Non, mon cher Silvio, non, je ne t'ai pas oublié; je ne suis pas
de ceux qui marchent dans la vie sans jamais jeter un regard en
arrière; mon passé me suit et empiète sur mon présent, et presque
sur mon avenir; ton amitié est une des places frappées du soleil
qui se détachent le plus nettement à l'horizon déjà tout bleu de
mes dernières années; -- souvent, du faîte où je suis, je me
retourne pour la contempler avec un sentiment d'ineffable
mélancolie.
Oh! quel beau temps c'était -- que nous étions angéliquement purs!
-- Nos pieds touchaient à peine la terre; nous avions comme des
ailes aux épaules, nos désirs nous enlevaient, et la brise du
printemps faisait trembler autour de nos fronts la blonde auréole
de l'adolescence.
Te souviens-tu de cette petite île plantée de peupliers à cet
endroit où la rivière forme un bras? -- Il fallut pour y aller
passer sur une planche assez longue, très étroite et qui ployait
étrangement par le milieu; un vrai pont pour des chèvres, et qui
en effet ne servait guère qu'à elles: c'était délicieux. -- Un
gazon court et fourni, où le _souviens-toi de moi _ouvrait en
clignotant ses jolies petites prunelles bleues, un sentier jaune
comme du nankin qui faisait une ceinture à la robe verte de l'île
et lui serrait la taille, une ombre toujours émue de trembles et
de peupliers n'étaient pas les moindres agréments de ce paradis: -
- il y avait de grandes pièces de toile que les femmes vendent
étendre pour les blanchir à la rosée; on eût dit des carrés de
neige; -- et cette petite fille, toute brune et toute hâlée, dont
les grands yeux sauvages brillaient d'un éclat si vif sous les
longues mèches de ses cheveux, et qui courait après les chèvres en
les menaçant et en agitant sa baguette d'osier, quand elles
faisaient mine de vouloir marcher sur les toiles dont elle avait
la garde, -- te la rappelles-tu? -- Et les papillons couleur de
soufre, au vol inégal et tremblotant, et le martin-pêcheur que
nous avons tant de fois essayé d'attraper et qui avait son nid
dans ce fourré d'aunes? et ces descentes à la rivière avec leurs
marches grossièrement taillées, leurs poteaux et leurs pieux tout
verdis par le bas et presque toujours fermées par une claire-voie
de plantes et de branchages? Que cette eau était limpide et
miroitante! comme elle laissait voir un fond de gravier doré! et
quel plaisir c'était, assis sur la rive, d'y laisser pendre le
bout de ses pieds! Les nénuphars à fleurs d'or, qui s'y
déroulaient gracieusement, avaient l'air de verts cheveux flottant
sur le dos d'agate de quelque nymphe au bain. -- Le ciel se
regardait à ce miroir avec des sourires azurés et des
transparences d'un gris de perle on ne peut plus ravissant, et, à
toutes les heures de la journée, c'étaient des turquoises, des
paillettes, des ouates et des moires d'une variété inépuisable. --
Que j'aimais ces escadres de petits canards à cous d'émeraude, qui
naviguaient incessamment d'un bord à l'autre et formaient quelques
rides sur cette pure glace!
Que nous étions bien faits pour être les figures de ce paysage! --
comme nous allions à cette nature si douce et si reposée, et comme
nous nous harmonisions facilement avec elle! Printemps au-dehors,
jeunesse au-dedans, soleil sur le gazon, sourire sur les lèvres,
neige de fleurs à tous les buissons, blanches illusions épanouies
dans nos âmes, pudique rougeur sur nos joues et sur l'églantine,
poésie chantant dans notre coeur, oiseaux cachés gazouillant dans
les arbres, lumière, roucoulements, parfums, mille rumeurs
confuses, le coeur qui bat, l'eau qui remue un caillou, un brin
d'herbe ou une pensée qui pousse, une goutte d'eau qui roule au
long d'un calice, une larme qui déborde au long d'une paupière, un
soupir d'amour, un bruissement de feuille... -- quelles soirées
nous avons passées là a nous promener à pas lents, si près du bord
que souvent nous marchions un pied dans l'eau et l'autre sur la
terre.
Hélas! -- cela a peu duré, chez moi du moins, -- car toi, en
acquérant la science de l'homme, tu as su garder la candeur de
l'enfant. -- Le germe de corruption qui était en moi s'est
développé bien vite, et la gangrène a dévoré impitoyablement tout
ce que j'avais de pur et de sain. -- Il ne m'est resté de bon que
mon amitié pour toi.
