Je m'étais trompé. -- Mon mauvais coeur, incapable d'amour,
s'était donné cette raison pour se délivrer du poids d'une
reconnaissance qu'il ne veut pas supporter; j'avais saisi avec
joie cette idée pour m'excuser devant moi-même; je m'y étais
attaché, mais rien au monde n'est plus faux. Rosette ne jouait pas
de rôle, et si jamais femme fut vraie, c'est elle. -- Eh bien! je
lui en veux presque de la sincérité de sa passion qui est un lien
de plus et qui rend une rupture plus difficile ou moins excusable;
je la préférerais fausse et volage. -- Quelle singulière position
que celle-là! -- On voudrait s'en aller, et l'on reste; on
voudrait dire: Je te hais, et l'on dit: Je t'aime; -- votre passé
vous pousse en avant et vous empêche de vous retourner ou de vous
arrêter. -- L'on est fidèle avec des regrets de l'être. Je ne sais
quelle espèce de honte vous empêche de vous livrer tout à fait à
d'autres connaissances et vous fait entrer en composition avec
vous-même. On donne à l'un tout ce que l'on peut dérober à l'autre
en sauvant les apparences; le temps et les occasions de se voir
qui se présentaient autrefois si naturellement ne se trouvent plus
aujourd'hui que difficilement. -- L'on commence à se souvenir que
l'on a des affaires qui sont d'importance. -- Cette situation
pleine de tiraillements est des plus pénibles, mais elle ne l'est
pas encore autant que celle où je me trouve. -- Quand c'est une
nouvelle amitié qui vous enlève à l'ancienne, il est plus facile
de se dégager. -- L'espérance vous sourit doucement du seuil de la
maison qui renferme vos jeunes amours. -- Une illusion plus blonde
et plus rosée voltige avec ses blanches ailes sur le tombeau, à
peine fermé, de sa soeur qui vient de mourir; une autre fleur plus
épanouie et plus embaumée, où tremble une larme céleste, a poussé
subitement du milieu des calices flétris du vieux bouquet; de
belles perspectives azurées s'ouvrent devant vous; des allées de
charmilles discrètes et humides se prolongent jusqu'à l'horizon;
ce sont des jardins avec quelques pâles statues ou quelque banc
adossé à un mur tapissé de lierre, des pelouses étoilées de
marguerites, des balcons étroits où l'on va s'accouder et regarder
la lune, des ombrages coupés de lueurs furtives, -- des salons
avec des jours étouffés sous d'amples rideaux; toutes ces
obscurités et cet isolement que recherche l'amour qui n'ose se
produire. C'est comme une nouvelle jeunesse qui vous vient. L'on a
en outre le changement de lieux, d'habitudes et de personnes; l'on
sent bien une espèce de remords; mais le désir qui voltige et
bourdonne autour de votre tête, comme une abeille du printemps,
vous empêche d'en entendre la voix; le vide de votre coeur est
comblé, et vos souvenirs s'effacent sous les impressions. Mais ici
ce n'est pas la même chose: je n'aime personne, et ce n'est que
par lassitude et par ennui plutôt de moi que d'elle que je
voudrais pouvoir rompre avec Rosette.
Mes anciennes idées, qui s'étaient un peu assoupies, se réveillent
plus folles que jamais. -- Je suis, comme autrefois, tourmenté du
désir d'avoir une maîtresse, et, comme autrefois, dans les bras
mêmes de Rosette, je doute si j'en ai jamais eu. -- Je revois la
belle dame à sa fenêtre, dans son parc du temps de Louis XIII, et
la chasseresse, sur son cheval blanc, traverse au galop l'avenue
de la forêt. -- Ma beauté idéale me sourit du haut de son hamac de
nuages, je crois reconnaître sa voix dans le chant des oiseaux,
dans le murmure des feuillages; il me semble qu'on m'appelle de
tous les côtés, et que les filles de l'air m'effleurent le visage
avec la frange de leurs écharpes invisibles. Comme au temps de mes
agitations, je me figure que, si je partais en poste sur-le-champ
et que j'allasse quelque part, très loin et très vite,
j'arriverais dans quelque endroit où il se fait des choses qui me
regardent et où mes destinées se décident. -- Je me sens
impatiemment attendu dans un coin de la terre, je ne sais lequel.
Une âme souffrante m'appelle ardemment et me rêve qui ne peut
venir à moi; c'est la raison de mes inquiétudes et ce qui
m'empêche de pouvoir rester en place; je suis attiré violemment
hors de mon centre. -- Ma nature n'est pas une de celles où les
autres aboutissent, une de ces étoiles fixes autour desquelles
gravitent les autres lueurs; il faut que j'erre à travers les
champs du ciel, comme un météore déréglé, jusqu'à ce que j'aie
fait la rencontre de la planète dont je dois être le satellite, le
Saturne à qui je dois mettre mon anneau. Oh! quand donc se fera
cet hymen? Jusque-là je ne peux pas espérer de repos ni
d'assiette, et je serai comme l'aiguille éperdue et vacillante
d'une boussole qui cherche son pôle.
