Dès qu'il fit jour chez Rosette, d'Albert se fit annoncer avec un
empressement qui ne lui était pas habituel.
-- Vous voilà, fit Rosette, je dirais de bien bonne heure, si vous
pouviez jamais arriver de bonne heure. -- Aussi, pour vous
récompenser de votre galanterie, je vous octroie ma main à baiser.
Et elle tira de dessous le drap de toile de Flandre garni de
dentelles la plus jolie petite main que l'on ait jamais vue au
bout d'un bras rond et potelé.
D'Albert la baisa avec componction: -- Et l'autre, la petite
soeur, est-ce que nous ne la baiserons pas aussi?
Mon Dieu si! rien n'est plus faisable. Je suis aujourd'hui dans
mon humeur des dimanches; tenez. -- Et elle sortit du lit son
autre main dont elle lui frappa légèrement la bouche. -- Est-ce
que je ne suis pas la femme la plus accommodante du monde?
-- Vous êtes la grâce même, et l'on vous devrait élever des
temples de marbre blanc dans des bosquets de myrtes. -- En vérité,
j'ai bien peur qu'il ne vous arrive ce qui est arrivé à Psyché, et
que Vénus ne devienne jalouse de vous, dit d'Albert en joignant
les deux mains de la belle et en les portant ensemble à ses
lèvres.
-- Comme vous débitez tout cela d'une haleine! on dirait que c'est
une phrase apprise par coeur, dit Rosette avec une délicieuse
petite moue.
-- Point: vous valez bien que la phrase soit tournée exprès pour
vous, et vous êtes faite à cueillir des virginités de madrigaux,
répliqua d'Albert.
-- Oh çà! décidément, qui vous a piqué aujourd'hui? est-ce que
vous êtes malade que vous êtes si galant? Je crains que vous ne
mouriez. Savez-vous que, lorsque quelqu'un change tout à coup de
caractère, et sans raison apparente, cela est de mauvais augure?
Or, il est constaté, aux yeux de toutes les femmes qui ont pris la
peine de vous aimer, que vous êtes habituellement on ne peut plus
maussade, et il est non moins sûr que vous êtes on ne peut plus
charmant en ce moment-ci et d'une amabilité tout à fait
inexplicable. -- Là, vraiment, je vous trouve pâle, mon pauvre
d'Albert: donnez-moi le bras, que je vous tâte le pouls; et elle
lui releva la manche, et compta les pulsations avec une gravité
comique. -- Non... Vous êtes au mieux, et vous n'avez pas le plus
léger symptôme de fièvre. Alors il faut que je sois furieusement
jolie ce matin! Allez donc me chercher mon miroir, que je voie
jusqu'à quel point votre galanterie a tort ou raison.
D'Albert fut prendre un petit miroir qui était sur la toilette, et
le posa sur le lit.
-- Au fait, dit Rosette, vous n'avez pas tout à fait tort.
Pourquoi ne faites-vous pas un sonnet sur mes yeux, monsieur le
poète? -- Vous n'avez aucune raison pour n'en pas faire. -- Voyez
donc, que je suis malheureuse! avoir des yeux comme cela et un
poète comme ceci, et manquer de sonnets, comme si l'on était
borgne et que l'on eût un porteur d'eau pour amant! Vous ne
m'aimez pas, monsieur; vous ne m'avez pas même fait un sonnet
acrostiche. -- Et ma bouche, comment la trouvez-vous! Je vous ai
pourtant embrassé avec cette bouche-là, et je vous embrasserai
peut-être encore, mon beau ténébreux; et en vérité c'est une
faveur dont vous n'êtes guère digne (ce que je dis n'est pas pour
aujourd'hui, car vous êtes digne de tout); mais, pour ne pas
parler toujours de moi, vous êtes, ce matin, d'une beauté et d'une
fraîcheur nonpareilles, vous avez l'air d'un frère de l'Aurore;
et, quoiqu'il fasse à peine jour, vous êtes déjà paré et godronné
comme pour un bal. D'aventure, est-ce que vous avez des desseins à
mon endroit? et auriez-vous monté un coup de Jarnac à ma vertu?
voudriez-vous faire ma conquête? Mais j'oubliais que c'était déjà
fait et de l'histoire ancienne.
-- Rosette, ne plaisantez pas comme cela; vous savez bien que je
vous aime.
-- Mais c'est selon. Je ne le sais pas bien; et vous?
-- Très parfaitement, et à telles enseignes que si vous aviez la
bonté de faire défendre votre porte, j'essayerais de vous le
démontrer, et j'ose m'en flatter, d'une manière victorieuse.
