En cet endroit, si le débonnaire lecteur veut bien nous le
permettre, nous allons pour quelque temps abandonner à ses
rêveries le digne personnage qui, jusqu'ici, a occupé la scène à
lui tout seul et parlé pour son propre compte, et rentrer dans la
forme ordinaire du roman, sans toutefois nous interdire de prendre
par la suite la forme dramatique, s'il en est besoin, et en nous
réservant le droit de puiser encore dans cette espèce de
confession épistolaire que le susdit jeune homme adressait à son
ami, persuadé que, si pénétrant et si plein de sagacité que nous
soyons, nous devons assurément en savoir là-dessus moins long que
lui-même.
...Le petit page était tellement harassé qu'il dormait sur les
bras de son maître et que sa petite tête toute déchevelée allait
et venait comme s'il eût été mort. Il y avait assez loin du perron
à la chambre que l'on avait désignée pour être celle du nouvel
arrivant, et le domestique qui le précédait s'offrit à porter
l'enfant à son tour; mais le jeune cavalier, pour qui, du reste,
ce fardeau semblait n'être qu'une plume, le remercia et ne voulut
pas s'en dessaisir: il le déposa sur le canapé tout doucement et
en prenant mille précautions pour ne pas le réveiller; une mère
n'eût pas mieux fait. Quand le domestique se fut retiré et que la
porte fut fermée, il se mit à genoux devant lui et essaya de lui
tirer ses bottines; mais ses petits pieds gonflés et endoloris
rendaient cette opération assez difficile, et le joli dormeur
poussait de temps en temps quelques soupirs vagues et inarticulés,
comme une personne qui va se réveiller; alors le jeune cavalier
s'arrêtait et attendait que le sommeil l'eût repris. Les bottines
cédèrent enfin, c'était le plus important; les bas firent peu de
résistance. -- Cette opération achevée, le maître prit les deux
pieds de l'enfant, et les posa l'un à côté de l'autre sur le
velours du sofa; c'étaient bien les deux plus adorables pieds du
monde, pas plus grands que cela, blancs comme de l'ivoire neuf et
un peu rosés par la pression de la chaussure où ils étaient en
prison depuis dix-sept heures, des pieds trop petits pour une
femme, et qui semblaient n'avoir jamais marché; ce qu'on voyait de
la jambe était rond, potelé, poli, transparent et veiné, et de la
plus exquise délicatesse; -- une jambe digne du pied.
Le jeune homme, toujours à genoux, contemplait ces deux petits
pieds avec une attention amoureusement admirative; il se pencha,
prit le gauche et le baisa, et puis le droit et le baisa aussi; et
puis, de baisers en baisers, il remonta le long de la jambe
jusqu'à l'endroit où l'étoffe commençait. -- Le page souleva un
peu sa longue paupière, et laissa tomber sur son maître un regard
bienveillant et assoupi, où ne perçait aucune surprise. -- Ma
ceinture me gêne, dit-il en passant son doigt sous le ruban, et il
se rendormit. -- Le maître déboucla la ceinture, releva la tête du
page avec un coussin? et touchant ses pieds qui étaient devenus un
peu froids, de brûlants qu'ils étaient, il les enveloppa
soigneusement dans son manteau, prit un fauteuil, et s'assit au
plus près du sofa. Deux heures se passèrent ainsi, le jeune homme
regardant dormir l'enfant et suivant sur son front les ombres de
ses rêves. Le seul bruit qu'on entendit par la chambre était sa
respiration régulière et le tic-tac de la pendule.
C'était un tableau assurément fort gracieux. -- Il y avait dans
l'opposition de ces deux genres de beauté un moyen d'effet dont un
peintre habile eût tiré bon parti. -- Le maître était beau comme
une femme, -- le page beau comme une jeune fille. -- Cette tête
ronde et rose, ainsi posée dans ses cheveux, avait l'air d'une
pêche sous ses feuilles; elle en avait la fraîcheur et le velouté,
quoique la fatigue de la route lui eût enlevé quelque peu de son
éclat habituel; la bouche mi-ouverte laissait apercevoir de
petites dents d'un blanc laiteux, et sous ses tempes pleines et
luisantes s'entre-croisait un réseau de veines azurées; les cils
de ses yeux, pareils à ces fils d'or qui s'épanouissent dans les
missels autour de la tête des vierges, lui venaient presque au
milieu des joues; ses cheveux longs et soyeux tenaient à la fois
de l'or et de l'argent, -- or dans l'ombre, argent dans la
lumière; son cou était en même temps gras et frêle, et n'avait
rien du sexe indiqué par ses habits; deux ou trois boutons du
justaucorps, défauts pour faciliter la respiration, permettaient
d'entrevoir, par l'hiatus d'une chemise de fine toile de Hollande,
un losange de chair potelée et rebondie d'une admirable blancheur,
et le commencement d'une certaine ligne ronde difficile à
expliquer sur la poitrine d'un jeune garçon; en y regardant bien,
on eût peut-être trouvé aussi que ses hanches étaient un peu trop
développées. -- Le lecteur en pensera ce qu'il voudra; ce sont de
simples conjectures que nous lui proposons: nous n'en savons pas
là-dessus plus que lui, mais nous espérons en apprendre davantage
dans quelque temps, et nous lui promettons de le tenir fidèlement
au courant de nos découvertes. -- Que le lecteur, s'il a la vue
moins basse que nous, enfonce son regard sous la dentelle de cette
chemise et décide en conscience si ce contour est trop ou trop peu
saillant; mais nous l'avertissons que les rideaux sont tirés, et
qu'il règne dans la chambre un demi-jour peu favorable à ces
sortes d'investigations.