Je me suis laissé prendre l'aile à cette glu perfide, espérant n'y
laisser qu'une plume et croyant pouvoir m'envoler quand bon me
semblerait: rien n'est plus difficile; je me trouve couvert d'un
filet imperceptible, plus malaisé à rompre que celui forgé par
Vulcain, et le tissu des mailles est si fin et si serré qu'il n'y
a point jour à se pouvoir échapper. Le filet, du reste, est large,
et l'on peut se remuer dedans avec une apparence de liberté; il ne
se fait guère sentir que lorsqu'on essaye à le rompre; mais alors
il résiste et se fait solide comme une muraille d'airain.
Que de temps j'ai perdu, ô mon idéal! sans faire le moindre effort
pour te réaliser! Comme je me suis laissé aller lâchement à cette
volupté d'une nuit! et combien je mérite peu de te rencontrer!
Quelquefois je songe à former une autre liaison; mais je n'ai
personne en vue: -- plus souvent je me propose, si je parviens à
rompre, de ne me jamais rengager en de tels liens, et pourtant
rien ne justifie cette résolution: car cette affaire a été en
apparence fort heureuse, et je n'ai pas le moins du monde à me
plaindre de Rosette. -- Elle a toujours été bonne pour moi, et
s'est conduite on ne peut mieux; elle m'a été d'une fidélité
exemplaire, et n'a pas même donné jour au soupçon: la jalousie la
plus éveillée et la plus inquiète n'aurait rien trouvé à dire sur
son compte, et aurait été obligée de s'endormir. -- Un jaloux
n'aurait pu l'être que des choses passées; il est vrai qu'alors il
aurait eu de quoi l'être largement. Mais c'est une délicatesse
heureusement assez rare qu'une jalousie de cette sorte, et il a
bien assez du présent sans aller fouiller en arrière sous les
décombres des vieilles passions pour en extraire des fioles de
poison et des calices de fiel. -- Quelles femmes pourrait-on
aimer, si l'on pensait à tout cela? -- On sait bien confusément
qu'une femme a eu plusieurs amants avant vous; mais on se dit,
tant l'orgueil de l'homme a de retours et de replis tortueux! que
l'on est le premier qu'elle ait véritablement aimé, et que c'est
par un concours de circonstances fatales qu'elle s'est trouvée
liée à des gens indignes d'elle, ou bien que c'était un vague
désir d'un coeur qui cherchait à se satisfaire, et qui changeait
parce qu'il n'avait pas rencontré.
Peut-être ne peut-on aimer réellement qu'une vierge, -- vierge de
corps et d'esprit, -- un frêle bouton qui n'ait encore été caressé
d'aucun zéphyr et dont le sein fermé n'ait reçu ni la goutte de
pluie ni la perle de rosée, une chaste fleur qui ne déploie sa
blanche robe que pour vous seul, un beau lis à l'urne d'argent où
ne se soit abreuvé aucun désir, et qui n'ait été doré que par
votre soleil, balancé que par votre souffle, arrosé que par votre
main. -- Le rayonnement du midi ne vaut pas les divines pâleurs de
l'aube, et toute l'ardeur d'une âme éprouvée et qui sait la vie le
cède aux célestes ignorances d'un jeune coeur qui s'éveille à
l'amour. -- Ah! quelle pensée amère et honteuse que celle qu'on
essuie les baisers d'un autre, qu'il n'y a peut-être pas une seule
place sur ce front, sur ces lèvres, sur cette gorge, sur ces
épaules, sur tout ce corps qui est à vous maintenant, qui n'ait
été rougie et marquée par des lèvres étrangères; que ces murmures
divins qui viennent au secours de la langue qui n'a plus de mots
ont déjà été entendus; que ces sens si émus n'ont pas appris de
vous leur extase et leur délire, et que tout là-bas, bien loin,
bien à l'écart dans un de ces recoins de l'âme où l'on ne va
jamais, veille un souvenir inexorable qui compare les plaisirs
d'autrefois aux plaisirs d'aujourd'hui!
Quoique ma nonchalance naturelle me porte à préférer les grands
chemins aux sentiers non frayés et l'abreuvoir public à la source
de la montagne, il faudra absolument que je tâche d'aimer quelque
virginale créature aussi candide que la neige, aussi tremblante
que la sensitive, qui ne sache que rougir et baisser les yeux:
peut-être, sous ce flot limpide où nul plongeur n'est encore
descendu, pêcherai-je une perle de la plus belle eau et digne de
faire le pendant de celle de Cléopâtre; mais, pour cela, il
faudrait dénouer le lien qui m'attache à Rosette, car ce n'est pas
probablement avec elle que je réaliserai cette envie, et en vérité
je ne m'en sens pas la force.
Et puis, s'il faut l'avouer, il y a au fond de moi un motif sourd
et honteux qui n'ose se produire au grand jour, et qu'il faut
pourtant bien que je te dise, puisque je t'ai promis de ne rien
cacher, et que, pour qu'une confession soit méritoire, il faut
qu'elle soit complète; -- ce motif est pour beaucoup dans toutes
ces incertitudes. -- Si je romps avec Rosette, il se passera
nécessairement quelque temps avant qu'elle ne soit remplacée, si
facile que soit le genre de femme où je lui chercherai un
successeur, et j'ai pris avec elle une habitude de plaisir qu'il
me sera pénible de suspendre. Il est vrai que l'on a la ressource
des courtisanes; -- je les aimais assez autrefois, et je ne m'en
faisais point faute en pareille occurrence; -- mais aujourd'hui
elles me dégoûtent horriblement, et me donnent la nausée. --
Ainsi, il n'y faut pas penser, je suis tellement amolli par la
volupté, le poison s'est insinué si profondément dans mes os que
je ne puis supporter l'idée d'être un ou deux mois sans femme. --
Voilà de l'égoïsme, et du plus sale; mais je crois que, s'ils
voulaient être francs, les plus vertueux pourraient confesser des
choses assez analogues.
