ICI L'ON RASERA GRATIS DEMAIN.

Tous les pauvres diables qui lisaient la pancarte se promettaient

pour le lendemain cette douceur ineffable et souveraine d'être

barbifiés une fois en leur vie sans bourse délier: et le poil en

poussait d'aise d'un demi-pied au menton pendant la nuitée qui

précédait ce bien heureux jour; mais, quand ils avaient la

serviette au cou, le frater leur demandait s'ils avaient de

l'argent, et qu'ils se préparassent à cracher au bassin, sinon

qu'il les accommoderait en abatteurs de noix ou en cueilleurs de

pommes du Perche; et il jurait son grand sacredieu qu'il leur

trancherait la gorge avec son rasoir, à moins qu'ils ne le

payassent, et les pauvres claquedents, tout marmiteux et piteux,

d'alléguer la pancarte et la sacro-sainte inscription. -- Hé! hé!

mes petits bedons! faisait le barbier, vous n'êtes pas grands

clercs, et auriez bon besoin de retourner aux écoles! La pancarte

dit: Demain. Je ne suis pas si niais et fantastique d'humeur que

de raser gratis aujourd'hui; mes confrères diraient que je perds

le métier. -- Revenez l'autre fois ou la semaine des trois jeudis,

vous vous en trouverez on ne peut mieux. Que je devienne ladre

vert ou mézeau, si je ne vous le fais gratis, foi d'honnête

barbier.

Les auteurs qui lisent un article prospectif, où l'on daube un

ouvrage actuel, se flattent que le livre qu'ils font sera le livre

de l'avenir. Ils tâchent de s'accommoder, autant que faire se

peut, aux idées du critique, et se font sociaux, progressifs,

moralisants, palingénésiques, mythiques, panthéistes, buchézistes,

croyant par là échapper au formidable anathème; mais il leur

arrive ce qui arrivait aux pratiques du barbier: -- aujourd'hui

n'est pas la veille de demain. Le demain tant promis ne luira

jamais sur le monde; car cette formule est trop commode pour qu'on

l'abandonne de sitôt. Tout en décriant ce livre dont on est

jaloux, et qu'on voudrait anéantir, on se donne les gants de la

plus généreuse impartialité. On a l'air de ne pas demander mieux

que de trouver bien à louer, et cependant on ne le fait jamais.

Cette recette est bien supérieure à celle que l'on pouvait appeler

rétrospective et qui consiste à ne vanter que des ouvrages

anciens, qu'on ne lit plus et qui ne gênent personne, aux dépens

des livres modernes, dont on s'occupe et qui blessent plus

directement les amours-propres.

Nous avons dit, avant de commencer cette revue de messieurs les

critiques, que la matière pourrait fournir quinze ou seize mille

volumes in-folio, mais que nous nous contenterions de quelques

lignes; je commence à craindre que ces quelques lignes ne soient

des lignes de deux ou trois mille toises de longueur chacune et ne

ressemblent à ces grosses brochures épaisses à ne les pouvoir pas

trouer d'un trou de canon, et qui portent perfidement pour titre:

Un mot sur la révolution, un mot sur ceci ou cela. L'histoire des

faits et gestes, des amours multiples de la diva Madeleine de

Maupin courrait grand risque d'être éconduite, et on concevra que

ce n'est pas trop d'un volume tout entier pour chanter dignement

les aventures de cette belle Bradamante. -- C'est pourquoi,

quelque envie que nous ayons de continuer le blason des illustres

Aristarques de l'époque, nous nous contenterons du crayon commencé

que nous venons d'en tirer, en y ajoutant quelques réflexions sur

la bonhomie de nos débonnaires confrères en Apollon, qui, aussi

stupides que le Cassandre des pantomimes, restent là à recevoir

les coups de batte d'Arlequin et les coups de pied au cul de

Paillasse, sans bouger non plus que des idoles.

Ils ressemblent à un maître d'armes qui, dans un assaut,

croiserait ses bras derrière son dos, et recevrait dans sa

poitrine découverte toutes les bottes de son adversaire, sans

essayer une seule parade.

C'est comme un plaidoyer où le procureur du roi aurait seul la

parole, ou comme un débat où la réplique ne serait pas permise.

Le critique avance ceci et cela. Il tranche du grand et taille en

plein drap. Absurde, détestable, monstrueux: cela ne ressemble à

rien, cela ressemble à tout. On donne un drame, le critique le va

voir; il se trouve qu'il ne répond en rien au drame qu'il avait

forgé dans sa tête sur le titre; alors, dans son feuilleton, il

substitue son drame à lui au drame de l'auteur. Il fait de grandes

tartines d'érudition; il se débarrasse de toute la science qu'il a

été se faire la veille dans quelque bibliothèque et traite de Turc

à More des gens chez qui il devrait aller à l'école, et dont le

moindre en remontrerait à de plus forts que lui.

Les auteurs endurent cela avec une magnanimité, une longanimité

qui me paraît vraiment inconcevable. Quels sont donc, au bout du

compte, ces critiques au ton si tranchant, à la parole si brève

que l'on croirait les vrais fils des dieux? ce sont tout bonnement

des hommes avec qui nous avons été au collège, et à qui évidemment

leurs études ont moins profité qu'à nous, puisqu'ils n'ont produit

aucun ouvrage et ne peuvent faire autre chose que conchier et

gâter ceux des autres comme de véritables stryges stymphalides.

Ne serait-ce pas quelque chose à faire que la critique des

critiques? car ces grands dégoûtés, qui font tant les superbes et

les difficiles, sont loin d'avoir l'infaillibilité de notre saint

père. Il y aurait de quoi remplir un journal quotidien et du plus

grand format. Leurs bévues historiques ou autres, leurs citations

controuvées, leurs fautes de français, leurs plagiats, leur

radotage, leurs plaisanteries rebattues et de mauvais goût, leur

pauvreté d'idées, leur manque d'intelligence et de tact, leur

ignorance des choses les plus simples qui leur fait volontiers

prendre le Pirée pour un homme et M. Delaroche pour un peintre

fourniraient amplement aux auteurs de quoi prendre leur revanche,

sans autre travail que de souligner les passages au crayon et de

les reproduire textuellement; car on ne reçoit pas avec le brevet

de critique le brevet de grand écrivain, et il ne suffit pas de

reprocher aux autres des fautes de langage ou de goût pour n'en

point faire soi-même; nos critiques le prouvent tous les jours. --

Que si Chateaubriand, Lamartine et d'autres gens comme cela

faisaient de la critique, je comprendrais qu'on se mît à genoux et

qu'on adorât; mais que MM. Z. K. Y. V. Q. X., ou telle autre

lettre de l'alphabet entre A et W, fassent les petits Quintiliens

et vous gourmandent au nom de la morale et de la belle

littérature, c'est ce qui me révolte toujours et me fait entrer en

des fureurs nonpareilles. Je voudrais qu'on fît une ordonnance de

police qui défendît à certains noms de se heurter à certains

autres. Il est vrai qu'un chien peut regarder un évêque, et que

Saint-Pierre de Rome, tout géant qu'il soit, ne peut empêcher que

ces Transtévérins ne le salissent par en bas d'une étrange sorte;

mais je n'en crois pas moins qu'il serait fou d'écrire au long de

certaines réputations monumentales:

Mademoiselle de Maupin · 第 2 / 20 题