Le cavalier était pâle, mais d'une pâleur dorée, pleine de force
et de vie; ses prunelles nageaient sur un cristallin humide et
bleu; son nez droit et mince donnait à son profil une fierté et
une vigueur merveilleuses, et la chair en était si fine que, sur
le bord du contour, elle laissait transpercer la lumière; sa
bouche avait le sourire le plus doux à de certains moments, mais
d'ordinaire elle était arquée à ses coins, comme quelques-unes de
ces têtes qu'on voit dans les tableaux des vieux maîtres italiens,
plutôt en dedans qu'en dehors; ce qui lui donnait quelque chose
d'adorablement dédaigneux, une _smorfia_ on ne peut plus piquante,
un air de bouderie enfantine et de mauvaise humeur très singulier
et très charmant.
Quels étaient les liens qui unissaient le maître au page et le
page au maître? Assurément il y avait entre eux plus que
l'affection qui peut exister entre le maître et le domestique.
Étaient-ce deux amis ou deux frères? -- Alors, pourquoi ce
travestissement? -- Il eût été cependant difficile de croire à
quiconque eût vu la scène que nous venons de décrire que ces deux
personnages n'étaient en vérité que ce qu'ils paraissaient être.
-- Ce cher ange, comme il dort! dit à voix basse le jeune homme;
je crois qu'il n'avait jamais tant fait de chemin de sa vie. Vingt
lieues à cheval, lui qui est si délicat! j'ai peur qu'il ne soit
malade de fatigue. Mais non, cela ne sera rien; demain il n'y
paraîtra plus; il aura repris ses belles couleurs, et sera plus
frais qu'une rose après la pluie. -- Est-il beau comme cela! Si je
ne craignais de l'éveiller, je le mangerais de caresses. Quelle
adorable fossette il a au menton! quelle finesse et quelle
blancheur de peau! -- Dors bien, cher trésor. -- Ah! je suis
vraiment jaloux de ta mère et je voudrais t'avoir fait. -- Il
n'est pas malade? Non; -- sa respiration est réglée, et il ne
bouge pas. -- Mais je crois qu'on a frappé...
En effet, on avait frappé deux petits coups aussi doucement que
possible sur le panneau de la porte.
Le jeune homme se leva, et, craignant de s'être trompé, attendit,
pour ouvrir, que l'on heurtât de nouveau. -- Deux autres coups, un
peu plus accentués, se firent entendre de nouveau, et une douce
voix de femme dit sur un ton très bas: -- C'est moi, Théodore.
Théodore ouvrit, mais avec moins de vivacité qu'un jeune homme
n'en met à ouvrir à une femme dont la voix est douce, et qui est
venue gratter mystérieusement à votre huis vers la tombée du jour.
-- Le battant entrebâillé donna passage, devinez à qui? à la
maîtresse du perplexe d'Albert, à la princesse Rosette en
personne, plus rose que son nom, et les seins aussi émus que les
eut jamais femme qui soit entrée le soir dans la chambre d'un beau
cavalier.
-- Théodore! dit Rosette.
Théodore leva le doigt et le posa sur sa lèvre de manière à
figurer la statue du silence, et, lui montrant l'enfant qui
dormait, il la fit passer dans la pièce voisine.
-- Théodore, reprit Rosette qui semblait trouver des douceurs
singulières à répéter ce nom, et chercher en même temps à rallier
ses idées, -- Théodore, continua-t-elle sans quitter la main que
le jeune homme lui avait présentée pour la conduire à son
fauteuil, -- vous nous êtes donc enfin revenu? Qu'avez-vous fait
tout ce temps? où êtes-vous allé? -- Savez-vous qu'il y a six mois
que je ne vous ai vu? Ah! Théodore, cela n'est pas bien; on doit
aux gens qui nous aiment, même quand on ne les aime pas, quelques
égards et quelque pitié.
THEODORE. -- Ce que j'ai fait? -- Je ne sais. -- J'ai été et je
suis venu, j'ai dormi et j'ai veillé, j'ai chanté et j'ai pleuré,
j'ai eu faim et soif, j'ai eu trop chaud et trop froid, je me suis
ennuyé, j'ai de l'argent de moins et six mois de plus, j'ai vécu,
voilà tout. -- Et vous, qu'avez-vous fait?
ROSETTE. -- Je vous ai aimé.
THEODORE. -- Vous n'avez fait que cela?