C'est par là que je suis le plus fortement englué, et, n'était
cette raison, il y aurait longtemps que Rosette et moi nous
serions brouillés sans retour. Et puis, en vérité, c'est une chose
si mortellement ennuyeuse que de faire la cour à une femme que je
ne m'en sens pas le coeur. Recommencer à dire toutes les sottises
charmantes que j'ai déjà dites tant de fois, refaire l'adorable,
écrire des billets et y répondre; reconduire des beautés, le soir,
à deux lieues de chez soi; attraper du froid aux pieds et des
rhumes devant la fenêtre en épiant une ombre chérie; calculer sur
un sofa combien de tissus superposés vous séparent de votre
déesse; porter des bouquets et courir les bals pour arriver où
j'en suis, c'est bien la peine! -- Autant vaut rester dans son
ornière. En sortir pour retomber dans une autre exactement
pareille, après s'être beaucoup agité et donné bien du mal, -- à
quoi bon? Si j'étais amoureux, la chose irait d'elle-même, et tout
cela me paraîtrait ravissant; mais je ne le suis point, quoique
j'aie la plus forte envie de l'être; car, après tout, il n'y a que
l'amour au monde; et, si le plaisir qui n'en est que l'ombre a
tant d'amorces pour nous, que doit donc être la réalité? Dans quel
flot d'ineffables extases, dans quels lacs de pures délices
doivent nager ceux qu'il a atteints au coeur d'une de ses flèches
à pointe d'or, et qui brûlent des aimables ardeurs d'une flamme
mutuelle!
J'éprouve à côté de Rosette ce calme plat et cette espèce de bien-
être paresseux qui résulte de la satisfaction des sens, mais rien
de plus; et ce n'est pas assez. Souvent cet engourdissement
voluptueux tourne en torpeur, et cette tranquillité en ennui; je
tombe alors en des distractions sans objet et en je ne sais
quelles fades rêvasseries qui me fatiguent et m'excèdent, -- c'est
un état dont il faut que je sorte à tout prix.
Oh! si je pouvais être comme certains de mes amis qui baisent un
vieux gant avec ivresses qui se trouvent tout heureux d'un
serrement de main, qui ne changeraient pas contre l'écrin d'une
sultane quelques méchantes fleurs à demi séchées par la sueur du
bal, qui couvrent de larmes et cousent dans leur chemise, à
l'endroit de leur coeur, un billet écrit en pauvre style, et
stupide à le croire copié du _Parfait Secrétaire, _qui adorent des
femmes avec de gros pieds, et qui s'en excusent sur ce qu'elles
ont l'âme belle! Si je pouvais suivre, en frémissant, les derniers
plis d'une robe, attendre qu'une porte s'ouvrît pour voir passer
dans un flot de lumière une chère et blanche apparition; si un mot
dit tout bas me faisait changer de couleur; si j'avais cette vertu
de ne pas dîner pour arriver plus tôt à un rendez-vous; si j'étais
capable de poignarder un rival ou de me battre en duel avec un
mari; si, par une grâce particulière du ciel, il m'était donné de
trouver spirituelles les femmes qui sont laides, et bonnes celles
qui sont laides et bêtes; si je pouvais me résoudre à danser le
menuet et à écouter les sonates que jouent les jeunes personnes
sur le clavecin ou sur la harpe; si ma capacité se haussait
jusqu'à apprendre l'hombre et le reversi; enfin, si j'étais un
homme et non pas un poète, -- je serais certainement beaucoup plus
heureux que je ne suis; -- je m'ennuierais moins et serais moins
ennuyeux.
Je n'ai jamais demandé aux femmes qu'une seule chose, -- c'est la
beauté; je me passe très volontiers d'esprit et d'âme. -- Pour
moi, une femme qui est belle a toujours de l'esprit; -- elle a
l'esprit d'être belle, et je ne sais pas lequel vaut celui-là. Il
faut bien des phrases brillantes et des traits scintillants pour
valoir les éclairs d'un bel oeil. Je préfère une jolie bouche à un
joli mot, et une épaule bien modelée à une vertu, même théologale;
je donnerais cinquante âmes pour un pied mignon, et toute la
poésie et tous les poètes pour la main de Jeanne d'Aragon ou le
front de la vierge de Foligno -- J'adore sur toutes choses la
beauté de la forme; -- la beauté pour moi, c'est la Divinité
visible, c'est le bonheur palpable, c'est le ciel descendu sur la
terre. -- Il y a certaines ondulations de contours, certaines
finesses de lèvres, certaines coupes de paupières, certaines
inclinaisons de tête, certains allongements d'ovales qui me
ravissent au-delà de toute expression et m'attachent pendant des
heures entières.