-- Pour cela, non: quelque envie que j'aie d'être convaincue, ma
porte restera ouverte; je suis trop jolie pour l'être à huis clos;
le soleil luit pour tout le monde, et ma beauté fera aujourd'hui
comme le soleil, si vous le trouvez bon.
-- D'honneur, je le trouve fort mauvais; mais faites comme si je
le trouvais excellent. Je suis votre très humble esclave, et je
dépose mes volontés à vos pieds.
-- Voilà qui est on ne peut mieux; restez en de pareils
sentiments, et laissez, ce soir, la clef à la porte de votre
chambre.
-- M. le chevalier Théodore de Sérannes, dit une grosse tête de
nègre souriante et joufflue qui se fit voir entre les deux
battants de la porte, demande à vous rendre ses hommages et vous
supplie que vous daigniez le recevoir.
-- Faites entrer M. le chevalier, dit Rosette en remontant le drap
jusqu'à son menton.
Théodore fut tout d'abord au lit de Rosette, à laquelle il fit le
salut le plus profond et le plus gracieux, qu'elle lui rendit d'un
signe de tête amical, et ensuite il se tourna vers d'Albert, qu'il
salua d'un air libre et courtois.
-- Où en étiez-vous? dit Théodore. J'ai peut-être interrompu une
conversation intéressante: continuez, de grâce, et mettez-moi au
fait en quelques mots.
-- Oh non! répondit Rosette avec un sourire malicieux; nous
parlions d'affaires.
Théodore s'assit au pied du lit de Rosette, car d'Albert avait
pris place du côté du chevet, par droit de premier arrivé; la
conversation flotta quelque temps de sujet en sujet, très
spirituelle, très gaie et très vive, et c'est pourquoi nous n'en
rendrons pas compte; nous craindrions qu'elle ne perdît trop à
être transcrite. L'air, le ton, le feu des paroles et des gestes,
les mille manières de prononcer un mot, tout cet esprit, semblable
à de la mousse de vin de Champagne qui pétille et s'évapore sur-
le-champ, sont des choses qu'il est impossible de fixer et de
reproduire. C'est une lacune que nous laissons à remplir au
lecteur, et dont il s'acquittera assurément mieux que nous; qu'il
imagine à cette place cinq ou six pages remplies de tout ce qu'il
y a de plus fin, de plus capricieux, de plus curieusement
fantasque, de plus élégant et de plus pailleté.
Nous savons bien que nous usons ici d'un artifice qui rappelle un
peu celui de Timanthe, qui, désespérant de pouvoir bien rendre la
figure d'Agamemnon, lui jeta une draperie sur la tête; mais nous
aimons mieux être timide qu'imprudent.
Il ne serait peut-être pas hors de propos de chercher les motifs
pour lesquels d'Albert s'était levé si matin, et quel aiguillon
l'avait poussé à venir chez Rosette d'aussi bonne heure que s'il
en eût encore été amoureux, -- il y a apparence que c'était un
petit mouvement de jalousie sourde et inavouée. Assurément il ne
tenait pas beaucoup à Rosette, et il eût même été fort aise d'en
être débarrassé, -- mais au moins il voulait la quitter lui-même
et ne pas en être quitté, chose qui blesse toujours profondément
l'orgueil d'un homme, si bien éteinte d'ailleurs que soit sa
première flamme. -- Théodore était si beau cavalier qu'il était
difficile de le voir survenir dans une liaison sans appréhender ce
qui en effet était déjà arrivé bien des fois, c'est-à-dire que
tous les yeux ne se tournassent de son côté et que les coeurs ne
suivissent les yeux; et chose singulière, quoiqu'il eût enlevé
bien des femmes, aucun amant n'avait gardé ce long ressentiment
que l'on a d'ordinaire pour les personnes qui vous ont supplanté.
Il y avait dans toutes ses façons un charme si vainqueur, une
grâce si naturelle, quelque chose de si doux et de si fier que les
hommes mêmes y étaient sensibles. D'Albert, qui était venu chez
Rosette avec l'envie de parler fort sèchement à Théodore, s'il l'y
rencontrait, fut tout surpris de ne pas se sentir en sa présence
le moindre mouvement de colère, et de se laisser aller avec autant
de facilité aux avances qu'il lui fit. -- Au bout d'une demi-
heure, vous eussiez dit deux amis d'enfance, et pourtant d'Albert
était intimement convaincu que, si jamais Rosette devait aimer, ce
serait cet homme, et il avait tout lieu d'être jaloux, pour
l'avenir du moins, car pour le présent il ne supposait rien
encore; qu'eût-ce été, s'il avait vu la belle en peignoir blanc se
glisser comme un papillon de nuit sur un rayon de lune dans la
chambre du beau jeune homme, et n'en sortir que trois ou quatre
heures après avec des précautions mystérieuses? Il eût pu, en
vérité, se croire plus malheureux qu'il ne l'était, car ce sont de
ces choses que l'on ne voit guère, qu'une jolie femme amoureuse
qui sort de la chambre d'un cavalier non moins joli exactement
comme elle y était entrée.