ROSETTE. -- Oui, absolument. J'ai mal employé mon temps, n'est-ce
pas?
THEODORE. -- Vous auriez pu l'employer mieux, ma pauvre Rosette;
par exemple, à aimer quelqu'un qui pût vous rendre votre amour.
ROSETTE. -- Je suis désintéressée en amour comme en tout. -- Je ne
prête pas de l'amour à usure; c'est un pur don que je fais.
THEODORE. -- Vous avez là une vertu bien rare, et qui ne peut
naître que dans une âme choisie. J'ai désiré bien souvent pouvoir
vous aimer, du moins comme vous le voudriez; mais il y a entre
nous un obstacle insurmontable, et que je ne puis vous dire --
Avez-vous eu un autre amant depuis que je vous ai quittée?
ROSETTE. -- J'en ai eu un que j'ai encore.
THEODORE. -- Quelle espèce d'homme est-ce?
ROSETTE. -- Un poète.
THEODORE. -- Diable! quel est ce poète, et qu'a-t-il fait?
ROSETTE. -- Je ne sais trop, une manière de volume que personne ne
connaît, et que j'ai essayé de lire un soir.
THEODORE. -- Ainsi donc vous avez pour amant un poète inédit. --
Cela doit être curieux. -- A-t-il des trous au coude, du linge
sale et des bas en vis de pressoir?
ROSETTE. -- Non; il se met assez bien, se lave les mains, et n'a
pas de tache d'encre au bout du nez. C'est un ami de C***; je l'ai
rencontré chez madame de Thémines, vous savez, une grande femme
qui fait l'enfant et se donne de petits airs d'innocence.
THEODORE. -- Et peut-on savoir le nom de ce glorieux personnage?
ROSETTE. -- Oh! mon Dieu, oui! il se nomme le chevalier d'Albert!
THEODORE. -- Le chevalier d'Albert! il me semble que c'est un
jeune homme qui était sur le balcon quand je suis descendu de
cheval.
ROSETTE. -- Précisément.
THEODORE. -- Et qui m'a regardé avec tant d'attention.
ROSETTE. -- Lui-même.
THEODORE. -- Il est assez bien. -- Et il ne m'a pas fait oublier?
ROSETTE. -- Non. Vous n'êtes pas malheureusement de ceux qu'on
oublie.
THEODORE. -- Il vous aime fort sans doute?
ROSETTE. -- Je ne sais trop. -- Il y a des moments où l'on
croirait qu'il m'aime beaucoup; mais au fond il ne m'aime pas, et
il n'est pas loin de me haïr, car il m'en veut de ce qu'il ne peut
m'aimer. -- Il a fait comme plusieurs autres plus expérimentés que
lui; il a pris un goût vif pour de la passion, et s'est trouvé
tout surpris et tout désappointé quand son désir a été assouvi. --
C'est une erreur que, parce que l'on a couché ensemble, on se doit
réciproquement adorer.
THEODORE. -- Et que comptez-vous faire de ce susdit amoureux qui
ne l'est pas?
ROSETTE. -- Ce qu'on fait des anciens quartiers de lune ou des
modes de l'an passé. -- Il n'est pas assez fort pour me quitter le
premier, et, quoiqu'il ne m'aime pas dans le sens véritable du
mot, il tient à moi par une habitude de plaisir, et ce sont
celles-là qui sont les plus difficiles à rompre. -- Si je ne
l'aide pas, il est capable de s'ennuyer consciencieusement avec
moi jusqu'au jour du jugement dernier, et même au-delà; car il a
en lui le germe de toutes les nobles qualités; et les fleurs de
son âme ne demandent qu'à s'épanouir au soleil de l'éternel amour.
-- Réellement, je suis fâchée de n'avoir pas été le rayon pour
lui. -- De tous mes amants que je n'ai pas aimés, c'est celui que
j'aime le plus; -- et, si je n'étais aussi bonne que je le suis,
je ne lui rendrais pas sa liberté, et je le garderais encore. --
C'est ce que je ne ferai pas; -- j'achève en ce moment-ci de
l'user.
THEODORE. -- Combien cela durera-t-il?
ROSETTE. -- Quinze jours, trois semaines, mais à coup sûr moins
que cela n'eût duré si vous n'étiez pas venu. -- Je sais que je ne
serai jamais votre maîtresse. -- Il y a, dites-vous, pour cela une
raison inconnue à laquelle je me rendrais s'il vous était permis
de me la révéler. Ainsi donc toute espérance de ce côté me doit
être interdite, et cependant je ne puis me résoudre à être la
maîtresse d'un autre quand vous êtes là: il me semble que c'est
une profanation, et que je n'ai plus le droit de vous aimer.
THEODORE. -- Gardez celui-ci pour l'amour de moi.