La beauté, seule chose qu'on ne puisse acquérir, inaccessible à
tout jamais à ceux qui ne l'ont pas d'abord; fleur éphémère et
fragile qui croit sans être semée, pur don du ciel! -- ô beauté!
le plus radieux diadème dont le hasard puisse couronner un front,
-- tu es admirable et précieuse comme tout ce qui est hors de la
portée de l'homme, comme l'azur du firmament, comme l'or de
l'étoile, comme le parfum du lis séraphique! -- On peut échanger
son escabeau pour un trône; on peut conquérir le monde, beaucoup
l'ont fait; mais qui pourrait ne pas s'agenouiller devant toi,
pure personnification de la pensée de Dieu?
Je ne demande que la beauté, il est vrai; mais il me la faut si
parfaite que je ne la rencontrerai probablement jamais. J'ai bien
vu çà et là, dans quelques femmes, des portions admirables
médiocrement accompagnées, et je les ai aimées pour ce qu'elles
avaient de choisi, en faisant abstraction du reste; c'est
toutefois un travail assez pénible et une opération douloureuse
que de supprimer ainsi la moitié de sa maîtresse, et de faire
l'amputation mentale de ce qu'elle a de laid ou de commun, en
circonscrivant ses yeux sur ce qu'elle peut avoir de bien. -- La
beauté? c'est l'harmonie, et une personne également laide partout
est souvent moins désagréable à regarder qu'une femme inégalement
belle. Rien ne me fait peine à voir comme un chef-d'oeuvre
inachevé et comme une beauté à qui il manque quelque chose; -- une
tache d'huile choque moins sur une bure grossière que sur une
riche étoffe.
Rosette n'est point mal; elle peut passer pour belle, mais elle
est loin de réaliser ce que je rêve; c'est une statue dont
plusieurs morceaux sont amenés à point. Les autres ne sont pas si
nettement dégagés du bloc; il y a des endroits accusés avec
beaucoup de finesse et de charme, et quelques-uns d'une manière
plus lâche et plus négligée. -- Aux yeux vulgaires, la statue
parait entièrement finie et d'une beauté complète; mais un
observateur plus attentif y découvre bientôt des places où le
travail n'est pas assez serré, et des contours qui, pour atteindre
à la pureté qui leur est propre, ont besoin que l'ongle de
l'ouvrier y passe et y repasse encore bien des fois; -- c'est à
l'amour à polir ce marbre et à l'achever, c'est dire assez que ce
ne sera pas moi qui le finirai.
Au reste, je ne circonscris point la beauté dans telle ou telle
sinuosité de lignes. -- L'air, le geste, la démarche, le souffle,
la couleur, le son, le parfum, tout ce qui est la vie entre pour
moi dans la composition de la beauté; tout ce qui embaume, chante
ou rayonne y revient de droit. -- J'aime les riches brocarts, les
splendides étoffes avec leurs plis amples et puissants; j'aime les
larges fleurs et les cassolettes, la transparence des eaux vives
et l'éclat miroitant des belles armes, les chevaux de race et ces
grands chiens blancs comme on en voit dans les tableaux de Paul
Véronèse. -- Je suis un vrai païen de ce côté, et je n'adore point
les dieux qui sont mal faits: quoiqu'au fond je ne sois pas
précisément ce qu'on appelle irréligieux, personne n'est de fait
plus mauvais chrétien que moi. -- Je ne comprends pas cette
mortification de la matière qui fait l'essence du christianisme,
je trouve que c'est une action sacrilège que de frapper sur
l'oeuvre de Dieu, et je ne puis croire que la chair soit mauvaise,
puisqu'il l'a pétrie lui-même de ses doigts et à son image. --
J'approuve peu les longs sarraus de couleur sombre d'où il ne sort
qu'une tête et deux mains, et ces toiles où tout est noyé d'ombre,
excepté quelque front qui rayonne. -- Je veux que le soleil entre
partout, qu'il y ait le plus de lumière et le moins d'ombre
possible, que la couleur étincelle, que la ligne serpente, que la
nudité s'étale fièrement, et que la matière ne se cache point
d'être, puisque, aussi bien que l'esprit, elle est un hymne
éternel à la louange de Dieu.
Je conçois parfaitement le fol enthousiasme des Grecs pour la
beauté; et, pour mon compte, je ne trouve rien d'absurde à cette
loi qui obligeait les juges à n'entendre plaider les avocats que
dans un lieu obscur, de peur que leur bonne mine, la grâce de
leurs gestes et de leurs attitudes ne les prévinssent
favorablement et ne fissent pencher la balance.
Je n'achèterais rien d'une marchande qui serait laide; je donne
plus volontiers aux mendiants dont les haillons et la maigreur
sont pittoresques. -- Il y a un petit Italien fiévreux, vert comme
un citron, avec de grands yeux noirs et blancs qui lui tiennent la
moitié de la figure; -- on dirait un Murillo ou un Espagnolet sans
cadre qu'un brocanteur aurait exposé contre la borne: -- celui-là
a toujours deux sous de plus que les autres. -- Je ne battrais
jamais un beau cheval ou un beau chien, et je ne voudrais pas d'un
ami ou d'un domestique qui ne serait point d'un extérieur
agréable. -- C'est un véritable supplice pour moi que de voir de
vilaines choses ou de vilaines personnes. -- Une architecture de
mauvais goût, un meuble d'une mauvaise forme m'empêchent de me
plaire dans une maison, si confortable et attrayante qu'elle soit
d'ailleurs. Le meilleur vin me paraît presque de la piquette dans
un verre mal tourné, et j'avoue que je préférerais le brouet le
plus lacédémonien sur un émail de Bernard de Palissy au plus fin
gibier sur une assiette de terre. -- L'extérieur m'a toujours pris
violemment, et c'est pourquoi j'évite la compagnie des vieillards;
cela me contriste et m'affecte désagréablement, parce qu'ils sont
ridés et déformés, quoique cependant quelques-uns aient une beauté
spéciale; et, dans la pitié que j'ai d'eux, il y a beaucoup de
dégoût: -- de toutes les ruines du monde, la ruine de l'homme est
assurément la plus triste à contempler.
