chargés de volupté et inondés d'une lueur humide et
transparente, puis elle laissait retomber sur son oreiller sa
jolie tête, qu'elle avait un peu soulevée pour me mieux recevoir.
-- Je voyais sous le drap onder sa gorge inquiète et tout son
corps s'agiter brusquement. -- Certes, quelqu'un qui eût été en
état d'oser eût pu oser beaucoup, et à coup sûr l'on eût été
reconnaissant de ses témérités, et on lui eût su gré d'avoir sauté
quelques chapitres du roman.
Je restais là une heure ou deux avec elle, ne quittant pas sa main
que j'avais reposée sur la couverture; nous faisions des causeries
interminables et charmantes; car, bien que Rosette fût très
préoccupée de son amour, elle se croyait trop sûre du succès pour
ne pas garder presque toute sa liberté et son enjouement d'esprit.
-- De temps à autre seulement, sa passion jetait sur sa gaieté un
voile transparent de douce mélancolie, qui la rendait encore plus
piquante.
En effet, il eût été inouï qu'un jeune débutant, comme j'en avais
les apparences, ne se trouvât pas fort heureux d'une telle bonne
fortune et n'en profitât pas de son mieux. Rosette, effectivement,
n'était point faite de façon à rencontrer de grandes cruautés, --
et, n'en sachant pas davantage à mon endroit, elle comptait sur
ses charmes et sur ma jeunesse à défaut de mon amour.
Cependant, comme cette situation commençait à se prolonger un peu
au-delà des bornes naturelles, elle en prit de l'inquiétude, et
c'était à peine si un redoublement de phrases flatteuses et de
belles protestations lui pouvait redonner sa première sécurité.
Deux choses l'étonnaient en moi, et elle remarquait dans ma
conduite des contradictions qu'elle ne pouvait concilier: --
c'était ma chaleur de paroles et ma froideur d'action.
Tu le sais mieux que personne, ma chère Graciosa, mon amitié a
tous les caractères d'une passion; elle est subite, ardente, vive
exclusive, elle a de l'amour jusqu'à la jalousie, et j'avais pour
Rosette une amitié presque pareille à celle que j'ai pour toi. --
On pouvait se tromper à moins. -- Rosette s'y trompa d'autant plus
complètement que l'habit que je portais ne lui permettait guère
d'avoir une autre idée.
Comme je n'ai encore aimé aucun homme, l'excès de ma tendresse
s'est en quelque sorte épanché dans mes amitiés avec les jeunes
filles et les jeunes femmes; j'y ai mis le même emportement et la
même exaltation que je mets à tout ce que je fais, car il m'est
impossible d'être modérée en quelque chose, et surtout dans ce qui
regarde le coeur. Il n'y a à mes yeux que deux classes de gens,
les gens que j'adore et ceux que j'exècre; les autres sont pour
moi comme s'ils n'étaient pas, et je pousserais mon cheval sur eux
comme sur le grand chemin: ils ne diffèrent pas dans mon esprit
des pavés et des bornes.
Je suis naturellement expansive, et j'ai des manières très
caressantes. -- Quelquefois, oubliant la portée qu'avaient de
telles démonstrations, tout en me promenant avec Rosette, je lui
passais le bras autour du corps, comme je le faisais lorsque nous
nous promenions ensemble dans l'allée solitaire au bout du jardin
de mon oncle; ou bien, penchée au dos de son fauteuil pendant
qu'elle brodait, je roulais sur mes doigts les petits poils
follets qui blondissaient sur sa nuque ronde et potelée, ou je
polissais du revers de la main ses beaux cheveux tendus par le
peigne, et je leur redonnais du lustre, -- ou bien c'était quelque
autre de ces mignardises que tu sais m'être habituelles avec mes
chères amies.
Elle se donnait bien de garde d'attribuer ces caresses à une
simple amitié. L'amitié, comme on la conçoit ordinairement, ne va
pas jusque-là; mais voyant que je n'allais pas plus loin, elle
s'étonnait intérieurement et ne savait trop que penser; elle
s'arrêta à ceci: que c'était une trop grande timidité de ma part,
provenant de mon extrême jeunesse et du manque d'habitude dans les
commerces amoureux, et qu'il me fallait encourager par toutes
sortes d'avances et de bontés.
En conséquence, elle avait soin de me ménager une foule
d'occasions de tête-à-tête dans des endroits propres à m'enhardir
par leur solitude et leur éloignement de tout bruit et de tout
importun; elle me fit faire plusieurs promenades dans les grands
bois, pour essayer si la rêverie voluptueuse et les désirs
amoureux qu'inspire aux âmes tendres l'ombre touffue et propice
des forêts ne pourraient pas se détourner à son profit.
Un jour, après m'avoir fait errer longtemps à travers un parc très
pittoresque qui s'étendait au loin derrière le château, et dont je
ne connaissais que les parties qui avoisinaient les bâtiments,
elle m'amena, par un petit sentier capricieusement contourné et
bordé de sureaux et de noisetiers, jusqu'à une cabane rustique,
une espèce de charbonnière, bâtie en rondins posés
transversalement, avec un toit de roseaux, et une porte
grossièrement faite de cinq ou six pièces de bois à peine
rabotées, dont les interstices étaient étoupes de mousses et de
plantes sauvages; tout à côté, entre les racines verdies de grands
frênes à l'écorce d'argent, tachetés çà et là de plaques noires,
jaillissait une forte source, qui, à quelques pas plus loin,
tombait par deux gradins de marbre dans un bassin tout rempli de
cresson plus vert que l'émeraude. -- Aux endroits où il n'y avait
pas de cresson, on apercevait un sable fin et blanc comme la
neige; cette eau était d'une transparence de cristal et d'une
froideur de glace; sortant de terre tout à coup, et n'étant jamais
effleurée par le plus faible rayon de soleil, sous ces ombrages
impénétrables, elle n'avait pas le temps de s'attiédir ni de se
troubler. -- Malgré leur crudité, j'aime ces eaux de source, et,
voyant celle-là si limpide, je ne pus résister au désir d'en
boire; je me penchai et j'en puisai à plusieurs reprises dans le
creux de la main, n'ayant pas d'autre vase à ma disposition.