ROSETTE -- Si cela vous fait plaisir, je le ferai. -- Ah! si vous
avez pu être à moi, combien ma vie eût été différente de ce
qu'elle a été! -- Le monde a une bien fausse idée de moi, et
j'aurai passé sans que nul se soit douté de ce que j'étais, --
excepté vous, Théodore, le seul qui m'ayez comprise, et qui m'ayez
été cruel. -- Je n'ai jamais désiré que vous pour amant, et je ne
vous ai pas eu. -- Si vous m'aviez aimée, ô Théodore! j'aurais été
vertueuse et chaste, j'aurais été digne de vous: au lieu de cela,
je laisserai (si quelqu'un se souvient de moi) la réputation d'une
femme galante, d'une espèce de courtisane qui n'avait de différent
de celle du ruisseau que le rang et la fortune. -- J'étais née
avec les plus hautes inclinations; mais rien ne déprave comme de
ne pas être aimée. -- Beaucoup me méprisent qui ne savent pas ce
qu'il m'a fallu souffrir pour arriver où j'en suis. -- Étant sûre
de ne jamais appartenir à celui que je préférais entre tous, je me
suis laissée aller au courant, je n'ai pas pris la peine de
défendre un corps qui ne pouvait être à vous. -- Pour mon coeur,
personne ne l'a eu et ne l'aura jamais. -- Il est à vous, quoique
vous l'ayez brisé; -- et, différente de la plupart des femmes qui
se croient honnêtes, pourvu qu'elles n'aient pas passé d'un lit
dans un autre, quoique j'aie prostitué ma chair, j'ai toujours été
fidèle d'âme et de coeur à votre pensée. -- Au moins, j'aurai fait
quelques heureux, j'aurai envoyé danser autour de quelques chevets
de blanches illusions. J'ai trompé innocemment plus d'un noble
coeur; j'ai été si misérable d'être rebutée par vous que j'ai
toujours été épouvantée à l'idée de faire subir un pareil supplice
à quelqu'un. -- C'est le seul motif de bien des aventures qu'on a
attribuées à un pur esprit de libertinage! -- Moi! du libertinage!
Ô monde! -- Si vous saviez, Théodore, combien il est profondément
douloureux de sentir qu'on a manqué sa vie, que l'on a passé à
côté de son bonheur, de voir que tout le monde se méprend sur
votre compte et qu'il est impossible de faire changer l'opinion
qu'on a de vous, que vos plus belles qualités sont tournées en
défaut, vos plus pures essences en noirs poisons, qu'il n'a
transpiré de vous que ce que vous aviez de mauvais; d'avoir trouvé
les portes toujours ouvertes pour vos vices et toujours fermées
pour vos vertus, et de n'avoir pu amener à bien, parmi tant de
ciguës et d'aconits, un seul lis ou une seule rose! vous ne savez
pas cela, Théodore.
THEODORE. -- Hélas! hélas! ce que vous dites là, Rosette, est
l'histoire de tout le monde; la meilleure partie de nous est celle
qui reste en nous, et que nous ne pouvons produire. -- Les poètes
sont ainsi. -- Leur plus beau poème est celui qu'ils n'ont pas
écrit; ils emportent plus de poèmes dans la bière qu'ils n'en
laissent dans leur bibliothèque.
ROSETTE. -- J'emporterai mon poème avec moi.
THEODORE. -- Et moi, le mien. -- Qui n'en a fait un dans sa vie?
qui est assez heureux ou assez malheureux pour n'avoir pas composé
le sien dans sa tête ou dans son coeur? -- Des bourreaux en ont
peut-être fait qui sont tout humides des pleurs de la plus douce
sensibilité; des poètes en ont peut-être fait aussi qui eussent
convenu à des bourreaux, tant ils sont rouges et monstrueux.
ROSETTE. -- Oui. -- On pourrait mettre des roses blanches sur ma
tombe. -- J'ai eu dix amants, -- mais je suis vierge, et mourrai
vierge. Bien des vierges, sur les fosses desquelles il neige à
perpétuité du jasmin et des fleurs d'oranger, étaient de
véritables Messalines.
THEODORE. -- Je sais ce que vous valez, Rosette.
ROSETTE. -- Vous seul au monde avez vu ce que je suis; car vous
m'avez vue sous le coup d'un amour bien vrai et bien profond,
puisqu'il est sans espoir; et qui n'a pas vu une femme amoureuse
ne peut pas dire ce qu'elle est; c'est ce qui me console dans mes
amertumes.
THEODORE. -- Et que pense de vous ce jeune homme qui, aux yeux du
monde, est aujourd'hui votre amant?
ROSETTE. -- La pensée d'un amant est un gouffre plus profond que
la baie de Portugal, et il est bien difficile de dire ce qu'il y a
au fond d'un homme; la sonde serait attachée à une corde de cent
mille toises de longueur, et on la déviderait jusqu'au bout,
qu'elle filerait toujours sans rien rencontrer qui l'arrêtât.