Si j'étais peintre (et j'ai toujours regretté de ne pas l'être),
je ne voudrais peupler mes toiles que de déesses, de nymphes, de
madones, de chérubins et d'amours. -- Consacrer ses pinceaux à
faire des portraits, à moins que ce ne soit de belles personnes,
me paraît un crime de lèse-peinture; et, loin de vouloir doubler
ces figures laides ou ignobles, ces têtes insignifiantes ou
vulgaires, je pencherais plutôt à les faire couper sur l'original.
-- La férocité de Caligula, détournée en ce sens, me semblerait
presque louable.
La seule chose au monde que j'ai enviée avec quelque suite, c'est
d'être beau. -- Par beau j'entends aussi beau que Paris ou
Apollon. N'être point difforme, avoir des traits à peu près
réguliers, c'est-à-dire avoir le nez au milieu de la figure, ni
camard, ni crochu, des yeux qui ne soient ni rouges ni éraillés,
une bouche convenablement fendue, cela n'est pas être beau: à ce
compte, je le serais, et je me trouve aussi éloigné de l'idée que
je me forme de la beauté virile que si j'étais un de ces
jaquemarts qui frappent l'heure sur les clochers; j'aurais une
montagne sur chaque épaule, les jambes torses d'un basset, le nez
et le museau d'un singe que j'y ressemblerais autant. -- Bien des
fois je me regarde, des heures entières, dans le miroir avec une
fixité et une attention inimaginables, pour voir s'il n'est pas
survenu quelque amélioration dans ma figure; j'attends que les
lignes fassent un mouvement et se redressent ou s'arrondissent
avec plus de finesse et de pureté, que mon oeil s'illumine et nage
dans un fluide plus vivace, que la sinuosité qui sépare mon front
de mon nez se comble, et que mon profil prenne ainsi le calme et
la simplicité du profil grec, et je suis toujours très surpris que
cela n'arrive pas. J'espère toujours qu'un printemps ou l'autre je
me dépouillerai de cette forme que j'ai, comme un serpent qui
laisse sa vieille peau. -- Dire qu'il faudrait si peu de chose
pour que je sois beau, et que je ne le serai jamais! Quoi donc!
une demi-ligne, un centième, un millième de ligne de plus ou de
moins dans un endroit ou dans un autre, un peu moins de chair sur
cet os, un peu plus sur celui-ci, -- un peintre, un statuaire
auraient rajusté cela en une demi-heure. Qu'est-ce que cela
faisait aux atomes qui me composent de se cristalliser de telle ou
telle façon? En quoi importait-il à ce contour de sortir ici et de
rentrer là, et où était la nécessité que je fusse ainsi et pas
autrement? -- En vérité, si je tenais le hasard à la gorge, je
crois que je l'étranglerais. -- Parce qu'il a plu à une misérable
parcelle de je ne sais quoi de tomber je ne sais où et de se
coaguler bêtement en la gauche figure qu'on me voit, je serai
éternellement malheureux! N'est-ce pas la plus sotte et la plus
misérable chose du monde? Comment se fait-il que mon âme, avec
l'ardent désir qu'elle en a, ne puisse laisser tomber à plat la
pauvre charogne qu'elle fait tenir debout, et aller animer une de
ces statues dont l'exquise beauté l'attriste et la ravit? Il y a
deux ou trois personnes que j'assassinerais avec délices, en ayant
soin toutefois de ne pas les meurtrir ni les gâter, si je
possédais le mot qui fait transmigrer les âmes d'un corps à
l'autre. -- Il m'a toujours semblé que, pour faire ce que je veux
(et je ne sais pas ce que je veux), j'avais besoin d'une très
grande et très parfaite beauté, et je m'imagine que, si je
l'avais, ma vie, qui est si enchevêtrée et si tiraillée, aurait
été d'elle-même.
On voit tant de belles figures dans les tableaux! -- pourquoi
aucune de celles-là n'est-elle la mienne? -- tant de têtes
charmantes qui disparaissent sous la poussière et la fumée du
temps au fond des vieilles galeries! Ne vaudrait-il pas mieux
qu'elles quittassent leurs cadres et vinssent s'épanouir sur mes
épaules? La réputation de Raphaël souffrirait-elle beaucoup si un
de ces anges qu'il fait voler par essaims dans l'outremer de ses
toiles m'abandonnait son masque pour trente ans? Il y a tant
d'endroits et des plus beaux de ses fresques qui se sont écaillés
et sont tombés de vétusté! On n'y prendrait pas garde. Que font
autour de ces murs ces beautés silencieuses que le vulgaire des
hommes regarde à peine d'un regard distrait? et pourquoi Dieu ou
le hasard n'a-t-il pas l'esprit de faire ce dont un homme vient à
bout avec quelques poils emmanchés d'un bâton et quelques pâtes de
différentes couleurs délayées sur une planche?
