Ma belle amie, tu avais bien raison de me détourner du projet que
j'avais conçu de voir les hommes, -- et de les étudier à fond,
avant de donner mon coeur à aucun d'eux. -- J'ai à tout jamais
éteint en moi l'amour et jusqu'à la possibilité de l'amour.
Pauvres jeunes filles que nous sommes; élevées avec tant de soin,
si virginalement entourées d'un triple mur de précautions et de
réticences, -- nous, à qui on ne laisse rien entendre, rien
soupçonner, et dont la principale science est de ne rien savoir,
dans quelles étranges erreurs nous vivons, et quelles perfides
chimères nous bercent entre leurs bras!
Ah! Graciosa, trois fois maudite soit la minute où m'est venue
l'idée de ce travestissement; que d'horreurs, que d'infamies et
que de grossièretés dont j'ai été forcée d'être témoin ou
auditeur! quel trésor de chaste et précieuse ignorance j'ai
dissipé en peu de temps!
C'était par un beau clair de lune, t'en souviens-tu? nous nous
promenions ensemble tout au fond du jardin, dans cette allée
triste et peu fréquentée, terminée, d'un côté par une statue de
Faune jouant de la flûte, qui n'a plus de nez et dont tout le
corps est couvert d'une lèpre épaisse de mousse noirâtre, et de
l'autre côté par une perspective feinte, dessinée sur le mur et à
moitié effacée par la pluie. -- À travers le feuillage encore rare
de la charmille, on voyait par places les étoiles étinceler et
s'arrondir la serpe d'argent. Une odeur de jeunes pousses et de
plantes nouvelles nous arrivait du parterre avec les souffles
languissants d'une petite brise; un oiseau caché sifflait un air
langoureux et bizarre; nous, comme de vraies jeunes filles, nous
causions d'amour, de galants, de mariage, du beau cavalier que
nous avions vu à la messe; nous mettions en commun le peu de
notions du monde et des choses que nous pouvions avoir; nous
retournions de cent manières une phrase que nous avions entendue
par hasard et dont la signification nous semblait obscure et
singulière; nous nous faisions mille de ces questions saugrenues
que la plus parfaite innocence peut seule imaginer. -- Que de
poésie primitive, que d'adorables sottises dans ces furtifs
entretiens de deux petites niaises sorties la veille de pension!
Toi, tu voulais pour amant un jeune homme hardi et fier, avec des
moustaches et des cheveux noirs, de grands éperons, de grandes
plumes, une grande épée, une espèce de matamore amoureux, et tu
donnais en plein dans l'héroïque et le triomphant: tu ne rêvais
que duels et escalades, dévouement miraculeux, et tu aurais
volontiers jeté ton gant dans la fosse aux lions pour que ton
Esplandian l'y allât chercher: cela était fort comique de voir une
petite fille comme tu l'étais alors, toute blonde, toute
rougissante, ployant au moindre souffle, vous débiter ces
généreuses tirades d'une seule haleine et de l'air le plus martial
du monde.
Moi quoique je n'eusse que six mois de plus que toi, j'étais de
six ans moins romanesque: une chose m'inquiétait principalement,
c'était de savoir ce que les hommes se disaient entre eux et ce
qu'ils faisaient lorsqu'ils étaient sortis des salons et des
théâtres: je pressentais dans leur vie beaucoup de côtés
défectueux et obscurs, soigneusement voilés à nos regards, et
qu'il nous importait beaucoup de connaître; quelquefois, cachée
derrière un rideau, j'épiais de loin les cavaliers qui venaient à
la maison, et il me semblait alors démêler dans leur allure
quelque chose d'ignoble et de cynique, une insouciance grossière
ou une préoccupation farouche que je ne leur retrouvais plus dès
qu'ils étaient entrés, et qu'ils semblaient dépouiller comme par
enchantement sur le seuil de la chambre. Tous, les jeunes comme
les vieux, me paraissaient avoir adopté uniformément un masque de
convention, des sentiments de convention et un parler de
convention lorsqu'ils étaient devant les femmes. -- De l'angle du
salon où je me tenais droite comme _une poupée et sans appuyer le
dos a mon fauteuil, tout en roulant mon bouquet entre mes doigts,
j'écoutais, je regardais; mes yeux étaient baissés cependant, et
je voyais tout à droite, à gauche, devant et derrière moi: --
comme les yeux fabuleux du lynx, mes yeux perçaient les murailles,
et j'aurais dit ce qui se passait dans la pièce à côté._
Je m'étais aussi aperçue d'une notable différence dans la manière
dont on parlait aux femmes mariées; ce n'étaient plus les phrases
discrètes et polies, enjolivées puérilement comme on en adressait
à moi ou à mes compagnes, c'était un enjouement plus libre, des
façons moins sobres et plus dégagées, les claires réticences et
les détours aboutissant vite d'une corruption qui sait qu'elle a
devant elle une corruption semblable: je sentais bien qu'il y
avait entre eux un élément commun qui n'existait pas entre nous,
et j'aurais tout donné pour savoir quel était cet élément.
Avec quelle anxiété et quelle furie curieuse je suivais de l'oeil
et de l'oreille les groupes bourdonnants et rieurs de jeunes gens
qui, après s'être abattus sur quelques points du cercle,
reprenaient leur promenade tout en causant et en jetant au passage
des oeillades ambiguës. Sur leurs bouches dédaigneusement bouffies
voltigeaient des ricanements incrédules; ils avaient l'air de se
moquer de ce qu'ils venaient de dire, et de rétracter les
compliments et les adorations dont ils nous avaient comblées. Je
n'entendais pas leurs paroles; mais je comprenais, au mouvement de
leurs lèvres, qu'ils prononçaient des mots d'une langue qui
m'était inconnue et dont personne ne s'était servi devant moi.
Ceux mêmes qui avaient l'air le plus humble et le plus soumis
redressaient la tête avec une nuance très sensible de révolte et
d'ennui; -- un soupir d'essoufflement, pareil au soupir d'un
acteur qui est arrivé au bout d'un long couplet, s'échappait
malgré eux de leur poitrine, et ils faisaient en nous quittant un
demi-tour sur les talons d'une manière vive et pressée qui
dénonçait une espèce de satisfaction intérieure d'être délivrés de
la rude corvée d'être honnêtes et galants.
J'aurais donné un an de ma vie pour entendre, sans être vue, une
heure de leur conversation. Souvent je comprenais, à de certaines
attitudes, à quelques gestes détournés, à des coups d'oeil lancés
obliquement, qu'il était question de moi et que l'on parlait ou de
mon âge ou de ma figure. Alors j'étais sur des charbons ardents;
les quelques mots étouffés, les demi-lambeaux de phrase qui
m'arrivaient par intervalles irritaient au plus haut point ma
curiosité sans pouvoir la satisfaire, et j'entrais dans des doutes
et des perplexités étranges.
Le plus souvent ce qu'on disait avait une apparence favorable, et
ce n'était pas ce qui m'inquiétait: je me souciais assez peu que
l'on me trouvât belle; mais les menues observations coulées dans
le tuyau de l'oreille et presque toujours suivies de longs
ricanements et de singuliers clignements d'yeux, -- voilà ce que
j'aurais voulu savoir; et, pour une de ces phrases dites tout bas
derrière un rideau ou dans l'encoignure d'une porte, j'aurais
quitté sans regret l'entretien le plus fleuri et le plus parfumé
du monde.
Si j'avais eu un amant, j'aurais beaucoup aimé connaître la
manière dont il eût parlé de moi à un autre homme, et en quels
termes il se serait vanté de sa bonne fortune à ses camarades
d'orgie avec un peu de vin dans la tête et les deux coudes sur la
nappe.
Je le sais maintenant, et en vérité je suis fâchée de le savoir. -
- C'est toujours ainsi.
Mon idée était folle, mais ce qui est fait est fait, et l'on ne
peut désapprendre ce qu'on a appris. Je ne t'ai pas écoutée, ma
chère Graciosa, je m'en repens; mais on n'écoute pas toujours la
raison, surtout quand elle sort d'une aussi jolie bouche que la
tienne, car je ne sais pourquoi on ne se peut figurer qu'un
conseil soit sage, à moins qu'il ne soit donné par quelque vieille
tête toute chenue et toute grise, comme si avoir été bête soixante
ans pouvait vous rendre spirituel.
Mais tout cela me tourmentait trop, et je n'y pouvais tenir, je
grillais dans ma petite peau comme une châtaigne sur la poêle. La
pomme fatale s'arrondissait dans le feuillage au-dessus de ma
tête, et il fallait bien finir par y donner un coup de dent, sauf
à la jeter après, si la saveur m'en paraissait amère.
J'ai fait comme Ève la blonde, ma très chère grand-mère, -- j'ai
mordu.
La mort de mon oncle, le seul parent qui me restât, me laissant
libre de mes actions, j'exécutai ce que je rêvais depuis si
longtemps. -- Mes précautions étaient prises avec le plus grand
soin pour que nul ne se doutât de mon sexe: j'avais appris à tirer
l'épée et le pistolet; je montais parfaitement à cheval et avec
une hardiesse dont peu d'écuyers eussent été capables; j'étudiai
bien la manière de porter le manteau et de faire siffler la
cravache, et, en quelques mois, je parvins à faire d'une fille
qu'on trouvait assez jolie un cavalier beaucoup plus joli, et à
qui il ne manquait guère que la moustache. -- Je réalisai ce que
j'avais de bien, et je sortis de la ville, décidée à n'y revenir
qu'avec l'expérience la plus complète.
C'était le seul moyen d'éclaircir mes doutes: avoir des amants ne
m'aurait rien appris, ou du moins cela ne m'eût donné que des
lueurs incomplètes, et je voulais étudier l'homme à fond,
l'anatomiser fibre par fibre avec un scalpel inexorable et le
tenir tout vif et tout palpitant sur ma table de dissection; pour
cela il fallait le voir seul à seul chez lui, en déshabillé, le
suivre à la promenade, à la taverne et ailleurs. -- Avec mon
déguisement, je pouvais aller partout sans être remarquée; on ne
se cachait pas devant moi, on jetait de côté toute réserve et
toute contrainte, je recevais des confidences et j'en faisais de
fausses pour en provoquer de vraies. Hélas! les femmes n'ont lu
que le roman de l'homme et jamais son histoire.
C'est une chose effrayante à penser et à laquelle on ne pense pas,
combien nous ignorons profondément la vie et la conduite de ceux
qui paraissent nous aimer et que nous épouserons. Leur existence
réelle nous est aussi parfaitement inconnue que s'ils étaient des
habitants de Saturne ou de quelque autre planète à cent millions
de lieues de notre boule sublunaire: on dirait qu'ils sont d'une
autre espèce, et il n'y a pas le moindre lien intellectuel entre
les deux sexes; -- les vertus de l'un font les vices de l'autre,
et ce qui fait admirer l'homme fait honnir la femme.
Nous autres, notre vie est claire et se peut pénétrer d'un regard.
-- Il est facile de nous suivre de la maison au pensionnat, du
pensionnat à la maison; -- ce que nous faisons n'est un mystère
pour personne; chacun peut voir nos mauvais dessins à l'estompe,
nos bouquets à l'aquarelle composés d'une pensée et d'une rose
grosse comme un chou, et galamment noués par la queue avec un
ruban de couleur tendre: les pantoufles que nous brodons pour la
fête de nos pères ou de nos grands-pères n'ont rien en soi de bien
occulte et de bien inquiétant. -- Nos sonates et nos romances sont
exécutées avec la plus désirable froideur. Nous sommes bien et
dûment cousues à la jupe de nos mères, et, à neuf ou dix heures au
plus, nous rentrons dans nos petits lits tout blancs, au fond de
nos cellules proprettes et discrètes, où nous sommes vertueusement
verrouillées et cadenassées jusqu'au lendemain matin. La
susceptibilité la plus éveillée et la plus jalouse ne trouverait
rien à cela.
Le cristal le plus limpide n'a pas la transparence d'une pareille
vie.
Celui qui nous prend sait ce que nous avons fait à partir de la
minute où nous avons été sevrées et même avant, s'il veut pousser
ses recherches jusque-là. -- Notre vie n'est pas une vie, c'est
une espèce de végétation comme celle de la mousse et des fleurs;
l'ombre glaciale de la tige maternelle flotte autour de nous,
pauvres boutons de rose étouffés qui n'osons pas nous ouvrir.
Notre affaire principale, c'est de nous tenir bien droites, bien
corsées, bien busquées, l'oeil convenablement baissé, et de
surpasser en immobilité et en raideur les mannequins et les
poupées à ressorts.
Il nous est défendu de prendre la parole, de nous mêler à la
conversation autrement que pour répondre oui et non, si l'on nous
interroge. Aussitôt que l'on veut dire quelque chose
d'intéressant, l'on nous renvoie étudier notre harpe ou notre
clavecin, et nos maîtres de musique ont tous soixante ans pour le
moins et prennent horriblement de tabac. Les modèles suspendus
dans nos chambres sont d'une anatomie très vague et très esquivée.
Les dieux de la Grèce, pour se présenter dans un pensionnat de
demoiselles, ont soin préalablement d'acheter à la friperie de
très amples carricks et de se faire graver au pointillé, ce qui
leur donne l'air de portiers ou de cochers de fiacre, et les rend
peu propres à nous enflammer l'imagination.
À force de vouloir nous empêcher d'être romanesques, l'on nous
rend idiotes. Le temps de notre éducation se passe non pas à nous
apprendre quelque chose, mais à nous empêcher d'apprendre quelque
chose.
Nous sommes réellement prisonnières de corps et d'esprit; mais un
jeune homme, libre de ses actions, qui sort le matin pour ne
rentrer que le matin, qui a de l'argent, qui peut en gagner et en
disposer comme il lui plaît, comment pourrait-il justifier
l'emploi de son temps? -- quel est l'homme qui voudrait dire à la
personne aimée ce qu'il a fait pendant sa journée et pendant sa
nuit? -- Aucun, même de ceux qui sont réputés les plus purs.