Rosette écoutait Théodore avec beaucoup d'attention et comme on
écoute quelqu'un qu'on aime; mais ce qu'il disait était si amusant
et si varié que cette attention n'avait rien que de naturel et
s'expliquait facilement. -- Aussi d'Albert n'en prit-il pas
autrement d'ombrage. Le ton de Théodore envers Rosette était poli,
amical, mais rien de plus.
-- Que ferons-nous aujourd'hui, Théodore? dit Rosette: -- si nous
allions nous promener en bateau? que vous en semble? ou si nous
allions à la chasse?
-- Allons à la chasse, cela est moins mélancolique que de glisser
sur l'eau côte à côte avec quelque cygne ennuyé et de plier les
feuilles de nénuphar à droite et à gauche, -- n'est-ce pas votre
avis, d'Albert?
-- J'aimerais peut-être autant me laisser couler dans le batelet
au fil de la rivière que de galoper éperdument à la poursuite
d'une pauvre bête; mais où que vous alliez, j'irai; il ne s'agit
maintenant que de laisser madame Rosette se lever, et d'aller
prendre un costume convenable. -- Rosette fit un signe
d'assentiment, et sonna pour qu'on la vînt lever. Les deux jeunes
gens s'en allèrent bras dessus bras dessous, et il était facile de
conjecturer, à les voir si bien ensemble, que l'un était l'amant
en pied et l'autre l'amant aimé de la même personne.
Tout le monde fut bientôt prêt. D'Albert et Théodore étaient déjà
à cheval dans la première cour, quand Rosette, en habit d'amazone,
parut sur les premières marches du perron. Elle avait sous ce
costume un petit air allègre et délibéré qui lui allait on ne peut
pas mieux: elle sauta sur la selle avec sa prestesse ordinaire, et
donna un coup de houssine à son cheval qui parut comme un trait.
D'Albert piqua des deux et l'eut bientôt rejointe. -- Théodore les
laissa prendre quelque avance, étant sûr de les rattraper dès
qu'il le voudrait. -- Il semblait attendre quelque chose, et se
retournait souvent du côté du château.
-- Théodore! Théodore! arrivez donc! est-ce que vous êtes monté
sur un cheval de bois? lui cria Rosette.
Théodore fit prendre un temps de galop à sa bête et diminua la
distance qui le séparait de Rosette, sans toutefois la faire
disparaître.
Il regarda encore du côté du château, qu'on commençait à perdre de
vue; un petit tourbillon de poussière, dans lequel s'agitait très
vivement quelque chose qu'on ne pouvait encore discerner, parut au
bout du chemin. -- En quelques instants le tourbillon fut à côté
de Théodore, et laissa voir, en s'entrouvrant comme les nuées
classiques de _l'Iliade, _la figure rose et fraîche du page
mystérieux.
-- Théodore, allons donc! cria une seconde fois Rosette, donnez
donc de l'éperon à votre tortue et venez à côté de nous.
Théodore lâcha la bride à son cheval qui piaffait et se cabrait
d'impatience, et en quelques secondes il eut dépassé de plusieurs
têtes d'Albert et Rosette.
-- Qui m'aime me suive, dit Théodore en sautant une barrière de
quatre pieds de haut. Eh bien! monsieur le poète, dit-il quand il
fut de l'autre côté, -- vous ne sautez pas? votre monture est
pourtant ailée, à ce qu'on dit.
-- Ma foi, j'aime mieux faire le tour; je n'ai qu'une tête à
casser, après tout; si j'en avais plusieurs, j'essayerais,
répondit d'Albert en souriant.
-- Personne ne m'aime donc, puisque personne ne me suit, dit
Théodore en faisant descendre encore plus que de coutume les coins
arqués de sa bouche. Le petit page leva sur lui ses grands yeux
bleus d'un air de reproche, et rapprocha les deux talons du ventre
de son cheval.
Le cheval fit un bon prodigieux.
-- Si! quelqu'un, la barrière.