J'ai l'habitude de ne te rien cacher, -- ni actions ni pensées. --
J'ai mis à nu devant toi les plus secrètes fibres de mon coeur; si
bizarres, si ridicules, si excentriques que soient les mouvements
de mon âme, il faut que je te les décrive; mais, en vérité, ce que
j'éprouve depuis quelque temps est d'une telle étrangeté que j'ose
à peine en convenir devant moi-même. Je t'ai dit quelque part que
j'avais peur, à force de chercher le beau et de m'agiter pour y
parvenir, de tomber à la fin dans l'impossible ou dans le
monstrueux. -- J'en suis presque arrivé là; quand donc sortirai-je
de tous ces courants qui se contrarient et m'entraînent à gauche
et à droite? quand le pont de mon vaisseau cessera-t-il de
trembler sous mes pieds et d'être balayé par les vagues de toutes
ces tempêtes? où trouverai-je un port où je puisse jeter l'ancre
et un rocher inébranlable et hors de la portée des flots où je
puisse me sécher et tordre l'écume de mes cheveux?
Tu sais avec quelle ardeur j'ai recherché la beauté physique,
quelle importance j'attache à la forme extérieure, et de quel
amour je me suis pris pour le monde visible: -- cela doit être, je
suis trop corrompu et trop blasé pour croire à la beauté morale,
et la poursuivre avec quelque suite. -- J'ai perdu complètement la
science du bien et du mal, et, à force de dépravation, je suis
presque revenu à l'ignorance du sauvage et de l'enfant. En vérité,
rien ne me paraît louable ou blâmable, et les plus étranges
actions ne m'étonnent que peu. -- Ma conscience est une sourde et
muette. L'adultère me paraît la chose la plus innocente du monde;
je trouve tout simple qu'une jeune fille se prostitue; il me
semble que je trahirais mes amis sans le moindre remords, et je ne
me ferais pas le plus léger scrupule de pousser du pied dans un
précipice les gens qui me gênent, si je marchais sur le bord avec
eux. -- Je verrais de sang-froid les scènes les plus atroces, et
il y a dans les souffrances et dans les malheurs de l'humanité
quelque chose qui ne me déplaît pas. -- J'éprouve à voir quelque
calamité tomber sur le monde le même sentiment de volupté âcre et
amère que l'on éprouve quand on se venge enfin d'une vieille
insulte.
Ô monde, que m'as-tu fait pour que je te haïsse ainsi? Qui m'a
donc enfiellé de la sorte contre toi? qu'attendais-je donc de toi
pour te conserver tant de rancoeur de m'avoir trompé? à quelle
haute espérance as-tu menti? quelles ailes d'aiglon as-tu coupées?
-- Quelles portes devais-tu ouvrir qui sont restées fermées, et
lequel de nous deux a manqué à l'autre?
Rien ne me touche, rien ne m'émeut; -- je ne sens plus, à entendre
le récit des actions héroïques, ces sublimes frémissements qui me
couraient autrefois de la tête aux pieds. -- Tout cela me paraît
même quelque peu niais. -- Aucun accent n'est assez profond pour
mordre les fibres détendues de mon coeur et les faire vibrer: --
je vois couler les larmes de mes semblables du même oeil que la
pluie, à moins qu'elles ne soient d'une belle eau, et que la
lumière ne s'y reflète d'une manière pittoresque et qu'elles ne
coulent sur une belle joue. -- Il n'y a guère plus que les animaux
pour qui j'aie un faible reste de pitié. Je laisserais bien rouer
de coups un paysan ou un domestique, et je ne supporterais pas
patiemment qu'on en fit autant d'un cheval ou d'un chien en ma
présence; et pourtant je ne suis pas méchant, je n'ai jamais fait
de mal à qui que ce soit au monde, et n'en ferai probablement
jamais; mais cela tient plutôt à ma nonchalance et au mépris
souverain que j'ai pour toutes les personnes qui me déplaisent, et
qui ne me permet pas de m'en occuper, même pour leur nuire. --
J'abhorre tout le monde en masse, et, parmi tout ce tas, j'en juge
à peine un ou deux dignes d'être haïs spécialement. -- Haïr
quelqu'un, c'est s'en inquiéter autant que si on l'aimait; --
c'est le distinguer, l'isoler de la foule; c'est être dans un état
violent à cause de lui; c'est y penser le jour et y rêver la nuit;
c'est mordre son oreiller et grincer des dents en songeant qu'il
existe; que fait-on de plus pour quelqu'un qu'on aime? Les peines
et les mouvements qu'on se donne pour perdre un ennemi, se les
donnerait-on pour plaire à une maîtresse? -- J'en doute -- pour
haïr bien quelqu'un, il faut en aimer un autre. Toute grande haine
sert de contrepoids à un grand amour: et qui pourrais-je haïr, moi
qui n'aime rien?