Cependant j'ai touché quelquefois le fond de celui-ci en quelques
endroits, et le plomb a rapporté tantôt de la boue, tantôt de
beaux coquillages, mais le plus souvent de la boue et des débris
de coraux mêlés ensemble. -- Quant à son opinion sur moi, elle a
beaucoup varié; il a commencé d'abord par où les autres finissent,
il m'a méprisée; les jeunes gens qui ont l'imagination vive sont
sujets à cela. -- Il y a toujours une chute énorme dans le premier
pas qu'ils font, et le passage de leur chimère à la réalité ne
peut se faire sans secousse. -- Il me méprisait, et je l'amusais;
maintenant il m'estime, et je l'ennuie. -- Aux premiers jours de
notre liaison, il n'a vu dans moi que le côté banal, et je pense
que la certitude de ne pas éprouver de résistance était pour
beaucoup dans sa détermination. Il paraissait extrêmement empressé
d'avoir une affaire, et je crus d'abord que c'était une de ces
plénitudes de coeur qui ne cherchent qu'à déborder, un de ces
amours vagues que l'on a dans le mois de mai de la jeunesse, et
qui font qu'à défaut de femmes on entourerait les troncs d'arbres
avec ses bras, et qu'on embrasserait les fleurs et le gazon des
prairies. -- Mais ce n'était pas cela; -- il ne passait à travers
moi que pour arriver à autre chose. J'étais un chemin pour lui, et
non un but. -- Sous les fraîches apparences de ses vingt ans, sous
le premier duvet de l'adolescence, il cachait une corruption
profonde. Il était piqué au coeur; -- c'était un fruit qui ne
renfermait que de la cendre. Dans ce corps jeune et vigoureux
s'agitait une âme aussi vieille que Saturne, -- une âme aussi
incurablement malheureuse qu'il en fut jamais. -- Je vous avoue,
Théodore, que je fus effrayé et que le vertige faillit me prendre
en me penchant sur les noires profondeurs de cette existence. --
Vos douleurs et les miennes ne sont rien, comparées à celles-là. -
- Si je l'avais plus aimé, je l'aurais tué. -- Quelque chose
l'attire et l'appelle invinciblement qui n'est pas de ce monde ni
en ce monde, et il ne peut avoir de repos ni jour ni nuit; et,
comme l'héliotrope dans une cave, il se tord pour se tourner vers
le soleil qu'il ne voit pas. -- C'est un de ces hommes dont l'âme
n'a pas été trempée assez complètement dans les eaux du Léthé
avant d'être liée à son corps, et qui garde du ciel dont elle
vient des réminiscences d'éternelle beauté qui la travaillent et
la tourmentent, qui se souvient qu'elle a eu des ailes, et qui n'a
plus que des pieds. -- Si j'étais Dieu, je priverais de poésie
pendant deux éternités l'ange coupable d'une pareille négligence.
-- Au lieu d'avoir à bâtir un château de cartes brillamment
coloriées pour abriter pendant un printemps une blonde et jeune
fantaisie, il fallait élever une tour plus haute que les huit
temples superposés de Bélus. -- Je n'étais pas de force, je fis
semblant de ne pas l'avoir compris, et je le laissai ramper sur
ses ailes et chercher un sommet d'où il pût s'élancer dans
l'espace immense. -- Il croit que je n'ai rien aperçu de tout
cela, parce que je me suis prêtée à tous ses caprices sans avoir
l'air d'en soupçonner le but. -- J'ai voulu, ne pouvant le guérir,
et j'espère qu'il m'en sera un jour tenu compte devant Dieu, lui
donner au moins ce bonheur de croire qu'il avait été passionnément
aimé. Il m'inspirait assez de pitié et d'intérêt pour aisément
pouvoir prendre avec lui un ton et des manières assez tendres pour
lui faire illusion. J'ai joué mon rôle en comédienne consommée;
j'ai été enjouée et mélancolique, sensible et voluptueuse; j'ai
feint des inquiétudes et des jalousies; j'ai versé de fausses
larmes, et j'ai appelé sur mes lèvres des essaims de sourires
composés. -- J'ai paré ce mannequin d'amour des plus brillantes
étoffes; je l'ai fait promener dans les allées de mes parcs; j'ai
invité tous mes oiseaux à chanter sur son passage, et toutes mes
fleurs dahlias et daturas à le saluer en inclinant la tête; je lui
ai fait traverser mon lac sur le dos argenté de mon cygne chéri;
je me suis cachée dedans, et je lui ai prêté ma voix, mon esprit,
ma beauté, ma jeunesse, et je lui ai donné une apparence si
séduisante que la réalité ne valait pas mon mensonge. Quand le
temps sera venu de briser en éclats cette creuse statue, je le
ferai de manière à ce qu'il croie que tout le tort est de mon côté
et à lui en épargner le remords. -- C'est moi qui donnerai le coup
d'épinglé par où doit s'échapper le vent dont ce ballon est plein.
-- N'est-ce pas là une sainte prostitution et une honorable
tromperie? J'ai dans une urne de cristal quelques larmes que j'ai
recueillies au moment où elles allaient tomber. -- Voilà mon écrin
et mes diamants, et je les présenterai à l'ange qui me viendra
prendre pour m'emmener à Dieu.