J'avais envoyé mon cheval et mes vêtements à une petite métairie
que j'ai à quelque distance de la ville. Je m'habillai, je montai
en selle et je partis, non sans un singulier serrement de coeur. -
- Je ne regrettai rien, je ne laissai rien en arrière, ni parents,
ni amis, pas un chien, pas un chat, et cependant j'étais triste,
j'avais presque les larmes aux yeux; cette ferme où je n'avais été
que cinq ou six fois n'avait pour moi rien de particulier et de
cher, et ce n'était pas la complaisance que l'on prend à de
certains endroits et qui vous attendrit lorsqu'il les faut
quitter, mais je me retournai deux ou trois fois pour voir encore
de loin monter entre les arbres sa vrille de fumée bleuâtre.
C'était là où, avec mes robes et mes jupes, j'avais laissé mon
titre de femme; dans la chambre où j'avais fait ma toilette
étaient serrées vingt années de ma vie qui ne devaient plus
compter et qui ne me regardaient plus. Sur la porte on eût pu
écrire: Ci-gît Madeleine de Maupin; car en effet je n'étais plus
Madeleine de Maupin, mais bien Théodore de Sérannes, -- et
personne ne devait plus m'appeler de ce doux nom de Madeleine.
Le tiroir où étaient renfermées mes robes, désormais inutiles, me
parut comme le cercueil de mes blanches illusions; -- j'étais un
homme, ou du moins j'en avais l'apparence: la jeune fille était
morte.
Quand j'eus totalement perdu de vue la cime des châtaigniers qui
entourent la métairie, il me sembla que je n'étais plus moi, mais
un autre, et je me souvenais de mes actions anciennes comme des
actions d'une personne étrangère auxquelles j'aurais assisté, ou
comme du début d'un roman dont je n'aurais pas achevé la lecture.
Je me rappelais complaisamment mille petits détails dont
l'enfantine naïveté me faisait venir sur les lèvres un sourire
d'indulgence un peu moqueuse quelquefois, comme celui d'un jeune
libertin qui écouterait les confidences arcadiques et pastorales
d'un écolier de troisième; et, au moment où je m'en détachais pour
toujours, toutes mes puérilités de petite fille et de jeune fille
accouraient sur le bord du chemin en me faisant mille signes
d'amitié et m'envoyant des baisers du bout de leurs doigts blancs
et effilés.
Je piquai mon cheval pour me dérober à ces énervantes émotions;
les arbres filaient rapidement à droite et à gauche; mais l'essaim
folâtre, plus bourdonnant qu'une ruche d'abeilles, se mit à courir
dans les allées latérales et à m'appeler: -- Madeleine! Madeleine!
Je donnai sur le cou de ma bête un grand coup de cravache qui la
fit redoubler de vitesse. Mes cheveux se tenaient presque droits
derrière ma tête, mon manteau était horizontal, comme si des plis
eussent été sculptés dans la pierre, tant ma course était rapide;
je regardai une fois en arrière, et je vis, comme un petit nuage
blanc bien loin à l'horizon, la poussière que les pieds de mon
cheval avaient soulevée.
Je m'arrêtai un peu.
Dans un buisson d'églantier, sur le bord de la route, je vis
remuer quelque chose de blanc, et une petite voix claire et douce
comme l'argent me vint frapper l'oreille: -- Madeleine, Madeleine,
où allez-vous si loin, Madeleine? Je suis votre virginité, ma
chère enfant; c'est pourquoi j'ai une robe blanche, une couronne
blanche et une peau blanche. Mais vous, pourquoi avez-vous des
bottes, Madeleine? Il me semblait que vous aviez le pied fort
joli. Des bottes et un haut-de-chausses, et un grand chapeau à
plume comme un cavalier qui va à la guerre! Pourquoi donc cette
longue épée qui bat et meurtrit votre cuisse? Vous avez un
singulier équipage, Madeleine, et je ne sais trop si je dois vous
accompagner.
-- Si tu as peur, ma chère, retourne à la maison, va arroser mes
fleurs et soigner mes colombes. Mais en vérité tu as tort, tu
serais plus en sûreté sous ces vêtements de bon drap que sous ta
gaze et ton lin. Mes bottes empêchent qu'on ne voie si j'ai un
joli pied; cette épée, c'est pour me défendre, et la plume qui
s'agite à mon chapeau est pour effaroucher tous les rossignols qui
me viendraient chanter à l'oreille de fausses chansons d'amour.
Je continuai ma route: dans les soupirs du vent je crus
reconnaître la dernière phrase de la sonate que j'avais apprise
pour la fête de mon oncle, et, dans une large rose qui levait sa
tête épanouie au-dessus d'un petit mur, le modèle de la grosse
rose d'après quoi j'avais fait tant d'aquarelles; en passant
devant une maison, je vis flotter à une fenêtre le fantôme de mes
rideaux. Tout mon passé semblait se cramponner après moi pour
m'empêcher d'aller en avant et d'arriver à un nouvel avenir.
J'hésitai deux ou trois fois, et je tournai la tête de mon cheval
de l'autre côté.
Mais la petite couleuvre bleue de la curiosité me sifflait tout
doucement des paroles insidieuses, et me disait: -- Marche,
marche, Théodore; l'occasion est bonne pour t'instruire; si tu
n'apprends pas aujourd'hui, tu ne sauras jamais. -- Et ton noble
coeur, tu le donneras donc au hasard, à la première apparence
honnête et passionnée? -- Les hommes nous cachent des secrets bien
extraordinaires, Théodore!
Je repris le galop.
Le haut-de-chausses était bien sur mon corps et non dans mon
esprit; j'éprouvai un certain malaise et comme un frisson de peur,
pour nommer la chose par son nom, à un endroit sombre de la forêt;
un coup de fusil tiré par un braconnier manqua me faire évanouir.
Si c'eût été un voleur, les pistolets placés dans mes fontes et ma
formidable épée ne m'eussent pas été à coup sûr d'un grand
secours. Mais peu à peu je m'aguerris, et je n'y fis plus
attention.
Le soleil descendait lentement sous l'horizon comme le lustre d'un
théâtre qu'on abaisse quand la représentation est finie. Des
lapins et des faisans traversaient la route de temps à autre; les
ombres s'allongeaient, et tous les lointains se nuançaient de
rougeurs. Certaines portions du ciel étaient d'un lilas très doux
et très fondu, d'autres tenaient du citron et de l'orange; les
oiseaux de nuit commençaient à chanter, et il se dégageait du bois
une foule de bruits singuliers: le peu de lumière qu'il y avait
encore s'éteignit, et l'obscurité devint complète, augmentée
qu'elle était par l'ombre portée des arbres. Moi, qui n'étais
jamais sortie seule de nuit, me trouver à huit heures du soir dans
une grande forêt! Conçois-tu cela, ma Graciosa, moi qui me mourais
déjà de peur au bout du jardin? L'effroi me reprit de plus belle,
et le coeur me battit terriblement; ce fut, je t'avoue, avec une
grande satisfaction que je vis poindre et scintiller au revers
d'un coteau les lumières de la ville où j'allais. Dès que je vis
ces points brillants semblables à de petites étoiles terrestres,
ma frayeur se passa complètement. Il me semblait que ces lueurs
indifférentes étaient les yeux ouverts d'autant d'amis qui
veillaient pour moi.
Mon cheval n'était pas moins content que moi, et humant un doux
parfum d'écurie plus agréable pour lui que toutes les odeurs des
marguerites et des fraises des bois, il courut tout droit à
l'hôtel du Lion-Rouge.
Une blonde lueur rayonnait à travers le vitrage de plomb de
l'auberge, dont l'enseigne de fer-blanc se balançait à droite et à
gauche, et geignait comme une vieille femme, car la bise
commençait à fraîchir. -- Je remis mon cheval aux mains d'un
palefrenier, et j'entrai dans la cuisine.
Une énorme cheminée, ouvrant au fond sa gueule rouge et noire,
avalait un fagot à chaque bouchée, et de chaque côté des chenets,
deux chiens, assis sur leur derrière et presque aussi grands que
des hommes, se faisaient cuire avec le plus grand flegme du monde,
se contentant de lever un peu leurs pattes et de pousser une
espèce de soupir quand la chaleur devenait plus intense; mais, à
coup sûr, ils eussent mieux aime être réduits en charbon que de
reculer d'un pas.
Mon arrivée ne parut pas leur faire plaisir, et ce fut en vain
que, pour faire connaissance avec eux, je leur passai, à plusieurs
reprises, la main sur la tête; ils me jetaient des regards en
dessous qui ne signifiaient rien de bon. -- Cela m'étonna, car les
animaux viennent a moi volontiers.
L'hôtelier s'approcha pour me demander ce que je voulais à souper.
C'était un homme pansu, avec un nez rouge, des yeux vairons et un
sourire qui lui faisait le tour de la tête. À chaque mot qu'il
disait, il montrait une double rangée de dents pointues et
séparées comme celles des ogres. Le grand couteau de cuisine qui
pendait à son côté avait un air douteux et semblait pouvoir servir
à plusieurs usages. Quand je lui eus dit ce que je désirais, il
alla à un des chiens, et lui donna un coup de pied quelque part.
Le chien se leva, et se dirigea vers une espèce de roue où il
entra avec un air piteux et rechigné, et en me lançant un regard
de reproche. Enfin, voyant qu'il n'y avait pas de grâce à espérer,
il se mit à faire tourner sa roue, et par contre-coup la broche où
était enfilé le poulet dont je devais souper. Je me promis de lui
en jeter les reliefs pour le payer de sa peine, et je me mis à
considérer la cuisine en attendant qu'il fût prêt.
De larges solives de chêne rayaient le plafond, toutes bistrées et
noircies par la fumée du foyer et des chandelles. Sur les
dressoirs brillaient dans l'ombre des plats d'étain plus clairs
que l'argent et des poteries de faïence blanche à bouquets bleus.
-- Au long des murs, de nombreuses files de casseroles bien
récurées ne ressemblaient pas mal aux boucliers antiques que l'on
voit suspendus en rang au long des trirèmes grecques ou romaines
(pardonne-moi, Graciosa, la magnificence épique de cette
comparaison). Une ou deux grosses servantes s'agitaient autour
d'une grande table, et remuaient de la vaisselle et des
fourchettes, plus agréable musique que toute autre quand on a
faim, car l'ouïe du ventre devient alors plus fine que celle de
l'oreille. Somme toute, en dépit de la bouche de tirelire et des
dents de scie de l'hôtelier, l'auberge avait une mine assez
honnête et réjouissante; et le sourire de l'hôtelier eût-il eu une
toise de plus, et ses dents eussent-elles été trois fois plus
longues et plus blanches, la pluie commençait à tinter sur les
carreaux, et le vent à hurler de façon à vous ôter l'envie de vous
en aller, car je ne sais rien qui soit plus lugubre que ces
gémissements par une nuit obscure et pluvieuse.
Une idée me vint qui me fit sourire, c'est que personne au monde
ne serait venu me chercher où j'étais. -- En effet, qui eût pensé
que la petite Madeleine, au lieu d'être couchée dans son lit bien
chaud, avec sa veilleuse d'albâtre à côté d'elle, un roman sous
son oreiller, sa femme de chambre dans le cabinet voisin, prête à
accourir à la moindre terreur nocturne, se balançait sur une
chaise de paille, dans une auberge de campagne, à vingt lieues de
sa maison, ses pieds bottés posés sur les chenets, et ses petites
mains crânement enfoncées dans ses goussets?
Oui, Madelinette n'est pas restée, comme ses compagnes, le coude
paresseusement appuyé au bord du balcon, entre le volubilis et les
jasmins de la fenêtre, à suivre, au bout de la plaine, les franges
violettes de l'horizon, ou quelque petit nuage couleur de rose,
arrondi par la brise de mai. Elle n'a pas tapissé, avec la feuille
des lis, des palais de nacre de perle pour y loger ses chimères;
elle n'a pas, comme vous, les belles rêveuses, habillé quelque
fantôme creux de toutes les perfections imaginables: elle a voulu
connaître les hommes avant de se donner à un homme; elle a tout
quitté, ses belles robes de velours et de soie aux couleurs
éclatantes, ses colliers, ses bracelets, ses oiseaux et ses
fleurs; elle a renoncé volontairement aux adorations, aux
galanteries prosternées, aux bouquets et aux madrigaux, au plaisir
d'être trouvée plus belle et mieux parée que vous, à son doux nom
de femme, à tout ce qui fut elle, et elle s'en est allée, la
courageuse fille, toute seule, apprendre à travers le monde la
grande science de la vie.
Si l'on savait cela, l'on dirait que Madeleine est folle. -- Tu
l'as dit toi-même, ma chère Graciosa; -- mais les véritables
folles sont celles qui jettent leur âme au vent, et sèment leur
amour au hasard sur la pierre et le rocher, sans savoir si un seul
épi germera.
Ô Graciosa! c'est une pensée que je n'ai jamais eue sans terreur:
avoir aimé quelqu'un qui n'en était pas digne! avoir montré son
âme toute nue à des yeux impurs, et laissé pénétrer un profane
dans le sanctuaire de son coeur! avoir roulé quelque temps ses
flots limpides avec une onde bourbeuse! -- Si parfaitement que
l'on se soit séparé, il reste toujours quelque chose de ce limon,
et le ruisseau ne peut reprendre sa transparence première.
Penser qu'un homme vous a embrassée et touchée; qu'il a vu votre
corps; qu'il peut dire: Elle est comme ceci ou comme cela; elle a
tel signe à tel endroit; elle a telle nuance dans l'âme; elle rit
pour cette chose? et pleure pour celle-ci; son rêve est ainsi
fait; voici dans mon portefeuille une plume des ailes de sa
chimère; cette bague est tressée avec ses cheveux; un morceau de
son coeur est plié dans cette lettre; elle me caressait de cette
façon, et voici son mot de tendresse habituel!
Ah! Cléopâtre, je comprends maintenant pourquoi tu faisais tuer,
le matin, l'amant avec qui tu avais passé la nuit. -- Sublime
cruauté, pour qui, autrefois, je n'avais pas assez d'imprécations!