Rosette jeta sur l'enfant un regard singulier et rougit jusqu'aux
yeux; puis, appliquant un furieux coup de cravache sur le cou de
sa jument, elle franchit la traverse de bois vert pomme qui
barrait l'allée.
-- Et moi, Théodore, croyez-vous que je ne vous aime pas?
L'enfant lui lança une oeillade oblique et en dessous et
s'approcha de Théodore.
D'Albert était déjà au milieu de l'allée, vit rien de tout cela;
car, depuis un temps immémorial, les pères, les maris et les
amants sont en possession du privilège de ne rien voir.
-- Isnabel, dit Théodore, vous êtes un fou, et vous, Rosette, une
folle! Isnabel, vous n'avez pas pris assez de champ pour sauter,
et vous, Rosette, vous avez manqué d'accrocher votre robe dans les
poteaux. -- Vous auriez pu vous tuer.
-- Qu'importe? répliqua Rosette avec un son de voix si triste et
si mélancolique qu'Isnabel lui pardonna d'avoir aussi sauté la
barrière.
On chemina encore quelque temps, et l'on arriva au rond-point où
se devaient trouver la meute et les piqueurs. Six arches, coupées
à travers l'épaisseur de la foret, aboutissaient à une petite tour
de pierre à six pans sur chacun desquels était gravé le nom de la
route qui venait s'y terminer. Les arbres s'élevaient si haut
qu'ils semblaient vouloir carder les nuages laineux et floconneux
qu'une brise assez vive faisait flotter sur leurs cimes, une herbe
haute et drue, des buissons impénétrables offraient des retraites
et des forts au gibier, et la chasse promettait d'être heureuse.
C'était une vraie forêt d'autrefois, avec de vieux chênes plus que
séculaires et comme on n'en voit plus maintenant que l'on ne
plante plus d'arbres, et qu'on n'a pas la patience d'attendre que
ceux qui le sont soient poussés; une forêt héréditaire, plantée
par les arrière-grands-pères pour les pères, par les pères pour
les petits-fils, avec des allées d'une largeur prodigieuse,
l'obélisque surmonté d'une boule, la fontaine de rocaille, la mare
de rigueur, et les gardes poudrés à blanc, en culotte de peau
jaune et en habit bleu de ciel; -- une de ces forêts touffues et
sombres où se détachent admirablement les croupes satinées et
blanches des gros chevaux de Wouvermans et les larges pavillons de
ces trompes à la Dampierre, que le Parrocel aime à faire rayonner
au dos des piqueurs. -- Une multitude de queues de chiens
pareilles à des croissants ou à des serpes s'arrondissaient en
frétillant dans un nuage poussiéreux. -- On donna le signal, on
découpla les chiens qui tendaient leur corde à s'étrangler, et la
chasse commença. -- Nous ne décrirons pas très exactement les
détours et les crochets du cerf à travers la forêt; nous ne savons
même pas très au juste si c'était un cerf dix cors, et, quelques
recherches que nous ayons faites, nous n'avons pu nous en assurer,
-- ce qui est véritablement affligeant. -- Néanmoins, nous pensons
que dans une telle forêt, si antique, si ombreuse, si
seigneuriale, il ne devait se trouver que des cerfs dix cors, et
nous ne voyons pas pourquoi celui après lequel galopaient, sur des
chevaux de différentes couleurs et non _passibus oequis, _les
quatre principaux personnages de cet illustre roman n'en eût pas
été un.
Le cerf courait comme un vrai cerf qu'il était, et une
cinquantaine de chiens qu'il avait aux trousses n'étaient pas un
médiocre éperon à sa vélocité naturelle. -- La course était si
rapide qu'on n'entendait que quelques rares abois.
Théodore, comme le mieux monté et le meilleur écuyer, talonnait la
meute avec une ardeur incroyable. D'Albert le suivait de près.
Rosette et le petit page Isnabel suivaient, séparés par un
intervalle qui s'augmentait de minute en minute.
L'intervalle fut bientôt assez grand pour ne pouvoir plus espérer
de rétablir l'équilibre.
-- Si nous nous arrêtions un peu, dit Rosette, pour laisser
souffler les chevaux? -- La chasse va du côté de l'étang, et je
sais un chemin de traverse par lequel nous pourrons arriver en
même temps qu'eux.
Isnabel tira la bride de son petit cheval des montagnes, qui
baissa la tête en secouant sur ses yeux les mèches pendantes de sa
crinière, et se mit à creuser le sable avec ses ongles.