Chapitre 12
_Rosette témoigna, pour apaiser sa soif..._
Rosette témoigna, pour apaiser sa soif, le désir de boire aussi de
cette eau, et me pria de lui en apporter quelques gouttes, n'osant
pas, disait-elle, se pencher autant qu'il le fallait pour y
atteindre. -- Je plongeai mes deux mains aussi exactement jointes
que possible dans la claire fontaine, ensuite je les haussai comme
une coupe jusqu'aux lèvres de Rosette, et je les tins ainsi
jusqu'à ce qu'elle eût tari l'eau qu'elles renfermaient, ce qui ne
fut pas long, car il y en avait fort peu, et ce peu dégouttait à
travers mes doigts, si serrés que je les tinsse; cela faisait un
fort joli groupe, et il eût été à désirer qu'un sculpteur se fût
trouvé là pour en tirer le crayon.
Quand elle eut presque achevé, ayant ma main près de ses lèvres,
elle ne put s'empêcher de la baiser, de manière cependant à ce que
je pusse croire que c'était une aspiration pour épuiser la
dernière perle d'eau amassée dans ma paume; mais je ne m'y trompai
pas, et la charmante rougeur qui lui couvrit subitement le visage
la dénonçait assez.
Elle reprit mon bras, et nous nous dirigeâmes du côté de la
cabane. La belle marchait aussi près de moi que possible, et se
penchait en me parlant de façon à ce que sa gorge portât
entièrement sur ma manche; position extrêmement savante, et
capable de troubler tout autre que moi; j'en sentais parfaitement
le contour ferme et pur et la douce chaleur; de plus, j'y pouvais
remarquer une ondulation précipitée qui, fût-elle affectée ou
vraie, n'en était pas moins flatteuse et engageante.
Nous arrivâmes ainsi à la porte de la cabane, que j'ouvris d'un
coup de pied; je ne m'attendais assurément pas au spectacle qui
s'offrit à mes yeux. -- Je croyais que la hutte était tapissée de
joncs avec une natte par terre et quelques escabeaux pour se
reposer: -- point du tout.
C'était un boudoir meublé avec toute l'élégance imaginable. -- Les
dessus de portes et de glaces représentaient les scènes les plus
galantes des _Métamorphoses _d'Ovide: Salmacis et Hermaphrodite,
Vénus et Adonis, Apollon et Daphné, et autres amours mythologiques
en camaïeu lilas clair; -- les trumeaux étaient faits de roses
pompons, sculptés fort mignonnement, et de petites marguerites
dont, par un raffinement de luxe, les coeurs seulement étaient
dorés et les feuilles argentées. Une ganse d'argent bordait tous
les meubles et relevait une tenture du bleu le plus doux qui se
puisse trouver, et merveilleusement propre à faire ressortir la
blancheur et l'éclat de la peau; mille charmantes curiosités
chargeaient la cheminée, les consoles et les étagères, et il y
avait un luxe de duchesses, de chaises longues et de sofas, qui
montrait suffisamment que ce réduit n'était pas destiné à des
occupations bien austères, et qu'assurément l'on ne s'y macérait
pas.
Une belle pendule rocaille, posée sur un piédouche richement
incrusté, faisait face à un grand miroir de Venise et s'y répétait
avec des brillants et des reflets singuliers. Du reste, elle était
arrêtée, comme si c'eût été une chose superflue que de marquer les
heures dans un lieu destiné à les oublier.
Je dis à Rosette que ce raffinement de luxe me plaisait, que je
trouvais qu'il était de fort bon goût de cacher la plus grande
recherche sous une apparence de simplicité, et que j'approuvais
fort qu'une femme eût des jupons brodés et des chemises garnies de
matines avec un pardessus de simple toile; c'était une attention
délicate pour l'amant qu'elle avait ou qu'elle pouvait avoir, dont
on ne saurait être assez reconnaissant, et qu'à coup sûr il valait
mieux mettre un diamant dans une noix qu'une noix dans une boîte
d'or.
Rosette, pour me prouver qu'elle était de mon avis, releva un peu
sa robe, et me fit voir le bord d'un jupon très richement brodé de
grandes fleurs et de feuillages; il n'aurait tenu qu'à moi d'être
admise au secret de plus grandes magnificences intérieures; mais
je ne demandai pas à voir si la splendeur de la chemise répondait
à celle de la jupe: il est probable que le luxe n'en était pas
moindre. -- Rosette laissa retomber le pli de sa robe, fâchée de
n'avoir pas montré davantage. -- Cependant cette exhibition lui
avait servi à faire voir le commencement d'un mollet parfaitement
tourné et donnant les meilleures idées ascensionnelles. -- Cette
jambe, qu'elle tendait en avant pour mieux étaler sa jupe, était
vraiment d'une finesse et d'une grâce miraculeuses dans son bas de
soie gris de perle bien juste et bien tiré, et la petite mule à
talon ornée d'une touffe de rubans qui la terminait ressemblait à
la pantoufle de verre chaussée par Cendrillon. Je lui en fis de
très sincères compliments, et je lui dis que je ne connaissais
guère de plus jolie jambe et de plus petit pied, et que je ne
pensais pas qu'il fût possible de les avoir mieux faits. -- À quoi
elle répondit avec une franchise et une ingénuité toute charmante
et toute spirituelle:
-- C'est vrai.