-- Grande voluptueuse, comme tu connaissais la nature humaine, et
qu'il y a de profondeur dans cette barbarie! Tu ne voulais pas que
nul vivant pût divulguer les mystères de ta couche; ces mots
d'amour, envolés de tes lèvres ne devaient pas être répétés. -- Tu
gardais ainsi ta pure illusion. L'expérience ne venait pas
dépouiller pièce à pièce ce fantôme charmant que tu avais bercé
entre tes bras. Tu aimais mieux être séparée de lui par un brusque
coup de hache que par un lent dégoût. -- Quel supplice, en effet,
de voir l'homme que l'on avait choisi mentir à chaque minute à
l'idée qu'on s'était faite de lui; de découvrir dans son caractère
mille petitesses qu'on n'y soupçonnait pas; de s'apercevoir que ce
qui vous avait paru si beau à travers le prisme de l'amour est
réellement fort laid, et que ce qu'on avait pris pour un vrai
héros de roman n'est au bout du compte, qu'un bourgeois prosaïque
qui met des pantoufles et une robe de chambre!
Je n'ai pas le pouvoir de Cléopâtre, et, si je le possédais, je
n'aurais pas assurément la force de m'en servir. Aussi, ne pouvant
ni ne voulant faire couper la tête à mes amants au sortir de mon
lit, et n'étant pas non plus d'humeur à supporter ce que les
autres femmes supportent, il faut que j'y regarde à deux fois
avant d'en prendre un; c'est ce que je ferai plutôt trois fois que
deux, si l'envie m'en prend, ce dont je doute fort, après ce que
j'ai vu et entendu; à moins cependant que je ne rencontre dans
quelque bienheureuse contrée inconnue un coeur pareil au mien,
comme disent les romans, -- un coeur vierge et pur qui n'eût
jamais aimé et qui en fût capable, dans le vrai sens du mot ce qui
n'est pas, à beaucoup près, une chose facile.
Plusieurs cavaliers entrèrent dans l'auberge; l'orage et la nuit
les avaient empêchés de continuer leur route -- Ils étaient tous
jeunes, et le plus âgé n'avait assurément pas plus de trente ans:
leurs vêtements annonçaient qu'ils appartenaient à la classe
supérieure, et, à défaut de leurs vêtements, la facilité insolente
de leurs manières l'eût fait assez comprendre. Il y en avait un ou
deux qui avaient des figures intéressantes; les autres avaient
tous, à un degré plus ou moins fort, cette espèce de jovialité
brutale et d'insouciante bonhomie que les hommes ont entre eux, et
dont ils se dépouillent complètement lorsqu'ils sont en notre
présence.
S'ils avaient pu se douter que ce jeune homme frêle et à moitié
endormi sur sa chaise, à l'angle de la cheminée, n'était rien
moins que ce qu'il paraissait être, mais bien une jeune fille, un
morceau de roi, comme ils disent, certes ils eussent bien vite
changé de ton, vous les auriez vus aussitôt se rengorger et faire
la roue. Ils se seraient approchés avec force révérences, les
jambes cambrées, les coudes en dehors, le sourire dans les yeux,
dans la bouche, dans le nez, dans les cheveux, dans toute
l'habitude de leur corps; ils auraient désossé les mots dont ils
se seraient servis, et n'auraient parlé qu'avec des phrases de
velours et de satin; au moindre de mes mouvements, ils auraient eu
l'air de s'étendre sur le plancher en manière de tapis, de peur
que la délicatesse de mes pieds ne fût offensée par ses
inégalités; toutes les mains se fussent avancées pour me soutenir;
le siège le plus moelleux eût été disposé à la meilleure place;
mais j'avais l'air d'un joli garçon, et non d'une jolie fille.
J'avoue que je fus presque sur le point de regretter mes jupes, en
voyant le peu d'attention qu'ils faisaient à moi. -- J'en fus une
minute toute mortifiée; car, de temps en temps, il m'arrivait de
ne plus songer que j'avais des habits d'homme, et j'eus besoin d'y
penser pour ne pas prendre de mauvaise humeur.
J'étais là, ne disant mot, les bras croisés et regardant avec un
air en apparence fort attentif le poulet qui se nuançait de
teintes de plus en plus vermeilles et le malheureux chien que
j'avais si malencontreusement dérangé, et qui se démenait dans sa
roue comme plusieurs diables dans le même bénitier.
Le plus jeune de la troupe me vint frapper sur l'épaule un coup
qui, ma foi, me fit beaucoup de mal, et m'arracha un petit cri
involontaire, et il me demanda si je n'aimerais pas mieux souper
avec eux que tout seul, attendu qu'on buvait mieux étant
plusieurs. -- Je lui répondis que c'était un plaisir que je
n'aurais pas osé espérer, et que je le ferais très volontiers. On
mit notre couvert ensemble, et nous prîmes place à la table.
Le chien, tout haletant, après avoir happé en trois tours de
langue une énorme écuellée d'eau, reprit son poste vis-à-vis de
l'autre chien, qui n'avait pas bougé non plus que s'il eût été de
porcelaine, les nouveaux venus n'ayant pas demandé de poulet par
une grâce du ciel toute spéciale.
J'appris, par quelques phrases qui leur échappèrent, qu'ils se
rendaient à la cour, qui était alors à ***, et où ils devaient
rejoindre d'autres de leurs amis. Je leur dis que j'étais un jeune
fils de famille qui sortait de l'université, et qui se rendait
chez des parents qu'il avait en province par le vrai chemin des
écoliers, c'est-à-dire par le plus long qu'il pût trouver. Cela
les fit rire, et, après quelques propos sur mon air innocent et
candide, ils me demandèrent si j'avais une maîtresse. Je leur
répondis que je n'en savais rien, et eux de rire encore plus. Les
flacons se succédaient avec rapidité; quoique j'eusse soin de
laisser mon verre presque toujours plein, j'avais la tête un peu
échauffée, et, ne perdant pas de vue mon idée, je fis en sorte que
la conversation tournât sur les femmes. Cela ne fut pas difficile;
car c'est, après la théologie et l'esthétique, la chose dont les
hommes parlent le plus volontiers quand ils sont ivres.
Les compagnons n'étaient pas précisément ivres, ils portaient trop
bien leur vin pour cela; mais ils commençaient à entrer dans des
discussions morales à perte de vue et à mettre sans façon leurs
coudes sur la table. -- L'un d'eux même avait passé son bras
autour de la taille épaisse d'une des servantes, et dodelinait sa
tête fort amoureusement: un autre jura qu'il crèverait sur l'heure
comme un crapaud à qui l'on fait prendre du tabac, si Jeannette ne
lui laissait pas prendre un baiser sur chacune des grosses pommes
rouges qui lui servaient de joues. Et Jeannette, ne voulant pas
qu'il crevât comme un crapaud, les lui octroya de très bonne
grâce, et n'arrêta pas même une main qui s'insinuait
audacieusement entre les plis de son fichu, dans la moite vallée
de sa gorge très mal gardée par une petite croix d'or, et ce ne
fut qu'après un court pourparler à voix basse qu'il la laissa
libre d'enlever le plat.
C'étaient pourtant des gens de la cour et de moeurs élégantes, et
assurément, à moins de l'avoir vu, je n'aurais jamais pensé à les
accuser de pareilles familiarités avec des servantes d'auberge. --
Il est probable qu'ils venaient de quitter des maîtresses
charmantes, à qui ils avaient fait les plus beaux serments du
monde: en vérité, je n'aurais jamais songé à recommander à mon
amant de ne pas salir, au long des joues de Maritorne, des lèvres
où j'aurais posé les miennes.
Le drôle parut prendre un grand plaisir à ce baiser ni plus ni
moins que s'il eût embrassé Philis ou Oriane: c'était un gros
baiser solidement et franchement appliqué, qui laissa deux petites
marques blanches sur la joue en feu de la donzelle, et dont elle
essuya la trace avec le revers de sa main qui venait de laver la
vaisselle. -- Je ne crois pas qu'il en eût jamais donné d'aussi
naturellement tendre à la pure déité de son coeur. -- Ce fut
apparemment sa pensée, car il dit à demi-voix et avec un mouvement
de coude tout à fait dédaigneux:
-- Au diable les femmes maigres et les grands sentiments!
Cette morale parut du goût de l'assemblée, -- et tous hochèrent la
tête en signe d'assentiment.
-- Ma foi, dit l'autre en continuant son idée, j'ai du malheur en
tout. Messieurs, il faut que je vous confie sous le sceau du plus
grand secret que moi qui vous parle j'ai en ce moment-ci une
passion.
-- Oh! oh! firent les autres. Une passion! cela est du dernier
lugubre. Et que fais-tu d'une passion?
-- C'est une femme honnête, messieurs; il ne faut pas rire,
messieurs; car enfin pourquoi n'aurais-je pas une femme honnête?
Est-ce que j'ai dit quelque chose de ridicule?... Tiens, toi là-
bas, je vais te jeter la maison à la tête, si tu ne finis pas.
-- Eh bien! après?
-- Elle est folle de moi: -- c'est bien la plus belle âme du
monde; en fait d'âmes, je m'y connais, je m'y connais aussi bien
qu'en chevaux pour le moins, et je vous garantis que celle-là est
une âme première qualité. Ce sont des élévations, des extases, des
dévouements, des sacrifices, des raffinements de tendresse, tout
ce que l'on peut imaginer de plus transcendant; mais elle n'a
presque pas de gorge, elle n'en a même pas du tout, comme une
petite fille de quinze ans au plus. -- Elle est assez jolie du
reste; sa main est fine, et son pied petit; elle a trop d'esprit,
et pas assez de chair, et il me prend des envies de la planter là.
Que diable on ne couche pas avec les esprits. Je suis bien
malheureux; plaignez-moi, mes chers amis. Et, attendri par le vin
qu'il avait bu, il se mit à pleurer à chaudes larmes.
-- Jeannette te consolera du malheur de coucher avec des
sylphides, lui dit son voisin en lui versant une rasade; son âme
est tellement épaisse qu'on en pourrait bien faire des corps pour
les autres, et elle a assez de chair pour habiller la carcasse de
trois éléphants.
Ô pure et noble femme! si tu savais ce que dit de toi, dans un
cabaret, à tout hasard, devant des personnes qu'il ne connaît pas,
l'homme que tu aimes le mieux au monde, et à qui tu as tout
sacrifié! comme il te déshabille sans pudeur, et te livre
effrontément toute nue aux regards avinés de ses camarades,
pendant que tu es là, triste, le menton dans la main, l'oeil
tourné vers le chemin par où il doit revenir!
Si quelqu'un était venu te dire que ton amant, vingt-quatre heures
peut-être après t'avoir quittée, courtisait une ignoble servante
et qu'il s'était arrangé pour passer la nuit avec elle, tu aurais
soutenu que cela n'était pas possible, et tu n'aurais pas voulu le
croire; à peine aurais-tu ajouté foi à tes yeux et à tes oreilles:
cela était pourtant.
La conversation dura encore quelque temps, la plus folle et la
plus dévergondée du monde; mais, à travers toutes les exagérations
bouffonnes, les plaisanteries souvent ordurières, perçait un
sentiment vrai et profond de parfait mépris pour la femme, et j'en
appris plus dans cette soirée qu'en lisant vingt charretées de
moralistes.
Les choses énormes et inouïes que j'entendais donnaient à ma
figure une teinte de tristesse et de sévérité dont le reste des
convives s'aperçut et dont on me fit obligeamment la guerre; mais
ma gaieté ne put revenir. -- J'avais bien soupçonné que les hommes
n'étaient pas tels qu'ils apparaissaient devant nous, mais je ne
les croyais pas encore aussi différents de leurs masques, et ma
surprise égalait mon dégoût.
Je ne voudrais, pour corriger à tout jamais une jeune fille
romanesque, qu'une demi-heure d'une pareille conversation; -- cela
lui vaudrait mieux que toutes les remontrances maternelles.
Les uns se vantaient d'avoir autant de femmes qu'il leur plaisait,
et que pour cela ils n'avaient qu'un mot à dire; les autres se
communiquaient des recettes pour se procurer des maîtresses ou
dissertaient sur la tactique à suivre dans le siège d'une vertu;
quelques-uns tournaient en ridicule les femmes dont ils étaient
les amants, et se proclamaient les plus francs imbéciles de la
terre de s'être ainsi acoquinés auprès de semblables guenipes. --
Tous faisaient très bon marché de l'amour.
Voilà donc la pensée qu'ils nous cachent sous tant de beaux
semblants! Qui le dirait jamais à les voir si humbles, si
rampants, si prêts à tout? -- Ah! qu'après la victoire ils
relèvent la tête hardiment et mettent insolemment le talon de
leurs bottes sur le front qu'ils adoraient de loin et à genoux!
comme ils se vengent de leur abaissement passager! comme ils font
chèrement payer leurs politesses! et par combien d'injures ils se
reposent des madrigaux qu'ils ont faits! Quelle brutalité forcenée
de langage et de pensée! quelle inélégance de manières et de
tenue! -- C'est un changement complet et qui n'est certes pas à
leur avantage. Si loin qu'eussent été mes prévisions, elles
étaient bien au-dessous de la réalité.
Idéal, fleur bleue au coeur d'or, qui t'épanouis tout emperlée de
rosée sous le ciel du printemps, au souffle parfumé des molles
rêveries, et dont les racines fibreuses, mille fois plus déliées
que les tresses de soie des fées, plongent au profond de notre âme
avec leurs mille têtes chevelues pour en boire la plus pure
substance; fleur si douce et si amère, on ne te peut arracher sans
faire saigner le coeur à tous ses recoins, et de la tige brisée
suintent des gouttes rouges, qui, tombant une à une dans le lac de
nos larmes, nous servent à mesurer les heures boiteuses de notre
veille mortuaire près du lit de l'Amour agonisant.
Ah! fleur maudite, comme tu avais poussé dans mon âme! tes rameaux
s'y étaient plus multipliés que les orties dans une ruine. Les
jeunes rossignols venaient boire à ton calice et chanter sous ton
ombre; des papillons de diamant, avec des ailes d'émeraude et des
yeux de rubis, voltigeaient et dansaient autour de tes frêles
pistils couverts de poudre d'or; des essaims de blondes abeilles
suçaient sans défiance ton miel empoisonné; les chimères
reployaient leurs ailes de cygne et croisaient leurs griffes de
lion sous leur belle gorge, pour se reposer auprès de toi. L'arbre
des Hespérides n'était pas mieux gardé; les sylphides
recueillaient les larmes des étoiles dans les urnes des lis, et
t'arrosaient chaque nuit avec leurs magiques arrosoirs. -- Plante
de l'idéal, plus venimeuse que le mancenillier ou l'arbre upas,
qu'il m'en coûte, malgré les fleurs trompeuses et le poison que
l'on respire avec ton parfum, pour te déraciner de mon âme! Ni le
cèdre du Liban, ni le baobab gigantesque, ni le palmier haut de
cent coudées n'y pourraient remplir ensemble la place que tu y
occupais toute seule, petite fleur bleue au coeur d'or.