THEODORE. -- Ce sont les plus beaux qui puissent briller au cou
d'une femme. Les parures d'une reine ne valent pas celles-là. --
Pour moi, je pense que la liqueur que Madeleine versa sur les
pieds du Christ était faite des anciens pleurs de ceux qu'elle
avait consolés, et je pense aussi que c'est de pareilles larmes
qu'est semé le chemin de saint Jacques, et non, comme on l'a
prétendu, des gouttes de lait de Junon. -- Qui fera donc pour vous
ce que vous avez fait pour lui?
ROSETTE. -- Personne, hélas! puisque vous ne le pouvez.
THEODORE. -- Ô chère âme! que ne le puis-je! -- Mais ne perdez pas
l'espoir. -- Vous êtes belle et bien jeune encore. -- Vous avez
bien des allées de tilleuls et d'acacias en fleurs à parcourir
avant d'arriver à cette route humide, bordée de buis et d'arbres
sans feuilles, qui conduit du tombeau de porphyre où l'on
enterrera vos belles années mortes au tombeau de pierre brute et
couverte de mousse où l'on se hâtera de pousser le reste de ce qui
fut vous et les spectres ridés et branlants des jours de votre
vieillesse. Il vous reste beaucoup à gravir de la montagne de la
vie, et de longtemps vous ne parviendrez à la zone où se trouve la
neige. Vous n'en êtes qu'à la région des plantes aromatiques, des
cascades limpides où l'iris suspend ses arches tricolores, des
beaux chênes verts et des mélèzes parfumés. Montez encore quelque
peu, et de là, dans l'horizon plus large qui se déploiera à vos
pieds, vous verrez peut-être s'élever la fumée bleuâtre du toit où
dort celui qui vous aimera. Il ne faut pas, dès l'abord,
désespérer de sa vie, il s'ouvre, comme cela, dans notre destinée,
des perspectives à quoi nous ne nous attendions plus. -- L'homme,
dans la vie, m'a souvent fait penser à un pèlerin qui suit
l'escalier en colimaçon d'une tour gothique. Le long serpent de
granit tord dans l'obscurité ses anneaux dont chaque écaille est
une marche. Après quelques circonvolutions, le peu de jour qui
venait de la porte s'est éteint. L'ombre des maisons qu'on n'a pas
encore dépassées ne permet pas aux soupiraux de laisser entrer le
soleil: les murs sont noirs, suintants; on a plutôt l'air de
descendre dans un cachot d'où l'on ne doit jamais sortir que de
monter à cette tourelle qui, d'en bas, vous paraissait si svelte
et si élancée, et couverte de dentelles et de broderies, comme si
elle allait partir pour le bal. -- On hésite si l'on doit aller
plus haut, tant ces moites ténèbres pèsent lourdement sur votre
front. -- L'escalier tourne encore quelquefois, et des lucarnes
plus fréquentes découpent leurs trèfles d'or sur le mur opposé. On
commence à voir les pignons dentelés des maisons, les sculptures
des entablements, les formes bizarres des cheminées; quelques pas
de plus, et l'oeil plane sur la ville entière; c'est une forêt
d'aiguilles, de flèches et de tours qui se hérissent de toutes
parts, dentelées, tailladées, évidées, frappées à l'emporte-pièce
et laissant transparaître le jour par leurs mille découpures. --
Les dômes et les coupoles s'arrondissent comme les mamelles de
quelque géante ou des crânes de Titans. Les îlots de maisons et de
palais se détachent par tranches ombrées ou lumineuses. Quelques
marches encore, et vous serez sur la plate-forme; et alors vous
verrez, au-delà de l'enceinte de la ville, verdoyer les cultures,
bleuir les collines et blanchir les voiles sur le ruban moiré du
fleuve. Un jour éblouissant vous inonde, et les hirondelles
passent et repassent auprès de vous en poussant de petits cris
joyeux. Le son lointain de la cité vous arrive comme un murmure
amical ou le bourdonnement d'une ruche d'abeilles; tous les
clochers égrènent dans les airs leurs colliers de perles sonores;
les vents vous apportent les senteurs de la forêt voisine et des
fleurs de la montagne: ce n'est que lumière, harmonie et parfum.
Si vos pieds s'étaient lassés, ou que le découragement vous eût
prise et que vous fussiez restée assise sur une marche inférieure,
ou que vous fussiez tout à fait redescendue, ce spectacle eût été
perdu pour vous. -- Quelquefois cependant la tour n'a qu'une seule
ouverture au milieu ou en haut. -- La tour de votre vie est ainsi
construite; -- alors il faut un courage plus obstiné, une
persévérance armée d'ongles plus crochus pour s'accrocher, dans
l'ombre, aux saillies des pierres, et parvenir au trèfle
resplendissant par où la vue s'échappe sur la campagne; ou bien
les meurtrières ont été remplies, ou l'on a oublié d'en percer, et
alors il faut aller jusqu'au faîte; mais plus on s'est élevé sans
voir, plus l'horizon semble immense, plus le plaisir et la
surprise sont grands.