Puis elle fut à un panneau pratique dans le mur, elle en tira un
ou deux flacons de liqueurs et quelques assiettes de confitures et
de gâteaux, posa le tout sur un petit guéridon, et se vint asseoir
près de moi dans une dormeuse assez étroite, de sorte que je fus
obligée, pour n'être point trop gênée, de lui passer le bras
derrière la taille. Comme elle avait les deux mains libres, et que
je n'avais précisément que la gauche dont je me pusse servir, elle
me versait elle-même à boire, et mettait des fruits et des
sucreries sur mon assiette; bientôt même, voyant que je m'y
prenais assez maladroitement, elle me dit: -- Allons, laissez
cela; je m'en vais vous donner la becquée, petit enfant, puisque
vous ne savez pas manger tout seul. Et elle me portait elle-même
les morceaux à la bouche, et me forçait à les avaler plus vite que
je ne le voulais, en les poussant avec ses jolis doigts,
absolument comme on fait aux oiseaux que l'on empâte, ce qui la
faisait beaucoup rire. -- Je ne pus guère me dispenser de rendre à
ses doigts le baiser qu'elle avait donné tout à l'heure à la paume
de mes mains, et comme pour m'en empêcher, mais au fond pour me
fournir l'occasion de mieux appuyer mon baiser, elle me frappa la
bouche à deux ou trois reprises avec le revers de sa main.
Elle avait bu deux ou trois doigts de crème des Barbades avec un
verre de vin des Canaries, et moi à peu près autant. Ce n'était
pas beaucoup assurément; mais il y en avait assez pour égayer deux
femmes habituées à ne boire que de l'eau à peine trempée --
Rosette se laissait aller en arrière et se renversait sur mon bras
très amoureusement. -- Elle avait jeté son mantelet, et l'on
voyait le commencement de sa gorge tendue et mise en arrêt par
cette position cambrée; -- le ton en était d'une délicatesse et
d'une transparence ravissantes; la forme, d'une finesse et en même
temps d'une solidité merveilleuses. Je la contemplai quelque temps
avec une émotion et un plaisir indéfinissables, et cette réflexion
me vint que les hommes étaient plus favorisés que nous dans leurs
amours, que nous leur donnions à posséder les plus charmants
trésors, et qu'ils n'avaient rien de pareil à nous offrir. -- Quel
plaisir ce doit être de parcourir de ses lèvres cette peau si fine
et si polie, et ces contours si bien arrondis, qui semblent aller
au-devant du baiser et le provoquer! ces chairs satinées, ces
lignes ondoyantes et qui s'enveloppent les unes dans les autres,
cette chevelure soyeuse et si douce à toucher; quels motifs
inépuisables de délicates voluptés que nous n'avons pas avec les
hommes! -- Nos caresses, à nous, ne peuvent guère être que
passives, et cependant il y a plus de plaisir à donner qu'à
recevoir.
Voilà des remarques que je n'eusse assurément pas faites l'année
passée, et j'aurais bien pu voir toutes les gorges et toutes les
épaules du monde, sans m'inquiéter si elles étaient d'une bonne ou
mauvaise forme; mais, depuis que j'ai quitté les habits de mon
sexe et que je vis avec les jeunes gens, il s'est développé en moi
un sentiment qui m'était inconnu: -- le sentiment de la beauté.
Les femmes en sont habituellement privées, je ne sais trop
pourquoi car elles sembleraient d'abord plus à même d'en juger que
les hommes; -- mais, comme ce sont elles qui la possèdent, et que
la connaissance de soi-même est la plus difficile de toutes, il
n'est pas étonnant qu'elles n'y entendent rien. -- Ordinairement,
si une femme trouve une autre femme jolie, on peut être sûr que
cette dernière est fort laide, et que pas un homme n'y fera
attention. -- En revanche, toutes les femmes dont les hommes
vantent la beauté et la grâce sont trouvées unanimement
abominables et minaudières par tout le troupeau enjuponné; ce sont
des cris et des clameurs à n'en plus finir. Si j'étais ce que je
parais être, je ne prendrais pas d'autre guide dans mes choix, et
la désapprobation des femmes me serait un certificat de beauté
suffisant.
Maintenant j'aime et je connais la beauté; les habits que je porte
me séparent de mon sexe, et m'ôtent toute espèce de rivalité; je
suis à même d'en juger mieux qu'un autre. -- Je ne suis plus une
femme, mais je ne suis pas encore un homme, et le désir ne
m'aveuglera pas jusqu'à prendre des mannequins pour des idoles; je
vois froidement et sans prévention ni pour ni contre, et ma
position est aussi parfaitement désintéressée que possible.
La longueur et la finesse des cils, la transparence des tempes, la
limpidité du cristallin, les enroulements de l'oreille, le ton et
la qualité des cheveux, l'aristocratie des pieds et des mains,
l'emmanchement plus ou moins délié des jambes et des poignets,
mille choses à quoi je ne prenais pas garde qui constituent la
réelle beauté et prouvent la pureté de race me guident dans mes
appréciations, et ne me permettent guère de me tromper. -- Je
crois qu'on pourrait accepter les yeux fermés une femme dont
j'aurais dit: -- En vérité, elle n'est pas mal.
Par une conséquence toute naturelle, je me connais beaucoup mieux
en tableaux qu'auparavant, et, quoique je n'aie des maîtres qu'une
teinture fort superficielle, il serait difficile de me faire
passer un mauvais ouvrage pour bon; je trouve à cette étude un
charme singulier et profond; car, comme toute chose au monde, la
beauté morale ou physique veut être étudiée, et ne se laisse pas
pénétrer tout d'abord. Mais revenons à Rosette; de ce sujet à
elle, la transition n'est pas difficile, et ce sont deux idées qui
s'appellent l'une l'autre.
Comme je l'ai dit, la belle était renversée sur mon bras, et sa
tête portait contre mon épaule; l'émotion nuançait ses belles
joues d'une tendre couleur rose, que rehaussait admirablement le
noir foncé d'une petite mouche très coquettement posée; ses dents
luisaient à travers son sourire comme des gouttes de pluie au fond
d'un pavot, et ses cils, abaissés à demi, augmentaient encore
l'éclat humide de ses grands yeux; -- un rayon de jour faisait
jouer mille brillants métalliques sur sa chevelure soyeuse et
moirée, dont quelques boucles s'étaient échappées et roulaient, en
forme de repentirs, au long de son cou rond et potelé, dont elles
faisaient valoir la chaude blancheur; quelques petits cheveux
follets, plus mutins que les autres, se détachaient de la masse,
et se contournaient en spirales capricieuses, dorées de reflets
singuliers, et qui, traversées par la lumière, prenaient toutes
les nuances du prisme: -- on eût dit de ces fils d'or qui
entourent la tête des vierges dans les anciens tableaux. -- Nous
gardions toutes les deux le silence, et je m'amusais à suivre,
sous la transparence nacrée de ses tempes, ses petites veines bleu
d'azur et la molle et insensible dégradation du duvet à
l'extrémité de ses sourcils.