Ma haine est comme mon amour un sentiment confus et général qui
cherche à se prendre à quelque chose et qui ne le peut; j'ai en
moi un trésor de haine et d'amour dont je ne sais que faire et qui
me pèse horriblement. Si je ne trouve à les répandre l'un ou
l'autre ou tous les deux, je crèverai, et je me romprai comme ces
sacs trop bourrés d'argent qui s'éventrent et se décousent. -- Oh!
si je pouvais abhorrer quelqu'un, si l'un de ces hommes stupides
avec qui je vis pouvait m'insulter de façon à faire bouillonner
dans mes veines glacées mon vieux sang de vipère, et me faire
sortir de cette morne somnolence où je croupis; si tu me mordais à
la joue avec tes dents de rat et que tu me communiquasses ton
venin et ta rage, vieille sorcière au chef branlant; si la mort de
quelqu'un pouvait être ma vie; -- si le dernier battement du coeur
d'un ennemi se tordant sous mon pied pouvait faire passer dans ma
chevelure des frissons délicieux, et si l'odeur de son sang
devenait plus douce à mes narines altérées que l'arôme des fleurs,
oh! que volontiers je renoncerais à l'amour, et que je
m'estimerais heureux!
Étreintes mortelles, morsures de tigre, enlacements de boa, pieds
d'éléphant posés sur une poitrine qui craque et s'aplatit, queue
acérée du scorpion, jus laiteux de l'euphorbe, kriss ondulés du
Javan, lames qui brillez la nuit, et vous éteignez dans le sang,
c'est vous qui remplacerez pour moi les roses effeuillées, les
baisers humides et les enlacements de l'amour!
Je n'aime rien, ai-je dit, hélas! j'ai peur maintenant d'aimer
quelque chose. -- Il vaudrait cent mille fois mieux haïr que
d'aimer comme cela! -- Le type de beauté que je rêvais depuis si
longtemps, je l'ai rencontré. -- J'ai trouvé le corps de mon
fantôme; je l'ai vu, il m'a parlé, je lui ai touché la main, il
existe; ce n'est pas une chimère. Je savais bien que je ne pouvais
me tromper, et que mes pressentiments ne mentaient jamais. -- Oui,
Silvio, je suis à côté du rêve de ma vie; -- ma chambre est ici,
la sienne est là; je vois trembler d'ici le rideau de sa fenêtre
et la lumière de sa lampe. Son ombre vient de passer sur le
rideau: dans une heure nous allons souper ensemble.
Ces belles paupières turques, ce regard limpide et profond, cette
chaude couleur d'ambre pâle, ces longs cheveux noirs lustrés, ce
nez d'une coupe fine et fière, ces emmanchements et ces extrémités
délices et sveltes à la manière du Parmeginiano, ces délicates
sinuosités, cette pureté d'ovale qui donnent tant d'élégance et
d'aristocratie à une tête, tout ce que je voulais, ce que j'aurais
été heureux de trouver disséminé dans cinq ou six personnes, j'ai
tout cela réuni dans une seule personne!
Ce que j'adore le plus entre toutes les choses du monde, -- c'est
une belle main. -- Si tu voyais la sienne! quelle perfection!
comme elle est d'une blancheur vivace! quelle mollesse de peau!
quelle pénétrante moiteur! comme le bout de ses doigts est
admirablement effilé! comme l'oeil de ses ongles se dessine
nettement! quel poli et quel éclat! on dirait des feuilles
intérieures d'une rose, -- les mains d'Anne d'Autriche, si
vantées, si célébrées, ne sont, à celles-là, que des mains de
gardeuse de dindons ou de laveuse de vaisselle. -- Et puis quelle
grâce, quel art dans les moindres mouvements de cette main! comme
ce petit doigt se replie gracieusement et se tient un peu écarté
de ses grands frères! -- La pensée de cette main me rend fou, et
fait frémir et brûler mes lèvres. -- Je ferme les yeux pour ne
plus la voir; mais du bout de ses doigts délicats elle me prend
les cils et m'ouvre les paupières, fait passer devant moi mille
visions d'ivoire et de neige.