Ma première sensation devant une de ces têtes merveilleuses dont
le regard peint semble vous traverser et se prolonger à l'infini
est le saisissement et une admiration qui n'est pas sans quelque
terreur: mes yeux se trempent, mon coeur bat; puis, quand je suis
un peu familiarisé avec elle, et que je suis entré plus avant dans
le secret de sa beauté, je fais une comparaison tacite d'elle à
moi; la jalousie se tord au fond de mon âme en noeuds plus
entortillés qu'une vipère, et j'ai toutes les peines du monde à ne
pas me jeter sur la toile et à ne pas la déchirer en morceaux.
Être beau, c'est-à-dire avoir en soi un charme qui fait que tout
vous sourit et vous accueille; qu'avant que vous ayez parlé tout
le monde est déjà prévenu en votre faveur et disposé à être de
votre avis; que vous n'avez qu'à passer par une rue, ou vous
montrer à un balcon pour vous créer, dans la foule, des amis ou
des maîtresses. N'avoir pas besoin d'être aimable pour être aimé,
être dispensé de tous ces frais d'esprit et de complaisance
auxquels la laideur vous oblige, et de ces mille qualités morales
qu'il faut avoir pour suppléer la beauté du corps; quel don
splendide et magnifique!
Et celui qui joindrait à la beauté suprême la force suprême, qui,
sous la peau d'Antinoüs, aurait les muscles d'Hercule, que
pourrait-il désirer de plus? Je suis sûr qu'avec ces deux choses
et l'âme que j'ai, avant trois ans, je serais empereur du monde! -
- Une autre chose que j'ai désirée presque autant que la beauté et
que la force, c'est le don de me transporter aussi vite que la
pensée d'un endroit à un autre. -- La beauté de l'ange, la force
du tigre et les ailes de l'aigle, et je commencerais à trouver que
le monde n'est pas aussi mal organisé que je le croyais d'abord. -
- Un beau masque pour séduire et fasciner sa proie, des ailes pour
fondre dessus et l'enlever, des ongles pour la déchirer; -- tant
que je n'aurai pas cela, je serai malheureux.
Toutes les passions et tous les goûts que j'ai eus n'ont été que
des déguisements de ces trois désirs. J'ai aimé les armes, les
chevaux et les femmes: -- les armes, pour remplacer les nerfs que
je n'avais pas; les chevaux, pour me servir d'ailes; les femmes,
pour posséder au moins dans quelqu'une la beauté qui me manquait à
moi-même. -- Je recherchais de préférence les armes les plus
ingénieusement meurtrières, et celles dont les blessures étaient
inguérissables. Je n'ai jamais eu l'occasion de me servir d'aucun
de ces kriss ou de ces yatagans: néanmoins j'aime à les avoir
autour de moi; je les tire du fourreau avec un sentiment de
sécurité et de force inexprimable, je m'en escrime à tort et à
travers très énergiquement, et, si par hasard je viens à voir la
réflexion de ma figure dans une glace, je suis étonné de son
expression féroce. -- Quant aux chevaux, je les surmène tellement
qu'il faut qu'ils crèvent ou qu'ils disent pourquoi. -- Si je
n'avais pas renoncé à monter Ferragus, il y a longtemps qu'il
serait mort, et ce serait dommage, car c'est un brave animal. Quel
cheval arabe pourrait avoir les jambes aussi promptes et aussi
déliées que mon désir? -- Dans les femmes je n'ai cherché que
l'extérieur, et, comme jusqu'à présent celles que j'ai vues sont
loin de répondre à l'idée que je me suis faite de la beauté, je me
suis rejeté sur les tableaux et les statues; -- ce qui, après
tout, est une assez pitoyable ressource quand on a des sens aussi
allumés que les miens. -- Cependant il y a quelque chose de grand
et de beau à aimer une statue, c'est que l'amour est parfaitement
désintéressé, qu'on n'a à craindre ni la satiété ni le dégoût de
la victoire, et qu'on ne peut espérer raisonnablement un second
prodige pareil à l'histoire de Pygmalion. -- L'impossible m'a
toujours plu.
N'est-il pas singulier que moi, qui suis encore aux mois les plus
blonds de l'adolescence, qui, loin d'avoir abusé de tout, n'ai pas
même usé des choses les plus simples, j'en sois venu à ce degré de
blasement de n'être plus chatouillé que par le bizarre ou le
difficile?