Ce petit cheval formait avec celui de Rosette le contraste le plus
parfait; il était noir comme la nuit, l'autre d'un blanc de satin:
il était tout hérissé et tout échevelé; l'autre avait la crinière
nattée de bleu, la queue peignée et frisée. Le second avait l'air
d'une licorne et le premier d'un barbet.
La même différence antithétique se faisait remarquer dans les
maîtres et dans les montures. -- Rosette avait les cheveux aussi
noirs qu'Isnabel les avait blonds; ses sourcils étaient dessinés
très nettement et d'une manière très apparente; ceux du page
n'avaient guère plus de vigueur que sa peau et ressemblaient au
duvet de la pêche. -- La couleur de l'une était éclatante et
solide comme la lumière du midi; le teint de l'autre avait les
transparences et les rougeurs de l'aube naissante.
-- Si nous tâchions maintenant de rattraper la chasse? dit Isnabel
à Rosette; les chevaux ont eu le temps de reprendre haleine.
-- Allons! répondit la jolie amazone, et ils se lancèrent au galop
dans une allée transversale assez étroite qui conduisait à la
mare; les deux bêtes couraient de front et en occupaient presque
toute la largeur.
Du côté d'Isnabel, un arbre entortillé et noueux avançait une
grosse branche comme un bras et semblait montrer le poing aux
chevaucheurs. -- L'enfant ne la vit pas.
-- Prenez garde, cria Rosette, couchez-vous sur la selle! vous
allez être désarçonné.
L'avis était donné trop tard; la branche frappa Isnabel au milieu
du corps. La violence du coup lui fit perdre les étriers, et, son
cheval continuant son galop et la branche étant trop forte pour
ployer, il se trouva enlevé de la selle et tomba rudement en
arrière.
L'enfant resta évanoui sur le coup. -- Rosette, fort effrayée, se
jeta à bas de sa bête et fut au page, qui ne donnait pas signe de
vie.
Sa toque s'était détachée, et ses beaux cheveux blonds
ruisselaient de toutes parts éparpillés sur le sable. -- Ses
petites mains ouvertes avaient l'air de mains de cire, tant elles
étaient pâles: Rosette s'agenouilla auprès de lui et tâcha de le
faire revenir. -- Elle n'avait sur elle ni sels, ni flacon, et son
embarras était grand. -- Enfin elle avisa une ornière assez
profonde où l'eau de pluie s'était amassée et clarifiée; elle y
trempa ses doigts, au grand effroi d'une petite grenouille qui
était la naïade de cette onde, et elle en secoua quelques gouttes
sur les tempes bleuâtres du jeune page. -- Il ne parut pas les
sentir, et les perles d'eau roulaient au long de ses joues
blanches comme les larmes d'une sylphide au long d'une feuille de
lis. Rosette, pensant que ses habits le pouvaient gêner, déboucla
sa ceinture, défit les boutons de son justaucorps et ouvrit sa
chemise pour que sa poitrine pût jouer plus librement. -- Rosette
vit alors quelque chose qui aurait été pour un homme la plus
agréable des surprises du monde, mais qui ne parut pas à beaucoup
près lui faire plaisir, -- car ses sourcils se rapprochèrent, et
sa lèvre supérieure trembla légèrement, -- c'est-à-dire une gorge
très blanche, encore peu formée, mais qui fusait les plus
admirables promesses, et tenait déjà beaucoup; une gorge ronde,
polie, ivoirine, pour parler comme les ronsardisants, délicieuse à
voir, plus délicieuse à baisser.
-- Une femme! dit-elle, une femme! ah! Théodore! Isnabel, car nous
lui conservons ce nom, quoique ce ne soit pas le sien, commença à
respirer un peu, et souleva languissamment ses longues paupières;
il n'était blessé en aucune sorte, mais seulement étourdi. -- Il
se mit bientôt sur son séant, et, avec l'aide de Rosette, il put
se dresser sur ses pieds et remonter sur son cheval qui s'était
arrêté dès qu'il n'avait plus senti son cavalier.
Ils s'en furent à petits pas jusqu'à la mare, où en effet ils, ou
plutôt elles, retrouvèrent le reste de la chasse. Rosette raconta
en peu de mots à Théodore ce qui venait de se passer. -- Celui-ci
changea plusieurs fois de couleur pendant le récit de Rosette, et
tout le reste de la route tint son cheval à côté de celui
d'Isnabel.
On rentra au château de très bonne heure! cette journée, commencée
si joyeusement, se termina d'une manière assez triste.
Rosette était rêveuse, et d'Albert semblait aussi plongé dans de
profondes réflexions. -- Le lecteur saura bientôt ce qui y avait
donné lieu.