Ah! sans doute, c'est la griffe de Satan qui s'est gantée de cette
peau de satin; -- c'est quelque démon railleur qui se joue de moi;
-- il y a ici du sortilège. -- C'est trop monstrueusement
impossible.
Cette main... Je m'en vais partir en Italie voir les tableaux des
grands maîtres, étudier, comparer, dessiner, devenir un peintre
enfin, pour la pouvoir rendre comme elle est, comme je la vois,
comme je la sens; ce sera peut-être un moyen de me débarrasser de
cette espèce d'obsession.
J'ai désiré la beauté; je ne savais pas ce que je demandais. --
C'est vouloir regarder le soleil sans paupières, c'est vouloir
toucher la flamme. -- Je souffre horriblement. -- Ne pouvoir
s'assimiler cette perfection, ne pouvoir passer dans elle et la
faire passer en soi, n'avoir aucun moyen de la rendre et de la
faire sentir! -- Quand je vois quelque chose de beau, je voudrais
le toucher de tout moi-même, partout et en même temps. Je voudrais
le chanter et le peindre, le sculpter et l'écrire, en être aimé
comme je l'aime; je voudrais ce qui ne se peut pas et ce qui ne se
pourra jamais.
Ta lettre m'a fait mal, -- bien mal, moi ce que je te dis là. --
Tout ce bonheur calme et pur dont tu jouis, ces promenades dans
les bois rougissants, -- ces longues causeries, si tendres et si
intimes, qui se terminent par un chaste baiser sur le front; cette
vie séparée et sereine; ces jours, si vite passés que la nuit vous
semble avancer, me font encore trouver plus tempétueuses les
agitations intérieures où je vis. -- Ainsi donc vous devez vous
marier dans deux mois; tous les obstacles sont levés, vous êtes
sûrs maintenant de vous appartenir à tout jamais. Votre félicité
présente s'augmente de toute votre félicité future. Vous êtes
heureux, et vous avez la certitude d'être plus heureux bientôt. --
Quel sort que le vôtre! -- Ton amie est belle, mais ce que tu as
aimé en elle, ce n'est pas la beauté morte et palpable, la beauté
matérielle, c'est la beauté invisible et éternelle, la beauté qui
ne vieillit point, la beauté de l'âme. -- Elle est pleine de grâce
et de candeur; elle t'aime comme savent aimer ces âmes-là. -- Tu
n'as pas cherché si l'or de ses cheveux se rapprochait pour le ton
des chevelures de Rubens et du Giorgione; mais ils t'ont plu,
parce que c'étaient ses cheveux. Je parie bien, heureux amant que
tu es, que tu ne sais pas seulement si le type de ta maîtresse est
grec ou asiatique, anglais ou italien. -- Ô Silvio! combien sont
rares les coeurs qui se contentent de l'amour pur et simple et qui
ne souhaitent ni ermitage dans les forêts, ni jardin dans une île
du lac Majeur.
Si j'avais le courage de m'arracher d'ici, j'irais passer un mois
avec vous; peut-être me purifierais-je à l'air que vous respirez,
peut-être l'ombre de vos allées jetterait-elle un peu de fraîcheur
à mon front brûlant; mais non, c'est un paradis où je ne dois pas
mettre le pied. -- À peine doit-il m'être permis de regarder de
loin, et par-dessus le mur, les deux beaux anges qui s'y promènent
la main dans la main, les yeux sur les yeux. Le démon ne peut
entrer dans l'Eden que sous la forme d'un serpent, et, cher Adam,
pour tout le bonheur du ciel, je ne voudrais pas être le serpent
de ton Ève.
Quel effroyable travail s'est-il donc fait dans mon âme depuis ces
derniers temps? qui a donc fait tourner mon sang et l'a changé en
venin? Monstrueuse pensée, qui déploie tes rameaux d'un vert pâle
et tes ombelles de ciguë dans l'ombre glaciale de mon coeur, quel
vent empoisonné y a déposé le germe dont tu es éclose! C'était
donc là ce qui m'était réservé, voilà donc où devaient aboutir
tous ces chemins si désespérément tentés! -- Ô sort, comme tu te
joues de nous! -- Tous ces élans d'aigle vers le soleil, ces pures
flammes aspirantes du ciel, cette divine mélancolie, cet amour
profond et contenu, cette religion de la beauté, cette fantaisie
si curieuse et si élégante, ce flot intarissable et toujours
montant de la fontaine intérieure, cette extase aux ailes toujours
ouvertes, cette rêverie plus en fleur que l'aubépine de mai? toute
cette poésie de ma jeunesse, tous ces dons si beaux et si rares ne
me devaient servir qu'à me mettre au-dessous du dernier des
hommes!