La satiété suit le plaisir, c'est une loi naturelle et qui se
conçoit. -- Qu'un homme qui a mangé à un festin de tous les plats
et en grande quantité n'ait plus faim et cherche à réveiller son
palais endormi par les mille flèches des épices ou des vins
irritants, rien n'est plus facile à expliquer; mais qu'un homme
qui ne fait que s'asseoir à table, et qui à peine a goûté des
premiers mets soit pris déjà de ce dégoût superbe, ne puisse
toucher sans vomir qu'aux plats d'une saveur extrême et n'aime que
les viandes faisandées, les fromages jaspés de bleu, les truffes
et les vins qui sentent la pierre à fusil, c'est un phénomène qui
ne peut résulter que d'une organisation particulière; c'est comme
un enfant de six mois qui trouverait le lait de sa nourrice fade
et qui ne voudrait téter que de l'eau-de-vie. -- Je suis aussi las
que si j'avais exécuté toutes les prodigiosités de Sardanapale, et
cependant ma vie a été fort chaste et tranquille en apparence:
c'est une erreur de croire que la possession soit la seule route
qui mène à la satiété. On y arrive aussi par le désir, et
l'abstinence use plus que l'excès. -- Un désir tel que le mien est
quelque chose d'autrement fatigant que la possession. Son regard
parcourt et pénètre l'objet qu'il veut avoir et qui rayonne au-
dessus de lui plus promptement et plus profondément que s'il y
touchait: qu'est-ce que l'usage lui apprendrait de plus? quelle
expérience peut équivaloir à cette contemplation constante et
passionnée?
J'ai traversé tant de choses, quoique j'aie fait le tour de bien
peu, qu'il n'y a plus que les sommets les plus escarpés qui me
tentent. -- Je suis attaqué de cette maladie qui prend aux peuples
et aux hommes puissants dans leur vieillesse: -- l'impossible. --
Tout ce que je peux faire n'a pas le moindre attrait pour moi. --
Tibère, Caligula, Néron, grands Romains de l'empire, ô vous que
l'on a si mal compris, et que la meute des rhéteurs poursuit de
ses aboiements, je souffre de votre mal et je vous plains de tout
ce qui me reste de pitié! Moi aussi je voudrais bâtir un pont sur
la mer et paver les flots; j'ai rêvé de brûler des villes pour
illuminer mes fêtes; j'ai souhaité d'être femme pour connaître de
nouvelles voluptés. -- Ta maison dorée, ô Néron! n'est qu'une
étable fangeuse à côté du palais que je me suis élevé; ma garde-
robe est mieux montée que la tienne, Héliogabale, et bien
autrement splendide. -- Mes cirques sont plus rugissants et plus
sanglants que les vôtres, mes parfums plus âcres et plus
pénétrants, mes esclaves plus nombreux et mieux faits; j'ai aussi
attelé à mon char des courtisanes nues, j'ai marché sur les hommes
d'un talon aussi dédaigneux que vous. -- Colosses du monde
antique, il bat sous mes faibles côtés un coeur aussi grand que le
vôtre, et, à votre place, ce que vous avez fait je l'aurais fait
et peut-être davantage. Que de Babels j'ai entassées les unes sur
les autres pour atteindre le ciel, souffleter les étoiles et
cracher de là sur la création! Pourquoi donc ne suis-je pas Dieu,
-- puisque je ne puis être homme?
Oh! je crois qu'il faudra cent mille siècles de néant pour me
reposer de la fatigue de ces vingt années de vie -Dieu du ciel,
quelle pierre roulerez-vous sur moi? dans quelle ombre me
plongerez-vous? à quel Léthé me ferez-vous boire? sous quelle
montagne enterrerez-vous le Titan? Suis-je destiné à souffler un
volcan par ma bouche et à faire des tremblements de terre en me
changeant de côté?
Quand je pense à cela, que je suis né d'une mère si douce, si
résignée, de goûts et de moeurs si simples, je suis tout surpris
de ne pas avoir fait éclater son ventre quand elle me portait.
Comment se fait-il qu'aucune de ses pensées, calmes et pures,
n'ait passé dans mon corps avec le sang qu'elle m'a transmis? et
pourquoi faut-il que je ne sois fils que de sa chair et non de son
esprit? La colombe a fait un tigre qui voudrait pour proie à ses
griffes la création tout entière.