ROSETTE -- Ô Théodore, Dieu veuille que je parvienne bientôt à
l'endroit où est la fenêtre! Voilà bien assez longtemps que je
suis la spirale à travers la nuit la plus profonde; mais j'ai peur
que l'ouverture n'ait été maçonnée et qu'il ne faille gravir
jusqu'au sommet; et si cet escalier aux marches innombrables
n'aboutissait qu'à une porte murée ou à une voûte de pierres de
taille?
THEODORE. -- Ne dites pas cela, Rosette; ne le pensez pas. -- Quel
architecte construirait un escalier qui n'aboutirait à rien?
Pourquoi supposer le paisible architecte du monde plus stupide et
plus imprévoyant qu'un architecte ordinaire? -- Dieu ne se trompe
pas, et n'oublie rien. On ne peut pas croire qu'il se soit amusé,
pour vous faire pièce, à vous enfermer dans un long tube de pierre
sans issue et sans ouverture. Pourquoi voulez-vous qu'il dispute à
de pauvres fourmis comme nous sommes leur misérable bonheur d'une
minute, et l'imperceptible grain de mil qui leur revient dans
cette large création? -- Il faudrait pour cela qu'il eût la
férocité d'un tigre ou d'un juge; et, si nous lui déplaisions
tant, il n'aurait qu'à dire à une comète de se détourner un peu de
sa course et à nous étrangler tous avec un crin de sa queue. --
Comment diable voulez-vous que Dieu se divertisse à nous enfiler
un à un dans une épingle d'or, comme faisait des mouches
l'empereur Domitien? -- Dieu n'est pas une portière ni un
marguillier, et, quoiqu'il soit vieux, il n'est pas encore tombé
en enfance. -- Toutes ces petites méchancetés sont au-dessous de
lui, et il n'est pas assez niais pour faire de l'esprit avec nous
et nous jouer des tours. -- Courage, Rosette, courage! Si vous
êtes essoufflée, arrêtez-vous un peu et reprenez haleine, et puis
continuez votre ascension: vous n'avez peut-être plus qu'une
vingtaine de marches à gravir pour arriver à l'embrasure d'où vous
verrez votre bonheur.
ROSETTE. -- Jamais! oh! jamais! et si je parviens au sommet de la
tour, ce ne sera que pour m'en précipiter.
THEODORE. -- Chasse, ma pauvre affligée, ces idées sinistres qui
voltigent autour de toi comme des chauves-souris, et jettent sur
ton beau front l'ombre opaque de leurs ailes. Si tu veux que je
t'aime, sois heureuse, et ne pleure pas. _(Il l'attire doucement
contre lui et l'embrasse sur les yeux.)_
ROSETTE. -- Quel malheur pour moi de vous avoir connu! et
pourtant, si la chose était à refaire, je voudrais encore vous
avoir connu. -- Vos rigueurs m'ont été plus douces que la passion
des autres; et, quoique vous m'ayez beaucoup fait souffrir, tout
ce que j'ai eu de plaisir m'est venu de vous; par vous, j'ai
entrevu ce que j'aurais pu être. Vous avez été un éclair de ma
nuit, et vous avez illuminé bien des endroits sombres de mon âme;
vous avez ouvert dans ma vie des perspectives toutes nouvelles. --
Je vous dois de connaître l'amour, l'amour il est vrai; mais il y
a à aimer sans être aimé un charme mélancolique et profond, et il
est beau de se ressouvenir de ceux qui nous oublient. -- C'est
déjà un bonheur que de pouvoir aimer même quand on est seul à
aimer, et beaucoup meurent sans l'avoir eu, et souvent les plus à
plaindre ne sont pas ceux qui aiment.
THEODORE. -- Ceux-là souffrent et sentent leurs plaies, mais du
moins ils vivent. Ils tiennent à quelque chose; ils ont un astre
autour duquel ils gravitent, un pôle auquel ils tendent ardemment.
Ils ont quelque chose à souhaiter; ils se peuvent dire: Si je
parviens là, si j'ai cela, je serai heureux. Ils ont d'effroyables
agonies, mais en mourant ils peuvent au moins se dire: -- Je meurs
pour lui. -- Mourir ainsi, c'est renaître. -- Les vrais, les seuls
irréparablement malheureux sont ceux dont la folle étreinte
embrasse l'univers entier, ceux qui veulent tout et ne veulent
rien, et que l'ange ou la fée qui descendrait et leur dirait
subitement: -- Souhaitez une chose, et vous l'aurez, -- trouverait
embarrassés et muets.
ROSETTE. -- Si la fée venait, je sais bien ce que je lui
demanderais.