La belle semblait se recueillir en elle-même et se bercer dans des
rêves de volupté infinie; ses bras pendaient au long de son corps
aussi ondoyants et aussi moelleux que des écharpes dénouées; sa
tête s'inclinait de plus en plus en arrière, comme si les muscles
qui la soutenaient eussent été coupés ou trop faibles pour la
soutenir. Elle avait ramené ses deux petits pieds sous son jupon,
et était parvenue à se blottir entièrement dans l'angle de la
causeuse que j'occupais, en sorte que, bien que ce meuble fût trop
étroit, il y avait un grand espace vide de l'autre côté.
Son corps, facile et souple, se modelait sur le mien comme de la
cire, et en prenait tout le contour extérieur aussi exactement que
possible: -- l'eau ne se fût pas insinuée plus précisément dans
toutes les sinuosités de la ligne. -- Ainsi appliquée à mon flanc,
elle avait l'air de ce double trait que les peintres ajoutent à
leur dessin du côté de l'ombre, afin de le rendre plus gras et
plus nourri. -- Il n'y a qu'une femme amoureuse pour avoir de ces
ondulations et de ces enlacements. -- Les lierres et les saules
sont bien loin de là.
La douce chaleur de son corps me pénétrait à travers ses habits et
les miens; mille ruisseaux magnétiques rayonnaient autour d'elle;
sa vie tout entière semblait avoir passé en moi et l'avoir
abandonnée complètement. De minute en minute, elle languissait et
mourait et ployait de plus en plus: une légère sueur perlait sur
son front lustré: ses yeux se trempaient, et deux ou trois fois
elle fit le mouvement de lever ses mains comme pour les cacher;
mais, à moitié chemin, ses bras lassés retombèrent sur ses genoux,
et elle ne put y parvenir; -- une grosse larme déborda de sa
paupière et roula sur sa joue brûlante, où elle fut bientôt
séchée.
Ma situation devenait fort embarrassante et passablement ridicule;
-- je sentais que je devais avoir l'air énormément stupide, et
cela me contrariait au dernier point, quoiqu'il ne fût pas en mon
pouvoir de prendre un autre air que celui-là. -- Les façons
entreprenantes m'étaient interdites, et c'étaient les seules qui
eussent été convenables. J'étais trop sûre de ne pas éprouver de
résistance pour m'y risquer, et, en vérité, je ne savais pas de
quel bois faire flèche. Dire des galanteries et débiter des
madrigaux, cela eût été bon dans le commencement, mais rien n'eût
paru plus fade au point où nous en étions arrivées; -- me lever et
sortir eût été de la dernière grossièreté; et d'ailleurs, je ne
réponds pas que Rosette n'eût pas fait la Putiphar et ne m'eût
retenue par le coin de mon manteau. -- Je n'aurais eu aucun motif
vertueux à lui donner de ma résistance; et puis, je l'avouerai à
ma honte, cette scène, tout équivoque que le caractère en fût pour
moi, ne manquait pas d'un certain charme qui me retenait plus
qu'il n'eût fallu; cet ardent désir m'échauffait de sa flamme, et
j'étais réellement fâchée de ne le pouvoir satisfaire: je
souhaitai même d'être un homme, comme effectivement je le
paraissais, afin de couronner cet amour, et je regrettai fort que
Rosette se trompât. Ma respiration se précipitait, je sentais des
rougeurs me monter à la figure, et je n'étais guère moins troublée
que ma pauvre amoureuse. -- L'idée de la similitude de sexe
s'effaçait peu à peu pour ne laisser subsister qu'une vague idée
de plaisir; mes regards se voilaient, mes lèvres tremblaient, et,
si Rosette eût été un cavalier au lieu d'être ce qu'elle était,
elle aurait eu, à coup sûr, très bon marché de moi.
À la fin, n'y pouvant tenir, elle se leva brusquement en faisant
une espèce de mouvement spasmodique, et se mit à marcher dans la
chambre avec une grande activité; puis elle s'arrêta devant le
miroir, et rajusta quelques mèches de ses cheveux, qui avaient
perdu leur pli. Pendant cette promenade, je faisais une pauvre
figure, et je ne savais guère quelle contenance tenir.
Elle s'arrêta devant moi et parut réfléchir.
Elle pensa qu'une timidité enragée me retenait seule, que j'étais
plus écolier qu'elle ne l'avait cru d'abord. -- Hors d'elle-même
et montée au plus haut degré d'exaspération amoureuse, elle voulut
tenter un suprême effort et jouer le tout pour le tout, au risque
de perdre la partie.
Elle vint à moi, s'assit sur mes genoux plus prompte que l'éclair,
me passa les bras autour du cou, croisa ses mains derrière ma
tête, et sa bouche se prit à la mienne avec une étreinte furieuse;
je sentais sa gorge, demi-nue et révoltée, bondir contre ma
poitrine, et ses doigts enlacés se crisper dans mes cheveux. -- Un
frisson me courut tout le long du corps, et les pointes de mes
seins se dressèrent.
Rosette ne quittait pas ma bouche; ses lèvres enveloppaient mes
lèvres, ses dents choquaient mes dents, nos souffles se mêlaient.