Le souper se termina enfin, et il fut question de s'aller coucher;
mais, comme le nombre des coucheurs était double de celui des
lits, il s'ensuivit naturellement qu'il fallait se coucher les uns
après les autres ou coucher deux ensemble. La chose était fort
simple pour le reste de la compagnie, mais elle ne l'était pas à
beaucoup près autant pour moi, -- eu égard à certaines
protubérances que la soubreveste et le pourpoint dissimulaient
assez convenablement, mais qu'une simple chemise eût laissé voir
dans toute leur damnable rondeur; et certes je n'étais guère
disposée à trahir mon incognito en faveur d'aucun de ces
messieurs, qui en ce moment-là me paraissaient de vrais et naïfs
monstres, et que depuis j'ai reconnus pour de fort bons diables,
et valant au moins autant que tous ceux de leur espèce.
Celui dont je devais partager le lit était raisonnablement ivre.
Il se jeta sur les matelas une jambe et un bras pendants à terre,
et s'endormit sur-le-champ, non pas du sommeil des justes, mais
d'un sommeil si profond que l'ange du jugement dernier s'en fût
venu lui souffler à l'oreille avec son clairon qu'il ne se serait
pas éveillé pour cela. -- Ce sommeil simplifiait de beaucoup la
difficulté; je n'ôtai que mon pourpoint et mes bottes, j'enjambai
le corps du dormeur, et je m'étendis sur les draps du côté de la
ruelle.
J'étais donc couchée avec un homme! Cela n'était pas mal débuter!
-- J'avoue que, malgré toute mon assurance, j'étais singulièrement
émue et troublée. La situation était si étrange, si nouvelle que
je pouvais à peine admettre que ce ne fût pas un rêve. -- L'autre
dormait de son mieux, moi, je ne pus fermer l'oeil de la nuit.
C'était un jeune homme de vingt-quatre ans à peu près, d'une assez
belle figure, les cils noirs et la moustache presque blonde; ses
longs cheveux roulaient autour de sa tête comme des flots de
l'urne renversée d'un fleuve, une légère rougeur passait sous ses
joues pâles comme un nuage sous l'eau, ses lèvres étaient à demi
entrouvertes et souriaient d'un sourire vague et languissant.
Je me soulevai sur mon coude, et je restai longtemps à le regarder
à la vacillante lueur d'une chandelle dont presque tout le suif
avait coulé par larges nappes, et dont la mèche était toute
chargée de noirs champignons.
Un intervalle assez grand nous séparait. Il occupait un bord
extrême du lit; moi, je m'étais jetée, par surcroît de précaution,
tout à fait à l'autre bord.
Assurément ce que j'avais entendu n'était pas de nature à me
prédisposer à la tendresse et à la volupté: -- j'avais les hommes
en horreur. -- Cependant j'étais plus inquiète et plus agitée que
je n'aurais dû l'être: mon corps ne partageait pas la répugnance
de mon esprit autant qu'il l'aurait fallu. -- Mon coeur battait
fort, j'avais chaud, et, de quelque côté que je me tournasse, je
ne pouvais trouver le repos.
Le silence le plus profond régnait dans l'auberge; on entendait
seulement de loin en loin le bruit sourd que faisait le pied de
quelque cheval en frappant le pavé de l'écurie, ou le son d'une
goutte d'eau qui tombait sur la cendre par le tuyau de la
cheminée. La chandelle, arrivée au bout de la mèche, s'éteignit en
fumant.
Les ténèbres les plus épaisses s'abaissèrent entre nous deux comme
des rideaux. -- Tu ne peux t'imaginer l'effet que fit sur moi la
disparition subite de la lumière. -- Il me sembla que tout était
fini, et que je ne devais plus y voir clair de ma vie. -- J'eus
envie un instant de me lever; mais qu'aurais-je fait? Il n'était
que deux heures du matin, toutes les lumières étaient éteintes, et
je ne pouvais errer comme un fantôme dans une maison inconnue.
Force me fut de rester en place et d'attendre le jour.
J'étais là, sur le dos, les deux mains croisées, tâchant de penser
à quelque chose et retombant toujours sur ceci, à savoir: que
j'étais couchée avec un homme. J'allais jusqu'à désirer qu'il
s'éveillât et s'aperçût que j'étais une femme. -- Sans doute, le
vin que j'avais bu, quoique en petite quantité, était pour quelque
chose dans cette idée extravagante, mais je ne pouvais m'empêcher
d'y revenir. -- Je fus sur le point d'allonger la main de son
côté, de l'éveiller et de lui dire ce que j'étais. -- Un pli de la
couverture qui m'arrêta le bras fut la cause qui m'empêcha de
pousser la chose jusqu'au bout: cela me donna le temps de la
réflexion; et, pendant que je dégageais mon bras, le sens que
j'avais totalement perdu me revint, sinon entièrement, du moins
assez pour me contenir.
N'eût-il pas été fort curieux qu'une belle dédaigneuse comme je
l'étais, que moi, qui aurais voulu connaître dix ans de la vie
d'un homme avant de lui donner ma main à baiser, je me fusse
livrée, dans une auberge, sur un grabat, au premier venu! et, ma
foi, cela n'a pas tenu à grand-chose.
Une effervescence subite, un bouillon de sang peut-il à ce point
mater les résolutions les plus superbes? et la voix du corps
parle-t-elle plus haut que la voix de l'esprit? -- Toutes les fois
que mon orgueil envoie trop de bouffées vers le ciel, pour le
ramener à terre, je lui mets le souvenir de cette nuit devant les
yeux. -- Je commence à être de l'avis des hommes: quelle pauvre
chose que la vertu des femmes! et de quoi dépend-elle, mon Dieu!
Ah! c'est en vain que l'on veut déployer des ailes, trop de limon
les charge; le corps est une ancre qui retient l'âme à la terre:
elle a beau ouvrir ses voiles au vent des plus hautes idées, le
vaisseau reste immobile, comme si tous les rémoras de l'Océan se
fussent suspendus à sa quille. La nature se plaît à nous faire de
ces sarcasmes-là. Quand elle voit une pensée debout sur son
orgueil comme sur une haute colonne toucher presque le ciel de la
tête, elle dit tout bas à la liqueur rouge de hâter le pas et de
se presser à la porte des artères; elle commande aux tempes de
siffler, aux oreilles de tinter, et voilà que le vertige prend à
l'idée altière: toutes les images se confondent et se brouillent,
la terre semble onduler comme le pont d'une barque dans la
tempête, le ciel tourne en rond et les étoiles dansent la
sarabande; ces lèvres, qui ne débitaient que maximes austères, se
plissent et s'avancent comme pour des baisers; ces bras, si fermes
à repousser, s'amollissent et se font plus souples et plus
enlaçants que des écharpes. Ajoutez à cela le contact d'un
épiderme, le souffle d'une haleine à travers vos cheveux, et tout
est perdu. -- Souvent même il ne faut pas tant: -- une odeur de
feuillage qui vous arrive des champs par votre fenêtre
entrouverte, la vue de deux oiseaux qui se becquettent, une
marguerite qui s'épanouit, une ancienne chanson d'amour qui vous
revient malgré vous et que vous répétez sans en comprendre le
sens, un vent tiède qui vous trouble et vous enivre, la mollesse
de votre lit ou de votre divan, il suffit d'une de ces
circonstances; la solitude même de votre chambre vous fait penser
que l'on y serait bien deux et que l'on ne saurait trouver un nid
plus charmant pour une couvée de plaisirs. Ces rideaux tirés, ce
demi-jour, ce silence, tout vous ramène à l'idée fatale qui vous
effleure de ses perfides ailes de colombe, et qui roucoule tout
doucement autour de vous. Les tissus qui vous touchent semblent
vous caresser et collent amoureusement leurs plis au long de votre
corps. -- Alors la jeune fille ouvre ses bras au premier laquais
avec qui elle se trouve seule; le philosophe laisse sa page
inachevée, et, la tête dans son manteau, court en toute hâte chez
la plus voisine courtisane.
Je n'aimais certainement pas l'homme qui me causait des agitations
si étranges. -- Il n'avait d'autre charme que de ne pas être une
femme, et, dans l'état où je me trouvais, c'était assez! Un homme!
cette chose si mystérieuse qu'on nous dérobe avec tant de soin,
cet animal étrange dont nous savons si peu l'histoire, ce démon ou
ce dieu qui peut seul réaliser tous les rêves de volupté indécise
dont le printemps berce notre sommeil, la seule pensée que l'on
ait depuis l'âge de quinze ans!
Un homme! -- L'idée confuse du plaisir flottait dans ma tête
alourdie. Le peu que j'en savais allumait encore mon désir. Une
ardente curiosité me poussait d'éclaircir une bonne fois les
doutes qui m'embarrassaient et se représentaient sans cesse à mon
esprit. La solution du problème était derrière la page: il n'y
avait qu'à la tourner, le livre était à côté de moi. -- Un
chevalier assez beau, un lit assez étroit, une nuit assez noire! -
- une jeune fille avec quelques verres de vin de Champagne dans le
cerveau! -- quel assemblage suspect! -- Eh bien! de tout cela il
n'est résulté qu'un très honnête néant.
Sur le mur où je tenais les yeux fixés, à la faveur d'une
obscurité moins épaisse, je commençais à distinguer la place de la
croisée; les carreaux devenaient moins opaques, et la lueur grise
du matin, qui glissait derrière, leur rendait la transparence; le
ciel s'éclaira peu à peu: il était jour. -- Tu ne peux t'imaginer
quel plaisir me fit ce pâle rayon sur la teinture verte de serge
d'Aumale qui entourait le glorieux champ de bataille ou ma vertu
avait triomphé de mes désirs! Il me sembla que c'était ma couronne
de victoire.
Quant au compagnon, il était tout à fait tombé par terre.
Je me levai, je me rajustai au plus vite et je courus à la
fenêtre; je l'ouvris, la brise matinale me fit du bien.
Pour me peigner je me mis devant le miroir, et je fus étonnée de
la pâleur de ma figure que je croyais pourpre.
Les autres entrèrent pour voir si nous étions encore endormis, et
poussèrent du pied leur ami qui ne parut pas très surpris de se
trouver où il était.
On sella les chevaux, et nous nous remîmes en route. -- Mais en
voici assez pour aujourd'hui ma plume ne marque plus, et je n'ai
pas envie de la tailler je te dirai une autre fois le reste de mes
aventures en attendant, aime-moi comme je t'aime, Graciosa la bien
nommée, et, d'après ce que je viens de te conter, ne va pas avoir
une trop mauvaise opinion de ma vertu.
Chapitre 11
_Beaucoup de choses sont ennuyeuses..._
Beaucoup de choses sont ennuyeuses: il est ennuyeux de rendre
l'argent qu'on avait emprunté, et qu'on s'était accoutumé à
regarder comme à soi; il est ennuyeux de caresser aujourd'hui la
femme qu'on aimait hier; il est ennuyeux d'aller dans une maison à
l'heure du dîner, et de trouver que les maîtres sont partis pour
la campagne depuis un mois; il est ennuyeux de faire un roman, et
plus ennuyeux de le lire; il est ennuyeux d'avoir un bouton sur le
nez et les lèvres gercées le jour où l'on va rendre visite à
l'idole de son coeur; il est ennuyeux d'être chaussé de bottes
facétieuses, souriant au pavé par toutes leurs coutures, et
surtout de loger le vide derrière les toiles d'araignée de son
gousset; il est ennuyeux d'être portier; il est ennuyeux d'être
empereur; il est ennuyeux d'être soi, et même d'être un autre; il
est ennuyeux d'aller à pied parce que l'on se fait mal à ses cors,
à cheval parce que l'on s'écorche l'antithèse du devant, en
voiture parce qu'un gros homme se fait immanquablement un oreiller
de votre épaule, sur le paquebot parce que l'on a le mal de mer et
qu'on se vomit tout entier; -- il est ennuyeux d'être en hiver
parce que l'on grelotte, et en été parce qu'on sue; mais ce qu'il
y a de plus ennuyeux sur terre, en enfer et au ciel, c'est
assurément une tragédie, à moins que ce ne soit un drame ou une
comédie.
Cela me fait réellement mal au coeur. -- Qu'y a-t-il de plus niais
et de plus stupide? Ces gros tyrans à voix de taureau, qui
arpentent le théâtre d'une coulisse à l'autre, en faisant aller
comme des ailes de moulin leurs bras velus, emprisonnés dans des
bas de couleur de chair, ne sont-ils pas de piètres contrefaçons
de Barbe-Bleue ou de Croquemitaine? Leurs rodomontades feraient
pouffer de rire quiconque se pourrait tenir éveillé.
Les amantes infortunées ne sont pas moins ridicules. -- C'est
quelque chose de divertissant que de les voir s'avancer, vêtues de
noir ou de blanc, avec des cheveux qui pleurent sur leurs épaules,
des manches qui pleurent sur leurs mains, et le corps prêt à
saillir de leur corset comme un noyau qu'on presse entre les
doigts; ayant l'air de traîner le plancher à la semelle de leurs
souliers de satin, et, dans les grands mouvements de passion,
repoussant leur queue en arrière avec un petit coup de talon. --
Le dialogue, exclusivement composé de oh! et de ah! qu'elles
gloussent en faisant la roue, est vraiment une agréable pâture et
de facile digestion. -- Leurs princes sont aussi fort charmants;
ils sont seulement un peu ténébreux et mélancoliques, ce qui ne
les empêche pas d'être les meilleurs compagnons qui soient au
monde et ailleurs.
Quant à la comédie qui doit corriger les moeurs, et qui s'acquitte
heureusement assez mal de son devoir, je trouve que les sermons
des pères et les rabâcheries des oncles sont aussi assommants sur
le théâtre que dans la réalité. -- Je ne suis pas d'avis que l'on
double le nombre des sots en les représentant; il y en a déjà bien
assez comme cela, Dieu merci, et la race n'est pas près de finir.