J'ai vécu dans le milieu le plus calme et le plus chaste. Il est
difficile de rêver une existence enchâssée aussi purement que la
mienne. Mes années se sont écoulées, à l'ombre du fauteuil
maternel, avec les petites soeurs et le chien de la maison. Je
n'ai vu autour de moi que de bonnes têtes douces et tranquilles de
vieux domestiques blanchis à notre service et en quelque sorte
héréditaires, de parents ou d'amis graves et sentencieux, vêtus de
noir, qui posaient leurs gants l'un après l'autre sur le bord de
leur chapeau; quelques tantes d'un certain âge, grassouillettes,
proprettes, discrètes, avec du linge éblouissant, des jupes
grises, des mitaines de filet, et les mains sur la ceinture comme
des personnes qui sont de religion; des meubles sévères jusqu'à la
tristesse, des boiseries de chêne nu, des tentures de cuir, tout
un intérieur d'une couleur sobre et étouffée, comme en ont fait
certains maîtres flamands. -- Le jardin était humide et sombre; le
buis qui en dessinait les compartiments, le lierre qui recouvrait
les murs et quelques sapins aux bras pelés étaient chargés d'y
représenter de la verdure et y réussissaient assez mal; la maison
de briques, avec un toit très haut, quoique spacieuse et en bon
état, avait quelque chose de morne et d'assoupi. -- Certes, rien
n'était propre à une vie séparée, austère et mélancolique, comme
une pareille habitation. Il semblait impossible que tous les
enfants élevés dans une telle maison ne finissent pas par se faire
prêtres ou religieuses: eh bien! dans cette atmosphère de pureté
et de repos, sous cette ombre et ce recueillement, je me
pourrissais petit à petit, et sans qu'il en parût rien, comme une
nèfle sur la paille. Au sein de cette famille honnête, pieuse,
sainte, j'étais parvenu à un degré de dépravation horrible. -- Ce
n'était pas le contact du monde, puisque je ne l'avais pas vu; ni
le feu des passions, puisque je transissais sous la sueur glacée
qui suintait de ces braves murailles. -- Le ver ne s'était pas
traîné du coeur d'un autre fruit à mon coeur. Il était éclos de
lui-même au plus plein de ma pulpe qu'il avait rongée et sillonnée
en tous sens: en dehors rien ne paraissait et ne m'avertissait que
je fusse gâté. Je n'avais ni tache ni piqûre; mais j'étais tout
creux par dedans, et il ne me restait qu'une mince pellicule,
brillamment colorée, que le moindre choc eût crevée. -- N'est-ce
pas là une chose inexplicable qu'un enfant né de parents vertueux,
élevé avec soin et discrétion, tenu loin de toute chose mauvaise,
se pervertisse tout seul à un tel point, et arrive où j'en suis
arrivé? Je suis sûr qu'en remontant jusqu'à là sixième génération,
on ne retrouverait pas parmi mes ancêtres un seul atome pareil à
ceux dont je suis formé. Je ne suis pas de ma famille; je ne suis
pas une branche de ce noble tronc, mais un champignon vénéneux
poussé par quelque lourde nuit d'orage entre ses racines moussues;
et pourtant personne n'a eu plus d'aspirations et d'élans vers le
beau que moi, personne n'a essayé plus opiniâtrement de déployer
ses ailes; mais chaque tentative a rendu ma chute plus profonde,
et ce qui devait me sauver m'a perdu.
La solitude m'est plus mauvaise que le monde, quoique je désire
plus la première que le second. -- Tout ce qui m'enlève à moi-même
m'est salutaire: la société m'ennuie, mais m'arrache forcément à
cette rêverie creuse dont je monte et je descends la spirale, le
front penché et les bras en croix. -- Aussi, depuis que le tête-à-
tête est rompu, et qu'il y a du monde ici avec lequel je suis
forcé de me contraindre un peu, je suis moins sujet à me laisser
aller à mes humeurs noires, et je suis moins travaillé de ces
désirs démesurés qui me fondent sur le coeur comme une nuée de
vautours dès que je reste un moment inoccupé. Il y a quelques
femmes assez jolies et un ou deux jeunes gens assez aimables et
fort gais; mais, dans tout cet essaim provincial, ce qui me charme
le plus est un jeune cavalier qui est arrivé depuis deux ou trois
jours; -- il m'a plu tout d'abord, et je l'ai pris en affection,
rien qu'à le voir descendre de son cheval. Il est impossible
d'avoir meilleure grâce; il n'est pas très grand, mais il est
svelte et bien pris dans sa taille; il a quelque chose de moelleux
et d'onduleux dans la démarche et dans les gestes, qui est on ne
peut plus agréable; bien des femmes lui envieraient sa main et son
pied. Le seul défaut qu'il ait, c'est d'être trop beau et d'avoir
des traits trop délicats pour un homme. Il est muni d'une paire
d'yeux les plus beaux et les plus noirs du monde, qui ont une
expression indéfinissable et dont il est difficile de soutenir le
regard; mais, comme il est fort jeune et n'a pas d'apparence de
barbe, la mollesse et la perfection du bas de sa figure tempèrent
un peu la vivacité de ses prunelles d'aigle; ses cheveux bruns et
lustrés flottent sur son cou en grosses boucles, et donnent à sa
tête un caractère particulier. -- Voilà donc enfin un des types de
beauté que je rêvais réalisé et marchant devant moi! Quel dommage
que ce soit un homme, ou quel dommage que je ne sois pas une
femme! -- Cet Adonis, qui, à sa belle figure, joint un esprit très
vif et très étendu, jouit encore de ce privilège d'avoir à mettre
au service de ses bons mots et de ses plaisanteries une voix d'un
timbre argentin et mordant qu'il est difficile d'entendre sans
être ému. -- Il est vraiment parfait. -- Il parait qu'il partage
mes goûts pour les belles choses, car ses habits sont très riches
et très recherchés, son cheval très fringant et de race; et, pour
que tout fût complet et assorti, il avait derrière lui, monté sur
un petit cheval, un page de quatorze à quinze ans, blond, rose,
joli comme un séraphin, qui dormait à moitié, et était si fatigué
de la course qu'il venait de faire que son maître a été obligé de
l'enlever de sa selle et de l'emporter dans ses bras jusqu'à sa
chambre. Rosette lui a fait beaucoup d'accueil, et je pense
qu'elle a formé le dessein de s'en servir pour éveiller ma
jalousie et faire sortir ainsi le peu de flamme qui dort sous les
cendres de ma passion éteinte. -- Tout redoutable cependant que
soit un pareil rival, je suis peu disposé à en être jaloux, et je
me sens tellement entraîné vers lui que je me désisterais assez
volontiers de mon amour pour avoir son amitié.