THEODORE. -- Vous le savez, Rosette, et voilà en quoi vous êtes
plus heureuse que moi, car je ne le sais pas. Il s'agite en moi
beaucoup de désirs vagues qui se confondent ensemble, et en
enfantent d'autres qui les dévorent ensuite. Mes désirs sont une
nuée d'oiseaux qui tourbillonnent et voltigent sans but; le vôtre
est un aigle qui a les yeux sur le soleil, et que le manque d'air
empêche de se soulever sur ses ailes déployées. -- Ah! si je
pouvais savoir ce que je veux; si l'idée qui me poursuit se
dégageait nette et précise du brouillard qui l'entoure; si
l'étoile favorable ou fatale apparaissait au fond de mon ciel; si
la lueur que je dois suivre venait à rayonner dans la nuit, feu
follet perfide ou phare hospitalier; si ma colonne de feu marchait
devant moi, fût-ce à travers un désert sans manne et sans
fontaines; si je savais où je vais, dussé-je n'aboutir qu'à un
précipice! -- j'aimerais mieux ces courses insensées de chasseurs
maudits, par les fondrières et les halliers, que ce piétinement
absurde et monotone. Vivre ainsi, c'est faire un métier pareil à
celui de ces chevaux qui, les yeux bandés, tournent la roue de
quelque puits, et font des milliers de lieues sans rien voir et
sans changer de place. -- Il y a assez longtemps que je tourne, et
le seau devrait bien être remonté.
ROSETTE. -- Vous avez avec d'Albert beaucoup de points de
ressemblance, et, quand vous parlez, il me semble quelquefois que
ce soit lui qui parle. -- Je ne doute pas que, lorsque vous le
connaîtrez plus, vous ne vous attachiez beaucoup à lui; vous ne
pouvez manquer de vous convenir. -- Il est travaillé, comme vous,
de ces élans sans but; il aime immensément sans savoir quoi, il
voudrait monter au ciel, car la terre lui paraît un escabeau bon à
peine pour un de ses pieds, et il a plus d'orgueil que Lucifer
avant sa chute.
THEODORE. -- J'avais d'abord eu peur que ce ne fût un de ces
poètes comme il y en a tant, et qui ont chassé la poésie de la
terre, un de ces enfileurs de perles fausses qui ne voient au
monde que la dernière syllabe des mots, et qui, lorsqu'ils ont
fait rimer _ombre _avec _sombre, flamme _avec _âme, _et _Dieu
_avec _lieu, _se croisent consciencieusement les bras et les
jambes, et permettent aux sphères d'accomplir leur révolution.
ROSETTE. -- Il n'est point de ceux-là. Ses vers sont au-dessous de
lui, et ne le contiennent pas. On prendrait, d'après ce qu'il a
fait, une idée très fausse de sa personne; son véritable poème,
c'est lui, et je ne sais pas s'il en fera jamais d'autre. -- Il a
au fond de son âme un sérail de belles idées qu'il entoure d'un
triple mur, et dont il est plus jaloux que jamais sultan ne le fut
de ses odalisques. -- Il ne met dans ses vers que celles dont il
ne se soucie pas ou dont il est rebuté; c'est la porte par où il
les chasse, et le monde n'a que ce dont il ne veut plus.
THEODORE. -- Je conçois cette jalousie et cette pudeur. -- De même
bien des gens ne conviennent de l'amour qu'ils ont eu que
lorsqu'ils ne l'ont plus, et de leurs maîtresses que lorsqu'elles
sont mortes.
ROSETTE. -- L'on a tant de peine à posséder quelque chose en
propre dans ce monde! tout flambeau attire tant de papillons, tout
trésor attire tant de voleurs! -- J'aime ces silencieux qui
emportent leur idée dans leur tombe et ne la veulent point livrer
aux sales baisers et aux impudiques attouchements de la foule. Ces
amoureux me plaisent qui n'écrivent le nom de leur maîtresse sur
aucune écorce, qui ne le confient à aucun écho, et qui, en
dormant, sont poursuivis de cette crainte qu'un rêve ne le leur
fasse prononcer. Je suis de ce nombre; je n'ai pas dit ma pensée,
et nul ne saura mon amour... Mais voici qu'il est bientôt onze
heures, mon cher Théodore, et je vous empêche de prendre un repos
dont vous devez avoir besoin. Quand il faut que je vous quitte,
j'éprouve toujours un serrement de coeur, et il me semble que
c'est la dernière fois que je vous verrai. Je retarde le plus que
je peux; mais il faut bien s'en aller à la fin. Allons, adieu, car
j'ai peur que d'Albert ne me cherche; adieu, ami.
Théodore lui mit le bras autour de la taille, et la conduisit
ainsi jusqu'à la porte: là il s'arrêta, et la suivit longtemps de
l'oeil; le corridor était percé de loin en loin de petites
fenêtres à carreaux étroits, éclairées par la lune, et qui
faisaient une alternative d'ombre et de lumière très fantastique.
À chaque fenêtre, la forme blanche et pure de Rosette étincelait
comme un fantôme d'argent; puis elle s'éteignait pour reparaître
plus brillante un peu plus loin; enfin elle disparut entièrement.
Théodore, comme abîmé dans de profondes réflexions, resta quelques
minutes immobile et les bras croisés, puis il passa sa main sur
son front, et rejeta ses cheveux en arrière par un mouvement de
tête, rentra dans la chambre, et fut se coucher après avoir
embrassé au front le page, qui dormait toujours.