-- Où est la nécessité que l'on fasse le portrait de quelqu'un qui
a un groin de porc ou un mufle de boeuf, et qu'on recueille les
billevesées d'un manant que l'on jetterait par la fenêtre s'il
venait chez vous? L'image d'un cuistre est aussi peu intéressante
que ce cuistre lui-même, et pour être vu au miroir, ce n'en est
pas moins un cuistre. -- Un acteur qui parviendrait à imiter
parfaitement les poses et les manières des savetiers ne
m'amuserait pas beaucoup plus qu'un savetier réel.
Mais il est un théâtre que j'aime, c'est le théâtre fantastique,
extravagant, impossible, où l'honnête public sifflerait
impitoyablement dès la première scène, faute d'y comprendre un
mot.
C'est un singulier théâtre que celui-là. -- Des vers luisants y
tiennent lieu de quinquets; un scarabée battant la mesure avec ses
antennes est placé au pupitre. Le grillon y fait sa partie; le
rossignol est première flûte; de petits sylphes, sortis de la
fleur des pois, tiennent des basses d'écorce de citron entre leurs
jolies jambes plus blanches que l'ivoire, et font aller à grand
renfort de bras des archets faits avec un cil de Titania sur des
cordes de fil d'araignée; la petite perruque à trois marteaux dont
est coiffé le scarabée chef d'orchestre frissonne de plaisir, et
répand autour d'elle une poussière lumineuse, tant l'harmonie est
douce et l'ouverture bien exécuter!
Un rideau d'ailes de papillon, plus mince que la pellicule
intérieure d'un oeuf, se lève lentement après les trois coups de
rigueur. La salle est pleine d'âmes de poètes assises dans des
stalles de nacre de perle, et qui regardent le spectacle à travers
des gouttes de rosée montées sur le pistil d'or des lis. -- Ce
sont leurs lorgnettes.
Les décorations ne ressemblent à aucune décoration connue; le pays
qu'elles représentent est plus ignoré que l'Amérique avant sa
découverte. -- La palette du peintre le plus riche n'a pas la
moitié des tons dont elles sont diaprées: tout y est peint de
couleurs bizarres et singulières: la cendre verte, la cendre
bleue, l'outremer, les laques jaunes et rouges y sont prodigués.
Le ciel, d'un bleu verdissant, est zébré de larges bandes blondes
et fauves; de petits arbres fluets et grêles balancent sur le
second plan leur feuillage clairsemé, couleur de rose sèche; les
lointains, au lieu de se noyer dans leur vapeur azurée, sont du
plus beau vert pomme, et il s'en échappe çà et là des spirales de
fumée dorée. -- Un rayon égaré se suspend au fronton d'un temple
ruiné ou à la flèche d'une tour. -- Des villes pleines de
clochetons, de pyramides, de dômes, d'arcades et de rampes sont
assises sur les collines et se réfléchissent dans des lacs de
cristal; de grands arbres aux larges feuilles, profondément
découpées par les ciseaux des fées, enlacent inextricablement
leurs troncs et leurs branches pour faire les coulisses. Les
nuages du ciel s'amassent sur leurs têtes comme des flocons de
neige, et l'on voit scintiller dans leurs interstices les yeux des
nains et des gnomes, leurs racines tortueuses se plongent dans le
sol comme le doigt d'une main de géant. Le pivert les frappe en
mesure avec son bec de corne, et des lézards d'émeraude se
chauffent au soleil sur la mousse de leurs pieds.
Le champignon regarde la comédie son chapeau sur la tête, comme un
insolent qu'il est, la violette mignonne se dresse sur la pointe
de ses petits pieds entre deux brins d'herbe, et ouvre toutes
grandes ses prunelles bleues, afin de voir passer le héros.
Le bouvreuil et la linotte se penchent au bout des rameaux pour
souffler les rôles aux acteurs.
À travers les grandes herbes, les hauts chardons pourprés et les
bardanes aux feuilles de velours, serpentent, comme des couleuvres
d'argent, des ruisseaux faits avec les larmes des cerfs aux abois:
de loin en loin, on voit briller sur le gazon les anémones
pareilles à des gouttes de sang, et se rengorger les marguerites
la tête chargée d'une couronne de perles, comme de véritables
duchesses.
Les personnages ne sont d'aucun temps ni d'aucun pays; ils vont et
viennent sans que l'on sache pourquoi ni comment; ils ne mangent
ni ne boivent, ils ne demeurent nulle part et n'ont aucun métier;
ils ne possèdent ni terres, ni rentes, ni maisons; quelquefois
seulement ils portent sous le bras une petite caisse pleine de
diamants gros comme des oeufs de pigeon; en marchant, ils ne font
pas tomber une seule goutte de pluie de la pointe des fleurs et ne
soulèvent pas un seul grain de la poussière des chemins.
Leurs habits sont les plus extravagants et les plus fantasques du
monde. Des chapeaux pointus comme des clochers avec des bords
aussi larges qu'un parasol chinois et des plumes démesurées
arrachées à la queue de l'oiseau de paradis et du phénix; des
capes rayées de couleurs éclatantes, des pourpoints de velours et
de brocart, laissant voir leur doublure de satin ou de toile
d'argent par leurs crevés galonnés d'or; des hauts-de-chausses
bouffants et gonflés comme des ballons; des bas écarlates à coins
brodés, des souliers à talons hauts et à larges rosettes; de
petites épées fluettes, la pointe en l'air, la poignée en bas,
toutes pleines de ganses et de rubans; -- voilà pour les hommes.
Les femmes ne sont pas moins curieusement accoutrées.
-- Les dessins de Della Bella et de Romain de Hooge peuvent servir
à se représenter le caractère de leur ajustement: ce sont des
robes étoffées, ondoyantes, avec de grands plis qui chatoient
comme des gorges de tourterelles et reflètent toutes les teintes
changeantes de l'iris, de grandes manches d'où sortent d'autres
manches des fraises de dentelles déchiquetées à jour, qui montent
plus haut que la tête à laquelle elles servent de cadre, des
corsets chargés de noeuds et de broderies, des aiguillettes, des
joyaux bizarres, des aigrettes de plumes de héron, des colliers de
grosses perles, des éventails de queue de paon avec des miroirs au
milieu, de petites mules et des patins, des guirlandes de fleurs
artificielles, des paillettes, des gazes lamées, du fard, des
mouches, et tout ce qui peut ajouter du ragoût et du piquant à une
toilette de théâtre.
C'est un goût qui n'est précisément ni anglais, ni allemand, ni
français, ni turc, ni espagnol, ni tartare, quoiqu'il tienne un
peu de tout cela, et qu'il ait pris à chaque pays ce qu'il avait
de plus gracieux et de plus caractéristique. -- Des acteurs ainsi
habillés peuvent dire tout ce qu'ils veulent sans choquer la
vraisemblance. La fantaisie peut courir de tous côtés, le style
dérouler à son aise ses anneaux diaprés, comme une couleuvre qui
se chauffe au soleil; les concetti les plus exotiques épanouir
sans crainte leurs calices singuliers et répandre autour d'eux
leur parfum d'ambre et de musc. -- Rien ne s'y oppose, ni les
lieux, ni les noms, ni le costume.
Comme ce qu'ils débitent est amusant et charmant! Ce ne sont pas
eux, les beaux acteurs, qui iraient, comme ces hurleurs de drame,
se tordre la bouche et se sortir les yeux de la tête pour dépêcher
la tirade à effet; -- au moins ils n'ont pas l'air d'ouvriers à la
tâche, de boeufs attelés à l'action et pressés d'en finir; ils ne
sont pas plâtrés de craie et de rouge d'un demi-pouce d'épaisseur;
ils ne portent pas des poignards de fer-blanc, et ils ne tiennent
pas en réserve sous leur casaque une vessie de porc remplie de
sang de poulet; ils ne traînent pas le même lambeau taché d'huile
pendant des actes entiers.
Il parlent sans se presser, sans crier, comme des gens de bonne
compagnie qui n'attachent pas grande importance à ce qu'ils font:
l'amoureux fait à l'amoureuse sa déclaration de l'air le plus
détaché du monde; tout en causant, il frappe sa cuisse du bout de
son gant blanc, ou rajuste ses canons. La dame secoue
nonchalamment la rosée de son bouquet, et fait des pointes avec sa
suivante; l'amoureux se soucie très peu d'attendrir sa cruelle: sa
principale affaire est de laisser tomber de sa bouche des grappes
de perles, des touffes de roses, et de semer en vrai prodigue les
pierres précieuses poétiques; -- souvent même il s'efface tout à
fait, et laisse l'auteur courtiser sa maîtresse pour lui. La
jalousie n'est pas son défaut, et son humeur est des plus
accommodantes. Les yeux levés vers les bandes d'air et les frises
du théâtre, il attend complaisamment que le poète ait achevé de
dire ce qui lui passait par la fantaisie pour reprendre son rôle
et se remettre à genoux.
Tout se noue et se dénoue avec une insouciance admirable: les
effets n'ont point de cause, et les causes n'ont point d'effet; le
personnage le plus spirituel est celui qui dit le plus de
sottises; le plus sot dit les choses les plus spirituelles; les
jeunes filles tiennent des discours qui feraient rougir des
courtisanes; les courtisanes débitent des maximes de morale. Les
aventures les plus inouïes se succèdent coup sur coup sans
qu'elles soient expliquées; le père noble arrive tout exprès de la
Chine dans une jonque de bambou pour reconnaître une petite fille
enlevée; les dieux et les fées ne font que monter et descendre
dans leurs machines. L'action plonge dans la mer sous le dôme de
topaze des flots, et se promène au fond de l'Océan, à travers les
forêts de coraux et de madrépores, ou elle s'élève au ciel sur les
ailes de l'alouette et du griffon. -- Le dialogue est très
universel; le lion y contribue par un oh! oh! vigoureusement
poussé; la muraille parle par ses crevasses, et, pourvu qu'il ait
une pointe, un rébus ou un calembour à y jeter, chacun est libre
d'interrompre la scène la plus intéressante: la tête d'âne de
Bottom est aussi bien venue que la tête blonde d'Ariel; --
l'esprit de l'auteur s'y fait voir sous toutes les formes; et
toutes ces contradictions sont comme autant de facettes qui en
réfléchissent les différents aspects, en y ajoutant les couleurs
du prisme.
Ce pêle-mêle et ce désordre apparents se trouvent, au bout du
compte, rendre plus exactement la vie réelle sous ses allures
fantasques que le drame de moeurs le plus minutieusement étudié. -
- Tout homme renferme en soi l'humanité entière, et en écrivant ce
qui lui vient à la tête il réussit mieux qu'en copiant à la loupe
les objets placés en dehors de lui.
Ô la belle famille! -- jeunes amoureux romanesques, demoiselles
vagabondes, serviables suivantes, bouffons caustiques, valets et
paysans naïfs, rois débonnaires, dont le nom est ignoré de
l'historien, et le royaume du géographe; _graciosos_ bariolés,
clowns aux reparties aiguës et aux miraculeuses cabrioles; ô vous
qui laissez parler le libère caprice par votre bouche souriante,
je vous aime et je vous adore entre tous et sur tous: -- Perdita,
Rosalinde, Célie, Pandarus, Parolles, Silvio, Léandre et les
autres, tous ces types charmants, si faux et si vrais, qui, sur
les ailes bigarrées de la folie, s'élèvent au-dessus de la
grossière réalité, et dans qui le poète personnifie sa joie, sa
mélancolie, son amour et son rêve le plus intime sous les
apparences les plus frivoles et les plus dégagées.
Dans ce théâtre, écrit pour les fées, et qui doit être joué au
clair de lune, il est une pièce qui me ravit principalement; --
c'est une pièce si errante, si vagabonde, dont l'intrigue est si
vaporeuse et les caractères si singuliers que l'auteur lui-même,
ne sachant quel titre lui donner, l'a appelée _Comme il vous
plaira, _nom élastique, et qui répond à tout.
En lisant cette pièce étrange, on se sent transporté dans un monde
inconnu, dont on a pourtant quelque vague réminiscence: on ne sait
plus si l'on est mort ou vivant, si l'on rêve ou si l'on veille;
de gracieuses figures vous sourient doucement, et vous jettent, en
passant, un bonjour amical; vous vous sentez ému et troublé à leur
vue, comme si, au détour d'un chemin, vous rencontriez tout à coup
votre idéal, ou que le fantôme oublié de votre première maîtresse
se dressât subitement devant vous. Des sources coulent en
murmurant des plaintes à demi étouffées; le vent remue les vieux
arbres de l'antique forêt sur la tête du vieux duc exilé, avec des
soupirs compatissants; et, lorsque James le mélancolique laisse
aller au fil de l'eau, avec les feuilles du saule, ses
philosophiques doléances, il vous semble que c'est vous-même qui
parlez, et que la pensée la plus secrète et la plus obscure de
votre coeur se révèle et s'illumine.
Ô jeune fils du brave chevalier Rowland des Bois, tant maltraité
du sort! je ne puis m'empêcher d'être jaloux de toi; tu as encore
un serviteur fidèle, le bon Adam, dont la vieillesse est si verte
sous la neige de ses cheveux. -- Tu es banni, mais au moins tu
l'es après avoir lutté et triomphé; ton méchant frère t'enlève
tout ton bien, mais Rosalinde te donne la chaîne de son cou; tu es
pauvre, mais tu es aimé; tu quittes ta patrie, mais la fille de
ton persécuteur te suit au-delà des mers.
Les noires Ardennes ouvrent, pour te recevoir et te cacher, leurs
grands bras de feuillage; la bonne forêt, pour te coucher, amasse
au fond de ses grottes sa mousse la plus soyeuse; elle incline ses
arceaux sur ton front afin de te garantir de la pluie et du
soleil; elle te plaint avec les larmes de ses sources et les
soupirs de ses faons et de ses daims qui brament; elle fait de ses
rochers de complaisants pupitres pour tes épîtres amoureuses; elle
te prête les épines de ses buissons pour les suspendre, et ordonne
à l'écorce de satin de ses trembles de céder à la pointe de ton
stylet quand tu veux y graver le chiffre de Rosalinde.