-- Je me reculai un instant, et je tournai deux ou trois fois la
tête pour éviter ce baiser; mais un attrait invincible me fit
revenir en avant, et je le lui rendis presque aussi ardent qu'elle
me l'avait donné. Je ne sais pas trop ce que tout cela fût devenu,
si de grands abois ne se fussent fait entendre au-dehors de la
porte avec un bruit comme de pieds qui grattaient. La porte céda,
et un beau lévrier blanc entra dans la cabane en jappant et en
gambadant.
Rosette se releva subitement, et d'un bond elle s'élança à
l'extrémité de la chambre: le beau lévrier blanc sautait autour
d'elle allègrement et joyeusement, et tâchait d'atteindre ses
mains pour les lécher; elle était si troublée qu'elle eut bien de
la peine à rajuster son mantelet sur ses épaules.
Ce lévrier était le chien favori de son frère Alcibiade: il ne le
quittait jamais, et, quand on le voyait arriver, l'on pouvait être
sûr que le maître n'était pas loin; -- c'est ce qui avait si fort
effrayé la pauvre Rosette.
Effectivement, Alcibiade lui-même entra une minute après tout
botté et tout éperonné, avec son fouet à la main: -- Ah! vous
voilà, dit-il; je vous cherche depuis une heure, et je ne vous
eusse assurément pas trouvés, si mon brave lévrier Snug ne vous
eût déterrés dans votre cachette. Et il jeta sur sa soeur un
regard moitié sérieux, moitié enjoué, qui la fit rougir jusqu'au
blanc des yeux. -- Vous aviez apparemment des sujets bien épineux
à traiter que vous vous étiez retirés dans une aussi profonde
solitude? -- vous parliez sans doute de théologie et de la double
nature de l'âme?
-- Oh! mon Dieu, non: -- nos occupations n'étaient pas, à beaucoup
près, si sublimes; nous mangions des gâteaux, et nous parlions de
modes; -- voilà tout.
-- Je n'en crois rien; vous m'aviez l'air profondément enfoncés
dans quelque dissertation sentimentale; -- mais, pour vous
distraire de vos conversations vaporeuses, je crois qu'il ne
serait pas mauvais que vous vinssiez faire un tour à cheval avec
moi. -- J'ai une nouvelle jument que je veux essayer. -- Vous la
monterez aussi, Théodore, et nous verrons ce qu'on en peut faire.
-- Nous sortîmes tous les trois ensemble, lui me donnant le bras,
moi le donnant à Rosette: les expressions de nos figures étaient
singulièrement variées. -- Alcibiade avait l'air pensif, moi tout
à fait à l'aise, Rosette excessivement contrariée.
Alcibiade était arrivé fort à propos pour moi, fort mal à propos
pour Rosette, qui perdit ainsi ou crut perdre tout le fruit de ses
savantes attaques et de son ingénieuse tactique. -- C'était à
recommencer; -- un quart d'heure plus tard, le diable m'emporte si
je sais le dénouement qu'aurait pu avoir cette aventure, -- je n'y
en vois pas de possible. -- Peut-être eût-il mieux valu
qu'Alcibiade n'intervînt pas précisément au moment scabreux, comme
un dieu dans sa machine: -- il aurait bien fallu que cela finît
d'une manière ou de l'autre. -- Pendant cette scène, je fus deux
ou trois fois sur le point d'avouer qui j'étais à Rosette; mais la
crainte de passer pour une aventurière et de voir mon secret
divulgué retint sur mes lèvres les paroles prêtes à s'envoler.
Un pareil état de choses ne pouvait durer. -- Mon départ était le
seul moyen de couper court à cette intrigue sans issue; aussi, au
dîner, j'annonçai officiellement que je partirais le lendemain
même. -- Rosette qui était assise à côté de moi, faillit presque
se trouver mal en entendant cette nouvelle, et laissa tomber son
verre. Une pâleur subite couvrit sa belle figure: elle me jeta un
regard douloureux et plein de reproches, qui m'émut et me troubla
presque autant qu'elle.
La tante leva ses vieilles mains ridées avec un mouvement de
surprise pénible, et, de sa voix grêle et tremblante qui
chevrotait encore plus qu'à l'ordinaire, elle me dit: «Ah! mon
cher monsieur Théodore, vous nous quittez comme cela? Ce n'est pas
bien; hier, vous n'aviez pas le moins du monde l'air disposé à
partir. -- Le courrier n'est pas venu: ainsi vous n'avez pas reçu
de lettres et vous n'avez aucun motif. Vous nous aviez accordé
encore quinze jours, et vous nous les reprenez; vous n'en avez
vraiment pas le droit: chose donnée ne peut se reprendre. -- Vous
voyez quelle mine Rosette vous fait, et comme elle vous en veut;
je vous avertis que je vous en voudrai au moins autant qu'elle, et
que je vous ferai une mine aussi terrible, et une mine de
soixante-huit ans est un peu plus effroyable qu'une mine de vingt-
trois. Voyez à quoi vous vous exposez volontairement: à la colère
de la tante et à celle de la nièce, et tout cela pour je ne sais
quel caprice qui vous a pris subitement entre la poire et le
fromage.»
Alcibiade jura, en frappant un grand coup de poing sur la table,
qu'il barricaderait les portes du château et couperait les jarrets
à mon cheval plutôt que de me laisser partir.
Rosette me lança un autre regard, si triste et si suppliant, qu'il
eût fallu toute la férocité d'un tigre à jeun depuis huit jours
pour n'en pas être touché.
-- Je n'y résistai pas, et, quoique cela me contrariât
singulièrement, je fis la promesse solennelle de rester.
-- La chère Rosette m'eût volontiers sauté au cou et embrassé sur
la bouche pour cette complaisance; Alcibiade m'enferma la main
dans sa grande main, et me secoua le bras si violemment qu'il
faillit m'arracher l'épaule, rendit mes bagues ovales de rondes
qu'elles étaient, et me coupa trois doigts assez profondément.
La vieille, en réjouissance, huma une immense prise de tabac.