Je voulais aimer. -- J'allais comme un forcené appelant et
invoquant l'amour; -- je me tordais de rage sous le sentiment de
mon impuissance; j'allumais mon sang, je traînais mon corps aux
bourbiers des plaisirs; j'ai serré à l'étouffer contre mon coeur
aride une femme et belle et jeune et qui m'aimait; -- j'ai couru
après la passion qui me fuyait. Je me suis prostitué, et j'ai fait
comme une vierge qui s'en irait dans un mauvais lieu espérant
trouver un amant parmi ceux que la débauche y pousse, au lieu
d'attendre patiemment, dans une ombre discrète et silencieuse, que
l'ange que Dieu me réserve m'apparût dans une pénombre rayonnante,
une fleur du ciel à la main. Toutes ces années que j'ai perdues à
m'agiter puérilement, à courir çà et là, à vouloir forcer la
nature et le temps, j'aurais dû les passer dans la solitude et la
méditation, à tâcher de me rendre digne d'être aimé; -- c'eût été
sagement fait; -- mais l'avais des écailles sur les yeux et je
marchais droit au précipice. J'ai déjà un pied suspendu sur le
vide, et le crois que je m'en vais bientôt lever l'autre. J'ai
beau résister, je le sens, il faut que je roule jusqu'au fond de
ce nouveau gouffre qui vient de s'ouvrir en moi.
Oui, c'est bien ainsi que je m'étais figuré l'amour. Je sens
maintenant ce que j'avais rêvé. -- Oui, voilà bien les insomnies
charmantes et terribles où les roses sont des chardons et où les
chardons sont des roses; voilà bien la douce peine et le bonheur
misérable, ce trouble ineffable qui vous entoure d'un nuage doré
et fait trembler devant vous la forme des objets ainsi que fait
l'ivresse, ces bourdonnements d'oreille où tinte toujours la
dernière syllabe du nom bien aimé, ces pâleurs, ces rougeurs, ces
frémissements subits, cette sueur brûlante et glacée: c'est bien
cela; les poètes ne mentent pas.
Quand je suis au moment d'entrer au salon où nous avons l'habitude
de nous trouver, mon coeur bat avec une telle violence qu'on le
pourrait voir à travers mes habits, et je suis obligé de le
comprimer avec mes deux mains, de peur qu'il ne s'échappe. -- Si
je l'aperçois au bout d'une allée, dans le parc, la distance
s'efface sur-le-champ, et je ne sais pas où le chemin passe: il
faut que le diable l'emporte ou que j'aie des ailes. -- Rien ne
peut m'en distraire: je lis, son image s'interpose entre le livre
et mes yeux; -- je monte à cheval, je cours au grand galop, et je
crois toujours sentir dans le tourbillon ses longs cheveux qui se
mêlent aux miens, et entendre sa respiration précipitée et son
souffle tiède qui m'effleure la joue. Cette image m'obsède et me
suit partout, et je ne la vois jamais plus que lorsque je ne la
vois pas.
Tu m'as plaint de ne pas aimer, -- plains-moi maintenant d'aimer,
et surtout d'aimer qui j'aime. Quel malheur, quel coup de hache
sur ma vie déjà si tronçonnée! -- quelle passion insensée,
coupable et odieuse s'est emparée de moi! -- C'est une honte dont
la rougeur ne s'éteindra jamais sur mon front. -- C'est la plus
déplorable de toutes mes aberrations, je n'y conçois rien, je n'y
comprends rien, tout en moi est brouillé et renversé; je ne sais
plus qui je suis ni ce que sont les autres, je doute si je suis un
homme ou une femme, j'ai horreur de moi-même, j'éprouve des
mouvements singuliers et inexplicables, et il y a des moments où
il me semble que ma raison s'en va, et où le sentiment de mon
existence m'abandonne tout à fait. Longtemps je n'ai pu croire à
ce qui était; je me suis écouté et observé attentivement. J'ai
tâché de démêler cet écheveau confus qui s'enchevêtrait dans mon
âme. Enfin, à travers tous les voiles dont elle s'enveloppait,
j'ai découvert l'affreuse vérité... Silvio, j'aime... Oh! non, je
ne pourrai jamais te le dire... l'aime un homme!