Si l'on pouvait, jeune Orlando, avoir comme toi une grande forêt
ombreuse pour se retirer et s'isoler dans sa peine, et si, au
détour d'une allée, on rencontrait celle que l'on cherche,
reconnaissable, quoique déguisée! -- Mais, hélas! le monde de
l'âme n'a pas d'Ardennes verdoyantes, et ce n'est que dans le
parterre de poésie que s'épanouissent ces petites fleurs
capricieuses et sauvages dont le parfum fait tout oublier. Nous
avons beau verser des larmes, elles ne forment pas de ces belles
cascades argentines; nous avons beau soupirer, aucun écho
complaisant ne se donne la peine de nous renvoyer nos plaintes
ornées d'assonances et de concetti. -- C'est en vain que nous
accrochons des sonnets aux piquants de toutes les ronces, jamais
Rosalinde ne les ramasse, et c'est gratuitement que nous
entaillons l'écorce des arbres de chiffres amoureux.
Oiseaux du ciel, prêtez-moi chacun une plume, l'hirondelle comme
l'aigle, le colibri comme l'oiseau roc, afin que je m'en fasse une
paire d'ailes pour voler haut et vite par des régions inconnues,
où je ne retrouve rien qui rappelle à mon souvenir la cité des
vivants, où je puisse oublier que je suis moi, et vivre d'une vie
étrange et nouvelle, plus loin que l'Amérique, plus loin que
l'Afrique, plus loin que l'Asie, plus loin que la dernière île du
monde, par l'océan de glace, au-delà du pôle où tremble l'aurore
boréale, dans l'impalpable royaume où s'envolent les divines
créations des poètes et les types de la suprême beauté.
Comment supporter les conversations ordinaires dans les cercles et
les salons, quand on t'a entendu parler, étincelant Mercutio, dont
chaque phrase éclate en pluie d'or et d'argent, comme une bombe
d'artifices sous un ciel semé d'étoiles? Pâle Desdémona, quel
plaisir veux-tu que l'on prenne, après la romance du Saule, à
aucune musique terrestre? Quelles femmes ne semblent pas laides à
côté de vos Vénus, sculpteurs antiques, poètes aux strophes de
marbre?
Ah! malgré l'étreinte furieuse dont j'ai voulu enlacer le monde
matériel au défaut de l'autre, je sens que je suis mal né, que la
vie n'est pas faite pour moi, et qu'elle me repousse; je ne puis
me mêler à rien: quelque chemin que je suive, je me fourvoie;
l'allée unie, le sentier rocailleux me conduisent également à
l'abîme. Si je veux prendre mon essor, l'air se condense autour de
moi, et je reste pris, les ailes étendues sans les pouvoir
refermer. -- Je ne puis ni marcher ni voler; le ciel m'attire
quand je suis sur terre, la terre quand je suis au ciel; en haut,
l'aquilon m'arrache les plumes; en bas, les cailloux m'offensent
les pieds. J'ai les plantes trop tendres pour cheminer sur les
tessons de verre de la réalité: l'envergure trop étroite pour
planer au-dessus des choses, et m'élever, de cercle en cercle,
dans l'azur profond du mysticisme, jusqu'aux sommets inaccessibles
de l'éternel amour; je suis le plus malheureux hippogriffe, le
plus misérable ramassis de morceaux hétérogènes qui ait jamais
existé depuis que l'Océan aime la lune, et que les femmes trompent
les hommes: la monstrueuse Chimère, mise à mort par Bellérophon,
avec sa tête de vierge, ses pattes de lion, son corps de chèvre et
sa queue de dragon, était un animal d'une composition simple
auprès de moi.
Dans ma frêle poitrine habitent ensemble les rêveries semées de
violettes de la jeune fille pudique et les ardeurs insensées des
courtisanes en orgie: mes désirs vont, comme les lions, aiguisant
leurs griffes dans l'ombre et cherchant quelque chose à dévorer;
mes pensées, plus fiévreuses et plus inquiètes que les chèvres, se
suspendent aux crêtes les plus menaçantes; ma haine, toute bouffie
de poison, entortille en noeuds inextricables ses replis écaillés,
et se traîne longuement dans les ornières et les ravins.
C'est un étrange pays que mon âme, un pays florissant et splendide
en apparence, mais plus saturé de miasmes putrides et délétères
que le pays de Batavia: le moindre rayon de soleil sur la vase y
fait éclore les reptiles et pulluler les moustiques; -- les larges
tulipes jaunes, les nagassaris et les fleurs d'angsoka y voilent
pompeusement d'immondes charognes. La rose amoureuse ouvre ses
lèvres écarlates, et fait voir en souriant ses petites dents de
rosée aux galants rossignols qui lui récitent des madrigaux et des
sonnets: rien n'est plus charmant; mais il y a cent à parier
contre un que, dans l'herbe, au bas du buisson, un crapaud
hydropique rampe sur des pattes boiteuses et argenté son chemin
avec sa bave.
Voilà des sources plus claires et plus limpides que le diamant le
plus pur; mais il vaudrait mieux pour vous puiser l'eau stagnante
du marais sous son manteau de joncs pourris et de chiens noyés que
de tremper votre coupe à cette onde. -- Un serpent est caché au
fond, et tourne sur lui-même avec une effrayante rapidité en
dégorgeant son venin.
Vous avez planté du blé; il pousse de l'asphodèle, de la
jusquiame, de l'ivraie et de pâles ciguës aux rameaux vert-de-
grisés. Au lieu de la racine que vous aviez enfouie, vous êtes
tout surpris de voir sortir de terre les jambes velues et
tortillées de la noire mandragore.
Si vous y laissez un souvenir, et que vous veniez le reprendre
quelque temps après, vous le retrouverez plus verdi de mousse et
plus fourmillant de cloportes et d'insectes dégoûtants qu'une
pierre posée sur le terrain humide d'une cave.
N'essayez pas d'en franchir les ténébreuses forêts; elles sont
plus impraticables que les forêts vierges d'Amérique et que les
jungles de Java: des lianes fortes comme des câbles courent d'un
arbre à l'autre; des plantes, hérissées et pointues comme des fers
de lance, obstruent tous les passages; le gazon lui-même est
couvert d'un duvet brûlant comme celui de l'ortie. Aux arceaux du
feuillage se suspendent par les ongles de gigantesques chauves-
souris du genre vampire; des scarabées d'une grosseur énorme
agitent leurs cornes menaçantes, et fouettent l'air de leurs
quadruples ailes; des animaux monstrueux et fantastiques, comme
ceux que l'on voit passer dans les cauchemars, s'avancent
péniblement en cassant les roseaux devant eux. Ce sont des
troupeaux d'éléphants qui écrasent les mouches entre les rides de
leur peau desséchée ou qui se frottent les flancs au long des
pierres et des arbres, des rhinocéros à la carapace rugueuse, des
hippopotames au mufle bouffi et hérissé de poils, qui vont
pétrissant la boue et le détritus de la forêt avec leurs larges
pieds.
Dans les clairières, là où le soleil enfonce comme un coin d'or un
rayon lumineux, à travers la moite humidité, à l'endroit où vous
auriez voulu vous asseoir, vous trouverez toujours quelque famille
de tigres nonchalamment couchés, humant l'air par les naseaux,
clignant leurs yeux vert-de-mer et lustrant leurs fourrures de
velours avec leur langue rouge-de-sang et couverte de papilles; ou
bien c'est quelque noeud de serpents boas à moitié endormis et
digérant le dernier taureau avalé.
Redoutez tout: l'herbe, le fruit, l'eau, l'air, l'ombre, le
soleil, tout est mortel.
Fermez l'oreille au babil des petites perruches au bec d'or et au
cou d'émeraude qui descendent des arbres et viennent se poser sur
vos doigts en palpitant des ailes; car, avec leur joli bec d'or,
les petites perruches au cou d'émeraude finiront par vous crever
gentiment les yeux au moment où vous vous abaisserez pour les
embrasser. -- C'est ainsi!
Le monde ne veut pas de moi; il me repousse comme un spectre
échappé des tombeaux; j'en ai presque la pâleur: mon sang se
refuse à croire que je vis, et ne veut pas colorer ma peau; il se
traîne lentement dans mes veines, comme une eau croupie dans des
canaux engorgés. -- Mon coeur ne bat pour rien de ce qui fait
battre le coeur de l'homme. -- Mes douleurs et mes joies ne sont
pas celles de mes semblables. J'ai violemment désiré ce que
personne ne désire; j'ai dédaigné des choses que l'on souhaite
éperdument. -- J'ai aimé des femmes quand elles ne m'aimaient pas,
et j'ai été aimé quand j'aurais voulu être haï: toujours trop tôt
ou trop tard, plus ou moins, en deçà ou au-delà; jamais ce qu'il
aurait fallu; ou je ne suis pas arrivé, ou j'ai été trop loin. --
J'ai jeté ma vie par les fenêtres, ou je l'ai concentrée à l'excès
sur un seul point, et de l'activité inquiète de l'ardélion j'en
suis venu à la morne somnolence du tériaki et du stylite sur sa
colonne.
Ce que je fais a toujours l'apparence d'un rêve; mes actions
semblent plutôt le résultat du somnambulisme que celui d'une libre
volonté; quelque chose est en moi, que je sens obscurément à une
grande profondeur, qui me fait agir sans ma participation et
toujours en dehors des lois communes; le côté simple et naturel
des choses ne se révèle à moi qu'après tous les autres, et je
saisirai tout d'abord l'excentrique et le bizarre: pour peu que la
ligne biaise, j'en ferai bientôt une spirale plus entortillée
qu'un serpent; les contours, s'ils ne sont pas arrêtés de la
manière la plus précise, se troublent et se déforment. Les figures
prennent un air surnaturel et vous regardent avec des yeux
effrayants.
Aussi, par une espèce de réaction instinctive, je me suis toujours
désespérément cramponné à la matière, à la silhouette extérieure
des choses, et j'ai donné dans l'art une très grande place à la
plastique. -- Je comprends parfaitement une statue, je ne
comprends pas un homme; où la vie commence, je m'arrête et recule
effrayé comme si j'avais vu la tête de Méduse. Le phénomène de la
vie me cause un étonnement dont je ne puis revenir. -- Je ferai
sans doute un excellent mort, car je suis un assez pauvre vivant,
et le sens de mon existence m'échappe complètement. Le son de ma
voix me surprend à un point inimaginable, et je serais tenté
quelquefois de la prendre pour la voix d'un autre. Lorsque je veux
étendre mon bras et que mon bras m'obéit, cela me paraît tout à
fait prodigieux, et je tombe dans la plus profonde stupéfaction.
En revanche, Silvio, je comprends parfaitement l'inintelligible;
les données les plus extravagantes me semblent fort naturelles, et
j'y entre avec une facilité singulière. Je trouve aisément la
suite du cauchemar le plus capricieux et le plus échevelé. --
C'est la raison pourquoi le genre de pièces dont je te parlais
tout à l'heure me plaît par-dessus tous les autres.
Nous avons avec Théodore et Rosette de grandes discussions à ce
sujet: Rosette goûte peu mon système, elle est pour la vérité
_vraie; _Théodore donne au poète plus de latitude, et admet une
vérité de convention et d'optique. -- Moi, je soutiens qu'il faut
laisser le champ tout à fait libre à l'auteur et que la fantaisie
doit régner en souveraine.
Beaucoup de personnes de la compagnie se fondaient principalement
sur ce que ces pièces étaient en général hors des conditions
théâtrales et ne pouvaient pas se jouer; je leur ai répondu que
cela était vrai dans un sens et faux dans l'autre, à peu près
comme tout ce que l'on dit, et que les idées que l'on avait sur
les possibilités et les impossibilités de la scène me paraissaient
manquer de justesse et tenir à des préjugés plutôt qu'à des
raisons, et je dis, entre autres choses, que la pièce _Comme il
vous plaira _était assurément très exécutable, surtout pour des
gens du monde qui n'auraient pas l'habitude d'autres rôles.
Cela fit venir l'idée de la jouer. La saison s'avance, et l'on a
épuisé tous les genres d'amusements; l'on est las de la chasse,
des parties à cheval et sur l'eau; les chances du boston, toutes
variées qu'elles soient, n'ont pas assez de piquant pour occuper
la soirée, et la proposition fut reçue avec un enthousiasme
universel.
Un jeune homme qui savait peindre s'offrit pour faire les
décorations; il y travaille maintenant avec beaucoup d'ardeur, et
dans quelques jours elles seront achevées. -- Le théâtre est
dressé dans l'orangerie, qui est la plus grande salle du château,
et je pense que tout ira bien. C'est moi qui fais Orlando; Rosette
devait jouer Rosalinde, cela était de toute justice: comme ma
maîtresse et comme maîtresse de la maison, le rôle lui revenait de
droit; mais elle n'a pas voulu se travestir en homme par un
caprice assez singulier pour elle, dont assurément la pruderie
n'est pas le défaut. Si je n'avais pas été sûr du contraire,
j'aurais cru qu'elle avait les jambes mal faites. Actuellement
aucune des dames de la société n'a voulu se montrer moins
scrupuleuse que Rosette, et cela a failli faire manquer la pièce;
mais Théodore qui avait pris le rôle de James le mélancolique,
s'est offert pour la remplacer, attendu que Rosalinde est presque
toujours en cavalier, excepté au premier acte, où elle est en
femme, et qu'avec du fard, un corset et une robe il pourra faire
suffisamment illusion, n'ayant point encore de barbe et étant fort
mince de taille.
Nous sommes en train d'apprendre nos rôles, et c'est quelque chose
de curieux que de nous voir. -- Dans tous les recoins solitaires
du parc, vous êtes sûr de trouver quelqu'un avec un papier à la
main, marmottant des phrases tout bas, levant les yeux au ciel,
les baissant tout à coup, et refaisant sept à huit fois le même
geste. Si l'on ne savait pas que nous devons jouer la comédie,
assurément l'on nous prendrait pour une maisonnée de fous ou de
poètes (ce qui est presque un pléonasme).
Je pense que nous saurons bientôt assez pour faire une répétition.