Cependant Rosette ne reprit pas complètement sa gaieté; -- l'idée
que je pouvais m'en aller et que j'en avais le désir, idée qui ne
s'était pas encore présentée nettement à son esprit, la jeta dans
une profonde rêverie. Les couleurs que l'annonce de mon départ
avait chassées de ses joues n'y revinrent pas aussi vives
qu'auparavant; -- il lui resta de la pâleur sur la joue et de
l'inquiétude au fond de l'âme. -- Ma conduite à son égard la
surprenait de plus en plus. -- Après les avances marquées qu'elle
m'avait faites, elle ne comprenait pas les motifs qui me faisaient
mettre tant de retenue dans mes rapports avec elle: ce qu'elle
voulait c'était de m'amener avant mon départ à un engagement tout
à fait décisif, ne doutant pas qu'après cela il ne lui fût
extrêmement facile de me retenir aussi longtemps qu'elle le
voudrait.
En cela elle avait raison, et, si je n'eusse pas été une femme,
son calcul se fût trouvé juste; car, quoi que l'on ait dit de la
satiété du plaisir et du dégoût qui suit ordinairement la
possession, tout homme qui a l'âme un peu bien située, et qui
n'est pas blasé misérablement et sans ressource, sent son amour
s'augmenter de son bonheur, et très souvent le meilleur moyen de
retenir un amant prêt à s'éloigner, c'est de se livrer à lui avec
un entier abandon.
Rosette avait le dessein de m'amener à quelque chose de décisif
avant mon départ. Sachant combien il est difficile de reprendre
plus tard une liaison au point où on l'avait laissée, et,
d'ailleurs, n'étant nullement sûre de me pouvoir retrouver jamais
dans des circonstances aussi favorables, elle ne négligeait aucune
des occasions qui se pouvaient présenter de me mettre dans une
position à me prononcer nettement et à quitter ces manières
évasives derrière lesquelles je me retranchais. Comme j'avais, de
mon côté, l'intention excessivement formelle d'éviter toute espèce
de rencontre pareille à celle du pavillon rustique, et que je ne
pouvais cependant pas, sans afficher un ridicule, affecter trop de
froideur pour Rosette et mettre dans nos rapports une pruderie de
petite fille, je ne savais trop quelle contenance faire, et je
tâchais qu'il y eût toujours une personne tierce avec nous. --
Rosette, au contraire, faisait tout son possible pour se trouver
seule avec moi, et elle y réussissait assez souvent, le château
étant éloigné de la ville et peu fréquenté de la noblesse des
environs. -- Cette résistance sourde l'attristait et la
surprenait; -- par instants il lui survenait des doutes et des
hésitations sur le pouvoir de ses charmes, et, se voyant si peu
aimée, elle n'était quelquefois pas loin de croire qu'elle était
laide. -- Alors elle redoublait de soins et de coquetterie, et
quoique son deuil ne lui permît pas d'employer toutes les
ressources de la toilette, elle savait cependant l'orner et le
varier de manière à être chaque jour deux ou trois fois plus
charmante, -- ce qui n'est pas peu dire. -- Elle essaya de tout:
elle fut enjouée, mélancolique, tendre, passionnée, prévenante,
coquette, minaudière même; elle mit, les uns après les autres,
tous ces adorables masques qui vont si bien aux femmes, qu'on ne
sait plus si ce sont de véritables masques ou leurs figures
réelles; -- elle revêtit successivement huit ou dix individualités
contrastées entre elles, pour voir laquelle me plairait et s'y
fixer. À elle seule, elle me fit un sérail complet où je n'avais
qu'à jeter le mouchoir; mais rien ne lui réussit, bien entendu.
Le peu de succès de tous ces stratagèmes la fit tomber dans une
stupeur profonde. -- En effet, elle aurait fait tourner la
cervelle de Nestor et fait fondre la glace du chaste Hippolyte
lui-même, -- et je ne paraissais rien moins que Nestor et
Hippolyte: je suis jeune, et j'avais la mine hautaine et décidée,
le propos hardi, et, partout ailleurs qu'en tête à tête, la
contenance fort délibérée.
Elle dut croire que toutes les sorcières de la Thrace et de la
Thessalie m'avaient jeté leurs charmes sur le corps, ou que, tout
au moins, j'avais l'aiguillette nouée, et prendre une fort
détestable opinion de ma virilité, qui est effectivement assez
mince. -- Cependant il paraît que cette idée ne lui vint point, et
qu'elle n'attribuait qu'à mon défaut d'amour pour elle cette
singulière réserve.
Les jours s'écoulaient, et ses affaires n'avançaient pas: -- elle
en était visiblement affectée: une expression de tristesse
inquiète avait remplacé le sourire toujours frais épanoui de ses
lèvres; les coins de sa bouche, si joyeusement arqués, s'étaient
abaissés sensiblement, et formaient une ligne ferme et sérieuse;
quelques petites veines se dessinaient d'une manière plus marquée
à ses paupières attendries; ses joues, naguère si semblables à la
pêche, n'en avaient conservé que l'imperceptible velouté. Souvent,
de ma fenêtre, je la voyais traverser le parterre en peignoir du
matin; elle marchait, levant à peine les pieds, comme si elle eût
glissé, les deux bras mollement croisés sur la poitrine, la tête
inclinée, plus ployée qu'une branche de saule qui trempe dans
l'eau, avec quelque chose d'onduleux et d'affaissé, comme une
draperie trop longue dont le bout touche à terre. -- En ces
instants-là, elle avait l'air d'une de ces amoureuses antiques en
proie au courroux de Vénus, et sur qui l'impitoyable déesse
s'acharne tout entière: -- c'est ainsi que je me figure que Psyché
devait être quand elle eut perdu Cupidon.
