Charles X avait seul bien compris la question. En ordonnant la
suppression des journaux, il rendait un grand service aux arts et
à la civilisation. Les journaux sont des espèces de courtiers ou
de maquignons qui s'interposent entre les artistes et le public,
entre le roi et le peuple. On sait les belles choses qui en sont
résultées. Ces aboiements perpétuels assourdissent l'inspiration,
et jettent une telle méfiance dans les coeurs et dans les esprits
que l'on n'ose se fier ni à un poète, ni à un gouvernement; ce qui
fait que la royauté et la poésie, ces deux plus grandes choses du
monde, deviennent impossibles, au grand malheur des peuples, qui
sacrifient leur bien-être au pauvre plaisir de lire, tous les
matins, quelques mauvaises feuilles de mauvais papier,
barbouillées de mauvaise encre et de mauvais style. Il n'y avait
point de critique d'art sous Jules II, et je ne connais pas de
feuilleton sur Daniel de Volterre, Sébastien del Piombo, Michel-
Ange, Raphaël, ni sur Ghiberti delle Porte, ni sur Benvenuto
Cellini; et cependant je pense que, pour des gens qui n'avaient
point de journaux, qui ne connaissaient ni le mot _art _ni le mot
_artistique, _ils avaient assez de talent comme cela, et ne
s'acquittaient point trop mal de leur métier. La lecture des
journaux empêche qu'il n'y ait de vrais savants et de vrais
artistes; c'est comme un excès quotidien qui vous fait arriver
énervé et sans force sur la couche des Muses, ces filles dures et
difficiles qui veulent des amants vigoureux et tout neufs. Le
journal tue le livre, comme le livre a tué l'architecture, comme
l'artillerie a tué le courage et la force musculaire. On ne se
doute pas des plaisirs que nous enlèvent les journaux. Ils nous
ôtent la virginité de tout; ils font qu'on n'a rien en propre, et
qu'on ne peut posséder un livre à soi seul; ils vous ôtent la
surprise du théâtre, et vous apprennent d'avance tous les
dénouements; ils vous privent du plaisir de papoter, de cancaner,
de commérer et de médire, de faire une nouvelle ou d'en colporter
une vraie pendant huit jours dans tous les salons du monde. Ils
nous entonnent, malgré nous, des jugements tout faits, et nous
préviennent contre des choses que nous aimerions; ils font que les
marchands de briquets phosphoriques, pour peu qu'ils aient de la
mémoire, déraisonnent aussi impertinemment littérature que des
académiciens de province; ils font que, toute la journée, nous
entendons, à la place d'idées naïves ou d'âneries individuelles,
des lambeaux de journal mal digérés qui ressemblent à des
omelettes crues d'un côté et brûlées de l'autre, et qu'on nous
rassasie impitoyablement de nouvelles meules de trois ou quatre
heures, et que les enfants à la mamelle savent déjà; ils nous
émoussent le goût, et nous rendent pareils à ces buveurs d'eau-de-
vie poivrée, à ces avaleurs de limes et de râpes qui ne trouvent
plus aucune saveur aux vins les plus généreux et n'en peuvent
saisir le bouquet fleuri et parfumé. Si Louis-Philippe, une bonne
fois pour toutes, supprimait tous les journaux littéraires et
politiques je lui en saurais un gré infini, et je lui rimerais
sur-le-champ un beau dithyrambe échevelé en vers libres et à rimes
croisées; signé: votre très humble et très fidèle sujet etc. Que
l'on ne s'imagine pas que l'on ne s'occuperait plus de
littérature; au temps où il n'y avait pas de journaux, un quatrain
occupait tout Paris huit jours et une première représentation six
mois.
Il est vrai que l'on perdrait à cela les annonces et les éloges à
trente sous la ligne, et la notoriété serait moins prompte et
moins foudroyante. Mais j'ai imaginé un moyen très ingénieux de
remplacer les annonces Si d'ici à la mise en vente de ce glorieux
roman, mon gracieux monarque a supprimé les journaux, je m'en
servirai très assurément, et je m'en promets monts et merveilles.
Le grand jour arrivé, vingt-quatre crieurs à cheval, aux livrées
de l'éditeur, avec son adresse sur le dos et sur la poitrine,
portant en main une bannière où serait brodé des deux côtés le
titre du roman, précédés chacun d'un tambourineur et d'un
timbalier, parcourront la ville, et, s'arrêtant aux places et aux
carrefours, crieront à haute et intelligible voix:
C'est aujourd'hui et non hier ou demain que l'on met en vente
l'admirable, l'inimitable, le divin et plus que divin roman du
très célèbre Théophile Gautier, _Mademoiselle de Maupin, _que
l'Europe et même les autres parties du monde et la Polynésie
attendent si impatiemment depuis un an et plus. Il s'en vend cinq
cents à la minute, et les éditions se succèdent de demi-heure en
demi-heure; on est déjà à la dix-neuvième. Un piquet de gardes
municipaux est à la porte du magasin, contient la foule et
prévient tous les désordres. -- Certes, cela vaudrait bien une
annonce de trois lignes dans les _Débats _et le _Courrier
français, _entre les ceintures élastiques, les cols en crinoline,
les biberons en tétine incorruptible, la pâte de Regnault et les
recettes contre le mal de dents.
Mai 1834.