-- Je m'attends à quelque chose de très singulier. Peut-être ai-je
tort. -- J'ai eu peur un instant qu'au lieu de jouer d'inspiration
nos acteurs ne s'attachassent à reproduire les poses et les
inflexions de voix de quelque comédien en vogue; mais ils n'ont
heureusement pas suivi le théâtre avec assez d'exactitude pour
tomber dans cet inconvénient, et il est à croire qu'ils auront, à
travers la gaucherie de gens qui n'ont jamais monté sur les
planches, de précieux éclairs de naturel et de ces charmantes
naïvetés que le talent le plus consommé ne saurait reproduire.
Notre jeune peintre a vraiment fait des merveilles: -- il est
impossible de donner une tournure plus étrange aux vieux troncs
d'arbres et aux lierres qui les enlacent; il a pris modèle sur
ceux du parc en les accentuant et les exagérant, ainsi que cela
doit être pour une décoration. Tout est touché avec une fierté et
un caprice admirables; les pierres, les rochers, les nuages sont
d'une forme mystérieusement grimaçante; des reflets miroitants
jouent sur les eaux tremblantes et plus émues que le vif-argent,
et la froideur ordinaire des feuillages est merveilleusement
relevée par des teintes de safran qu'y jette le pinceau de
l'automne; la forêt varie depuis le vert de l'émeraude jusqu'à la
pourpre de la cornaline; les tons les plus chauds et les plus
frais se heurtent harmonieusement, et le ciel lui-même passe du
bleu le plus tendre aux couleurs les plus ardentes.
Il a dessiné tous les costumes sur mes indications; ils sont du
plus beau caractère. On a d'abord crié qu'ils ne pourraient pas se
traduire en soie et en velours, ni en aucune étoffe connue, et
j'ai presque vu le moment où le costume troubadour allait être
généralement adopté. Les dames disaient que ces couleurs
tranchantes éteindraient leurs yeux. À quoi nous avons répondu que
leurs yeux étaient des astres très parfaitement inextinguibles, et
que c'étaient, au contraire, leurs yeux qui éteindraient les
couleurs, et même les quinquets, le lustre et le soleil, s'il y
avait lieu. -- Elles n'eurent rien à répondre à cela; mais
c'étaient d'autres objections qui repoussaient en foule et se
hérissaient, pareilles à l'hydre de Lerne; on n'avait pas plutôt
coupé la tête à l'une que l'autre se dressait plus entêtée et plus
stupide.
-- Comment voulez-vous que cela tienne? Tout va sur le papier,
mais c'est autre chose sur le dos; je n'entrerai jamais là-dedans!
-- Mon jupon est trop court au moins de quatre doigts; je n'oserai
jamais me présenter ainsi! -- Cette fraise est trop haute; j'ai
l'air d'être bossue et de n'avoir pas de cou.
-- Cette coiffure me vieillit intolérablement.
-- Avec de l'empois, des épingles et de la bonne volonté, tout
tient. -- Vous voulez rire! une taille comme la vôtre, plus frêle
qu'une taille de guêpe, et qui passerait dans la bague de mon
petit doigt! je gage vingt-cinq louis contre un baiser qu'il
faudra rétrécir ce corsage. -- Votre jupe est bien loin d'être
trop courte, et, si vous pouviez voir quelle adorable jambe vous
avez, vous seriez assurément de mon avis. -- Au contraire votre
cou se détache et se dessine admirablement bien dans son auréole
de dentelles. -- Cette coiffure ne vous vieillit point du tout,
et, quand même vous paraîtriez quelques années de plus, vous êtes
d'une si excessive Jeunesse que cela doit être on ne peut plus
indifférent; en vérité, vous nous donneriez d'étranges soupçons,
si nous ne savions pas où sont les morceaux de votre dernière
poupée... _et coetera._
Tu ne te figures pas la prodigieuse quantité de madrigaux que nous
avons été obligés de dépenser pour contraindre nos dames à mettre
des costumes charmants, et qui leur allaient le mieux du monde.
Nous avons eu aussi beaucoup de peine à leur faire poser
congrûment leurs _assassines. _Quel diable de goût ont les femmes!
et de quel titanique entêtement est possédée une petite-maîtresse
vaporeuse qui croit que le jaune paille glacé lui va mieux que le
jonquille ou le rose vif. Je suis sûr que, si j'avais appliqué aux
affaires publiques la moitié des ruses et des intrigues que j'ai
employées pour faire mettre une plume rouge à gauche et non à
droite, je serais ministre d'État ou empereur pour le moins.
Quel pandémonium! quelle cohue énorme et inextricable doit être un
théâtre véritable!
Depuis que l'on a parlé de jouer la comédie, tout est ici dans le
désordre le plus complet. Tous les tiroirs sont ouverts, toutes
les armoires vidées; c'est un vrai pillage. Les tables, les
fauteuils, les consoles, tout est encombré, on ne sait où poser le
pied: il traîne par la maison des quantités prodigieuses de robes,
de mantelets, de voiles, de jupes, de capes, de toques, de
chapeaux; et, quand on pense que cela doit tenir sur le corps de
sept ou huit personnes, on se rappelle involontairement ces
bateleurs de la foire qui ont huit à dix habits les uns sur les
autres: et l'on ne peut se figurer que, de tout cet amas, Il ne
sortira qu'un costume pour chacun.
Les domestiques ne font qu'aller et venir; -- il y en a toujours
deux ou trois sur le chemin du château à la ville, et, si cela
continue, tous les chevaux deviendront poussifs.
Un directeur de théâtre n'a pas le temps d'être mélancolique, et
je ne l'ai guère été depuis quelque temps. Je suis tellement
assourdi et assommé que je commence à ne plus rien comprendre à la
pièce. Comme c'est moi qui remplis le rôle de l'imprésario outre
mon rôle d'Orlando, ma besogne est double. Quand il se présente
quelque difficulté, c'est à moi qu'on a recours, et mes décisions
n'étant pas toujours écoutées comme des oracles, cela dégénère en
des discussions interminables.
Si ce qu'on appelle vivre est d'être toujours sur ses jambes, de
répondre à vingt personnes, de monter et de descendre des
escaliers, de ne pas penser une minute dans une journée, je n'ai
jamais tant vécu que cette semaine; je ne prends pourtant pas
autant de part à ce mouvement que l'on pourrait le croire. --
L'agitation est très peu profonde, et à quelques brasses on
retrouverait l'eau morte et sans courant; la vie ne me pénètre pas
si facilement que cela; et c'est même alors que le vis le moins,
quoique j'aie l'air d'agir et de me mêler à ce qui se fait;
l'action m'hébète et me fatigue à un point dont on ne peut se
faire une idée; -- quand je n'agis pas, je pense ou au moins je
rêve, et c'est une façon d'existence; -- je ne l'ai plus dès que
je sors de mon repos d'idole de porcelaine.
Jusqu'à présent, je n'ai rien fait, et j'ignore si je ferai jamais
rien. Je ne sais pas arrêter mon cerveau, ce qui est toute la
différence de l'homme de talent à l'homme de génie; c'est un
bouillonnement sans fin, le flot pousse le flot; je ne puis
maîtriser cette espèce de jet intérieur qui monte de mon coeur à
ma tête, et qui noie toutes mes pensées faute d'issues. -- Je ne
puis rien produire, non par stérilité, mais par surabondance; mes
idées poussent si drues et si serrées qu'elles s'étouffent et ne
peuvent mûrir. -- Jamais l'exécution, si rapide et si fougueuse
qu'elle soit, n'atteindra à une pareille vélocité: -- quand
j'écris une phrase, la pensée qu'elle rend est déjà aussi loin de
moi que si un siècle se fût écoulé au lieu d'une seconde, et
souvent il m'arrive d'y mêler, malgré moi, quelque chose de la
pensée qui l'a remplacée dans ma tête.
Voilà pourquoi je ne saurais vivre, -- ni comme poète ni comme
amant. -- Je ne puis rendre que les idées que je n'ai plus; -- je
n'ai les femmes que lorsque je les ai oubliées et que j'en aime
d'autres; -- homme, comment pourrais-je produire ma volonté au
jour, puisque, si fort que je me hâte, je n'ai plus le sentiment
de ce que je fais, et que je n'agis que d'après une faible
réminiscence?
Prendre une pensée dans un filon de son cerveau, l'en sortir brute
d'abord comme un bloc de marbre qu'on extrait de la carrière, la
poser devant soi, et du matin au soir, un ciseau d'une main, un
marteau de l'autre, cogner, tailler, gratter, et emporter à la
nuit une pincée de poudre pour jeter sur son écriture; voilà ce
que je ne pourrai jamais faire.
Je dégage bien en idée la svelte figure du bloc grossier, et j'en
ai la vision très nette; mais il y a tant d'angles à abattre, tant
d'éclats à faire sauter, tant de coups de râpe et de marteau à
donner pour approcher de la forme et saisir la juste sinuosité du
contour que les ampoules me viennent aux mains, et que je laisse
tomber le ciseau par terre.
Si je persiste, la fatigue prend un degré d'intensité tel que ma
vue intime s'obscurcit totalement, et que je ne saisis plus à
travers le nuage du marbre la blanche divinité cachée dans son
épaisseur. Alors je la poursuis au hasard et comme à tâtons; je
mords trop dans un endroit, je ne vais pas assez avant dans
l'autre; j'enlève ce qui devait être la jambe ou le bras, et je
laisse une masse compacte où devait se trouver un vide; au lieu
d'une déesse, je fais un magot, quelquefois moins qu'un magot, et
le magnifique bloc tiré à si grands frais et avec tant de labeur
des entrailles de la terre, martelé, tailladé, fouillé en tous les
sens, a plutôt l'air d'avoir été rongé et percé à jour par les
polypes pour en faire une ruche que façonné par un statuaire
d'après un plan donné.
Comment fais-tu, Michel-Ange, pour couper le marbre par tranches,
ainsi qu'un enfant qui sculpte un marron? de quel acier étaient
faits tes ciseaux invaincus? et quels robustes flancs vous ont
portés, vous tous, artistes féconds et travailleurs, à qui nulle
matière ne résiste, et qui faites couler votre rêve tout entier
dans la couleur et dans le bronze?
C'est une vanité innocente et permise, en quelque sorte, après ce
que je viens de dire de cruel sur mon compte, et ce n'est pas toi
qui m'en blâmeras, ô Silvio! -- mais quoique l'univers ne doive
jamais en rien savoir, et que mon nom soit d'avance voué à
l'oubli, je suis un poète et un peintre! -- J'ai eu d'aussi belles
idées que nul poète du monde; j'ai créé des types aussi purs,
aussi divins que ce que l'on admire le plus dans les maîtres. --
Je les vois là, devant moi, aussi nets, aussi distincts que s'ils
étaient peints réellement, et, si je pouvais ouvrir un trou dans
ma tête et y mettre un verre pour qu'on y regardât, ce serait la
plus merveilleuse galerie de tableaux que l'on eût jamais vue.
Aucun roi de la terre ne peut se vanter d'en posséder une
pareille. -- Il y a des Rubens aussi flamboyants, aussi allumés
que les plus purs qui soient à Anvers; mes Raphaëls sont de la
plus belle conservation, et ses madones n'ont pas de plus gracieux
sourires; Buonarotti ne tord pas un muscle d'une façon plus fière
et plus terrible; le soleil de Venise brille sur cette toile comme
si elle était signée _Paulus Cagliari; _les ténèbres de Rembrandt
lui-même s'entassent au fond de ce cadre où tremble dans le
lointain une pâle étoile de lumière; les tableaux qui sont dans la
manière qui m'est propre ne seraient assurément dédaignés de qui
que ce soit.
Je sais bien que j'ai l'air étrange à dire cela, et que je
paraîtrai entêté de l'ivresse grossière du plus sot orgueil; --
mais cela est ainsi, et rien n'ébranlera ma conviction là-dessus.
Personne sans doute ne la partagera; qu'y faire? Chacun naît
marqué d'un sceau noir ou blanc. Apparemment le mien est noir.
J'ai même quelquefois peine à voiler suffisamment ma pensée à cet
endroit; il m'est arrivé souvent de parler trop familièrement de
ces hauts génies dont on doit adorer la trace et contempler la
statue de loin et à genoux. Une fois, je me suis oublié jusqu'à
dire: Nous autres. -- Heureusement c'était devant une personne qui
n'y prit pas garde, sans quoi j'eusse infailliblement passé pour
le plus énorme fat qui fut jamais.
-- N'est-ce pas, Silvio, que je suis un poète et un peintre?
C'est une erreur de croire que tous les gens qui ont passé pour
avoir du génie étaient réellement de plus grands hommes que
d'autres. On ne sait pas combien les élèves et les peintres
obscurs que Raphaël employait dans ses ouvrages ont contribué à sa
réputation; il a donné sa signature à l'esprit et aux talents de
plusieurs, -- voilà tout.
Un grand peintre, un grand écrivain occupent et remplissent à eux
seuls tout un siècle: ils n'ont rien de plus pressé que d'entamer
à la fois tous les genres, afin que, s'il leur survient quelques
rivaux, ils puissent les accuser tout d'abord de plagiat et les
arrêter dès leur premier pas dans la carrière; c'est une tactique
connue et qui, pour ne pas être nouvelle, n'en réussit pas moins
tous les jours.
Il se peut qu'un homme déjà célèbre ait précisément le même genre
de talent que vous auriez eu; sous peine de passer pour son
imitateur, vous êtes obligé de détourner votre inspiration
naturelle et de la faire couler ailleurs. Vous étiez né pour
souffler à pleine bouche dans le clairon héroïque, ou pour évoquer
les pâles fantômes des temps qui ne sont plus; il faut que vous
promeniez vos doigts sur la flûte à sept trous, ou que vous
fassiez des noeuds sur un sofa dans le fond de quelque boudoir, le
tout parce que monsieur votre père ne s'est pas donné la peine de
vous jeter en moule huit ou dix ans plus tôt, et que le monde ne
conçoit pas que deux hommes cultivent le même champ.
C'est ainsi que beaucoup de nobles intelligences sont forcées de
prendre sciemment une route qui n'est pas la leur, et de côtoyer
continuellement leur propre domaine dont elles sont bannies,
heureuses encore de jeter un coup d'oeil à la dérobée par-dessus
la haie, et de voir de l'autre côté s'épanouir au soleil les
belles fleurs diaprées qu'elles possèdent en graines et ne peuvent
semer faute de terrain.