Les jours où elle ne s'efforçait pas pour vaincre ma froideur et
mes hésitations, son amour avait une allure simple et primitive
qui m'eût charmé; c'était un abandon silencieux et confiant, une
chaste facilité de caresses, une abondance et une plénitude de
coeur inépuisables, tous les trésors d'une belle nature répandus
sans réserve. Elle n'avait point de ces petitesses et de ces
mesquineries que l'on voit à presque toutes les femmes, même les
mieux douées; elle ne cherchait pas de déguisement, et me laissait
voir tranquillement toute l'étendue de sa passion. Son amour-
propre ne se révolta pas un instant de ce que je ne répondais pas
à tant d'avances, car l'orgueil sort du coeur le jour où l'amour y
entre; et si jamais quelqu'un a été véritablement aimé, c'est moi
par Rosette. -- Elle souffrait, mais sans plainte et sans aigreur,
et elle n'attribuait qu'à elle le peu de succès de ses tentatives.
-- Cependant sa pâleur augmentait chaque jour, et les lis avaient
livré aux roses, sur le champ de bataille de ses joues, un grand
combat où ces dernières avaient été définitivement mises en
déroute; cela me désolait, mais, en bonne conscience, j'y pouvais
moins que personne. -- Plus je lui parlais avec douceur et
affection, plus j'avais avec elle des manières caressantes, plus
j'enfonçais dans son coeur la flèche barbelée de l'amour
impossible. -- Pour la consoler aujourd'hui, je lui préparais un
désespoir futur bien plus grand; mes remèdes empoisonnaient sa
plaie tout en paraissant l'assoupir. -- Je me repentais en quelque
sorte de toutes les choses agréables que j'avais pu lui dire, et
j'aurais voulu, à cause de l'extrême amitié que j'avais pour elle,
trouver les moyens de m'en faire haïr. On ne peut porter le
désintéressement plus loin, car j'en eusse été à coup sûr très
fâchée; -- mais cela eût mieux valu.
J'ai essayé à deux ou trois reprises de lui dire quelques duretés,
je me suis bien vite remise au madrigal, car je crains moins
encore son sourire que ses larmes. -- En ces occasions-là, quoique
la loyauté de l'intention m'absolve pleinement dans ma conscience,
je suis plus touchée qu'il ne le faudrait, et j'éprouve quelque
chose qui n'est pas loin d'être un remords. -- Une larme ne peut
guère être séchée que par un baiser, et l'on ne peut laisser
décemment cet office à un mouchoir, fût-il de la plus fine batiste
du monde; -- je défais ce que j'ai fait, la larme est bien vite
oubliée, plus vite que le baiser, et il s'ensuit toujours pour moi
quelque redoublement d'embarras.
Rosette, qui voit que je vais lui échapper, se rattache
obstinément et misérablement aux restes de son espérance, et ma
position se complique de plus en plus. -- La sensation étrange que
j'avais éprouvée dans le petit ermitage, et le désordre
inconcevable où m'avait jetée l'ardeur des caresses de ma belle
amoureuse se sont renouvelés plusieurs fois pour moi, quoique
moins violents; et souvent, assise auprès de Rosette, sa main dans
ma main, l'entendant me parler avec son doux roucoulement, je
m'imagine que je suis un homme, comme elle le croit, et que, si je
ne réponds pas à son amour, c'est pure cruauté de ma part.
Un soir je ne sais par quel hasard, je me trouvai seule dans la
chambre verte avec la vieille dame; -- elle avait en main quelque
ouvrage de tapisserie, car, malgré ses soixante-huit ans, elle ne
restait jamais oisive, voulant, comme elle le disait, achever,
avant de mourir, un meuble qu'elle avait commencé et auquel elle
travaillait depuis déjà fort longtemps. Se sentant un peu
fatiguée, elle posa son ouvrage et se renversa dans son grand
fauteuil: elle me regardait très attentivement, et ses yeux gris
pétillaient à travers ses lunettes avec une vivacité étrange; elle
passa deux ou trois fois sa main sèche sur son front ridé, et
parut profondément réfléchir. -- Le souvenir des temps qui
n'étaient plus et qu'elle regrettait donnait à sa figure une
mélancolique expression d'attendrissement. -- Je me taisais, de
peur de la troubler dans ses pensées, et le silence dura quelques
minutes: elle le rompit enfin.
-- Ce sont les vrais yeux de Henri, -- de mon cher Henri, le même
regard humide et brillant, le même port de tête, la même
physionomie douce et fière; -- on dirait que c'est lui. -- Vous ne
pouvez vous imaginer à quel point va cette ressemblance, monsieur
Théodore; -- quand je vous vois, je ne puis plus croire que Henri
est mort; je pense qu'il a été seulement faire un long voyage dont
le voici enfin revenu. -- Vous m'avez fait bien du plaisir et bien
de la peine, Théodore: -- plaisir, en me rappelant mon pauvre
Henri; peine, en me montrant combien grande est la perte que j'ai
faite; quelquefois je vous ai pris pour son fantôme. -- Je ne puis
me faire à cette idée que vous nous allez quitter; il me semble
que je perds mon Henri encore une fois.
Je lui dis que, s'il m'était réellement possible de rester plus
longtemps, je le ferais avec plaisir, mais que mon séjour s'était
déjà prolongé bien au-delà des bornes qu'il aurait dû avoir; que,
du reste, je me proposais bien de revenir, et que le château me
laissait de trop agréables souvenirs pour l'oublier aussi vite.
-- Si fâchée que je sois de votre départ, monsieur Théodore,
reprit-elle poursuivant son idée, il y a ici quelqu'un qui le sera
plus que moi. -- Vous comprenez bien de qui je veux parler sans
que je le dise. Je ne sais pas ce que nous ferons de Rosette quand
vous serez parti; mais ce vieux château est bien triste. Alcibiade
est toujours à la chasse, et, pour une jeune femme comme elle, la
société d'une pauvre impotente comme moi n'est pas très
récréative.
-- Si quelqu'un doit avoir des regrets, ce n'est ni vous, madame,
ni Rosette, mais bien moi; vous perdez peu, moi beaucoup; vous
retrouverez aisément une société plus charmante que la mienne, et
il est plus que douteux que je puisse jamais remplacer celle de
Rosette et la vôtre.