Pour ce qui est de moi, à part le plus ou moins d'opportunité des
circonstances, le plus ou moins d'air et de soleil, une porte qui
est restée fermée et qui aurait dû être ouverte, une rencontre
manquée, quelqu'un que j'aurais dû connaître et que je n'ai pas
connu, je ne sais pas si je serais jamais parvenu à quelque chose.
Je n'ai pas le degré de stupidité nécessaire pour devenir ce que
l'on appelle absolument un _génie, _ni l'entêtement énorme que
l'on divinise ensuite sous le beau nom de volonté, quand le grand
homme est arrivé au sommet rayonnant de la montagne, et qui est
indispensable pour y atteindre; -- je sais trop bien comme toutes
choses sont creuses et ne contiennent que pourriture, pour
m'attacher pendant bien longtemps à aucune et la poursuivre à
travers tout ardemment et uniquement.
Chapitre 11
_Les hommes de génie sont très bornés..._
Les hommes de génie sont très bornés, et c'est pour cela qu'ils
sont hommes de génie. Le manque d'intelligence les empêche
d'apercevoir les obstacles qui les séparent de l'objet auquel ils
veulent arriver; ils vont, et, en deux ou trois enjambées, ils
dévorent les espaces intermédiaires. -- Comme leur esprit reste
obstinément fermé à certains courants, et qu'ils ne perçoivent que
les choses qui sont les plus immédiates à leurs projets, ils font
une bien moindre dépense de pensée et d'action: rien ne les
distrait, rien ne les détourne, ils agissent plutôt par instinct
qu'autrement, et plusieurs, tirés de leur sphère spéciale, sont
d'une nullité que l'on a peine à comprendre.
Assurément, c'est un don rare et charmant que de bien faire les
vers; peu de gens se plaisent plus que moi aux choses de la
poésie; -- mais cependant je ne veux pas borner et circonscrire ma
vie dans les douze pieds d'un alexandrin; il y a mille choses qui
m'inquiètent autant qu'un hémistiche: -- ce n'est pas l'état de la
société et les réformes qu'il faudrait faire; je me soucie assez
peu que les paysans sachent lire ou non, et que les hommes mangent
du pain ou broutent de l'herbe; mais il me passe par la tête, en
une heure, plus de cent mille visions qui n'ont pas le moindre
rapport avec la césure ou la rime, et c'est ce qui fait que
j'exécute si peu, tout en ayant plus d'idées que certains poètes
que l'on pourrait brûler avec leurs propres oeuvres.
J'adore la beauté et je la sens; je puis la dire aussi bien que
peuvent la comprendre les plus amoureux statuaires, -- et je ne
fais cependant pas de sculptures. La laideur et l'imperfection de
l'ébauche me révoltent; je ne puis attendre que l'oeuvre vienne à
bien à force de la polir et de la repolir; si je pouvais me
résoudre à laisser certaines choses dans ce que je fais, soit en
vers, soit en peinture, je finirais peut-être par faire un poème
ou un tableau qui me rendrait célèbre, et ceux qui m'aiment (s'il
y a quelqu'un au monde qui se donne cette peine) ne seraient pas
forcés de me croire sur parole, et auraient une réponse
victorieuse aux ricanements sardoniques des détracteurs de ce
grand génie ignoré qui est moi.
J'en vois beaucoup qui prennent une palette, des pinceaux et
couvrent leur toile, sans se soucier autrement de ce que le
caprice fait naître au bout de leur brosse, et d'autres qui
écrivent cent vers de suite sans faire une rature et sans lever
une seule fois les yeux au plafond. -- Je les admire toujours eux-
mêmes si quelquefois je n'admire pas leurs productions; j'envie de
tout mon coeur cette charmante intrépidité et cet heureux
aveuglement qui les empêchent de voir leurs défauts, même les plus
palpables. Aussitôt que j'ai dessiné quelque chose de travers, je
le vois sur-le-champ et je m'en préoccupe outre mesure; et, comme
je suis beaucoup plus savant en théorie qu'en pratique, il arrive
très souvent que je ne puis corriger une faute dont j'ai la
conscience; alors je tourne la toile le nez contre le mur, et je
n'y reviens jamais.
J'ai si présente l'idée de la perfection que le dégoût de mon
oeuvre me prend tout d'abord et m'empêche de continuer.
Ah! lorsque je compare aux doux sourires de ma pensée la laide
moue qu'elle fait sur la toile ou le papier, lorsque je vois
passer une affreuse chauve-souris à la place du beau rêve qui
ouvrait au sein de mes nuits ses longues ailes de lumière, un
chardon pousser sur l'idée d'une rose, et que j'entends braire un
âne où j'attendais les plus suaves mélodies du rossignol, je suis
si horriblement désappointé, si en colère moi-même, si furieux de
mon impuissance qu'il me prend des résolutions de ne plus écrire
ni dire un seul mot de ma vie plutôt que de commettre ainsi des
crimes de haute trahison contre mes pensées.
Je ne puis même pas parvenir à écrire une lettre comme je le
voudrais: je dis souvent tout autre chose; certaines portions
prennent un développement démesuré, d'autres se rapetissent à
devenir imperceptibles, et très souvent l'idée que j'avais à
rendre ne s'y trouve pas ou n'y est qu'en post-scriptum.
En commençant à t'écrire, je n'avais certainement pas l'intention
de te dire la moitié de ce que j'ai dit. -- Je voulais simplement
te faire savoir que nous allions jouer la comédie; mais un mot
amène une phrase; les parenthèses sont grosses d'autres petites
parenthèses qui, elles-mêmes, en ont d'autres dans le ventre
toutes prêtes à accoucher. Il n'y a pas de raison pour que cela
finisse et n'aille jusqu'à deux cents volumes in-folio, -- ce qui
serait trop assurément.
Dès que je prends la plume, il se fait dans mon cerveau un
bourdonnement et un bruissement d'ailes, comme si l'on y lâchait
des multitudes de hannetons. Cela se cogne aux parois de mon
crâne, et tourne, et descend, et monte avec un tapage horrible; ce
sont mes pensées qui veulent s'envoler et qui cherchent une issue;
-- toutes s'efforcent de sortir à la fois; plus d'une s'y casse
les pattes et y déchire le crêpe de son aile: quelquefois la porte
est tellement obstruée que pas une ne peut en franchir le seuil et
arriver jusque sur le papier.
Voilà comme je suis fait: ce n'est pas être bien fait sans doute,
mais que voulez-vous? la faute en est aux dieux, et non à moi,
pauvre diable qui n'en peux mais. Je n'ai pas besoin de réclamer
ton indulgence, mon cher Silvio; elle m'est acquise d'avance, et
tu as la bonté de lire jusqu'au bout mes indéchiffrables
barbouillages, mes rêvasseries sans queue ni tête: si décousues et
si absurdes qu'elles soient, elles t'offrent toujours de
l'intérêt, parce qu'elles viennent de moi, et ce qui est moi,
quand même cela est mauvais, n'est pas sans quelque prix pour toi.
Je puis te laisser voir ce qui révolte le plus le commun des
hommes: -- un orgueil sincère. -- Mais faisons un peu trêve à
toutes ces belles choses, et, puisque je t'écris à propos de la
pièce que nous devons jouer, revenons-y et parlons-en un peu.
La répétition a eu lieu aujourd'hui; -- jamais de ma vie je n'ai
été aussi bouleversé, -- non pas à cause de l'embarras qu'il y a
toujours à réciter quelque chose devant beaucoup de personnes,
mais pour un autre motif. Nous étions en costume, et prêts à
commencer; Théodore seul n'était pas encore arrivé: on envoya à sa
chambre voir ce qui le retardait; il fit dire qu'il avait tantôt
fini et qu'il allait descendre.
Il vint en effet; j'entendis son pas dans le corridor bien avant
qu'il parût, et cependant personne au monde n'a la démarche plus
légère que Théodore; mais la sympathie que j'éprouve pour lui est
si forte que je devine en quelque sorte ses mouvements à travers
les murailles, et, quand je compris qu'il allait poser la main sur
le bouton de la porte, il me prit comme un tremblement, et le
coeur me battit d'une force horrible. Il me sembla que quelque
chose d'important dans ma vie allait se décider, et que j'étais
arrivé à un moment solennel et attendu depuis longtemps.
Le battant s'ouvrit lentement et retomba de même.
Ce fut un cri général d'admiration. -- Les hommes applaudirent,
les femmes devinrent écarlates. Rosette seule pâlit extrêmement et
s'appuya au mur, comme si une révélation soudaine lui traversait
le cerveau elle fit en sens inverse le même mouvement que moi. --
Je l'ai toujours soupçonnée d'aimer Théodore.
Sans doute, en ce moment-là, elle crut comme moi que la feinte
Rosalinde n'était effectivement rien moins qu'une jeune et belle
femme, et le frêle château de cartes de son espoir s'affaissa tout
d'un coup, tandis que le mien se relevait sur ses ruines; du moins
voilà ce que j'ai pensé: je me trompe peut-être, car je n'étais
guère en état de faire des observations exactes.
Il y avait là, sans compter Rosette, trois ou quatre jolies
femmes; elles parurent d'une laideur révoltante. -- À côté de ce
soleil, l'étoile de leur beauté s'était éclipsée subitement, et
chacun se demandait comment on avait pu les trouver seulement
passables. Des gens qui, avant cela, se fussent estimés tout
heureux de les avoir pour maîtresses en eussent à peine voulu pour
servantes.
L'image qui jusqu'alors ne s'était dessiner que faiblement et avec
des contours vagues, le fantôme adoré et vainement poursuivi était
là, devant mes yeux, vivant, palpable, non plus dans le demi-jour
et la vapeur, mais inondé des flots d'une blanche lumière; non pas
sous un vain déguisement, mais sous son costume réel; non plus
avec la forme dérisoire d'un jeune homme, mais avec les traits de
la plus charmante femme.
J'éprouvais une sensation de bien-être énorme, comme si l'on m'eût
ôté une montagne ou deux de dessus la poitrine. -- Je sentis
s'évanouir l'horreur que j'avais de moi-même, et je fus délivré de
l'ennui de me regarder comme un monstre. Je revins à concevoir de
moi une opinion tout à fait pastorale, et toutes les violettes du
printemps refleurirent dans mon coeur.
Il, ou plutôt elle (car je ne veux plus me souvenir que j'ai eu
cette stupidité de la prendre pour un homme), resta une minute
immobile sur le seuil de la porte, comme pour donner le temps à
l'assemblée de jeter sa première exclamation. Un vif rayon
l'éclairait de la tête aux pieds, et, sur le fond sombre du
corridor qui s'allégeait au loin par-derrière, le chambranle
sculpté lui servant de cadre, elle étincelait comme si la lumière
fût émanée d'elle au lieu d'être simplement réfléchie, et on l'eût
plutôt prise pour une production merveilleuse du pinceau que pour
une créature humaine faite de chair et d'os.
Ses grands cheveux bruns, entremêlés de cordons de grosses perles,
tombaient en boucles naturelles au long de ses belles joues! ses
épaules et sa poitrine étaient découvertes, et jamais je n'ai rien
vu de si beau au monde; le marbre le plus élevé n'approche pas de
cette exquise perfection. -- Comme on voit la vie courir sous
cette transparence d'ombre! comme cette chair est blanche et
colorée à la fois! et que ces teintes harmonieusement
blondissantes ménagent avec bonheur la transition de la peau aux
cheveux! quels ravissants poèmes dans les moelleuses ondulations
de ces contours plus souples et plus veloutés que le cou des
cygnes! -- S'il y avait des mots pour rendre ce que je sens, je te
ferais une description de cinquante pages; mais les langues ont
été faites par je ne sais quels goujats qui n'avaient jamais
regardé avec attention le dos ou le sein d'une femme, et l'on n'a
pas la moitié des termes les plus indispensables.
Je crois décidément qu'il faut que je me fasse sculpteur; car
avoir vu une telle beauté et ne pouvoir la rendre d'une manière ou
de l'autre, il y a de quoi devenir fou et enragé. J'ai fait vingt
sonnets sur ces épaules-là, mais ce n'est point assez: je voudrais
quelque chose que je pusse toucher du doigt et qui fût exactement
pareil; les vers ne rendent que le fantôme de la beauté et non la
beauté elle-même. Le peintre arrive à une apparence plus exacte,
mais ce n'est qu'une apparence. La sculpture a toute la réalité
que peut avoir une chose complètement fausse; elle a l'aspect
multiple, porte ombre, et se laisse toucher. Votre maîtresse
sculptée ne diffère de la véritable qu'en ce qu'elle est un peu
plus dure et ne parle pas, deux défauts très légers!
Sa robe était faite d'une étoffe de couleur changeante, azur dans
la lumière, or dans l'ombre; un brodequin très juste et très serré
chaussait un pied qui n'avait pas besoin de cela pour être trop
petit, et des bas de soie écarlate se collaient amoureusement
autour de la jambe la mieux tournée et la plus agaçante; ses bras
étaient nus jusqu'aux coudes, et ils sortaient d'une touffe de
dentelles ronds, potelés et blancs, splendides comme de l'argent
poli et d'une délicatesse de linéaments inimaginable; ses mains,
chargées de bagues et d'anneaux, balançaient mollement un grand
éventail de plumes bigarrées de teintes singulières et qui
semblait comme un petit arc-en-ciel de poche.
Elle s'avança dans la chambre, la joue légèrement allumée d'un
rouge qui n'était pas du fard, et chacun de s'extasier, et de se
récrier, et de se demander s'il était bien possible que ce fût
lui, Théodore de Sérannes, le hardi écuyer, le damné duelliste, le
chasseur déterminé, et s'il était parfaitement sûr qu'il ne fût
pas sa soeur jumelle.
Mais on dirait qu'il n'a jamais porté d'autre costume de sa vie!
il n'est pas gêné le moins du monde dans ses mouvements, il marche
très bien et ne s'embarrasse pas dans sa queue; il joue de la
prunelle et de l'éventail à ravir; et comme il a la taille fine! -
- on le tiendrait entre les doigts! -- C'est prodigieux! c'est
inconcevable! -- L'illusion est aussi complète que possible: on
dirait presque qu'il a de la gorge, tant sa poitrine est grasse et
bien remplie, et puis pas un seul poil de barbe, mais pas un; et
sa voix qui est douce! Oh! la belle Rosalinde! et qui ne voudrait
être son Orlando?