-- Je ne veux pas me faire une querelle avec votre modestie, mon
cher monsieur, mais je sais ce que je sais, et je dis ce qui est:
il est probable que de longtemps nous ne reverrons madame Rosette
de bonne humeur, car c'est vous maintenant qui faites la pluie et
le beau temps sur ses joues. Son deuil va finir, et il serait
vraiment fâcheux qu'elle déposât sa gaieté avec sa dernière robe
noire; cela serait de fort mauvais exemple et tout à fait
contraire aux lois ordinaires. C'est une chose que vous pouvez
empêcher sans vous donner beaucoup de peine, et que vous
empêcherez sans doute, dit la vieille en appuyant beaucoup sur les
derniers mots.
-- Assurément, je ferai tout mon possible pour que votre chère
nièce conserve sa belle gaieté, puisque vous me supposez une telle
influence sur elle. Cependant je ne vois guère comment je m'y
pourrai prendre.
-- Oh! vraiment vous ne voyez guère! À quoi vous servent vos beaux
yeux? -- Je ne savais pas que vous eussiez la vue si courte.
Rosette est libre; elle a quatre-vingt mille livres de rente où
personne n'a rien à voir, et l'on trouve fort jolies des femmes
deux fois plus laides qu'elle. Vous êtes jeune, bien fait, et, à
ce que je pense, non marié; la chose me paraît la plus simple du
monde, à moins que vous n'ayez pour Rosette une insurmontable
horreur ce qui est difficile à croire...
-- Ce qui n'est pas et ne peut pas être; car son âme vaut son
corps, et elle est de celles qui pourraient être laides sans qu'on
s'en aperçût ou qu'on les désirât autrement...
-- Elle pourrait être laide impunément, et elle est charmante. --
C'est avoir doublement raison; je ne doute pas de ce que vous
dites, mais elle a pris le plus sage parti. -- Pour ce qui est
d'elle, je répondrais volontiers qu'il y a mille personnes qu'elle
hait plus que vous, et que, si on le lui demandait plusieurs fois,
elle finirait peut-être par avouer que vous ne lui déplaisez pas
précisément. Vous avez au doigt une bague qui lui irait
parfaitement, car vous avez la main aussi petite qu'elle, et je
suis presque sûre qu'elle l'accepterait avec plaisir.
La bonne dame s'arrêta quelques instants pour voir l'effet que ses
paroles produiraient sur moi, et je ne sais si elle dut être
satisfaite de l'expression de ma figure. -- J'étais cruellement
embarrassée et je ne savais que répondre. Dès le commencement de
cet entretien, j'avais vu où tendaient toutes ses insinuations;
et, quoique je m'attendisse presque à ce qu'elle venait de dire,
j'en restais toute surprise et interdite; je ne pouvais que
refuser; mais quels motifs valables donner d'un pareil refus? Je
n'en avais aucun, si ce n'est que j'étais femme: c'était, il est
vrai, un excellent motif, mais précisément le seul que je ne
voulusse pas alléguer.
Je ne pouvais guère me rejeter sur des parents féroces et
ridicules; tous les parents du monde eussent accepté une pareille
union avec ivresse. Rosette n'eût-elle pas été ce qu'elle était,
bonne et belle, et de naissance, les quatre-vingt mille livres de
rente eussent levé toute difficulté. -- Dire que je ne l'aimais
pas, ce n'eût été ni vrai ni honnête, car je l'aimais réellement
beaucoup, et plus qu'une femme n'aime une femme. -- J'étais trop
jeune pour prétendre être engagée ailleurs: ce que je trouvais de
mieux à faire, c'était de donner à entendre qu'étant cadet de
famille les intérêts de la maison exigeaient que j'entrasse dans
l'ordre de Malte, et ne me permettaient pas de songer au mariage:
ce qui me faisait le plus grand chagrin du monde depuis que
j'avais vu Rosette.
Cette réponse ne valait pas le diable, et je le sentais
parfaitement. La vieille dame n'en fut pas dupe et ne la regarda
point comme définitive; elle pensa que j'avais parlé ainsi pour me
donner le temps de réfléchir et de consulter mes parents. -- En
effet, une pareille union était tellement avantageuse et inespérée
pour moi qu'il n'était pas possible que je la refusasse, même
quand je n'eusse que peu ou point aimé Rosette; -- c'était une
bonne fortune à ne point négliger.
Je ne sais pas si la tante me fit cette ouverture à l'instigation
de la nièce, cependant je penche à croire que Rosette n'y était
pour rien: elle m'aimait trop simplement et trop ardemment pour
penser à autre chose que ma possession immédiate, et le mariage
eût été assurément le dernier des moyens qu'elle eût employés. --
La douairière, qui n'avait pas été sans remarquer notre intimité,
qu'elle croyait sans doute beaucoup plus grande qu'elle ne
l'était, avait arrangé tout ce plan dans sa tête pour me faire
rester auprès d'elle, et remplacer, autant que possible, son cher
fils Henri, tué à l'armée, avec lequel elle me trouvait une si
frappante ressemblance. Elle s'était complu dans cette idée et
avait profité de ce moment de solitude pour s'expliquer avec moi.
Je vis à son air qu'elle ne se regardait pas comme battue, et
qu'elle se proposait de revenir bientôt à la charge, ce qui me
contraria au dernier point.
Rosette, de son côté, fit, la nuit du même jour, une dernière
tentative qui eut des résultats si graves qu'il faut que je t'en
fasse un récit à part, et que je ne puis te la raconter dans cette
lettre déjà démesurément enflée. -- Tu verras à quelles
singulières aventures j'étais prédestinée, et comme le ciel
m'avait taillée d'avance pour être une héroïne de roman; je ne
sais pas trop, par exemple, quelle moralité on pourra tirer de
tout cela, -- mais les existences ne sont pas comme les fables,
chaque chapitre n'a pas à la queue une sentence rimée. -- Bien
souvent le sens de la vie est que ce n'est pas la mort. Voilà
tout. Adieu, ma chère, je t'embrasse sur tes beaux yeux. Tu
recevras incessamment la suite de ma triomphante biographie.